QUI KAPPROCHE LES DISTANCES
Quelques moments après cette affaire du moulin d'Hion dont le roi parlait à la marquise dans sa lettre, les chevau-légers qui avaient combattu pour soutenir les grenadiers rentraient au camp, harassés, poudreux, rapportant leurs blessés et recevant sur leur route les compliments du roi qui s'était placé avec sa cour au boni du sentier que suivaient les troupes.
Gérard aperçut à quelques toises du gros des courtisans une petite figure noire qui s'agitait beaucoup pour se faire remarquer. C'était Jaspin tout haletant, Jaspin qui pendant le combat n'avait cessé de prier, de courir jusqu'aux pre-
mières gardes pour voir revenir les blessés, eJ demander des nouvelles de son cher élève.
Lorsqu'il vit Géi'ard aussi frais et aussi calme qu'à l'ordinaire, il poussa un cri de joie et vint se précipiter sur son cheval qu'il caressa et baisa mille fois avec des transports d'enfant.
Gérard se baissa pour embrasser le digne homme, puis, arrivé au quartier, surveilla la rentrée de son détachement, rendit compte au lieutenant général, et revint sous sa tente où l'attendaient Rubantel et bon nombre d'amis parmi lesquels nous serions bien ingrat de ne pas nommer le chien Amour.
Les embrassades terminées, le vin bu, chacun retourna chez soi. La nuit venait, le ciel était rouge des bombes qui planaient sur la ville assiégée. Gérard demeura seul avec Jaspin, se fit dés armer et s'étendit, brisé de fatigue, sur son lit de camp, ayant l'abbé à son chevet.
— La terrible chose que la guerre, quand on y va ! dit Jaspin ; mais la belle chose quand on en est revenu.
— N'est-ce pas. cher abbé ? répondit Gérard avec tristesse.
— Quoi ! s'écria l'abbé , vous venez de vous couvrir de gloire, le roi vous a complimenté, vous êtes plus vivant qu'il y a deux heures, et vous n'êtes pas content?... Mais, à propos, faites-vous déshabiller par votre valet de chambre.
M. le comte; j'ai lu dans des livres de guerre, que souvent un cavalier se trouve blessé sans l'avoir senti; et qu'en ôtant ses armes et son justaucorps, il trouve quantité de balles ou du sang.
— Cher abbé, merci ; quand un cavalier qui combat autre part que dans les livres a reçu quelque bonne blessure, s'il ne la sent sur-le-champ, ce qui arrive quelquefois , je vous prie de croire qu'il s'en aperçoit au bout d'une heure. Je suis sain et sauf... de corps, mais non d'esprit, et je tiens à éloigner mon valet de chambre pour causer avec vous sérieusement.
— Ah ! dit l'abbé inquiet de ce préambule.
— Mon ami, continua Gérard en s'approchant de Jaspin, vous avez bien un peu songé tout à l'heure que je pouvais être tué, n'est-ce pas?
— Trop!...
— Si cela fût arrivé, que faisiez-vous pour mademoiselle de Savières?
— Mais...
— Vous ne supposez pas que je l'aie oubliée? dit Gérard.
— Tant de choses se sont passées depuis trois jours, que je ne comprends pas comment les vingt-quatre-heures de chaque journée y ont suffi.
— Mais voilà que je respire ! Mon détachement a donné aujourd'hui, il se reposera forcé-
ment demain, et je compte sur vous pour m'aider à employer demain comme je le désire.
— Voyons, mon cher comte, parlez.
— On avait dit que les Augustines chassées de Valcncienncs allaient à Quiévrain ; je m'en suis informé à des paysans qui approvisionnaient le camp; il est faux que les Augustines se soient établies à Quiévrain. Vous vous informerez, s'il vous plaît, du lieu qu'elles ont choisi pour retraite. Il est naturel qu'un homme d'Église s'intéresse au sort des religieuses.
— A la rigueur, oui, dit Jaspin; mais étesvous bien sûr que vous ne vous trompez point? Est-ce bien mademoiselle de Savières (jue vous avez vue sur ce chariot à Valenciennes?
— Ces choses-là ne se discutent pas, mon cher abbé ; il est certain que j'ai vu mademoiselle de Savières. Aveugle, je l'eusse vue!... Mon cœur a des yeux pour elle... Et puis la rage de Louvois prouve que mon cœur et mes yeux ne s'étaient pas trompés. Les Augustines n'ont pas dû voyager loin. Elles sont dans les environs. Vous allez me faire le plaisir de rendre une visite à madame de Mainlonon ; vous solliciterez pour moi l'honneur de lui rendre mes respects : j'ai à la remercier de ses bontés, du souvenir si généreux qu'elle avait conservé de ma pauvre mère. Pour rendre cette visite h la marquise, j'aurai facilement un congé d'un jour; deux heures rae suffi-
ronl pour remplir ce devoir ; j'aurai le reste de la journée pour chercher dans les environs l'endroit qu'ont choisi ks Augustines.
— Je le ferai, répliqua Jaspin. Mais vous me promettez une chose?
— Oh! mon ami, des conditions !
— Sans doute. Vous ne vous écarterez pas du camp, vous m'aurez toujours avec vous.
— Cependant, pour chercher le couvent, il faudra bien que je m'éloigne.
— Et Louvois qui vous tendra quelque piège ! et les rôdeurs ennemis ! est-ce que toute la campagne ne pétille pas de coups de mousquets ? Est-ce que vous ne voyez pas une fumée à chaque touffe d'herl)e, un bombardement sur chaque haie?
— Alors, avec ces terreurs-là je laisserai mademoiselle de Savières douter de moi, se consumer dans le désespoir?
— Non pas. Je saurai moi-même découvrir le couvent où elle est. J'irai, je parlerai, je...
— Eh ! mon cher Jaspin, s'écria Gérard, voilà ce que je voulais éviter. Vous n'êtes pas Belair, vous! Certaines choses sont permises à la guitare qui vont mal à la calotte. Voulez-vous que je compromette votre chapeau de cardinal? Quand je dis cardinal, excusez-moi, vous visez peut-être plus haut.
— C'est bon, c'est bon, ne triomphez pas
tant, dit Jaspin, pour un peu de faveur que nous avons...
— Vous appelez cela un peu de faveur?... Ma grâce et une licutenancc aux chcvau-lcgers obtenues en dix minutes de conversation avec la marquise! Si vous n'êtes pas cardinal un jour, c'est que vous aurez mieux aimé être diplomate.
Jaspin prit tout à coup l'air sérieux.
— N'oubliez jamais, dit-il, que cette faveur dont vous me faites honneur, nous l'avons due seulement à la vieille amitié de la marquise pour votre noble mère. Je laisse Belair me railler làdessus : certaines choses vont bien à la guitare, comme vous disiez tout à l'heure. Mais vous, ne raillez pas. Du reste, je suis ravi, cher enfant, de vous voir revenu à la belle humeur, dit Jaspin en se versant à boire ; mais, en attendant le chapeau, comme vous dites, je me charge de faire porter de vos nouvelles à mademoiselle de Savières. Buvons et n'en parlons plus, ajouta-t-il après avoir rempli le verre de Gérard. Cependant boire sans manger est presque un |)éché; niangeons, s'il vous plaît. J'ai acheté ce matin des poulets qui ne sont pas trop maigres pour la saison ; ces gens du Ilainaul élèvent assez bien la volaille.
— Ils tirent aussi très-bien le canon, reprit Gérard en montrant à Jaspin des cadavres et des blessés qu'on rapportait à l'hôpital.
L'abbé sortit sur le seuil de la tente, fit une courte prière pour les morts et revint s'asseoir à la table que Gérard avait lait dresser et couvrir pendant ce temps-là.
Mais aux premières bouchées Ton entendit le clairon des chevau-légers qui rappelait.
— Qu'y a-t-il encore? cria Gérard.
Un cornette entra chez lui; c'était un charmant enfant de seize ans, qui avait fait son premier coup d'épée à l'affaire du moulin, et l'avait fait en brave gentilhomme.
— Comte, dit-il, savez-vous la nouvelle?
— Ma foi non, cornette , mais vous me l'allez apprendre.
— Nous sommes mandés au quartier du roi.
— A Bethléem ?
— Dans une demi-heure.
— Et il y a un quart d'heure de chemin, et il faut prendre la grande tenue? L'abbé, voilà mon dîner fait.
— Non, non, comme on sera, nous a dit le maréchal et non pas en corps, mais par petits groupes séparés l'un de l'autre d'une vingtaine de toises : voilà qui est curieux!
— Savez-vous à quel propos ?
— Ah! voilà... c'est ce que tout le monde demande, à quel propos? Moi je crois que c'est pour nous faire tous maréchaux de France.
Et l'enfant se mit à rire en tirant sans façon
un verre du plateau pour boire avec l'abbé, qui souriait à sa charmante figure.
— Eh bien! dit Laveruie, partons.
— Comte, il faut que vous me preniez en croupe, continua le cornette en redoublant d'hilarité; mon plus beau cheval a été tué au moulin, et je viens d'envoyer mon gouverneur et mes laquais me chercher du vin d'Espagne à Valenciennes. Je n'ai qu'un honteux courtaud de charrette, je ferais rougir le roi de m'avoir à son service.
— Je vous donnerai un des miens, dit Gérard; choisissez, s'il vous plaît.
— Merci.
Et l'enfant sortit de la tente en bondissant comme un chevreuil.
— Je vais être forcé de dîner seul, ht UisUment l'abbé.
— Non, patientez, mon cher Jaspin. Le roi n'est jamais prolixe. Dans une heure, je serai de retour, et nous ferons uii festin. J'amènerai des convives.
— Eh bien, je j)atienterai ! s'écria Jaspin résolument, et il attaqua l'une des volailles avec la sage lenteur d'un homme qui veut faire durer un poulet une heure.
Tous les officiers de grenadiers et dechevaulégers avaient reçu le même ordre du roi. R(ibantel en était. Il se trouva quatre-vingts gen
tilshomraes, tous jeunes et fringants, à l'exception de quelques officiers supérieurs. Cette troupe se rendit au quartier du roi par petits groupes de ( inq a six cavaliers qui, en arrivant, mettaient pied à terre, selon l'usage, aux barrières gardées par les mousquetaires de service auprès de Sa Majesté.
Mais tous ces cavaliers furent bien surpris de se voir abordés par un valet de chambre de madame de Maintenon qui distribua une carte à chacun d'eux.
Gérard en recevant la sienne y lut à la lueur des flambeaux ;
« Rendez-vous à l'abbaye de Saint-Guislain sur-le-champ. »
Et plus bas :
* De la part de madame la marquise de Maintenon. »
II y eut autant de cris de surprise que de cartes reçues, et sur-le-champ , selon l'invitation, toute cette jeunesse fut à cheval sans avoir pu deviner pourquoi on la convoquait à Saint-Guislain.
— Et mon pauvre Jaspin, dit Gérard aussi étonné que les auti*es, comment le prévenir ? II
m'attendra, il sera inquiet, et je n'ai plus le temps de lui envoyer mon laquais!
La troupe se mit en marche. Gérard regardait autourdelui, contrarié, hésitant, lorsque, à trente pas derrière, il vit galoper un mulet blanc qu'il reconnut; vieux serviteur dont le siège de Mons devait être la dernière campagne.
— Eh! n'est-ce pas Blanchet qui vient là tout seul ? demanda-t-il à son laquais.
— Mais, oui, monsieur. Seulement, Blanchet n'est pas seul ; il a sur le dos quelqu'un ou quelque chose de noir.
Le laquais avait raison. Blanchet rejoignit ses camarades, et l'on vit alors la figure rayonnante de Jaspin que Gérard arrêta au passage.
— Où allez-vous comme cela, cher abbé? dit-il; que vous est-il arrivé ?
— Ah ! c'est vous ! Je vous cherchais, répliqua Jaspin fort affairé. Tirez à l'écart, que je vous parle. C'est de la plus grande conséquence !
Gérard obéit.
— Figurez-vous qu'en découpant le poulet pour vous attendre, je viens de recevoir une lettre qui m'appelle quelque part. Je suis donc venu vous prévenir de ne pas vous inquiéter.
— C'est singulier, j'allais vous en faire dire autant.
— Pourquoi ? demanda Jaspin.
— C'est que moi aussi j'ai reçu, non pas une lettre, mais cette carie.
— Une carte! De la part de qui? s'écria l'abbé.
— De la part de madame de Maintenon.
— Donnant rendez-vous?...
— A Saint-Guislain.
— Vous aussi!... oh! tant mieux. Eh bien, croyez-moi, ne perdons pas une minute, séparons-nous de toute cette troupe d'indiscrets et allons au rendez-vous.
— Mais tous ces indiscrets ont reçu une carte comme nous , et vont au rendez-vous comme nous.
— Ah ! répondit l'abbé un peu refroidi. Quoi madame de Maintenon invite tout le monde!
— Quatre-vingts officiers.
— Je ny comprends plus rien, fit Jaspin, mais allons toujours.
— C'est cela, allons toujours.
Une lieue et demie fut bien vite dévorée par la cavalcade. On découvrit au fond des bois de Saint-Guislain la lumière des flambeaux que portaient les valets pour éclairer les convives à leur arrivée. Les clartés rougeàtres reflétées par l'eau des marais, ce mouvement sous les arbres, ces masses sombres de l'édifice, composaient un spectacle dont furent vivement impressionnés les 3. 8
premiers qui l'aperçurent. On vit aussi rôder, le long des routes adjacentes, de noirs détachements de cavaliers qui faisaient la police des lignes et veillaient à ce que les invités de madame de Maintenon ne fissent point de mauvaises rencontres.
Tout cela, joint aux illuminations soudaines de l'horizon , à l'écho des bombes majestueuses, à je ne sais quel murmure confus de vents, de feux et d*caux dans le lointain, tout cela fit dire au cornette qui marchait entre Gérard et Jaspin :
— Est-ce que madame de Maintenon a invité aussi les quatre éléments?
— Ce serait beaucoup d'honneur pour eux, dit Jaspin d'un ton pénétré.
Sur cette réponse, on mit à pied à terre.
Gérard était parti des derniers et arrivé parmi les premiers. Il trouva sous le porche de Tabbaye quelques oflîciers de madame de Maintenon auxquels il montra sa carte, et suivit avec les autres l'escalier qu'on lui indiqua. Jaspin trottait à ses côtés.
En haut des marches, sur un palier tout orné de fleurs, encore si rares dans la mauvaise saison (mais on sait que dans les serres de Flandre les fleurs ne manquent jamais), on apercevait la marquise , vêtue avec sa simplicité ordinaire, mais dont la beauté resplendissait encore aux flambeaux, comme si elle n'eût
point dépassé l'âge on les femmes cessent d'être belles.
Aussitôt qu'elle aperçut les premiers gentilshommes que son écuyer lui avait annoncés, elle fit un pas à leur rencontre, et, d'une voix qui charma tous les cœurs, car elle était irrésistible lorsqu'elle le voulait :
— Messieurs, dit-elle, j'ai demandé au roi la permission de fêter votre premier triomphe. Je voudrais avoir le Louvre ou Versailles pour vous traiter selon vos mérites; mais je ne suis à Saint-Guislain qu'une simple hôtesse de ce couvent. Excusez, en faveur de l'intention, la simplicité de l'accueil, et acceptez ici mon hospitalité; vous me la rendrez, j'espère, au château de Mons.
Un murmure de joie respectueuse accueillit ces paroles ; cette femme si belle, et dont l'esprit surpassait encore la beauté, eût conquis en ce moment des sauvages : qu'on juge de l'effet qu'elle produisit sur un auditoire de Français!
Gérard, emporté par un sentiment dont il ne se rendait pas compte, et par un autre qui lui était bien doux, la reconnaissance, s'avança, s'inclina, avec une émotion qui gagna la marquise aussitôt qu'elle l'aperçut.
— Madame , dit-il en tremblant, si j'étais seulement, comme ces messieurs, votre invité, votre bote, je vous supplierais de m'accorder
l'honneur de vous baiser la main, mais vous avez trop fait déjà pour moi, je n*ai qu'à me prosterner devant vous : c'est ainsi qu'on remercie les anges protecteurs ; on n'oserait toucher leur robe de ses lèvres, on n'aurait pas la témérité d'effleurer le bout de leurs doigts.
Les yeux de la marquise devinrent si brillants et si doux, que le roi, s'il eût été là, leur eût reproche trop d'expression.
Elle ne répondit rien, son cœur était gonflé ; elle laissa ce beau gentilhomme plier le genou devant elle. Elle s'oublia en le regardant ; puis tout à coup lui tendant sa main palpitante et tiède :
— Prenez toujours ma main, monsieur, répliqua-t-elle ; vous le pouvez, hélas! les anges ne sont plus sur la terre.
Puis, comme si elle eût eu peur d'en avoir trop dit, elle retira sa main qu'elle offrit aux autres officiers. Seulement elle ne regardait plus ceuxlà. Elle regardait Jaspin, qui se cachait dans un coin pour dissimuler ses larmes.
Elle fut bientôt forcée de livrer ses deux mains à celte foule ravie. Son émotion avait fait place à une verve entraînante. Jamais autant d'esprit fin, d'engageantes délicatesses, d'élégantes saillies n'avaient fait retentir ces voûtes. Chacun eut son mot ou son sourire. Beaucoup eurent les deux.
La marquise se fit raconter l'affaire du moulin
par Rubaiilel, à qui elle témoigna beaucoup d'égards, et. pendant co récit, elle avait obtenu de se dompter assez pour ne plus tourner les yeux vers l'angle du parloir daiis lequel Gérard s'(''tait modestement blotti avec Jaspin. Mais cet ;mgie l'attirait. Bien qu'elle forçât les yeux de son corps à ne pas regarder, elle voyait; elle sentait les regards de Jaspin, elle craignait de cntir ceux de Gérard; que dis-je! elle craignait plus encore qu'il ne la regardât pas.
Manseau parut à la porte du parloir, en habit de cérémonie, suivi de ses sommeliers, écuycr, paneticr, avec leurs valets.
— Madame est servie, dit-il à voix haute.
— Suivez-moi, messieurs, je vous prie, dit la marquise. Je vous ai prévenus que vous n'êtes j)as ici chez moi; mais il est bon que vous sachiez < hez qui vous êtes. Vous êtes chez mesdames les Augustines de Valencieiuies, et ce sont elles qui ont demandé la faveur de vous faire les honneurs de leur maison.
Elle ne put résister, en prononçant ces paroles, au besoin de se tourner vers l'angle interdit.
Elle vit Gérard pâlir, et serrer la main de Jaspin, en remerciant de loin par un regard éloquent son adorable protectrice.
« Je suis payée, » pensa-t-elle.
La marquise prit la main de Rubantel et guida toute l'assemblée vers le réfectoire,
LB fUBFECTOIRE DES CLARISSEfi.
Ce réfectoire offrait un coup d'œil magique. C'était une immense salle fièrement portée sur des colonnes , qui laissaient à droite cl à gauche un large passage. C'étaient des voûtes ogivales de soixante pieds, des vitraux admirables, entretenus avec cette propreté minutieuse du Hainaut.
D'une ancienne chapelle , remplacée par une plus commode, les Clarisses avaient fait leur réfectoire. Il y régnait un froid glacial en hiver ; mais les Clarisses sont austères et l'avaient choisi à cause de cela. Leur supérieure prétendait qu'on doit avoir ses aises à l'église, mais qu'on se trouve
toujours trop bien ailleurs. F>os Auguslines y gelaient depuis trois jours. Madame de Maintenon, encore moins Clarisse que les Auguslines , avait eu soin de faire apporter à chaque extrémité de l'immense pièce d'énormes braseros à la mode espagnole. On est toujours un peu espagnol dans les Flandres. Et d'ailleurs, la marquise comptait sur les mille flambeaux ou lampes et sur la jeunesse des convives pour réchauffer le réfectoire.
Cinq tables , formant une longueur de soixante et dix pieds, étaient couvertes des poissons les plus gras du vivier, de chevreuils , d'un sanglier que les troupes royales avaient tué en abattant les bois autour du quartier de Sa Majesté ; des montagnes de fruits échai)pés miraculeusement à l'hiver dans le fruitier du courent, s'élevaient à côté des rochers de confitures industrieusement pétries avec des nougats et des macarons, par les savantes pâtissières de la communauté. La crème écumcuse, les gâteaux h l'anis et au cédrat, les prunes confites , les cerises cristallisées se croisaient sur cette table homérique avec les pâtés de lièvres et de jambon.
Et devant chaque convive un grand verre de cristal étincelant, et des bouteilles qui défiaient la soif. Car, en ce temps, les femmes avaient le courage de ne point laisser fumer les hommes, cl la faiblesse de les laisser boire.
La splendide ordonnance de ce festin provo-
qua tout d'abord l'admiration générale; mais ce n'est pas la table que regardait Gérard.
De chaque côté du réfectoire, sous l'espèce de contre-allée formée par les colonnes, se tenaient en longues files les religieuses et les postulantes ou les pensionnaires confondues ensemble.
Les j)remières, vêtues de noir , avec le scapulaire blanc et le voile , et cette fameuse ceinture de cuir noir que la Vierge en montant au ciel laissa tomber , dit-on , entre les mains de saint Thomas, et que sainte Monique, la mère des Augustines, avait donnée aux religieux et aux religieuses de son ordre.
Quant aux autres, les pensionnaires, on les distinguait facilement à leurs habits moitié mondains , moitié religieux : la robe noire à la plupart et la guimpe blanche, pas de ceinture et des cheveux tombant modestement derrière l'oreille.
Ce fut là que les yeux et le cœur de Gérard volèrent à son entrée dans la salle. Il chercha le plus pâle visage, les plus doux yeux , les plus tremblantes épaules, et comme ce visage aspirait à être aperçu de lui , comme ces yeux Tespéraient et le cherchaient avidement lui-même, Gérard découvrit tout d'abord Antoinette au milieu des Augustines qui baissaient modestement leur voile devant tous ces officiers.
Cette vision l'avait captivé , enchanté , à tel point qu'il oubliait d'avancer comme les autres.
Le cornette l'attira doucement en lui disant :
— Eh bien, lieutenant, êtes-vous changé en pierre?
Gérard fit un mouvement brusque et s'achemina précipitamment vers la table.
Quant à Jaspin , il avait fait sa révérence à madame de Maintenon , qui lui avait donné sa main et son plus gracieux sourire, et qui, se détournant, avait dit, l'imprudente:
— Nanon, vous servirez vous-même M. l'abbé Jaspin , il sera de ma table.
Nanon frémit , Jaspin baissa pudiquement les yeux pour rendre à la vieille fille sa révérence compassée, et l'on s'assit enfin, madame de Maintenon ayant désigné avec un tact parfait les chefs des différentes tables. Elle présidait la première dressée au centre du réfectoire.
On vit alors les religieuses et les pensionnaires se placer derrière les convives, les servir, leur donner à boire, et de toutt^s ces blanches mains, quelques-unes tremblèrent bien un peu en effleurant par mégarde la casaque rouge brodée d'or des officiers qu'elles servaient.
Gérard s'assit en face de madame de Maintenon, qui avait à sa droite M. de Rubantol et M. de Villcmur à sa gauche. La marquise était servie par Nanon et une vieille religieuse. Le cornette , impétueux dans ses amitiés, se plaça près de Gérard. L'enfant dévorait des yeux toutes
les religieuses , madame de Maintenon , Nanon elle-même. A seize ans , l'œil a de l'indulgence.
Gérard n'osait se retounier pour chercher son idole. Peut-être l'avait-il derrière lui , peut-être était-ce le bras d'Antoinette qui frôlait si légèrement de sa manche noire, tantôt son épaule, tantôt ses cheveux. Ce bras était jeune, il n'avait pas plus de dix-huit ans. Impossible, en voyant seulement ce bras, de savoir s'il appartenait à une religieuse ou à une pensionnaire.
L'enfant se retourna, lui, en regardant effrontément. Ce qu'il vit lui parut si beau , qu'il se retourna encore, puis encore. Gérard était au supplice de ne point en faire autant ; mais il redoutait les yeux de madame de Maintenon, et se contentait d'admirer la fine et ferme main, aux ongles d'oiseau polis et recourbés, qui glissait parfois sur la table et remplissait son verre en palpitant.
La marquise, voyant c; tte souffrance du jeune homme, se pencha à l'oreille de Nanon , qui regarda du côté de Gérard et quitta sa maîtresse pour tourner autour de la table.
Gérard entendit derrière lui le pas de Nanon. Il entendit sa voix qui disait ;
— Mademoiselle, madame désire que vous veniez près d'elle.
Et au même instant le bras charmant disparut et la main sèche de Nanon continua le service.
— Faut-il avoir du malheur ! dit tout bas le cornette à Gérard, nous avions un ange pour nous servir, on nous Tôte... Tiens, la voilà en face.
Gérard regarda en effet devant lui. Antoinette était près de madame de Maintenon ; sa beauté, sa joie se reflétèrent comme en un miroir sur Kvisage de M. de Lavernie, et la marquise , d'un coup d'œil furtif, put voir l'effet qu'elle avait produit. Le comte oublia la table, il oublia toute la terre ; son âme vola au-devant de celle d'Antoinette ; le service de celle-ci fut bien nul : appuyée d'une main sur le fauteuil de la marquise, elle promenait dislraitement le vin sans penser à remplir le verre de M. de Rubantcl. Celui-ci, qui n'était point amoureux, admira beaucoup la belle servante que madame de Maintenon lui avait donnée; mais, bon convive, il regretta plus d'une fois Nanon.
Ce mystérieux dialogue des deux amants au milieu du bruit et de la foule, leurs infatigables regards, le langage passionné de leurs lèvres muettes, la pâleur et la rougeur qui envahissaient alternativement leurs joues, selon que l'immatérielle caresse de leur pensée était envoyée ou reçue ; tout ce manège immobile de l'amour fut compris bientôt du cornette et de Jaspin. Jaspin, lui, cacha son émotion sous un redoublement d'appétit qui lui permit de ne point gêner Gé-
rard et qui occupa tous les moments et les deux mains de mademoiselle Balbien. Quant au cornette , après avoir fait ses observations , après s'être assure que ce n'était point avec lui mais nvec son voisin Gérard que le bel ange correspondait, il imita Jaspin et n'envoya plus au comte Gérard que des monosyllabes qui ne demandaient point de réponse. Cependant M. de Rubantel eût beaucoup souffert de la soif, si madame de Maintenon ne fût venue à son secours par un signe fait à Manseau.
Dans leur entretien silencieux, Gérard et Antoinette se racontèrent tout ce que l'un et l'autre avait souffert, combien ils s'étaient aimés, comme ils s'adoraient , quel ennemi terrible ils avaient eu à combattre.
Madame de Maintenon , point d'intersection de tout ce feu de regards croisés , signifiait pour eux l'espérance.
Bientôt le dessert et la douce influence des bons vins de Champagne et de Bourgogne changèrent le murmure des convives en enthousiasme. La marquise se leva, tout le monde se leva comme elle , et lorsqu'elle prit son verre pour boire à la santé du roi et à la défaite de ses ennemis, ce fut dans tout le réfectoire un éclat bruyant d'applaudissements et un cri de : Vive le roi ! qui ébranla les voûtes.
Les religieuses avaient fait leur service. Elles 3. 9
se rangèrent modestement autour de leur supérieure. Bientôt chacun de leurs groupes fut entouré d'un gros d'officiers qui les remerciaient et les complimentaient avec cette rare et délicate politesse qu'on trouvait alors partout dans les camps et qu'on a peine à trouver aujourd'hui dans les salons.
Les jeunes filles recevaient sans embarras et sans coquetterie les hommages dus à leur bon accueil et à leur naissance. Chacun de ces officiers avait peut-être dans un autre couvent une sœur, une parente , qu'ils eussent été heureux de voir traiter avec autant d'égards par une autre armée. Quant à Jaspin , il était allé se ranger humblement derrière la marquise , et Nanon le fuyait comme un charbon ardent. Gérard était à deux pas d'Antoinette, et voyait battre son cœur sous sa guimpe ; il sentait la chaleur de son souffle, et plutôt que de lui dire une banalité , il se taisait ; plutôt que de lui dire une parole profane, il fût mort.
L'espiègle enfant guettait cette scène et voyait cet embarras ; l'ardeur de la jeunesse et du vin lui monta au cerveau ; charmant et rose comme il était, avec sa bouche fraîche dans laquelle brillait un sourire de perles, il s'approcha de madame de Maintenon, et, après une révérence si longue qu'elle parut à chacun Texordo d'un discours et attira l'attention générale :
- Madame, dit-il, à qui témoigner notre reconnaissance? A vous, maîtresse souveraine de tout et de tous? ou bien à ces dames, nos nobles bôtesses? Il faut bien que ce soit à toutes deux. Je lis dans les yeux de tous mes camarades leur désir, qu'ils n'osent déclarer. Ils sont plus graves, plus réservés que moi ; mais j'ai plus de franchise et d'audace. Or, cela me vient du succès de mes premières armes que j'ai faites aujourd'hui et dont vous m'accordez une si glorieuse récompense. Tout à l'heure , madame , à votre arrivée, l'exemple de M. de Lavernie nous a enhardis à vous baiser la main. Mais maintenant le festin charmant que ces dames ont bien voulu nous offrir, leur bienveillance et vos bonnes grâces m'enhardissent à vous prier de nous accorder encore une faveur. La noblesse de France est exigeante en campagne. Permettez-nous de saluer d'un baiser respectueux ces dames qui nous rappellent à tous une sœur ou une amie , leurs amis et leurs frères le rendront, j'espère, à nos sœurs.
Il y eut un grand mouvement après ces paroles ; les officiers se mirent à rire et à battre des mains ; tous les fronts rougirent sous les voiles, mais les yeux étincelèrent. Quant à madame de Mainlcnon , qui avait écouté patiemment , personne n'était sûr, pas même l'orateur, qu'elle prît la demande en bonne part.
— iOO —
Mais le charme de la jeunesse et de la beauté n'est-il pas irrésistible? La marquise, un moment immobile, regarda le solliciteur, qui, demicourbé pour sa révérence, fixait sur elle des yeux pétillants de malice et de loyauté , en attendant qu'elle se prononçât.
Elle secoua doucement la tête , et, d'un geste de sa belle main :
— Adressez-vous à madame la supérieure , dit-elle; car, je vous l'ai dit, je n'ai d'autres droits ici que ceux de l'hospitalité qu'on me donne; madame l'abbesse sait qu'elle est sollicitée par la plus pure et la plus brave noblesse de France, galamment représentée. Fléchissez-la ; tout ce que je peux faire, c'est de me joindre à vous pour la supplier en votre faveur.
Le cornette fléchit le genou pour remercier la marquise de ces bonnes paroles ; puis, d'un bond, il se trouva en présence de la supérieure, un peu interdite, il faut l'avouer, de cette furie française.
— Vous avez entendu, madame..., dit-il en déployant toutes les séductions de son sourire.
— Je croirais offenser mes dames, répondit l'abbesse , je manquerais même à la politesse si je refusais ce qu'on me demande avec tant de civilité. L'honneur que nous font ces victorieux rendra les autres communautés jalouses.
En disant ces mots , elle fit sa plus belle rêvé-
— lOi —
rence, et le cornette s'approchant d'elle avec une grâce inimitable :
— Permettez que j'aie tous les honneurs de ma tentative, dit-il.
Et il déposa sur les joues de la supérieure un baiser coquet et discret que lui eût envié un héros de Cyrus ou de VAstrée.
Les officiers saluèrent aussi chacun la dame ou la pensionnaire qu'ils avaient en face.
Gérard était en présence d'Antoinette ; tout son sang reflua vers son cœur ; elle le regardait avec des yeux qui eussent fait vivre une statue. Il fit un demi-pas et resta cloué sur la dalle.
— Eh bien ! lui dit l'espiègle à l'oreille , je me dévoue et vous reculez !...
Gérard et Antoinette s'approchèrent; leurs mains se joignirent, les lèvres brûlantes touchèrent la joue enflammée. Antoinette s'alla jeter dans le tourbillon des religieuses et tomba mourante sur un banc derrière une colonne ; Gérard resta ivre, étourdi , sans rien entendre et sans rien voir.
Un grand bruit le réveilla. Il était temps.
— Le roi ! dirent les capitaines des gardes à l'entrée du réfectoire.
Chacun se rangea ainsi qu'à la parade, les religieuses comme les officiers.
Le roi parut au seuil , botté , le chapeau sur la tète , la canne à la main , à sa droite Philippe
d'Orléans, son frère, derrière lui le duc de Chartres et le duc du Maine. Derrière les princes , toute la cour.
Le roi aimait l'éclat et les spectacles ; il s'arrêta ravi de voir briller tant de lumières, de fleurs et de jeunes visages. Madame de Maintenon traversa seule, pour aller au-devant de lui, la longue allée vide que formait la double haie des officiers et des Augustines.
Dès qu'il l'aperçut , le roi ôta son chapeau et fît un pas à sa rencontre; le salut qu'il lui adressa, la révérence qu'elle lui rendit eussent appris la politesse à bien des professeurs de menuet.
— Madame , s'écria le roi , vous faites donc des prodiges?
— J'ai voulu me mettre à la hauteur de ces messieurs, répliqua la marquise en désignant les officiers rouges.
Le roi fit alors le tour du réfectoire, tandis que Monsieur entretenait poliment la supérieure et la marquise. Le duc de Chartres , jeune et belle figure, portrait vivant d'Henri IV à vingt ans, semait les compliments et les œillades le long de cette haie de belles religieuses. Par les portes ouvertes entrait le vent de la nuit qui faisait flotter la flamme des bougies; on entendait par instant les rafales du canon et le hennissement des chevaux de l'escorte.
- Je ne vois pas Louvois, dit le roi ; pourquoi n'cst-il point avec nous?
Un malin sourire effleura îes lèvres de la marquise, qui, maigre sa conversation avec Monsieur, avait saisi au vol la question du roi.
— Sire, répliqua M. le duc de Chartres, M. de Louvois était parti avec M. de Vauban pour les tranchées. Depuis quatre heures, on ne l'a pas revu. Il ne peut avoir reçu , comme tous ces messieurs, sa carte d'invitation à Saint-Guislain.
— Il est de fer, ajouta le roi qui reprit sa promenade, et accepta un verre des liqueurs que les Augustines lui offrirent avec des biscuits ; puis il complimenta gracieusement M. de Rubantel sur le succès des chevau-légers, et passa tout près de Gérard qu'il regarda beaucoup.
La marquise venait de prendre congé de Monsieur ; elle était libre. Elle fit signe au duc du Maine de s'approcher avec elle pour présenter au roi le nouveau lieutenant. C'était une occasion excellente.
Mais tout à coup on entendit un bruit d'armes et de chevaux au dehors, et M. de Louvois apparut en haut de l'escalier, l'œil mauvais, la respiration bruyante, selon son habitude.
~ Le roi, disait-il, où est le roi?
Louis se retourna au son de cette voix. Le regard perçant du ministre l'avait déjà vu prêt à parler à Gérard } il avait vu le geste de la mar-
quise qui allait présenter son protégé ; il devinait les favorables dispositions du duc du Maine. Rien ne lui échappa , pas même la pâleur et l'épouvante d'Antoinette près de laquelle il passa pour arriver jusqu'au roi ; pas même l'embarras de la supérieure, à laquelle il lança un foudroyant regard. Tous ses plans, tous ses mystères, la marquise les avait éventés.
— Qu'y a-t-il , Louvois ? demanda Louis XIV, vous voilà bien empressé !
— Il y a, sire, que tandis qu'on se réjouit ici, la garnison de Mons a fait une sortie et comblé cent toises de tranchée. Ces messieurs ont bien dîné, à ce que je vois, ajouta-t-il d'un ton bourru, mais ce n'est point à la fourchette qu'on prend des villes. Allons, messieurs, à cheval !
— Il a raison , dit le roi avec un sang-froid plein de tact et de courtoisie ; à cheval , messieurs ! Ces dames voudront bien recevoir nos excuses...
Louvois grommela quelques mots qu'on n'entendit pas ; les adieux se firent partout en un clin d'œil. A peine Gérard eut-il le temps de se retourner vers Antoinette, et les officiers s'envolèrent. Le roi et les princes montèrent à cheval.
Louvois sortit le dernier, bien assuré qu'il ne restait plus personne , et ce n'est pas une plume comme la nôtre qui essayerait d'analyser toute la haine, toute la fureur, toutes les menaces qu'il
sut jeter à madame de Maintenon dans ce seul mot :
— Adieu, madame.
Non plus que le triomphe et le dédain avec lesquels elle lui répondit :
— Adieu, monsieur!