‹ Le comte de Lavernie (volume 5)Chapitre 9 sur 9 · L'ASSAUT · texte numérisé non relu

L'ASSAUT

II y avait conseil chez le roi à son quartier de Bethléem. Le hruit courait vaguement d.ins l'armée que M. de Vauban avait assez avancé la démolition des premiers ouvrages de la place assiégée pour élrc en état de donner un assaut.

Et déjà l'on voyait se remuer les colonels et chefs de corps qui intriguaient pour faire partie delà colonne d'attaque.

Cependant rien n'annonçait positivement cette bonne fortune. Les assiégés continuaient un feu terrible sur les travailleurs chargés de combler le fossé de l'ouvrage à cornes.

Déjà on s'était établi dans deux demi-hmes et

COXTE DE LIVKRXIE. 3. 19

sur le bord du fossé destine à être comblé. La maison du roi portait la fascine dans ce fossé avec tant d'ardeur que bon nombre de gens de condition y avaient été tués. Mais, à force dy jeter des pierres, de la terre et des fascines, le fossé fut comblé. Le marquis de Boufflers fit prévenir le roi que ses troupes avaient un bon chemin pour emporter l'ouvrage.

Ce fut Louvois, toujours ardent, qui porta le premier cette nouvelle au roi, en le pressant de commander l'attaque ; mais à côté de l'impétueux ministre était Vauban, toujours circonspect et avare du sang des soldats.

Le roi déclara qu*il attendrait pour donner l'assaut que Vauban l'y autorisât.

Or, ce même jour dont nous parlons, l'ingénieur, après avoir fait sa visite aux ouvrages et tout pesé dans sa froide bravoure, entra au conseil chez le roi qui lui demanda avec empressement où en étaient les choses. '

Vauban répondit que la besogne était faite, l'occasion bonne et qu'on pouvait marcher. Aussitôt le roi chargea Louvois de nommer les corps qui donneraient l'assaut.

Madame de Mainlenon venait d'arriver au camp. En chemin elle avait entendu le récit délicat de Nanon. Elle tremblait de fièvre à la seule idée que Louvois fallait regarder en face.

— 2lî) —

Mais le ministre, en ce moment, n'était plus un petit ennemi occupé de tracasseries. II était soldat, capitaine et ministre. Il cherchait une action d'éclat et en préparait les matériaux. Il voulait un triomphe pour son pays et pour son roi, un nouveau sujet d'orgueil pour luimême.

A peine se souvint-il que la marquise l'honorait de sa haine; à peine la haïssait-il. Cependant lorsqu'elle descendit de carrosse devant lui, hien accueillie du roi et entourée d'une cour d'officiers courbes jusqu'à terre, Louvois se souvint de l'extrait de baptême de Jaspin, de mademoiselle Balbicn et du secret.

« Jaspin, se dit-il, a causé avec Desbuttes , puis il a couru à Saint-Guislain. La marquise est prévenue, voyons le jeu qu'elle va jouer. »

— Eh bien, madame, s'écria le roi, vous que le canon effraye, vous n'entendrez plus autant de bruit ce soir. Nous allons démonter quelques grosses pièces à ces messieurs de Mons.

La marquise se fit instruire, et aussitôt, répliquant au roi sans embarras :

— Ce doit être un plaisir, dit-elle, de commander une armée française. Vos soldats savent déjà qu'il y aura combat, je le gagerais à voir leurs figures rayonnantes. Jamais, sur mon chemin, je n'ai vu tant de gais visages.

— Ils rient ; tant mieux, dit brutalement Lou-

vois. Plusieurs rient en ce moment qui gémiront beaucoup dans quelques heures, peutêtre.

La marquise sentit qu'il la regardait ; elle ne fit aucune question et s'installa avec sa broderie.

Louvois, que le roi boudait encore depuis l'affaire des partisans, se donnait mille mouvements pour regagner les bonnes grâces du maître. Il ne voulut pas désigner lui-même les colonnes d'assaut et rendit au roi la liste projetée, en disant que c'étaient partout des deniandes si vives pour participer à l'opération, qu'un roi seul avait le droit de faire tant de mécontents.

Le roi aimait le rôle d'arbitre. M. de Vauban, qui haïssait les brigues autant que Louvois les aimait, se contenta du dire à Sa 3Iajesté de choisir les soldats les plus sûrs.

— Qui est de jour? demanda Louis XIV.

— Les Suisses, dit Louvois.

— C'est fâcheux que nous ne prenions pas des Français pour une si belle affaire, fit observer Vauban ; non pas que les Suisses ne soient excellents, mais enfin ils ne sont pas de notre pays.

— Le maréchal de la Feuilladc réclamera pour ses gardes-françaises, dont il est colonel, dit Louvois ; et il aura d'autant plus raison que si l'attaque se faisait ce soir, les gardes-françaises

auraient encore le lemps de s'en charger. On ne les relève qu'à six heures.

— Il f;iut voir, dit le roi.

-- Je prendrais l'un et l'autre, dit Vauban.

— Jalousie entre les deux, monsieur, interrompit Louvois.

— Mais si on les exclut Tun ou l'autre, c'est une guerre à mort entre les deux corps!

— Qu'en pense Ivoire solidité, madame? dit le roi tout à coup à la marquise.

«i Nous allons voir si elle offre les chevaulégers, n pensa Louvois.

— Moi, sire, repartit madame de Maintenon, je crois que la question doit être décidée par l'heure de l'attaque.

— A quelle heure M. de Vauban juge-t-il convenable d'attaquer? demanda le roi.

— A six heures, au jour tombant, sire.

— Ce sera douloureux pour 31. de la Feuillade, dit le roi; on aura eu l'air d'attendre l'heure des Suisses. Ne vaudrait-il pas mieux designer un corps qui ne fût ni Suisses, ni gardes-françaises?

— Que n'allaquc-t-on à cinq heures ? dit madame de Maintenon. 31. de la Fcuilladc aurait son droit sans conteste.

— Assurément ! s'écria le roi ; cinq heures, c'est convenu.

Vauban salua et sortit.

Louvois, étonné de n'avoir pas rencontré de résistance de la part de la marquise, sortit également pour donner ses ordres et avertir les principaux officiers.

La marquise, restée seule, aperçut autour du quartier tout l'état-raajor bourdonnant comme l'essaim autour de la ruche. Chacun des officiers, bien assuré de la nouvelle, demandait tout haut pour son régiment Thonneur de marcher le soir.

Gérard ne demandait rien, mais il attendait le retour de Jaspin pour le charger de ses désirs. Jaspin entra chez son ami dans un état pitoyable. II eût bien voulu rattraper sa brème du matin pour se donner une contenance et expliquer sa longue promenade. Mais du côté des marais, il y avait alors plus de feu que d'eau. M. de Vauban venait défaire porter là quantité de bombes et de grenades pour jeter dans l'ouvrage au moment où la colonne devrait marcher.

— Eh bien! Jaspin, dit Gérard en se soulevant avec un sourire, savez-vous la nouvelle?

— J'ai ouï dire qu'on va attaquer l'ouvrage à cornes, dit Jaspin en s'asseyanl.

— Belle expédition, mon ami! meurtrière, mais glorieuse ! Oh ! ce sera recherché.

— Si elle est meurtrière, répliqua Jaspin, je ne vois pas trop ce quVlle a d'attrayant.

— Vous verrez que M. de Louvois ne me la

donnera pas, celle-là î dit Gérard avec amertume.

— Eh quoi, encore! vous voulez encore marcher!... s'écria Jaspin. C'est donc une rage de vous faire tuer !

— Mon ami, c'est une rage de servir le roi et de donner quelque satisfaction à ma bienfaitrice, poursuivit Gérard qui s'évertuait à provoquer chez Jaspin des offres de bonne volonté.

Mais celui-ci n'en était plus là. Ce n'était plus ce triomphant que Belair appelait Jaspin I"' et qui gouvernait la France.

Gérard remarqua sa gène.

— Si j'avais, dit-il, le commandement d'une expédition pareille, ce serait pour moi un couronnement à toutes les bontés que madame de Maintenon m'a témoignées.

— Usons... n'abusons pas, dit sentencieusement Jaspin.

Gérard se pinça les lèvres.

— C'est vrai, dit-il.

Et il s'étendit sur son lit de camp.

Cependant, il avait beau affecter le stoïcisme de l'homme sans ambition , son oreille s'ouvrait malgré lui aux bruits des préparatifs. Chaque fois qu'un commandement retentissait, qu'un tambour roulait, qu'un clairon sonnait, Gérard envoyait êon laquais aux informations.

Il finit par n'y plus tenir et par aller voir luimême.

Il était visible que Gérard attendait l'intervcnlion de la marquise en cette circonstance comme dans les précédentes.

Jamnis plus belle occasion ; emporter l'ouvrage à cornes , et n'élre pas tué, c'était une fortune militaire ; un pareil fait d'armes sous les yeux du roi !...

On vint dire à Gérard que le quartier des gardes-françaises était en rumeur ; que le maréchal de la Feuilladc, leur colonel, élait aux prises avec le colonel des Suisses, avec Rubantel, parce que ces deux officiers s'accusaient d'avoir intrigué pour faire avancer l'heure à son profit.

Le débat avait lieu dans la tente de Rubantel où Gérard pouvait entrer quand il voulait en qualité d'officier et d'ami.

Il enlra. Ces trois messieurs s'animaient fort et le maréchal de la Feuilladc avait une grosse affaire, tout maréchal qu'il était, avec les deux officiers dont l'un annonçait que les Suisses étaient furieux et l'autre que les chevau-légers allaient le devenir.

— Ce n'est pas juste! s'écriait Rubantel; votre garde finit à six heures. Vous n'avez pas le droit d'en monter une nouvelle à cinq heures. An quer c'est monter une garde.

— Pas le moins du monde, disait le Gascon la Feuilladc , et d'ailleurs c'est l'ordre du roi.

— Oh! ces ordres-là, on les aurait comme

vous, si on les sollicitait..., répondit Rubanlel en regardant Lavcrnie.

« Lefaitesl, pensa celui-ci, qu'il serait plaisant déjouer au maréchal fanfaron le tour de lui enlever son attaque. »

Et il sortit de la tente, pour aller trouver Jaspiu.

— Mon ami, dit-il, un service! Madame de Maintenon est là-bas avec M. du Maine, courez donc lui demander de protéger un peu les chevau-légers.

— Non, non ! je ne demanderai plus rien à madame de 3fain tenon ! s'écria Jaspin.

— Alors, j'irai moi-même, dit Gérard, emporté par l'ambition et l'amour de la gloire.

Jaspin essaya vainement de le retenir. Le jeune homme était déjà loin.

Mais la marquise vit arriver celui dont elle redoutait d'autant plus la présence, que Louvois causait alors avec le roi à vingt pas.

Elle tourna le dos et rentra au quartier, sans même avoir répondu au salut que lui adressait Gérard.

Celui-ci demeura pétrifié, humilié ; Louvois le voyait du coin de l'œil et riait tout bas. Gérard s'en vint auj)rès de Jaspin.

— Moi, j'ai échoué, dit-il, mais vous... vous qui avez accès près d'elle... Vous ne répondez pas ? Que se passe-t-il ? Hier encore c'était une

faveur dont chacun me faisait compliment; aujourd'hui, il me semble qu'on me fuit.

— Femme varie...

— C'est bon, c'est bon, dit Gérard avec tristesse ; aussi étais-je bien surpris d'avoir eu tous ces derniers temps un peu de bonheur. Cela a trop dure, n'est-ce pas? Et déjà la fortune veut prendre sa revanche. Tenez, Jaspin, mon ambition me venait de vous ; je l'avais conçue par vous ; je la destinais au service de mon amour. Il est certain que je me rapprochais d'Antoinette en méritant d'être remarqué par le roi. Mais puisque la femme varie, comme vous dites, eh bien! j'attendrai que soncnpriceme redevienne favorable. Allons dîner, Jaspin, allons! et je veux écrire une bonne lettre à mon pauvre Belair, qui ce matin ma donné de ses nouvelles. Voilà un homme heureux!... Violette ne varie pas, elle !

Jaspin prit son élève sous le bras et le conduisit à sa tente. Mais le repas ne fut pas gai. Gérard ne cessait de se lever de table pour aller regarder les détachements que le maréchal de la Feuillade, désormais sur d'avoir Thonncur de l'attaque pour ses gardes-françaises, faisait souper, régalait de vin et de violons, et montait, par des saillies gasconnes, au diapason du terrible concert dans lequel ils allaient sous peu fair( leur partie.

Au quartier des gardes, ce n'étaient que toilettes et chansons. On fourbissait les ëpées, on brossait les uniformes. Les officiers endossaient leurs plus beaux habits. C'était une touchante coquetterie que celle de ces gentilshommes destinés à mourir, qui parfumaient leur corps afin que Tennemi, en le relevant, prît bonne opinion de !a noblesse française, et qui emplissaient leur bourse et se garnissaient les doigts de bagues pour faire un plus beau gain à celui qui les tuerait.

Autour du quartier se tenaient une foule de soldats et officiers des autres corps , Gérard avec eux , tous regardant avec un œil d'envie ces préparatifs, et pourtant suivant de leurs tendres vœux ces camarades, solidaires avec eux de l'honneur national , pour lequel ils regrettaient de ne pas donner leur vie. On aidait les gardes-françaises à s'habiller ; on ajustait leurs ceinturons, on affilait leurs sabres; de rudes et franches poignées de main s'échangeaient par-dessus les barrières ; çà et là une accolade bien fraternelle, avec un mot de testament glissé entre deux sourires à l'oreille d'un ami dévoué.

Cinq heures moins un quart sonnèrent lugubrement à Sainte-Waudru de Mons, dont les carillons insolents ne cessaient de tinter depuis le commencement du siège, à travers les roule-

ments de la canonnade et des raousqueteries.

Les compagnies de grenadiers commandées se mirent en rangs devant leur quartier, sur la petite place d'armes, sans tambours, sans appel.

Ce fut alors que le maréchal de la Feuillade amena les deux capitaines des grenadiers , MM. de Beauregard et de Saillant , tout gantés et armés, sur le front de leurs compagnies. Il leur donna à chacun un gobelet d'argent plein de vin, en même temps qu'on levait sur leurs tètes le drapeau du régiment; et les officiers, tête nue, burent à la santé du roi, tandis que leurs soldais, sans pousser un cri , car c'était l'ordre, agitaient leurs chapeaux et leurs mousquets avec une ardeur qui électrisa tous les assistants et fit couler du feu dans leurs veines.

Puis, M. de Vaubau, qui avait considéré avec son regard ferme et observateur chaque détail de cette scène émouvante, s'a}>procha des deux officiers à son tour, et leur expliqua clairement, nettement, sans ambages, ce qu'ils avaient à faire dans cette attaque, et les dangers qui les y attendaient ; avec les moyens de s'en préserver.

Le temps était sec et froid, un vent de bise sifflait comme sifflent les balles. On apercevait du quartier la masse noire et grise des terres et des fascines jetée comme un pont sur le fossé de l'ouvrage à cornes. Derrière celle fortification redoutable, les chapeaux des ennemis et des

ligures sournoises, mais pas une arme ; et tout autour de ce terrible heptagone un double rang de canons, monstres verdàtres, sur l'échiné desquels courait par moment comme un fauve reflet de feu.

Partout du silence. Évidemment les assiégés s'attendaient à l'attaque et concentraient leurs forces. Partout la solitude. Et c'était le plus effrayant spectacle que cet espace aride, désole, désert, sur lequel, dans peu de minutes, allaient s'amonceler tant de cadavres, population lugubre éclosesous le souffle dévorant décent gueules de bronze.

Les grenadiers firent du regard et du geste un adieu martial à leurs compagnons d'armes, s'avancèrent par larges files , leurs capitaines en tête, et arrivèrent au bord du fossé.

Toute l'armée les regardait. Vingt mille cœurs battaient pour chacun de ces hommes.

Les grenadiers firent halte une demi-minute. On vit les muscles se tendre, les yeux s'enflammer. M. de Beauregard et M. de Saillant levèrent leurs épées et la colonne entière s'élança d'un bond dans le fossé comblé en criant : «i Vive le roi ! »

Un nuage efi'rayant de flamme et de fumée, une explosion pareille au bruit que ferait le ciel en s'écroulant sur la terre, engloutirent les cris, les hommes et le rempart.

Mais ce premier élan irrésistible de la valeur française ne rencontra point une défense digne de son énergie. Le prince de Bergues avait habilement calculé qu'un boulet s'amortit sur des surfaces molles, tandis qu'il écrase ou pénètre s'il rencontre une résistance.

Les grenadiers de Tassaut franchirent le fossé et se logèrent dans l'ouvrage à cornes après avoir chassé les assiégés en un combat qui avait épuisé leurs forces sans fatiguer leurs adversaires.

Et, au moment où ils chantaient victoire, ne voyant plus d'ennemis autourd'eux, lorsque déjà le drapeau de France flottait sur le parapet, et qu'on n'attendait plus que les ouvriers pour faire le logement, tous les feux de la place se croisèrent sur les assiégeants. Les deux compagnies de grenadiers , déjà décimées par la lutte corps à corps, furent tout à coup hachées par une raousquetcrie et une canonnade acharnées.

Les gardes-françaises, dans leur ardeur, n'avaient pas voulu attendre l'arrivée des Suisses, et au lieu du renfort qui les eût aidés à se maintenir et à se loger à couvert, ils n'eurent que rembarras de leurs morts et l'affaiblisseuient de leurs rangs éclaircis.

Un moment d'hésitation les perdit. Soudain par la gorge de l'ouvrage à cornes reparurent les assiégés armés de faux emmanchées à revers

avec lesquelles ils atteignirent de loin et d'en Iiaut !es grenadiers.

En vain leurs ofiîcicrs firent-ils merveilles, M. de Beauregard fut pris, perce d'outre en outre pjîr une balle; l'enseigne tomba mort. Deux lieutenants, blesses grièvement, furent emportés par l'ennemi ; cent cinquante grenadiers sur deux cents restèrent sur le terrain.

Les assiégés rentrèrent dans tous leurs ouvrages et, au moment même où le roi apprenait l'enlèvement du bastion, une seconde nouvelle lui apprit le retour des gardes-françaises et Tcchcc infligé à ses armes.

M. de la Fcuillade était venu, l'oreille basse, pour tacher d'apaiser le premier dépit du roi ; mais Louis XIV, haussant les épaules avec colère :

— Ce n'était pas la peine, dit-il, de tant insister pour être chargé de l'opération.

Le maréchal essaya de plaider la cause de son régiment.

— Assez, dit le roi ; demain, je recommencerai, et j'enverrai des troupes qui ne reculeront pas.

Louvois, qui avait favorisé la Fcuillade, le chargea aussi furieusement que le roi, dès qu'il le vit dans cette mauvaise position. Le roi avait haussé les épaules, Louvois tourna le dos.

Vauban seul resta ce qu'il était toujours, impartial et généreux.

— Sire, dit-il, la seule faute de ces braves gens est leur excès de courage. Ils se sont aventurcs sans arricrc-gardc. Cependant parmi eux bien des gens ont fait leur devoir, et quelquesuns plus que leur devoir.

Le roi, frappant sa botte avec sa canne :

— Allons, allons, Vauban, dit-il, pas d'illusions. Une fuite est la fuite. On meurt sur une défaite; on n'en revient pas.

— C'est vrai! s'écria Louvois.

— M. de Louvois le sait, ajouta Louis XIV. Les chevau-légers qu'il a envoyés l'autre jour au marais avaient, pour revenir, cent raisons qnc les gardes n'ont pas eues aujourd'hui. Moi-même je les y avais engagés. M. de Louvois l'a trouve mauvais cependant.

Louvois grinça des dents. Le roi ne le tint pas quitte.

— Si j'eusse envoyé Lavernie à l'ouvrage h cornes, dit-il, cela ne serait pas arrivé.

La marquise eut la générosité de ne point profiter de son avantage. Était-ce peur ou générosité?

— Oh ! sire! s'écria Louvois irrité, M. de Lavernie est de chair et d'os comme M. de Beaurei-ard ; et s'il avait eu le corps traversé...

— Assez ! interrompit le roi en regardant Louvois de façon à le faire rentrer sous terre. Désormais je nommerai moi-même les officiers selon l'importance des attaques.

Et il rentra chez lui plein de colère, laissant Louvois consterne.

Alors le ministre s'adrcssant à la marquise :

— .11 fallait donc, madame, dit-il d'une voix adoucie, me dire charitablement le désir du roi, le vôtre ; j'eusse tout fait plier devant votre plaisir.

— Qu'est-ce à dire? demanda madame de Maintcnon. Je ne vous comprends pas.

— Je pense, madame, que vous désiriez pour M. de Lavernie l'attaque de ce soir.

— Moi? Pourquoi pensez-vous cela, monsieur? dit la marquise troublée.

— Je mentends ! répliqua Louvois déjà incapable de se contenir, et avide d'épouvanter son ennemie par cette parole à double sens.

Madame de Maintenon, au lieu de faire explosion comme le ministre s'y attendait, pâlit légèrement et rentra près du roi.

— Jaspin a parlé, et elle a peur! Je la tiens, se dit Louvois.

En même temps il courut au quartier des i^ardes où régnaient la consternation et la honte.

Le maréchal de la Feuillade se cachait sous sa tente comme un Achille. Les officiers revenus ains et saufs pleuraient devant leurs soldats éperdus. Quelques blessés refusaient de se laisser panser, d'autres montraient le poing aux

Suisses, qu'ils accusaient de n'être pas venus à leur aide.

Rubantcl, homme à la fois adroit et bon, consola les uns, apaisa les autres, donna son vin et ba pharmacie ; puis, prenant Gérard à part :

— Ah çà, lui dit-il, vous qui êtes bien en cour, il faut m'aider à obtenir pour demain la besogne que les pauvres gardes n'ont pas su faire aujourd'hui.

— Oh ! repartit Gérard, est-ce que vous vous dissimulez les suites?

— Lesquelles?

— Si nous obtenons de redresser les gardesfrançaises et que nous soyons battus comme eux, ce sera pour en mourir de confusion.

— Est-ce que nous serons battus? dit le vieux soldat; nous battrons!

— Alors voici l'autre branche de mon dilemme ; nous réussirons, et les gardes seront tellement furieux d'avoir été déshonorés par notre succès, que ce sera une suite interminable de querelles avec eux. Adieu Tbarmonie dans l'armée française!

— Ah! sans doute, dit Rubantel, ils seront dans leur droit.

— Vous n'ignorez pas que le roi n'encourage pas les duels.

— Qu'y faire?...

— Et que M. de Louvois sera heureux de

racvoir sur les bras une affaire de ce genre-là.

— Vous clés la raison même et je suis convaincu. Mais l'armée reste déshonorée ce soir. Et les maudits Suisses sont capables, demain, de prendre Touvrage. Ils ont des têtes si dures !

— Mon général , mnlgré toutes mes bonnes raisons, je suis prêt à faire ce que vous me commanderez. Formulez votre avis.

— Moi , j'essayerais d'une petite démarche pour que les Suisses ne marchent pas demain.

— Essayons... Mais auprès de qui?

— Je croyais que madame de Maintenon voulait du bien à votre précepteur...

— Demandez à Jaspin.

Jaspin, qui errait aux environs de la tente, entendit prononcer son nom. Il arriva.

— Vous êtes en jeu, l'abbé, dit M. de Lavernie.

— On voudrait vous charger d'aller demander à madame de Maintenon son intervention, dit Rubantel.

Jaspin lança un regard de reproche à Gérard.

— Mais, répliqua-t-il, je n'ai sur madame de Maintenon aucun crédit. Un jour, je l'ai priée de sauver la vie à monsieur... raison de famille; madame de Maintenon s'est rendue à mon humble prière : voilà tout. Hors de la famille, je n'ai plus de voix.

—Cependant, répéta opiniâtrement Rubantel,

il ne faut pas que les Suisses donnent une leçon aux Français!... Tenez, je n'aime pas Louvois, mais il est bon Français lui, je vais Taller trouver et lui raconter tout droit la chose.

— Justement il passe, le voyez-vous? dit Jaspin, enchanté de n'avoir rien à demander à la marquise.

Ruhantel n'hésita pas, il aborda franchement avec le ministre la question du patriotisme. II lui soumité gaiement la difficulté soulevée par Lavernie, le mécontentement desgardes-françaises.

— Il est certain, dit-il, que ces messieurs des gardes nous en voudront... et voilà ce qui nous arrête, M. de Lavernic et moi, pour revendiquer l'honneur de marcher demain.

Louvois, le génie du mal, saisit aux cheveux celte belle occasion de mal faire: mettre aux prises Lavernic avec une bonne querelle de corps, le rendre odieux, lui qui commençait à devenir populaire, quelle joie!

— Je voudrais bien voir, s'écria-t-il, que Ton osât, de quelque part que ce fût, inquiéter ceux que je chargerai d%corriger la faute des gardes-françaises. Ordre du roi ! cela prime tout !

— Monseigneur, c'est vrai; mais, avant d'être soldat, on est homme. Il en coûte à l'amourpropre de braves gens...

— Braves gens sont ceux qui emportent les ouvrages qu'on leur commande d'emporter.

Hier, j*ai favorise les gardes, c'est vrai; je rougis d'eux aujourd'hui. Vous avez raison, M. de Rubantel. il ne faut pas que les Suisses redressent des Français. Je prends note de votre réclamation.

— Mais elle n'est pas mienne..., dit Rubantel un peu effraye de la responsabilité.

— Elle est de M. de Lavernie, très-bien!

— Monseigneur, pas tout à fait.

— Elle est de lui et de vous; elle est juste, c'est tout ce que j'examine; elle est nationale d'abord : j'en prends note. Adieu , monsieur.

— Eh mais, il me semble que je réussis trop, murmura M. de Rubantel, inquiet de son bonheur, en voyant Louvois s'éloigner précipitamment pour emporter sa nouvelle méchanceté comme une proie.

— Eh bien? dirent au général Gérard et Jaspin, quand ils le virent revenir.

— Cela marche tout seul, répondit M. de Rubantel.

— 11 consent?

— Il promet? ^

— Oui. Mais après le consentement et la promesse de Louvois il y a la réflexion. Tenez, regardez-le causer avec tous ces officiers qui abandonnent pour lui M. de Vaubau. Voyez comme il s'anime, comme il sourit. Voyez comme on gesticule autour de lui. Il est dans le cas de pro-

mcUre aussi à d'autres; il faut surveiller cela; jY cours! Venez-vous, Lavernie ?

Jaspin fit un appel du regard au désintéressement de son élève.

— Ma foi ! je reste ici, dit Lavernie. Toujours mendier les grâces me fatigue. Et puis, je suis dans une mauvaise veine , je vous porterais malheur.

— Méchantes raisons! Décidément, vous n'avez pas grand goût pour la gloire.

— Franchement, non, si vous voulez que je vous le confesse ; et en celte circonstance moins que jamais. Je plains sincèrement ces pauvres gardes qui ont échoué; je ne voudrais rien leur ôter de la revanche qui leur est due. Quant aux Suisses, puisque c'est leur jour demain, pourquoi le leur prendre?

— Oh ! mais vous êtes un tiède ! s*écria Rubantel ; moi, j'ai soif de devenir maréchal de France. Écoulez donc, j'ai des enfants à établir. Chacun pour soi, le bâton pour tous.

Et il sortit en riant. Jasj)in et Gérard se dirigèrent lentement vers leur quartier en prenant des détours pour allonger la promenade. Jaspin son'j;eait à regapincr du terrnin près de madame de Mninlenon, Gérard ne pensait qu'aux moyens de revoir Antoinette.

Ce fut ainsi qu'ils revinrent, l'un à Sii chaise, l'autre a son lit. Les derniers bruits mouraient

dans le camp français. On entendait, au contraire, du côte de la place, beaucoup décris joyeux, et les assiégés, tout en envoyant leurs boulets aux assiéizeanls, semblaient tirer le canon d'allégresse. Ils fêtaient leur succès de manière à ne pas perdre leur poudre.

— Eh bien, dit Gérard après s'être désarmé, voilà que je redeviens uu mortel ordinaire. La faveur m'oublie. Je décline, Jaspin, je décline.

— Le bonheur est dans l'obscurité, répliqua l'abbé philosophiquement. Plus riiomnic est oublié, plus il a le temps de dormir. Or, il n'y a de véritable bonheur ici-bas que le sommeil.

— Lequel? demanda Gérard.

— Celui qui va nous prendre ce soir , et nous quittera demain, répliqua l'abbé avec enjouement.

— Je croyais que vous parliez du sommeil qui a pris hier ce pauvre petit chevalier. Parlezmoi de celui-là, Jaspin! un Louvois ne le trouble pas.

— Quel noir vous avez dans l'âme!... Remettez-vous et dormons; demain vous verrez tout en rose ; la vie est faite ainsi. Ah! si vous aviez jamais pu prendre le goût de la pêche!... Voilà qui repose les idées! Un brochet, une anguille, une brème consolent de bien des chagrins ; et

quelles anguilles, quelles brèmes il y a dans les mares là -bas!...

Jaspin soupira et prit le chemin de sa chambre, c'est-à-dire de sa tente, assez voisine du logement de Gérard.

Comme il sortait , il aperçut cinq officiers éclaires par le falot d'un tambour, qui lui demanda si la tente de M. de Lavernie était encore loin.

— La voici, répliqua Jaspin. Et il entra chez lui, heureux de voir que son élève allait avoir de la société pour se distraire.

Le tambour, abordant le laquais et le planton de Gérard, les pria d'annoncer au lieutenant la visite de M. de Saillant, capitaine aux gardes, et celle de ses lieutenants, enseigne et aidemajor,

Gérard s'avança jusqu'au seuil de sa tente, le visage ouvert, pour faire plus d'honneur à ces braves officiers, précisément parce qu'il les croyait plus malheureux.

Leur visage portait les traces, non-sculcinciit d'un profond chagrin, mais d'une certaine irritation que Gérard trouva bien excusable. Il redoubla donc de politesses et les pria de s'asseoir avec le plus cordial intérêt.

— C'est à M. le comte Gérard de Lavernie que nous avons l'honneur de parler, dit M. de Saillant, petit homme sec, fin de taille et de

isagc, boitant par suite de deux contusions qu'il avait reçues le jour même, et le front fendu par un coup de faux, qui l'avait balafré jusqu'à l'oreille.

— C'est moi, oui, messieurs; à quoi dois-je le bonheur de vous recevoir chez moi? Asseyezvous donc, par grâce.

— Ne le devinez-vous pas ? dit M. de Saillant, toujours debout avec ses compagnons.

— Non, je vous jure.

— Monsieur, nous savons que les chevau-légers sont désignes pour faire demain l'attaque dans laquelle nous avons échoué.

Ici, la gorge de l'officier se serra ; une expression d'amertume indéfinissable contracta ses lèvres.

— Vous comprenez , ajoula-t-il dune voix émue, que nous sommes tous déshonorés par cela même que nous vivons, et nous venons vous supj)lier d'avoir pitié de nous, endigue gentilhomme que vous êtes.

Les yeux de l'orateur brillèrent d'un éclat qui n'était pas naturel ; tant de feu ne s'allume que dans une prunelle humide.

— Mais, monsieur, répliqua Gérard plein de compassion, comment faire?...

— Nous espérons que vous refuserez.

— Refuser!... s'écria Gérard, quand le roi commande !

— Monsieur, le roi n'eût pas commandé cette injustice si on ne la lui eût pas demandée. Nous avons cherché M. de Rubantel pour lui dire ce que nous avons sur le cœur, mais il est encore avec le roi et M. de Louvois. Vous êtes le lieutenant des chevau -légers, c'est à vous que nous nous adressons ; la chose presse.

— Supposeriez-vous que j'aie demandé de vous remplacer? dit Gérard.

— On le dit positivement, monsieur.

~ Qui le dit ?

— M. de Louvois; voici quatre officiers qui l'ont entendu. C'est sur votre demande, dit-il, que les clievau-légers nous relèvent.

— C'est faux! répliqua Gérard.

— Alors, vous refuserez, n'est-ce pas, monsieur ? dit poliment M. de Saillant.

— Permettez, voici une équivoque, fit observer Gérard. Demander à vous remplacer pour celte attaque, c'était vous faire tort ; je nie avoir demandé, voilà tout ce qu'il vous fa ut, je pense; quant à refuser le service... impossible.

Les officiers échangèrent entre eux un regard de colère et de désespoir.

— Vous ne comprenez donc pas notre position, monsieur? ajouta M. de Saillant; il faut, il faut, entendez-vous? que notre régiment marclic demain.

— Mais, monsieur...

— Pardon; ce mot : « il faut » signifie que rien ne nous arrêtera pour en venir à notre but.

— C'est moi qui cesse de comprendre ou qui comprends trop bien, répliqua Gérard ; vous me menacez.

— A Dieu ne plaise; mais nous voulons...

— Ce mot est de trop, monsieur, s'il faut que vous marcbicz demain, il faut aussi que je ne cède pas à une menace.

— Les conséquences retomberont sur vous!

— Non pas, sur le roi !...

— Nous avons l'honneur de vous répéter que c'est vous qui avez demandé au roi à nous redresser, telle est l'expression de M. dcLouvois.

— - Il a menti !

— Donnez-lui ce démenti, nous n'en serons j)as fâchés.

— Il l'aura.

— Alors vous refuserez de marcher, c'est tout ce que nous demandions, et nous serons au comble de nos vœux.

— Oh ! non ! s'écria Gérard, vous ne me prendrez en lâcheté dans aucune circonstance... Si je suis commandé, je marcherai. Si je reviens de l'action, je donnerai à M. de Louvois le démenti qu'il mérite, je m'y engage devant vous ; si je suis tue, je ne dois rien à personne.

— Ce n'est pas ainsi que nous l'entendons, répondit M. de Saillant avec colère; le démenti à

M. de Louvoîs sur-le-champ, et le refus de service en est la conséquence : telles sont nos conditions. Notre honneur est plus exigeant parce qu'il est enlamé ; songez-y et cédez-nous.

— Jamais!

— Alors, monsieur, vous ne serez pas éfonnc si nous avons recours aux grands moyens. Tout est permis dans le désespoir. Vous ne commanderez pas l'attaque demain avant de nous avoir tués tous cinq.

— Fort bien, dit Gérard.

— Et après nous, l'élat-major des trente-deux compagnies... Car, nous les représentons, n'ayant pas voulu venir ici en corps pour éviter l'esclandre.

— Oh ! voilà une absurdité, interrompit Gérard ; il est certain que je pourrais essayer de vous tuer tous les cinq, et que je ne tuerai pas cent cinquante officiers d'ici à demain. C'est moi qui serai tué. Soit.

— Oh ! vous pouvez appeler à vous tous les officiers des chevau-légers; corps contre corps, la partie sera complète.

— Allons donc ! s'écria M. de Lavcrnic, une guerre dans le camp français pour une querelle d'honneur particulière ! Le remède serait pire que le mal. Que vous faut-il ? Tuer un chcvau-léger pour la satisfaction de votre amour-propre? C'est tout ce que vous y gagnerez, attendu qu'un autre

officier me remplacera demain, si je suis mort. 3Iais enfin vous le vouiez ; je suffis parfaitement et je suis prêt. Marclions-nous?

En disant CCS mots, Gérard dccrocliason cpéc et prit son chapeau.

— C'est la faute de votre ambition, murmura M. de Saillant, un peu étourdi de rencontrer une si lojçique résistance.

— Ah! monsieur, assez, je vous prie; à partir de ce moment, nous voici sur le terrain. Plus d'insultes.

Et il leur montra civilement le chemin, en les faisant passer devant lui.

QUEKELLES D'ALLEMANDS.

Ils n'avaient pas fait dix pas, qu'ils rencontrèrent une troupe de six officiers suisses précédés d'un porteur de flambeau. Ce dernier n'eut pas plutôt aperçu Lavernie qu'il s'écria :

— Le voici !

Aussitôt les officiers s'approclièrcnt, et l'un d'eux, saluant Gérard, lui demanda en très-mauvais français s'il pouvait avoir l'honneur de lui parler en particulier.

— C'est que je suis bien occupé en ce moment, répliqua Gérard.

— Nous sommes bressés , dit l'officier suisse, et ce sera gourt.

— Si ces messieurs veulent bien penneltre, répliqua Gérard en se retournant vers les gardesfrançaises, qui consentirent par un signe de tête.

— Monsier, baragouina le Suisse, nous fiendrc te la bart te monsier Regnold la golonelle, lieudenant, fous temanter bourguoi fous embégez nous d'édre commantés à Taddaguc te temain, puisque c'édre notre chour.

— Vous aussi ! s'écria Gérard; eh bien, voilà qui est complet. Oh ! vous pouvez entendre, messieurs les gardes- françaises. C'est la suite de votre affaire ; seulement on me raconte en suisse ce que vous m'avez dit en bon français.

— Rébontez-fous? poursuivit rHelvéticn avec le flegme de sa nation.

— Je réponds que rien n'est plus absurde, dit Gérard, attendu mon obscurité qui ne peut laisser supposer à aucun être raisonnable que j'aie l'influence d'empêcher le roi de faire ses volontés.

— Fort pon. Alors, c'êdre un vausscdc?

— Tout ce qu'il y a de plus faux.

— Monsir Loufois avre mendi?

— Par la gorge.

— Et fous bas marchir temain sur l'addague?

— Oh! ceci est différent; le roi commande, j'obéirai.

— Fous embégerez les Suisses te marchir ?

— Je n'empêcherai rien du tout , mais j'irai où Ton m'ordonnera d'aller.

— Naëne , répliqua le Suisse en tournant la télé comme un Chinois.

— Non? Et pourquoi?

L'officier montra ses cinq compagnons, qui montrèrent chacun son épée.

— Parfiiitement, dit Gérard ; vous vous faites bien mieux comprendre sans parler qu'en parlant. Il n'y a qu'une difficulté à ce que vous me proposez.

Le Suisse parut surpris. Gérard continua :

— C'est que voici messieurs les gardes-françaiscs qui viennent de me proposer absolument la même chose que vous, et ils ont la priorité. Pardon , priorité est un mot difficile à comprendre si vous ne savez pas le latin : il signifie que ces messieurs sont venus demander satisfaction les premiers.

— Gott! répliqua le Suisse.

— Attendu , poursuivit Gérard , que ces messieurs aussi veulent marcher demain , et que, quant à moi, je leur donne raison.

— Naëne, dit encore le Suisse avec son impitoyable mouvement de (été.

— Vous dites que ces messieurs ne marcheront pas? s'écria Gérard.

— la, che tis.

Gérard se mit à rire , malgré le peu d'envie qu'il en avait.

— Ma foi! eela regarde ces messieurs, dit-il, expliquez-vous ensemble.

— Afec fous, l'apord, interrompit le Suisse; afeceux, abrcs.

— Oh! moi, j'appartiens aux gardes françaises, dit ^I . de Lavernie, et pour que vous liriez répéc avec moi, il faut que j'aie tiic ces cinq messieurs et cent cinquante autres officiers des gardes.

— Cent cingande î s'écria le Suisse, fous moguir-fous ?

— Demandez à ces messieurs, voilà leurs conditions.

— Eh pien, répondit le Suisse avec un bon sens admirable, gommenzez afec nous , nous allons fous débéger Ircs-fite, et abrès..., nous nous cndendrons afec messiers les cartes-vranzais.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Gérard de plus en plus égayé, je n'ai pas de préférence, moi, et si ces messieurs veulent vous céder leur tour, j'accepte.

— Fort pon ! dit le Suisse en enfonçant son chapeau sur sa tcte et en mettant lentement réj)ée à la main, comme si l'affaire était déjà arrangée.

Qu'on juge de l'épouvante qui saisit le pauvre Jaspin lorsque, réveillé de son premier somme

par le bruit de celle querelle, qui avait lieu en face de sa tonte, il aperçut, par rentre-bâillement des toiles, l'animation des adversaires, les laquais éclairant drjà le terrain avec leurs flambeaux, et une cpée reluisant au feu.

Il prit à peine le temps d'endosser un habit et se préci|)ita éploré entre les adversaires qu'il se mit à supplier au nom de la religion et de Thumanilc.

— Qui est celui-là? se demandèrent les gardes.

— Excusez-le, messieurs ; c'est un vieux précepteur à moi qui m'a élevé. Le bonhomme perd la tête au milieu de toutes ces batailles. Étes-vous fou, Jaspin, s'écria durement Gérard, de venir vous mêler ainsi de ce qui ne vous regarde pas? Rentrez, morbleu! Quand je vous dis que vous finirez par me rendre ridicule !

— Mais, tous ces enragés vous lueront ! Ditesleur donc la vérité.

— Faites-moi le plaisir de rentrer chez vous et ne me rompez plus la tcte.

En disant ces mots, il poussa labbé par les épaules vers la tente; mais celui-ci, furieux et désespéré, lui échappa et courut dans la direction du quartier de Bethléem en s'écriant :

— Nous allons bien voir si on vous tuera.

Et, avant que Gérard eût pu le retenir, il disparut dans les ténèbres.

— Jaspin va faire quelque sottise, messieurs.

dit-il. Hâtons-nous ; prenez vos mesures et finissons.

— Je goinnienze! s'écria le Suisse.

— Un moment, un moment! dit M. de Saillant qui jusque-là n'avait pas remue et qui arrêta le Suisse par le bras; c'est à nous que M. de Lavernie fait tort.

— Abrès , abrès , afec fous , interrompit l'opiniâtre Helvétien en dégageant son bras pour se mettre en garde tout à fait.

— Oh! mais c'est une plaisanterie , dit M. de Saillant. Est-ce que vous auriez la prétention de marcher à notre place demain ?

— C edre notre cliour ! dit le Suisse.

— Vous donneriez une leçon aux gardes-françaises, vous !... s'écria un des officiers qui accompagnaient M. de Saillant.

— Tute te même.

— Vous en avez menti ! dit un autre en s'approcha nt à six pouces du Suisse.

Celui-là, taillé en hercule, allongea seulement la main et repoussa le garde-française à la distance d'une toise.

Aussitôt toutes les épées jaillirent des fourreaux, et les onze combattants prirent du champ pour se charger avec plus d'avantage.

Gérard, bien embarrassé, se jeta entre eux avec mille raisonnements inutiles.

Mais il se trouva pris entre les Suisses , qui

juraient, et les gardes qui lui criaient : Arrière!

Et déjà les cpces se joignaient, lorsque des eris se firent entendre, des j)as précipités, et Rubantel parut , essouffle , avec une vingtaine de chevau-iégers, qui bousculèrent Suisses et gardesfrançaises pour dégager leur lieutenant qu'ils croyaient en péril.

Les gardes crièrent à la trabison ; les Suisses crièrent: «c Berne! Berne! » Et une nuée de Suisses et de gardes accourus sur la trace des cbevaulégors , commencèrent une de ces mêlées dans lesquelles tout le monde coudoie, rudoie, cric et frappe, sans que personne sacbe pourquoi.

Voilà la besogne qu'avait faite Jaspin. Ayant rencontré sur sa route Rubanlel qui sortait de cbcz Louvois, il l'avait amené bien escorté au secours de Gérard. Et, comme déjà s'était répandu partout , grâce à la méchanceté de Louvois, le bruit de la nouvelle faveur qu'on faisait aux cbevau-légers en les cbargeant de l'attaque pour le lendemain, cette étincelle habilement lancée par le ministre, imprudemment soufflée par Jaspin, avait mis le feu aux traînées de poudre.

On se battait encore, et Ton ne s'était pas expliqué , lorsque Louvois accourut sur le tiiéâtre de la discussion. Son nom, prononcé par les gendarmes qui le précédaient, fit l'effet sur les combattants des baquets d'eau glacée qu'on jette

COMTE DE LiVERHIK. 3. 22

sur les dogues qui se mordent. Toutes les colères se refroidirent, de larges espaces s'ouvrirent dans ces masses naguère compactes.

— Par la mordieu ! qu'y a-t-il? s'écria Louvois qui le savait mieux que personne.

Chacun se mit à parler à la fois.

— Des épécs tirées dans le camp ! continua le ministre.

— On voulait tuer M. de Lavernie, dirent les chevau-légers.

— Nous nous expliquions avec M. de Lavernie, dirent les gardes et les Suisses.

De sorte que le nom de Lavernie frappa toujours délicieusement l'oreille de Louvois, qui s'écria :

— Bien! bien!... Aux arrêts les chevau-légers! les Suisses aux arrêts! aux arrêts les gardes !

— Mais, monsieur..., dit Gérard.

— Aux arrêts! s'écria Louvois avec une joyeuse rage.

Rubantel s'approcha à son tour.

— Aux arrêts! lui dit Louvois.

Et toute cette foule se dissipa en murmurant pour retourner dans ses quartiers.

— C'est égal, dit un des gardes-françaises h Gérard avec un sourire amer, vous avez là un précepteur utile, (iardez-le bien!

— Ponne brézcbdeur ! glissa le Suisse h Vo-

reillc de Gérard, avec un gros rire ironique.

— N'est-ce pas le même précepteur qui, l'autre jour, est venu prévenir le roi que vous étiez mal à Taise dans les marais? dit M. de Saillant, pâle de colère , à Gérard qui frissonnait de douleur.

Si Jaspin se fût trouvé là , Gérard l'étranglait sans miséricorde. xMais le pauvre abbé sentait sa faute, tout en s'applaudissant du résultat, et il se tenait h l'écart comme le chien qui s'attend à être battu.

Louvois, comme on le pense bien, ne manqua pas l'occasion. Il courut chez le roi , agité déjà par des rapports divers. Le carrosse de madame de Maintenon était tout attelé ; son écuyer l'attendait pour la reconduire à Saint-Guislain.

Aussi agitée que Louis XIV, elle essayait pourtant de le calmer en lui représentant , avec la douce fermeté commune à toutes les femmes supérieures, que celte émotion des gardes n'aurait pas eu lieu sans la dureté avec laquelle il les avait traités. Et, bien curieuse de savoir des nouvelles , elle se hâtait pourtant de retourner à l'abbaye, afin de ne plus rencontrer Louvois, dont elle redoutait le regard et les embûches. Ce dernier, au contraire, brûlait de dire au roi, en face de la marquise , ce qu'il avait à lui dire de réchauffourée.

— Il était temps ! s'écria-t-il en se plaçant sur

les degrés du vestibule, entre le carrosse et la marquise prête à y monter.

— Ces mauvaises têtes se querellaient? dit le roi.

— Oh ! sire , on se battait bel et bien ! Le roi fronça le sourcil.

— Cela est sérieux, 31. de Louvois!... se battre!... malgré mes ordres !... Quels sont les coupables?

— Tout le monde, plus ou moins, sire.

— Mais particulièrement?...

Louvois feignit l'embarras; il regarda la marquise en retournant son chapeau comme un écolier.

— Enfin... contez ce qui s'est passé, dit le roi avec impatience.

— C'est la querelle des gardes-françaises avec les chevau-légcrs, qui s'est compliquée de l'arrivée des Suisses, répondit Louvois.

— Quel a été l'agresseur?

— Ah ! sire , je crois que ce sont les gardes ; ils étaient tellement blessés des cruels reproches de Votre Majesté, qu'ils n'ont pu voir sans s'exaspérer la réponse favorable (jue j'avais faite à M. de Lavernie lorsqu'il s'est offert à les remplacer demain pour l'attaque.

— Nous y voilà encore, pensa en s'armant de courage madame de Maintcnon. Les gardes sont bien excusables, dit-elle tout haut, et c'était peu

généreux d'enlever à ces pauvres vaincus la chance de se réhabiliter.

— Madame, vous ne dites pas cela pour moi ? riposta Louvois avide de commencer à mordre; vous auriez bien tort. Si j'ai promis à M. de Lavernie d'appuyer sa demande près du roi , ce n'était pas que je la trouvasse équitable. Oh ! non ; je le trouvais peu généreux , en effet , de montrer tant de zèle au détriment de ses compagnons d'armes. Mais avec M. de Lavernie je ne sais plus que faire. M. de Lavernie déroute toutes mes habitudes et force toutes mes consignes. Je ménage M. de Lavernie plus que s'il était prince ou maréchal de France... Ne vous en plaignez pas, madame, puisque je me donne tant de mal pour ne pas vous désobliger en contrariant votre protégé.

— Mon protégé ! s'écria la marquise avec un regard irrité. Mais, en vérité, monsieur, qu'est-ce que cela signifie?

Et son cœur battait à rompre sa poitrine.

— Sire, j'en appelle à Votre Majesté, dit Louvois avec un gracieux sourire : M. de Lavernie, condamné à mort, et il le méritait bien, se trouve gracié ; je voulais en purger l'armée (pardon, madame), on le fait lieutenant de chevau-légcrs. L'autre jour, je lui donne l'affaire du moulin d'IIion, il s'y couvre de gloire ; je devine toute la joie que ce beau fait d'armes inspire à

madame la marquise, puisqu'elle honore M. de Lavcrnie d'une invitation, sans précédent encore, dans une abbaye... parmidejeunes religieuses î... Or, une alarme est donnée ce racine soir, une occasion se présente , je crois continuer à bien mériter de madame la marquise en favorisant son protégé d'une seconde mission non moins glorieuse que la première...

La marquise secoua la tête.

— N'en doutez pas , madame ; l'attaque du marais était belle pour quiconque l'eût su mener à bien. Savez-vous qu'on avait alFaire là aux réformés français, avant-garde du prince d'Orange, qui voulaient s'introduire dans Mons et qu'il fallait contenir à tout prix? Mais, se sentant soutenu à la cour, M. de Lavernie aurait voulu choisir lui-même ses occasions. Le roi m'a bien maltraité à ce sujet. La volonté du roi soit faite ! n'en par- Ions plus. J'ai pris le parti de ne plus jamais rien faire qui contrariât M. de Lavernie , c'est-à-dire qui amenât un nuage sur le plus beau front du monde. Voilà pourquoi tanlùt, malgré l'injustice la plus flagrante, je consentais à favoriser encore M. de Lavernie aux dépens de ces pauvres gardes. J'espérais faire plaisir à madame la marquise. Voyons, sire, daignez être arbitre entre elle et moi : suis-je assez empressé a lui plaire? Dois-je être accusé par elle de ma bonne volonté qui lui sacrifie tout, même mon devoir et mes convictions?

— II est vrai que vous témoignez à madame des sentiments bien dévoues, répliqua le roi avec une imperceptible ironie que Louvois comprit à merveille. Mais enfin la marquise est raisonnable, et ne protège personne au mépris des usages, des lois. Je ne le crois pas, du moins.

— Ob ! sire..., l'ai-je jamais prouvé? s'écria madame de Maintenon ; je n'aime et ne protège que les bons serviteurs de Votre Majesté.

— Tout cela ne nous dit pas Tauteur du désordre de ce soir.

— Sire, dit Louvois, le premier auteur... Voyons, il faut le dire, puisque madame la marquise y consent, le premier coupable c'est, à n'en pas douter, l'ambitieux de gloire , le zélé infatigable qui a demandé de relever les gardes-françaises.

— S'il Ta véritablement demandé, dit la marquise, il est coupable. L'a-t-il demandé?

— M. de Rubanlel me l'a dit, fit Louvois effrontément.

— Mais les gardes-françaises s'en sont pris à lui, ajouta le roi.

— Ob! vivement. Ils ont tort.

— Et les Suisses?

— Les Suisses s'en sont pris à tout le monde : têtes carrées, tètes intraitables; vous savez, sire.

Le roi se mit à rire; puis, sérieusement :

— Il faut punir tout le monde, Louvois.

— Sire, j'ai cru devoir le hive ; j'en demande bien pardon à madame la marquise.

— Pardon de quoi? dit-elle avec hauteur.

— C'est que, en punissant les autres, ajouta Louvois en feignant de balbutier , j'ai dû punir M. deLavernie.

— Eh bien , après ?

— Il est aux arrêts, continua Louvois avec l'air contrit d'un pénitent qui confesse une cnormité.

La marquise enrageait de souffrir celte duplicité sans pouvoir la démasquer.

— Les arrêts, dit-elle, pour avoir fait se battre une armée. Je trouve cela timide, monsieur; et quand vous prendrez mes protégés en faute, punissez-les plus vertement ; ayez plus d'imagination, si vous tenez tant à me faire plaisir.

— Je profiterai donc de votre permission, madame, interrompit Louvois. Oh! je savais bien le moyen de punir, mais je n'osais IVmployer, toujours par scrupule...

— Je le sais aussi , dit le roi ; et je remploie, moi. J'ôte aux chevau-légers l'attaque de demain, que je voulais leur donner. Je ne la donne pas non plus aux Suisses. Je ne la donne pas même aux gardes aussi entièrement qu'ils le demandent. Les gardes marcheront, soit! je ne veux pas les déshonorer; mais je les ferai appuyer par mes mousquetaires : voilà des gens qui ne reçu-

leront pns. Louvois ! qu'on prenne soixante et quinze mousquetaires par compagnie , et qu'on les poste de façon h soutenir les gardes, s'ils faiblissaient encore.

— Sire, c'est convenu... Et les arrêts de M. de Lavernic?

Le roi regarda timidement la marquise.

— Doublez, dit-elle.

— Qui aime bien diâtic bien, madame, murmura Louvois.

Et il offrit à la marquise de la conduire à son carrosse.

Leurs deux mains se touchèrent comme des serpents glaces qui s'enlacent.

« Quand je n'aurais gagne à cela que l'autorisation d'écraser ce Lavernie , quelle victoire ! pensa Louvois. Comme il faut qu'elle s'intéresse à lui pour ne plus oser le défendre ! Oh! maître Desbuttes, je l'ai laissé voler un million pour te payer les culottes de rarchcvcque. Raj)i|iorte-moi, du pays où je t'ai envoyé , le secret de la marquise, et je te fais contrôleur général. »

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