UNE MAUVAISE COMMISSION
Jaspin avait élc terrifié par cette intelligence de Louvois et de Desbuttes. Jamais il n'était venu h l'idée du digne abbé que son secret courût quelque danger de ce côté-!h. Alors même (ju'aulrefois, à Lavcrnie, il avait appris la forlune de Desbuttes due à la protection de Louvois, Jaspin ne songeait point qu'un jour viendrait où Louvois s'intéresserait assez au nom de Jaspin pour en faire l'objet d'une persécution. Jaspin, la belle, chose pour ce grand ministre! Et cependant le ciron et le lion s'étaient rencontrés,
i!s s*ëlaicnt déclaré la guerre, et voilà que le lion se croyait obligé de tendre des pièges pour perdre son microscopique ennemi.
Dès lors tout devenait possible. Jaspin parrain de Desbuttes! A quelle occasion? à quelle époque? avec quelle marraine? Oh ! comme le rusé ministre saurait remonter promptemcnt à la source de tous ces petits mystères !
Jaspin avait un cœur qui Tempêchait d'être un homme d'esprit. Il pouvait, ainsi que nous l'avons dit, grandir dans les circonstances importantes, mais à la condition que ces circonstances ne se renouvelassent pas souvent. A l'arc tendu il fallait son repos ; après avoir combaltu Louvois, Jaspin aimait à pécher à la ligne. Entre Louvois et Jaspin, il y avait cette différence que le ministre ne se reposait jamais.
On exprimerait difficilement les angoisses de l'abbé durant cet entretien de Dcsbuttcs avec le marquis. Jaspin connaissait son filleul pour le plus éhonté coquin, pour l'âme la plus vénale. JI lui semblait l'entendre dire à Louvois par chaque geste, par chaque mot, par chaque révérence : « Achetez-moi mon parrain. » Le ministre ne fut pas plutôt rentré d;ms son quartier avec le fameux extrait de bapléuie, que Jaspin, n'y tenant plus,courutaucarrossedanslcquelallailrcmontcr Desbuttes.
Le traitant reconnut trop tard son parrain.
L'abbé le poussa dans rintérieur, où il monta lui-même et s'assit tout essoufflé.
Desbutlcs ne comprenait pas un mot à cette chasse de Louvois et à celte contre-chasse de Jaspin, mais son instinct malfaisant l'avertissait de quelque aubaine. L'abbé ordonna au cocher de marcher droit devant lui , et avant que Desbutlcs eût demandé la cause de ces singularités :
— Que vous disait là M. de Louvois? interrogea brusquement Jaspin, sans modifier en aucune façon le trouble de sa voix et de sa physionomie.
Dcsbultes, à qui le ministre venait de recommander le secret sur sa vie, n'eut garde de répondre la vérité.
— Mais nous causions de mes comptes, répliqua-t-il.
Jaspin eut un moment d'espoir, bien vite dissipé par l'air faux et le regard vacillant de son filleul.
— Non, non, dit-il tristement, ce n'est pas cela que vous disait M. de Louvois.
— Je vous jure, parrain...
— Ne jurez pas. Ce papier que vous lui avez remis après l'avoir élé chercher si précipitamment à votre carrosse...
— Mes comptes.
— Oh !... vos comptes ne doivent pas tenir
~ mi —
sur un si petit papier. Desbuttes, vous m'avez trahi, comme Judas Iscariote...
— Trahi! s'écria Desbutles, en quoi puis-je donc vous trahir?
— Je m'entends, reprit Jaspin, gêné d'avoir laissé échapper ce mot. Ainsi, vous refusez de me dire ce que vous a demandé sur mon compte M. de Louvois?
— Rien, encore une fois! s'écria impudemment Desbuttes.
— Réfléchissez, ajouta Jaspin déjà tremblant de colère : vous vous joignez à M. de Louvois contre moi , je trouverai contre vous un auxiliaire, j'ai des amis aussi.
Desbuttes frissonna, les paroles de Louvois lui revinrent en mémoire : ami intime de madame de Maintenon, lui avait dit le ministre en parlant de Tabbé.
Jaspin le sentit ébraidé.
— M. de Louvois a fait votre fortune, continua-t-il, mais je la déferai, si vous persistez à me mentir.
— Oh! balbutia Desbuttes en ricanant.
— Monsieur ! dit Jaspin en grossissant sa voix comme pour envenimer encore celte épithète , j'ai fait gracier M. de Lavernie, que votre ministre avait condamné à mort; je lui ai fait donner une lieutenance dans les chcvaulégers, (|uand M. de Louvois le voulait bannir.
Jugez de ce que je puis, redoutez ce que je ferai .
Deshuttes sVpouvnnta tout à fait. Rien n'était imj)ossibIe à l'anu de madame de Maintenon. D'un autre côté, tout était possible à Louvois. Lequel de ces deux écueils était le moins dangereux? Auquel des deux Desbuttes risquerait- il de heurter sa barque?
— Ménageons-les tous deux, se dit le traitant ; passons au milieu. Il paraît (|ue j'ai rendu service à Jf. de Louvois, puisqu'il m'a dispensé de lui donner mes comptes. Rendons service également à mon parrain : mais sur quoi?... Voyons, dit-il à Jaspin comme s'il capitulait, qu'exigez-vous de moi , mon cher parrain ?
— La vérité.
— Laquelle?
— Y en a-t-il donc plusieurs?
— Quelquefois, parrain, quelquefois.
— Je vous demande alors quelles sont les (juestions que M. deLouvoi- vous a faites à mon sujet?
— Aucune.
— Encore! Ah! vous vous obstinez ! ah ! vous voulez me cacher ce que je saurai demain !
— Au fait, il a peut-être raison, pensa Desbuttes, et je risque gros pour si peu. Mon parrain, voici toute la vérité : M. de Louvois me demandait si j'étais bon catholique.
— Ah! fit Jaspin.
— Et si vous étiez i édlement mon parrain. Jaspin sentit la sueur monter à son front.
— Qu'avcz-vous répondu ? balbutia-t-il.
— J'ai répondu qu'il n'y avait pas de païens dans ma famille, non plus que de juifs, et pour preuve...
— Pour preuve?...
— J'ai donné ce papier.
— Qui est...?
— Mon extrait de baptême.
Jaspin lui saisissant le poignet :
— Vous avez fait cela ! s'écria-t-il.
— Pourquoi pas, mon parrain?
— C'est juste, murmura l'abbé plus pâle qu'un spectre.
— Mais parrain, mon cher parrain, c'est donc un crime de vous avouer...
— Silence ! sur votre vie! dit Jaspin en arrètiint le cocher par un pan de sa houppelande ; et en même temps il se précipita hors du carrosse, tandis que Desbuttes clTyrouché l'appelait en vain avec mille protestations.
L'abbé courut un bon quart d'heure sans avoir la conscience de ce qu'il faisait. Puis la fraîcheur du vent et la fatigue ayant calmé l'agitation de son cerveau, il se jeta plutôt qu'il ne s'assit sur un tertre de gazon et là il rêva.
— Tout est perdu ! bourdonnait sa tête , tout
rst découvert! Louvois sait le nom de mademoiselle Balbien. il confrontera la date de ce baptême avec celle d'une absence de madame Scarron ; assez de médisances consignées dans les annales de cette époque aideront le mauvais vouloir du ministre. Tout est perdu !
Jaspin se leva et gesticula comme un tragédien :
— Que faire? M'enfuir? Oh!... Et Gérard... Et madame de Maintenon que j'abandormerais sans l'avoir avertie! Ce serait d'un lâche et d'un ingrat! Avertie, elle pourra se défendre... Allons, Jaspin, ce sera dur de porter une si triste nouvelle à la marquise ; mais Louvois est sur la trace..., il le faut !
Devant un pareil devoir, l'abbé s'arma de courage. Il regarda à l'horizon. A droite, le camp où Gérard dormait peut-être encore, épuisé par sps fatigues et son danger de la veille. Le cher élève du vieux Jaspin!... A quelles nouvelles épreuves était-il réservé ! A gauche, Saint-Guislain , avec sa flèche aiguë qui s'élançait du milieu des bois. Là dormait aussi la marquise, qu'attendait un si désagréable réveil.
— A Saint-Guislain ! se dit Jaspin.
El le digne homme, multipliant les élans de ses petites jambes, se mit à arpenter le terrain. La promenade lui servit à quelque chose, il trouva en roule une bonne idée.
En efl'et, plus il pensait à cet aveu terrible qu'il lui fallait faire à la marquise , moins il se sentait courageux. L'œil noir de madame de Maintenon recelait des flammes dont la seule appréhension réduisait Jaspin à néant. Cependant il était urgent qu'ellefût prévenue. Au milieu deces perplexités, Jaspin se rappela Nanon.
Nanon, de tout cela, n'avait eu rien à souffrir. Le temps écoulé venait de la rassurer complètement; elle engraissait dans la sécurité. Auteur ou complice involontaire de tant de troubles et de mystères, elle se drapait béatement dans la discrétion que Jaspin lui avait promise et qu'il ne pouvait violer sans risques pour lui-même.
La dévote avait parfaitement calculé tout cela. Chaque fois qu'elle apercevait Jaspin, elle pinçait bien un peu ses lèvres, elle baissait bien un peu les yeux, mais c'était assez coquettement pour que le diable y trouvât encore une petite satisfaction. De remords, pas le moindre ; de craintes, pas l'ombre. Nanon et Jaspin face à face n'avaient plus à s'embrasser, mais ils n'avaient pas non plus à se mordre.
Jaspin n'hésita pas à imiter iM. de Vauban lorsqu'il jetait ses bombes au milieu de paisibles maisons.
11 arriva vers l'heure du premier déjeuner à Saint-Guislain , et demanda tout d'abord à voir mademoiselle Balbien.
Nous savons que cette heureuse personne avait ses laquais et ses femmes de chambre. L'une de ces dernières, après avoir fait la révérence à M. Jaspin, le prévint qu'il lui serait plus facile de parler à madame de Mainlenon qu'à mademoiselle Balhicn.
— Ce n'est point à madame la marquise que j'ai affaire, répliqua Jaspin, tremblant à cette seule idée de voir la redoutable maîtresse, tandis que j'ai des choses importantes à conter à mademoiselle Balbien.
— Mais mademoiselle essaye une robe!
— Veuillez lui dire que je l'attends au jardin.
— Sans doute, M. l'abbé ; mais...
— Et vous me combleriez, ma chère demoiselle, on ajoutant que je l'attends sans délai.
— Fort bien.
La femme de chambre partit comme un oiseau. Décidément le crédit de Jaspin était notoire.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées lorsqu'il entendit une litanie de mauvaises paroles au détour de l'allée. Jaspin reconnut Nanon ; la vieille fille se hâtait, et maugréait de se hâter. Elle avait lœil inquiet, sans quoi il eût été lurieux.
— Par quelle raison M. l'abbé me dérange>l-il ainsi? dcmanda-t-elle tout essoufllée.
Jaspin fit un sîdut profond.
— Je suis ici pour vous l'apprendre, mademoiselle, rcpliqua-t-il.
— Bien vite, alors.
— Le plus vite que je pourrai ; mais d'abord, s'il vous plait, gagnons à l'écart.
— Je ne suppose pas que nous ayons tant besoin du particulier, riposta aigrement la vieille fille en dilatant pour une colère franche son regard partage entre Texamen des localités et l'étude plus attentive de la physionomie de Jaspin.
— Vous auriez tort de ne le pas supposer, mademoiselle, car jamais nous n'avons eu autant besoin de nous parler sans témoins.
Nanon frissonna.
— Qu'y a-t-il encore? dit-elle.
— Des choses graves ; il y a que nous avons baplisé un enfant...
— Voulez-vous bien vous taire! interrompit mademoiselle Balbien toute tremblante.
— Et que cet enfant, dont vous vous occupiez si peu, est devenu un homme, continua imperturbablement l'abbé.
— Après?
— Un petit coquin.
— Que puis-je faire?
— Capable de tout.
— Ce n'est pas ma (i\ulr.
— Capable de perdre son parrain î
— Défendez- vous.
— Et sa marraine.
— Par exemple!... s'écria Nanon, dont le vi- -igc fut tellement bouleversé, que Jaspin en aurait pris pitié s'il eût eu le temps.
— Me perdre! Il me connaît donc? reprit la vieille tille.
— Qui ne vous connaît pas? Hélas! les grandeurs ont cela de fâcheux.
— En quoi me perdrait-il? continua Nanon, <lont l'astuce revenait, dont les griffes sortaient.
— Voici en quoi. Votre maîtresse ignore que nous nous sommes connus, n'est-ce pas?
— Oh! oui, et je voudrais bien l'ignorer moimême.
— Je n'en dis pas autant, répondit Jaspin avec un salut des plus galants; mais ce serait pourtant le plus sur pour nous deux.
— Eh bien ! le saura-t-elle jamais?
— Je le crains.
— Par qui?
— Ah voilà... C'est là-dessus que je suis venu vous consulter. Elle peut le savoir par trois personnes.
— Mon Dieu !
— Oui, c'est beaucoup trop, n'est-ce pas? La première de ces personnes, c'est M. de Louvois.
Nanon poussa un cri et se rapprocha de Jaspin.
— Oh! lît-elle avec épouvante el d'une voi\ à peine intelligible, M. de... il sait!...
J'en ai peur.
— Comment? bonté divine î
— Notre coquin de filleul lui a donné l'extrait de baptême où figurent votre nom et le mien.
Nanon s'agita comme une poule effarouchée.
— Vous comprenez, dit Jaspin, tout le parli (|ue M. de Louvois peut tirer de cette circonstance ; il peut retrouver des traces de notre petit voyage et de notçe amitié... Ce serait affreux. Cependant, j'entrevois là dedans quelque chose de plus affreux encore.
— Est-ce possible!... dit Nanon en joignant ses mains.
— Oui, mademoiselle, supposez que votre maîtresse, éloignée de vous à ce moment-là, ait eu quelque chose à cacher... Je n'en crois rien, mais admettez-le... Supposez encore que M. de Louvois découvre ce quelque chose... quel malheur!... Madame vous l'attribuerait au moins!...
Nanon, se rappelant parfaitement tout ce qu'elle avait autrefois conlié à Jaspin. poussait des gloussements de détresse.
— Nous sommes perdus! s'écria-t-cIN' !''< v <'ii\ hagards.
— J'en ai infiniment |)our, mademoiselle.
— Et vous disiez que deux personnes encore savaient tout, et pouvaient le dire à madame!...
— Oui, deux personnes, moins dangereuses, il est vrai, que M. de Louvois.
— La première?
— C'est moi, et Tautre c'est vous.
— Nous ne dirons rien, nous!
— Au contraire, nous parlerons.
— Etes-vous fou, M. l'abbé?
— Quoi, vous aimez mieux laisser M. de Louvois prendre les devants? Ce n'est pas mon avis, et j'avais décidé, sauf votre agrément, que l'un de nous deux raconterait la cliose à madame la marquise...
— Hélas! hélas! un secret si bien gardé! Enfin, s'il le faut... vous vous chargerez...
— Je m'étais dit, poursuivit Jaspin sans faire attention à la douleur de sa complice, qu'un homme a toujours moins de délicatesse pour ces sortes de confidences qu'une femme d'esprit telle que vous. J'ai donc résolu , toujours avec votre avis, que vous porteriez la parole.
— Avouer moi-même mon déshonneur ! jamais!
— Eh bien ! nous laisserons M. de Louvois se charger de la narration. Il excelle à faire les ra|)ports, dit-on. Je crois qu'il mettra tous ses soins à confectionner celui-là.
— Ma place est perdue! Jamais madame, qui me croit une sainte, et qui en est une elle-même, ne me pardonnera un si gros péché.
— Madame aura de l'indulgence. Et puis quant au récit à faire, je ne vois pas les choses en noir comme vous. De quel déshonneur s'agitil? Est-ce public à ce point?
— Par exemple ! je voudrais vous y voir !
— Voici ce que je dirais : je raconterais qu'un jour, par charité, j'ai consenti à tenir un enfant sur les fonts de baptême. C'est vrai, du reste.
— Avec vous?
— Pourquoi non?
— Une fille de vingt-cinq ans et un jeune homme de vingt-qualrc! que dira madame?
— Nous avons l'un et l'autre aujourd'hui des figures qui excluent le soupçon. On nous jugera sur ce que nous sommes.
— 3Iais la conscience, monsieur, la conscience !
— Ah ! mademoiselle Nanon, votre conscience est à vous; si vous tenez h en faire part à madame de Maintenon, cela vous regarde.
— Taire un péché, c'est en commettre un autre.
— Depuis trente ans que vous taisez celui là , il devrait être devenu de la taille d'un crime.
Nanon se mil à sangloter.
— Comment expliquer à madame le silence que j'ai gardé sur cet événement... ma dissimulation à voire égard, quand j'avais l'air de ne pas vous connaître?
— Oui, tout cela sera gênant, j'en conviens.
— âio —
mais vous avez des ressources dans l'imagination ; et d'ailleurs, si votre aveu rend service à madame la marquise, elle ne vous le reprochera pas. Diles-Iui seulement que M. de Louvois a dans les mains l'extrait de baptême de l'enfant avec les noms de la marraine; rappelez-lui-en la date, et vous verrez si elle ne vous remercie pas de votre franchise.
Comme ils en étaient là de l'entretien , on entendit grand bruit aux portes de l'abbaye; Nanon tressaillit et se lamenta de plus belle.
— Qu'avez-vous encore? dit Jaspin.
— J'ai que j'entends les piqueurs et l'escorte du roi quivicnt chercher Madame pour le conseil.
— Et 31. Louvois en sera sans doute ?
— J'en tremble.
— Je vous conseille alors de le gagner de vitesse et de conter le cas à madame la marquise avant qu'elle parte.
— Sitôt?
— Vous êtes en retard.
— Et vous, n'attendrez-vous pas, ne me secourrez-vous pas?
— Oh! moi, j'ai affaire au camp, s'écria Jaspin, et ma présence ici n'est pas convenable.
— Madame!... là-bas sur le perron ! dit Nanon épouvantée.
— Je vous baise les mains d'il Jaspin qui s'esquiva par une allée voisine.
— Je tombe en disgrâce, pensa le pauvre abbé, je perds mon crédit, ma protectrice. Mais 1m marquise sera prévenue. C'est une mauvaise affaire, mais c'est une bonne action.
Et i! glissa hors de l'abbaye, le long des fossés, comme un lézard.
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