A. BOURDILLIAT ET G^S ÉDITEURS
La traduction et la reprodoction sont réservées
DE LAYERNIE
UTILITÉ b'DN PÉCHÉ DE JEUNESSE
Les rues étaient encombrées. Celle ville toute éraue encore du passage de quarante mille hommes, bouleversée par les terreurs des religieuses et les exigences des corps d*élite, respirait à peine depui deux heures. Car toutes les troupes en étaient sorties grâce à Tinfatigable surveillance de Louvois, à son génie organisateur, à sa rude façon de' se faire obéir.
Ce n'était plus un mystère pour personne ; Tarmée
française marchait sur Mons, que les têtes de colonne
avaient déjà entourée, quand Tarrière- garde quittait
à peine la chaussée de Valenciennes.
ji. 1
On juge de l'effet que produisit Tarrivée subite de Louis XIV. Le roi n'avait pas commandé d'armée depuis quelque temps. Avec le roi venaient les princes : avec le roi venait M^^® de Maintenon, qui, reine de fraîche date, ne s'était point encore montrée à ses sujets du nord, comme le faisait si habituellement autrefois M"" de Montespan.
Le roi avait dû cacher son arrivée, comme on avait caché celle des troupes. Louvois n'attendait son maître que le lendemain. Un caprice royal,. un rien, un frisson de M""" de Maintenon, peut-être, frisson prophétique, ayant fait doubler la dernière étape, Louis enfrak^àValgAciçraies'^jpur, au lieu d'y* arriver aui flambeaux. '/V //:[:[
Douze carfoèsês ycteplisctie grands officiers de la maison s'ayann!aîenliétttem'ént parles rues jusqu'à l'hôtel de Vîlferoù leè-î^gements étaient marqués depuis la velire."Le'^càrn>:fefe"du roi chargé de pages, entouré d'^écuyers et de gardes, était suivi par le carrosse plus modeste dans lequel tous les yeux cherchaient avidement la marquise de Maintenon. Sereine et un peu pâle sous ses coiffes, elle était en compagnie de deux dames et d'un maréchal de France; un écuyer du roi escortait le carrosse, à cheval, et trës-attentif près de la portière.
Cette femme dont toute l'Europe parlait sans cesse, et qui venait d'atteindre aune si haute fortune, portait sa grandeur sans fatigue et sans faste. On devinait en elle une âme supérieure à cette fortune même^ et la foule qui la dévorait des yeux se taisait, mais non sans admiration ni respect.
Le corlége avançait; un temps radieux faisait de celle entrée improvisée une entrée triomphale. Les
échevins,les gens du bailliage, de la prévôté, du parlement, les chefs de milices, les grands officiers encore en séjour dans la ville, se hâtaient d'accourir et leurs escortes particulières, après avoir fait reiluer la foule, s'allaient joindre à la grande escorte comme les affluents au fleuve.
Tandis que les cloches sonnaient , que le canon tonnait, que les cris éclataient, Louvois, caché derrière un rideau, voyait, se rongeait le cœur et dardait sur M™e de Maintenon des regards qui l'eussent pulvérisée, si la pensée d'un ennemi tuait à distance comme une bombe.
Cependant, le premier carrosse de ce cortège qui était entré dans Valenciennes dix minutes avant les autres, renfermait deux femmes et un homme, qui se firent conduire directement à une entrée basse de rhôtel de ville, où ils mirent pied à terre.
L'homme descendit le premier; il était vêtu simplement, portait répée et tenait sous son bras un petit coffret d'ébène incrusté d'argent. Nous connaissons celte figure pour l'avoir vue chez M™« de Mainnon, à Versailles, un soir que la marquise soupait en attendant M. de Harlay.
C'était le maître d'hôtel de M*"® de Maintenon, Manseau, un fort poli et fort honnête homme.
Manseau offrit son bras à une vieille personne, aussi noir coiffée que la marquise, aussi pincée» aussi raide, ayissi prude de démarche et de visage.
Pincée sans circonspection, raide sans austérité, ii.onlrant vingt*deux dents avec lesquelles un fabricant d*ivoirerie en eût facilement fait soixante-quatre comme celles de la marquise, c'était la camériste
singeant sa maîtresse, c'était M"* Nanon Balbien, la ' puissance des puissances.
M'^e Nanon mil le bout de ses doigts sur le bras de Manseau, tourna et retourna chastement ses grandes jupes que le carrosse avait fripées. Elle baissa les yeux pour ne pas voir tous ces hommes qui la regardaient descendre de carrosse, et se rengorgea béatement quand elle entendit quelques imbéciles murmurer à son oreille :
— N'est-ce point là M™® deMainlenon?
Telle était, en effet, la prétention de M*'« Balbien. qui, sans les fréijuentes admonestations de la marquise, eût copié plus exactement, c'est-à dire plus ridiculement encore cet illustre modèle.
Et du reste, comment Torgueil n'eût-il pas tourné cette faible tête ? Comment ce pauvre reflet ne se fût-il pas figuré être lumière? Comment ma mie Balbien n'eût-elle pas cru être un fragment de M^^Scarron?
Nanon voulait bien admettre que Louis XIV ne l'eût pas épousée. N'était-ce pas assez de modestie de sa part? Elle laissait le roi sans partage à sa maîtresse, mais seulement le roi. Quant aux princes, quant aux ambassadeurs, quant aux ministres, quant à la cour entière, tout cela était à elles deux, puisque tout se donnait à elles deux.
Et certes, jamais la maîtresse ne reçut et n'exigea autant d'hommages que la suivante. Aussi M™» de Maintenon avait-elle eu Tesprit de faire.respecter jusqu'à ses humbles commencements. MaisM**® Balbien, semblable à l'âne chargé de reliques, aimait mieux croire qu'on l'adorait que de rapportera la véritable idole les cantiques et l'encens.
Celle fière personne entra donc par une des faces latérales d^la maison de ville, où les maréchaux-delogis et les fourriers du roi vinrent le recevoir et lui indiquer le logement de la marquise.
Car, dans les voyages, M"™" de Maintenon affectait de se loger séparément comme une simple dame du palais, et son service arrivait toujours à la destination avant celui du roi, atin que toutes clioses étant préparées bien à Tavance, elle fût la première installée et en mesure de recevoir immédiatement 1(î roi sans aucune trace des embarras ou du désordre d'un voyage.
C'est à cela que M'i® Balbien daignait s'employer d'ordinaire lorsqu'elle consentait à supporter les fatigues d'un déplacement. Elle connaissait les habitudes et les besoins si simples de sa maîtresse : une chambre bien rangée, des étoffes sombres pour tentures, la petite table pour elle avec un fauteuil du côté du lit, une autre table avec un fauteuil en face pour le roi, quelques faïences ou émaux bleu et blanc qu'elle affectionnait, avec des fleurs odorantes, bien que le roi eût les odeurs en exécration ; mais il les supportait chez la marquise.
Puis, à l'arrivée, un bouillon et une aile de poulet les jours gras, une tasse de lait et des biscuits les jours maigres, et avant tout une bougie allumée pour cacheter des lettres, car la vie de la marquise se passait à cacheter des lettres quand elle ne lisait pas celles d'autrui.
Jamais M**® Balbien n'accomplissait ou plutôt ne faisait accomplir son œuvre sans soupirer, gémir, se plaindre de douleurs de reins, et se faire soigner, chemin faisant, par les femmes de chambre. A elle le
premier consommé, ou le premier sirop, qu'elle savourait lentement, assise sur le fauteuil où se devait asseoir sa maîtresse, accoudée sur la table où la maîtresse allait appuyer ses coudes.
El M™e de Maintonon, qui plusieurs fois l'avait surprise prenant ainsi ses ébats, au grand scandale de quelques zélés, s'était contentée de dire en souriant, que sa bonne Nanon lui essayait une chambre neuve.
Ce jour-là, quand les officiers de service eurent présenté leurs respects à M"» Balbien, et qu'elle eut distribué le blâme ou l'éloge, après qu'elle se fut un peu querellée avec Manseau, qui ne lui avait pas fait préparer son potage, et dont la froide patience, plus cruelle qu'un mouvais procédé, irritait la vieille demoiselle, ma mie Balbien fit ranger la chambre de sa maîtresse, et visita le passage qui, suivant l'usage, aboutissait de cette chambre aux appartements du roi.
Mais à Valenciennes, les fourriers n'avaient pu mettre les deux logements de niveau. Un escalier sombre et étroit les séparait. C'était désolant, mais irréparable. M"® Balbien, qui. s'était heurtée aux premières marches, poussa des exclamations sans fin, et n'ayant plus sous la main les fourriers, se mit à lar* der Manseau en répétant :
— Jamais le roi ne pourra descendre par là chez nous.
— Vous l'éclairerez, mademoiselle, repartit flegmatiquement le maître d'hôtel en dressant sa collation sur la petite table.
— Éclairer!... en plein jour !... comme c'est ridicule, dit ma mie Balbien.
— Sa Majesté songera que nous sommes en province, mademoiselle.
Nanon haussa le^ épaules.
— Oh ! d'ailleurs, grommela-l-elle, que disais-je en plein jour ! Il sera nuit fermée quand vous aurez fini voire service, au train dont vous y allez!
— Il est inutile que je sois prêt d'avance, mademoiselle, répliqua Manseau du même ton poli; un bouillon froid n'est bon que pour le rhume.
Et il continua d'essuyer la poTcelaine de Chine avec le soin le plus minutieux. M"® Balbien se démenait furieusement.
— Vous savez, dit-elle, qu'aujourd'hui, nous avons tout au plus un quart d'heure d'avance...
— Le roi et Madame sont au grand degré à recevoir les compliments, repartit Manseau tranquillement. Il y en a pour une demi heure, de compliments, à Valenciennes. Les gens y sont éloquents.
Et le maître d'hôtel plaça près de l'assiette et de la jatte le service de vermeil enfermé dans son cadc'* fias doublé de satin amaranthe.
M"« de Maintenon; depuis son mariage, avait le cadenas comme une reine.
M"« Balbien, n'ayant plus rien à répliquer, s'apitoya sur elle-même.
— Voilà qui est heureux I s'écria-t-elle, une demiheure de harangues!... et je meurs de besoin, et personne ici ne songe à moi.
— Que ne le disiez-vous, mademoiselle, repartit Manseau imperturbablement, je me serais empressé de vous faire servir. Seulement, je ne puis deviner. Voulez-vous dîner tout à fait ou seulement vous rafraîchir ?
— Qu'aura Madame ?
— Une soupe au riz, des becfigues.
— Eh bien, M. Manseauje prendrai la même chose, s'il vous plaîL
— Mademoiselle, il n'y a de becfigues que pour Madame, répondit le maître d'hôtel ; Madame mange si peu I mais nous vous trouverons des mauviettes. Et Manseau, ayant fini de dresser le couvert se préparait à sortir quand M"*® de Maintenon apparut au seuil de son appartement*
Elle était entourée de courtisans, d'évêques, d'olficiers généraux ; elle avait les mains pleines de placets, et souriait à deux ou trois supérieures des principaux couvents de la ville, qui était venues saluer en sa personne la supérieure générale de tous les couvents de France.
Lorsqu'elle eut, sur son palier, passé une sorte de revue de tout ce monde, elle salua et congédia, selon son habitude, après avoir assigné quelques audiences.
Alors cette foule s'éloigna, et la marquise entra toute seule chez elle, où Nanon et Manseau l'attendaient, l'un dans la première chambre, l'autre dans la seconde.
En traversant la première, qui était une sorte de grande antichambre richement tapissée de vieilles tentures de BriJges, la marquise demanda par quel endroit son appartement communiquait avec celui du roi.
Manseau indiqua l'escalier dont nous avons parlé, la marquise y jeta un coup d'œil indifférent, et, de celte première chambre, passa dans la seconde qui
était la sienne, celle-là où Manseau avait dressé la table et le couvert.
Il y laissa pénétrer sa maîtresse que deux femmes attendaient avec une toilette fraîche.
— Nanon, dit-elle, je ne recevrai personne avant deux heures, veille à ce qu'on ne me trouble point. Personne, entends-tu bien!
Nanon ferma la porte et sortit pour aller prendre à Toffice son potage et des nouvelles.
Mais elleTi'avait pas fait trois pas dans cette antichambre, qu'un fracas épouvantable se fit entendre dans les montées sonores ; quelque chose de lourd roula de marche en marche, enfonça la porte de l'escalier, et une sorte d'énorme pelote noire et grise s'étant développée comme un hérisson et dressée sur deux paltes, M"' Balbien vit en face d'elle un petit homme moitié rose, moitié pâle qui s'écria les bras étendus:
— M™e de Maintenou, s'il vous plaît?
C'était encore notre ami Jaspin.
Nanon poussa trois cris de jeune fille effrayée et se réfugia derrière un paravent ; au même moment entrèrent dans l'antichambre un huissier du roi et un gendarme de service, qui crièrent tout haletants :
— Où est-il? où est-il?
— Le voici! cria Nanon en désignant l'intrus qui se frottait les genoux.
— Merci M"e Nanon, dit l'huissier, et il allongea la main vers sa proie.
— Nanon! répéta Jaspin. D'un bond, il se dégagea des mains de l'huissier, et accourut regarder en face la vieille. — Nanon Balbien !
— Eh bien ! Après? répliqua celle-ci.
— Nanon que... Nanon qui...