II. i
— Ah çà ! avez-vous fini de dévisager ainsi mademoiselle, s'écria l'huissier, qui se fit aider du factionnaire. Est-ce pour cela que vous vous êtes ainsi introduit chez le roi?... Fouillons-le!...
— Mais en vérité, c'est elle! s'écria Jaspin ; je la reconnais!... El vous, Nanon, reconnaissez-moi donc!...
— Monsieur ! dit la vieille demoiselle troublée par quelque vague souvenir,
— En 1660, sur la route de Lorraine.
— Monsieur!
— Un petit précepteur tout joufflu, tout rose, qui cherchait condition...
— Mais monsieur...
— Tandis que vous alliez attendre votre maîtresse alors en voyage.
— Oh! monsieur...
— J'avais vingt-quatre ans, vous en aviez...
— Assez!
— Ml^® Nanon me reconnaît! s'écria Jaspin aux deux hommes ; lâchez-moi !
— Est-ce vrai ? mademoiselle, dirent ceux-ci un peu étonnés...
Nanon hésitait encore.
— Je suis votre compère... Jaspin!*.. le pettt Jaspin! ajouta l'abbé d'une voix qui fit tressaiUir la vieille fille.
— Oui, oui, dit-elle suffoquée... Retirez-vous, messieurs.
Les deux gardiens saluèrent et partirent.
— Ah ! enfin dit Jaspin, qui respira tout à fait, Nanon, éperdue, se cacha le visage dans ses mains,
comme si le plafond menaçait de lui choir sur la tète.
— Vite, lui dit Tabbé, conduisez-moi à Mm« la marquise
— Mais, c'est impossible.*
— Rien n*est impossible.
— Madame attend le roi.
— Le roi attendra.
— Mais que dire à madame?
— Que je suis votre ami...
— Vous voulez donc me déshonorer?
— Allons donc !
— Nanon! demanda la marquise de l'autre chambre, qu'est-ce que tout ce bruit que j'entends ?
Nanon joignit les mains avec angoisse.
— Elle est là! cria Jaspin en se précipitant vers la porte.
— Vous me perdez I gémit Nanon, s'accrochant à lui pour l'arrêter, mais il se dégagea et passa.
— Ah çà, vraiment, qu'y a-t'il? dit M™« de Maintenon, dont une femme de chambre venait d'ouvrir la porte.
Nanon faillit s'évanouir.
— Madame... murmura Jaspin en s'avançant gracieusement.
— Que veut cet homme? demanda la marquise stupéfaite.
— Une audience, répliqua Jaspin.
— Et mes ordres,Nanon ? dit la marquise avec sévérité.
Le regard de Jaspin fouetta si vertement la vieille fille immobile, qu'elle s'élança près du fauteuil de sa maîtresse et lui dit :
— Monsieur l'abbé Jaspin.
Puis, après ce coup d'État, elle regarda Tabbé à son tour, implorant sa discrétion, qu'il lui promit par un affeclueui sourire.
— Péché maudit ! soupira la vieille fille avec désespoir, en fermant la porte sur la marquise et sur Jaspin.
— Heureux péché ! murmura Tabbé.