II
piter sur son clieval qu'il caressa et baisa mille fois avec des transports d'enfant.
Gérard se baissa pour embrasser le digne homme, puis, arrivé au quartier, surveilla la rentrée de son détachement, rendit compte au lieutenant-général) et revint sous sa tente où l'attendaient Rubantel et bon nombre d'amis, parmi lesquels nous serions bien ingrat de ne pas nommer le chien Amour.
Les embrassades terminées, le vin bu, chacun retourna chez soi. La nuit venait, le ciel était rouge de bombes qui planaient sur la ville assiégée. Gérard demeura seul avec Jaspin, se fit désarmer et s'étendit, brisé de fatigue, sur son lit de camp, ayant l'abbé à son chevet.
— La terrible chose que la guerre, quand on y va I dit Jaspin ; mais la belle chose quand on en est revenu.
— N'est-ce pas, cher abbé? répondit Gérard avec tristesse.
— Quoi ! s'écria l'abbé, vous venez de vous couvrir de gloire, le roi vous a complimenté, vous êtes plus vivant qu'il y a deux heures, et vous n'êtes pas content!... Mais, à propos, faites-vous déshabiller par votre valet de chambre, monsieur le comte ; j'ai lu dans des livres de guerre, que souvent un cavalier se trouve blessé sans l'avoir senti, et qu'en ôtant ses armes et son justaucorps, il trouve quantité de balles ou du sang.
— Cher abbé,, merci ; quand un cavalier qui combat autre part que dans les livres a reçu quelque bonne blessure, s'il ne la sent pas sur-le-champ, ce qui arrive quelquefois, je vous prie de croire qu'il s'en aperçoit au bout d'une heure. Je suis sain et sauf...
de corps, mais non d'esprit, et je tiens à éloigner mon valet de chambre pour causer avec vous sérieusement.
— Ah! ditTabbé inquiet de ce préambule.
— Mon ami, continua Gérard en s'approchanl de Jaspin, vous avez bien un peu songé tout à l'heure que je pouvais être tué, n'est-ce -pas ?
— Trop?...
— Si cela fût arrivé, que faisiez-vous pour M**« de Savières?
— Mais...
— Vous ne supposez pas que je l'aie oubliée? dit Gérard. Tant de choses se sont passées depuis trois jours, que je ne comprends pas comment les vingtquatre heures de chaque journée y ont suffi. Mais voilà que je respire! mon détachement a donné aujourd'hui, il se reposera forcément demain, et je compte sur vous pour m'aider à employer demain comme je le désire.
^— Voyons, mon cher comte , parlez.
— On avait dit que les augustines chassées de Valenciennes allaient à Quiévrain; je m'en suis informé à des paysans qui approvisionnent le camp; il est faux que les augustines se soient établies è Quiévrain. Vous vous informerez, s'il vous plaît, du lieu qu'elles ont choisi pour retraite. Il est naturel qu'un homme d'église s'intéresse au sort des religieuses.
— A la rigueur, oui, dit Jaspin; mais êtes-vous bien sûr que vous ne vous trompez point? est-ce bien M"« de Savières que vous avez vue sur ce chariot h Valenciennes?
— Ces choses-là ne se discutent pas, mon cher
abbé; il est certain que j'ai vu M''® de Savières. Aveugle , je l'eusse vue ! Mon cœur a des yeux pour elle. Et puis la rage de Louvois prouve que mon cœur et mes yeux nes'élaient pas trompés. Los augusUnes n'ont pas dû aller loin. Elles sont dans les environs. Vous allez me faire le plaisir de rendre une visite JuM™* de Maintenon; vous solliciterez pour moi l'honneur de lui rendre mes respects: j'ai à la remercier de ses bontés, du souvenir si généreux qu'elle avait conservé de ma pauvre mère. Pour rendre cetle visite à la marquise, j'obtiendrai facilement un congé d'un jour; deux heures me suffiront pour remplir ce devoir; j'aurai le reste de la journée pour chercher dans les environs l'endroit qu'ont choisi les augustines.
— Je le ferai, répliqua Jaspin. Mais vous me promettez une chose ?
— Oh! mon ami, des conditions!
— Sans doute. Vous ne vous écarterez pas du camp, vous m'aurez toujours avec vous.
— Cependant, pour chercher le couvent, il faudra bien que je m'éloigne,
— Et Louvois qui vous tendra quelque piège! cl les rôdeurs ennemis! est ce que toute la campagne ne pétille pas de coups de mousquet? est-ce que vous ne voyez pas une fumée à chaque touffe d'herbe, un bombardement sur chaque haie?
— Alors, avec ces terreurs-là je laisserai M"« de Savières douter de moi, se consumer dans le désespoir ?
— Non pas. Je saurai moi-même découvrir le couvent où elle est. J'irai, je parlerai, je...
— Eh! mon cher Jaspin, s'écria Gérard, voilà ce
que je voulais éviter. Vous n'êtes pas Belair, vous! Certaines choses sont permises à la gui lare qui vont mal à la calotte. Voulez-vous que je compromette voire chapeau de cardinal? quand je dis de cardinal, excusez-moi, vous visez peut-être plus haut.
— C'est bon, c'est bon, ne triomphez pas tant, dit Jaspin, pour un peu de faveur que nous avons...
— Vous appelez cela un peu de faveur?... Ma grâce et une lieutenance aux chevàu-légers obtenues en dix minutes de conversation avec la marquise !
Jaspin prit tout à coup Tair sérieux.
— N'oubliez jamais, dit-il, que cette faveur dont vous me faites honneur, nous l'avons due seulement à la vieille amitié de la marquise pour voire noble mère. Je laisse Belair me railler là-dessus : certaines choses vont bien à la guitare, comme vous disiez tout à l'heure. Mais vous, ne raillez pas. Du reste, je suis ravi, cher enfant, de vous voir revenu à la belle humeur, dit Jaspin, en se versant à boire; mais en attendant le chapeau, je me charge de faire porter de vos nouvelles à M"« de Savières. Buvons et n'en parlons plus, ajouta-t-il après avoir rempli le verre de Gérard. Cependant boire sans manger est presque un péché; mangeons, s'il vous plaît. J'ai acheté ce malin des poulets qui ne sont pas trop maigres pour la saison ; ces gens du Hainaut élèvent assez bien la volaille.
— fis tirent aussi très-bien le canon, reprit Gérard en montrant à Jaspin des cadavres et des blessés qu'on rapportait à l'hôpital.
L*abbé sortit sur le seuil de la tente, fit une courte
prière pour les morts et revint s'asseoir à la lablo que Gérard avait fait dresser et couvrir pendant ce temps-là.
Mais aux premières bouchées Von entendit le clairon des chevau-légers qui rappelait.
— Qu'y a-t-il encore? cria Gérard.
Son cornette entra chez lui ; c^était un charmant enfant de seize ans, qui avait fait son premier coup d'épée à Taffaire du moulin, et Tavait fait en brave gentilhomme.
— Comte, dit-il, savez-vous la nouvelle ?
— Ma foi non, cornette ; mais vous me Tallez apprendre.
— Nous sommes mandés au quartier du roi.
— A Bethléem ?
— Dans une demi-heure.
— Et il y a un quart d'heure de chemin, et il faut prendre la grande tenue? L'abbé, voilà mon dtner fait.
— Non, non, comme on sera, nous a dit le maréchal, et non pas en corps, mais par petits groupes séparés l'un de l'autre d'une vingtaine de toises: voilà qui est curieux !
— Savez-vous à quel propos ?
— Ahl voilà... c'est ce que tout le monde demande, à quel propos? Moi, je crois que c'est pour nous faire tous maréchaux de France..,
Et l'enfant se mit à rire, en tirant sans façon un verre du plateau pour boire avec l'abbé, qui souriait à sa charmante figure,
— Eh bien! dit Lavernie, partons.
— Comte, il faut que vous me proniez en croupe, continua le cornette en redoublant d'hilarité, mon
plus beau cheval a été tué au moulin, et je viens d'envoyer mon gouverneur et mes laquais me chercher du vin d'Espagne à Valenciennes. Je n*ai qu'un honteux courtaud de charrette, je ferais rougir le roi de m*avoir à son service.
— Je vous donnerai un des miens, dit Gérard, choisissez, s'il vous platt.
— Merci .
Et renfant sortit de la tente en bondissant comme un chevreuil,
— Je vais élre forcé de dîner seul, soupira trislemenl Tabbé.
— Non, patientez, mon cher Jaspin. Le roi n'est jamais prolixe. Dans une heure, je serai de retour, et nous ferons un festin. J'amènerai des convives.
— Eh bien, je patienterai! s'écria Jaspin résolument, et il attaqua Tune des volailles avec la sage lenteur d'un homme qui veut faire durer un poulet une heure.
Tous les officiers de grenadiers et de chevau-légers avaient reçu le même ordre du roi. Rubanlel en était. 11 se trouva quatre-vingts gentilshommes tous jeunes et fringants, à l'exception de quelques officiers supérieurs. Cette troupe se rendit au quartier du roi par petits groupes de cinq à six cavaliers qui, en arrivant, mettaient pied à terre, selon l'usage, aux barrières gardées par les mousquetaires de service auprès de Sa Majesté.
Mais tous ces cavaliers furent bien surpris de se voir abordés par un valet de chambre de M"»* de Maintenon qui distribua une carte à chacun d'eux.
Gérard en recevant la sienne y lut à la lueur des flambeaux :
« Rendez-vous à Tabbayo de Saint-Ghislain surle-champ. »
Et plus bas :
a De la part de M"« la marquise de Maintenon. »
11 y eut autant de cris de surprise que de cartes reçues, et sur-le-champ, selon l'invilalion, toute celte jeunesse fut à cheval sans avoir pu deviner pourquoi on la convoquait à Saint-Ghislain.
— Et mon pauvre Jaspin, dit Gérard aussi étonné que les autres, comment le prévenir? il m'allendra, il sera inquiet. Et je n'ai plus le temps de lui envoyer mon laquais !
La troupe se mit en marche. Gérard regardait autour de lui, contrarié, hésitant, lorsqu'à* trente pas derrière, il vit galoper un mulet blanc qu'il reconnut; vieux serviteur, dont le siège de Mons devait être la dernière campagne.
^— Eh! n'est-ce pas Blanchet qui vient là tout seul? demanda-t-il à son laquais.
— Mais, oui, monsieur. Seulement, Blanchet n'est pas seul ; il a sur le dos quelqu'un ou quelque chose de noir.
Le laquais avait raison. Blanchet rejoignit ses camarades, et Ton vit alors la figure rayonnante de Jaspin que Gérard arrêta au passage.
— Où allez-vous comme cela, cher abbé? dit-il; que vous est-il arrivé ?
— Ail ! c'est vous, je vous cherchais, répliqua Jaspin fort affairé. Tirez à l'écart, que je vous parle. C'est de la plus grande conséquence !
Gérard obéit.
— Figurez-vous qu'en découpant le poulet pour vous attendre, je viens de recevoir une lettre qui
m'appelle quelque part. Je suis donc venu vous prévenir de ne pas vous inquiéter.
— C'est singulier, j'allais vous en faire dire autant.
— Pourquoi? demanda Jaspin,
— C'est que moi aussi j'ai reçu, non pas une lettre, mais cette carte.
— Une carte I De la part de qui? s'écria l'abbé.
— De la part de M™» de Maintenon.
— Donnant rendez-vous?...
— A Saint-Ghislain.
— Vous aussi !... oh ! tant mieux. Eh bien, croyezmoi, n^ perdons pas une minute, séparons-nous de toute celte troupe d'indiscrets et allons- au rendezvous.
— Mais tous ces indiscrets ont reçu une carte
comme nous, et vont au rendez-vous comme nous.
— Ah I répondit l'abbé un peu refroidi; quoi M™« de Maintenon invite tout le monde I
— Quatre-vingts officfers.
— Je n'y comprends plus rien, mais allons toujours.
— C'est cela, allons toujours.
Une lieue et demie fut bien vite dévorée par la cavalcade. On découvrit au fond des bois de Saint- Ghislain la lumière des flambeaux que portaient les valets pour éclairer les convives à leur arrivée. Les clartés rougeâtres reflétées par l'eau des marais, ce mouvement sous les arbres, les masses sombres de Tédifice, composaient un spectacle dont furent vivement impressionnés les premiers qui l'aperçurent. On vit aussi rôder, le long des routes adjacentes, de noirs détachements de cavaliers qui faisaient la po-
lice des lignes et veillaient à ce que les invités de M""* de Maintenon ne fissent point de mauvaises rencontres.
Tout cela, joint aux illuminations soudaines de l'horizon, à TéciiO des bombes majestueuses, à je ne sais quel murmure confus de vents, de feux et d*eaux dans le lointain, tout cela fit dire au cornette qui marchait entre Gérard et Jaspin :
— Est-ce que M™« de Maintenon a invité aussi les quatre éléments?
— Ce serait beaucoup d'honneur pour eux, dit Jaspin d'un ton pénétré.
Sur celte réponse on mit pied à terre.
Gérard était parti des derniers et arrivé parmi les premiers. Il trouva sous le porche de Tabbaye quelques officiers deM™« de Maintenon auxquels il montra sa carte, et suivit avec les autres l'escalier qu'on lui indiqua. Jaspin trottait à ses côtés.
En haut des marches, sur un palier tout orné de fleurs, encore si rares dans la mauvaise saison, — mais on sait que dans les serres de Flandres les fleurs ne manquent jamais, — on apercevait la marquise, vêtue avec sa simplicité ordinaire, maisdontla beauté resplendissait encore aux flambeaux, comme si elle n'eût point dépassé Tâge où les femmes cessent d'être belles.
Aussitôt qu'elle aperçut les premiers gentilshommes que son écuyer lui avait annoncés, elle fit un pas à leur rencontre, et d*une voix qui charma tous les cœurs, car elle était irrésistible lorsqu'elle le voulait :
— Messieurs, dit-elle, j'ai demandé au roi la permission de fêler votre premier triomphe. Je voudrais
avoir le Louvre ou Versailles pour vous trai ter selon vos mérites; mais je ne suis à Sainl-Ghislain qu'une simple hôtesse de ce couvent. Excusez, en faveur de rinlenlion, la simplicité de Taccueil, et acceptez ici mon hospitalité; vous me la rendrez, j'espère, au château de Mons.
Un murmure de joie respectueuse accueillit ces paroles; cette femme si belle et dont Tesprit surpassait encore la beauté eût conquis en ce moment des sauvages : qu'on juge de l'effet qu'elle produisit sur un auditoire de Français.
Gérard, emporté par un sentiment dont il ne se rendait pas compte, et par un autre qui lui était bien doux, la reconnaissance, s'avança, s'inclina avec une émotion qui gagna la marquise aussitôt qu'elle l'aperçut.
— Madame, dit-il en tremblant, si j'étais seulement, comme cesmessieurs, votre invité, voire hôle, je vous supplierais de m'accorder l'honneur de vous baiser la main, mais vous avez trop fait déjà pour moi, je n'ai qu'à me prosterner devant vous, c'est ainsi qu'on remercie les anges protecteurs ; on n'oserai t toucher leur robe de ses lèvres, on n'aurait pas la témérité d'effleurer le bout de leurs doigts.
Les yeux de la marquise devinrent si brillants et si doux, que le roi, s'il eût été là, leur eût reproché trop d'expression.
Elle ne répondit rien, son cœur était gonflé, elle laissa ce beau gentilhomme plier le genou devant elle. Elle s'oublia en le regardant ; puis tout à coup lui tendant sa main palpitante et tiède :
— Prenez toujours ma main, monsieur, répliqua-
t-elle, vous le pouvez; hélas ! les anges ne sont plus sur la terre.
Puis, comme si elle eût peur d'en avoir trop dit, elle retira sa main, qu'elle offrit aux autres officiers. Seulement elle ne regardait plus ceux-là. Elle regardait Jaspin, qui se cachait dans un coin pour dissi* muler ses larmes.
Elle fut bientôt forcée de livrer ses deux mains à cette foule ravie. Son émotion avait fait place à une verve entraînante. Jamais autant d'esprit fin, d'engageantes délicatesses, d'élégantes saillies n'avaient fait retentir ces voûtes. Chacun eut son mot ou son sourire. Beaucoup eurent les deux.
La marquise se fît raconter l'affaire du moulin par Rubantel, à qui elle témoigna beaucoup d'égards, et, pendant ce récit, elle avait obtenu de se dompter assez pour ne plus tourner les yeux vers l'angle du parloir, dans lequel Gérard s'était modestement blotti avec Jaspin. Mais cet angle l'attirait. Bien qu'elle forçât les yeux de son corps à ne pas regarder, elle voyait; elle sentait les regards de Jaspin, elle craignait de sentir ceux de Gérard; que dis-je, elle craignait plus encore qu'il no la regardât pas.
Manseau parut à la porte du parloir, en habit de cérémonies, suivi de ses sommelier, écuyer, panalier, avec leurs valets.
— Madame est servie, annonça-t-il à voix haute,
— Suivez-moi, messieurs, je vous prie, dit la marquise. Je vous ai prévenus que vous n'êtes pas ici chez moi; mais il est bon que vous sachiez chez qui vous êtes. Vous êtes chez mesdames les augustinesdo Valenciennes, et ce sont elles qui ont de-
mandé la faveur de vous faire les honneurs de leur maison.
Elle ne put résister, en prononçant ces paroles, au besoin de se tourner vers Tanglc inîerdit.
Elle vit Gérard pâlir et serrer la main de Jaspin, en remerciant de loin, par un regard éloquent, son adorable protectrice.
— Je suis payée, pensa-t-elle.
La marquise prit la main de Rubanlel et guida toute l'assemblée vers le réfectoire.