E RÉFKCTOIBE DES CLARISStS
Ce réfectoire offrait un coup d'œil magnifique. C'était une immense salle fièrement portée sur des colonnes, qui laissaient à droite et à gauche un large passage.G'élaientdes voûtes ogivalesdesoixantepieds, des vitraux admirables, entretenus avec cette propreté minutieuse du Hainaut.
D'une ancienne chapelle^ remplacée par une plus commode, les clarisses avaient fait leur réfectoire. U y régnait un froid glacial en hiver ; mais les clarisses sont austères et l'avaient choisi à cause de cela. Leur supérieure prétendait qu'on doit avoir ses aises à l'église, mais qu'on se trouve toujours trop bien ailleurs. Les augustines y gelaient depuis trois jours. M"»® de Maintenon, encore moins Clarisse que les augustines, avait eu soin de se faire apporter à chaque
exlrémité de Timmense pièce, d'énormes braseros à la mode es{)dgnoIe. On est toujours un peu espagnol dans les Flandres. Et d'ailleurs, la marquise comptait sur les mille flambeaux ou lampes et sur la jeunesse des convives pour échauffer le réfectoire.
Cinq tables formant une longueur de soiiante-dii pieds, étaient couvertes des poissons les plus gras du vivier, de chevreuils, d'un sanglier que les troupes royales avaient tué en abattant les bois autour du quartier de Sa Majesté; des montagnes de fruits échappés miraculeusement à l'hiver dans le fruitier du couvent, s'élevaient à côlé des rochers de confltures industrieusement pétries avec des nougats et des macarons, parles savantes pâtissières de la communauté. La crème écumeuse, les gâteaux à Tanis et au cédrat, les prunes confites, les cerises cristallisées se croisaient sur cette table homérique avec les pâtés de lièvre et de jambon.
Et devant chaque convive un grand verre de cristal étincelant, et des bouteilles qui déGaient la soif. Car en ce temps, les femmes avaient le courage de ne point laisser fumer les hommes, et la faible&se de les laisser, boire*
La splendide ordonnance de ce festin provoqua tout d'abord l'admiration générale ; mais ce n'est pas la table que regardait Gérard.
De chaque côté du réfectoire, sous l'espèce de con* tre-allée formée par les colonnes, se tenaient en longues files les religieuses et les postulantes ou les pensionnaires confondues ensemble.
Les premières, vêtues de noir, avec le scapulaire blanc et le voile, et cette fameuse ceinture de cuir noir que la Vierge, en montant au cieli laissa tomber^
dit-on, entre les mains de saint Thomas, et que sainte Monique, la mère des augustines, avait donnée aux religieux et aux religieuses de son ordre.
Quant aux autres, les pensionnaires, on les distinguait facilement à leurs habits moitié mondains, moitié religieux: la robe noire à la plupart et la guimpe blanche, pas de ceinture et des cheveux tombant modestement derrière Toreille.
Ce fut là que les yeux et le cœur de Gérard volèrent à son entrée dans la salle. 11 chercha le plus pâle visage, les plus doux yeux, les plus tremblantes épaules, et comme ce visage aspirait à être aperçu de lui, comme ces yeux Tespéraîent et le cherchaient avidement lui-même, Gérard «iécouyril tout d*abord Antoinette au milieu des augustines, qui baissaient modestement leur voile devant tous ces officiers.
Cette vision Tavait captivé, enchanté, à tel point » qu'il oubliait d'avancer comme les autres» Le cornette Tattira doucement en lui disant:
*- Eh bieni lieutenant, êtes-vous changé en pierre ?
Gérard fit un mouvement brusque et s'achemina précipitamment vers la table.
Quant à Jaspin, il avait fait sa révérence à M«« de Maintenon, qui lui avait donné sa main et son plus gracieux sourire, et qui, se détournant, avait dit — Timprudenle :
— Nanon, vous servirez vous-même M. Tabbé Jaspin. Il sera de ma table.
Nanon frémit, Jaspin baissa pudiquement les yeux pour rendre à la vieille fille sa révérence compassée, et Ton s'assit enfin, M""^ de Maintenon ayant désigné ûvec un tact parfait les chefs des différentes tables.
Elle présidait la prcmièro, dressée au centre du réfectoire.
On vit alors les religieuses et les pensionnaires se placer derrière les convives, les servir, leur donner à boire, et de toutes ces blanches mains, quelquesunes tremblèrent bien un peu en effleurant par mégarde la casaque rouge brodée d'or des ofûciers qu'elles servaient.
Gérard pouvait voir, en lace de lui, M"* de Maintenon, qui avait à sa droite M. de Kubanlel et M. de Villemur à sa gauche. La marquise était servie par Nanon et une vieille religieuse. Le cornette, impétueux dans ses amitiés, se plaça près de Gérard. L'enfant dévorait des jeux toutes les religieuses, M»* de Maintenon, Nanon elle-même. A seize ans, Fœil a de l'indulgence.
Gérard n'osait se retourner pour chercher son idole. Peut-être l'avait-il derrière lui, peut-être étaitce le bras d'Antoinette qui frôlait si légèrement de sa manche noire, tantôt son épaule, tantôt ses cbeveui. Ce bras était jeune, il n'avait pas plus de dix- .huit ans. Impossible, envoyant seulement ce bras, de savoir s'il appartenait à une religieuse ou à une pensionnaire.
L'enfant se retourna, lui, en regardant effrontément. Ce qu'il vit lui parut si beau, qu'il se retourna encore, puis encore. Gérard était au supplice de ne point en faire autant ; mais il redoutait les yeui de M""' de Maintenon, et se contentait d'admirer la fine et ferme main, aux ongles d'oiseau polis et recourbés, qui glissait parfois sur la table et remplissait son verre en palpitant.
La marquise, voyant cette souffrance du jeune
hominey se pencha à Toreille do Nanon, qui regarda du côté de Gérard et quitta sa maîtresse pour tourner autour de Ja table.
Gérard entendit derrière lui le pas de Nanon. H entendit sa voix qui disait :
— Mademoiselle, madame désire que vous veniez près d'elle.
Et au même instant le bras charmant disparut et la main sèche de Nanon continua le service.
— Faut-il avoir du malheur I dit tout bas le cornette à Gérard, nous avions un ange pour nous servir, on nous rôte... Tiens, la voilà en face.
Gérard regarda en effet devant lui. Antoinette était près de M"*de Maintenon; sa beauté, sa joie se reflétèrent comme en un miroir sur le visage| de M. de Lavernie, et la marquise, d'un coup d*œil*furlif, put voir l'effet qu'elle avait produit. Le comte oublia la table, il oublia toute la terre; son âme vola audedevànt de celle d'Antoinette; le service de celle-ci fut bien nul: appuyée d'une main sur le fauteuil de la marquise, elle promenait distraitement le vin sans penser à remplir le verre de M. de Rubantel. Celui-ci, qui n'était point amoureux, admira beaucoup la belle servante que M™« de Maintenon lui avait donnée, mais, bon convive, il regretta plus d'une fois Nanon.
Ce mystérieux dialogue des deux amants au milieu du bruit et de la foulé, leurs infatigables regards, le langage passionné de leurs lèvres muettes, la pâleur et la rougeur qui envahissait alternativement leurs joues, selon que l'immatérielle caresse de leur pensée était envoyée ou reçue ; tout ce manège de l'amour fut compris bientôt du cornette et
de Jaspin. Jaspin, lui, cacha son émotion sous un
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redoublement d^appélit qui lui permit de ne point gêner Gérard et qui occupa tous les moments et les deux mains de M"« Baibien. Quant au cornette, après avoir fait ses observations, après s'être assuré que ce n'était point avec lui mais avec son voisin Gérard que le bel ange correspondait, il imita Jaspin et n'envoya plus au comte Gérard que des monosyllabes qui ne demandaient point de réponse. Cependant M. de Rubantel eût beaucoup souffert de La soif, si M"'^' de Maintenon ne fût venue à son secours^ par un signe fait à Manseau.
Dans leur entretien silencieux, Gérard et Antoinette «e racontèrent tout ce que J' un et l'autre avaient souffert, combien ils s'étaient aimés, comme ils s'adoraient, quel ennemi terrible ils avaient eu à combattre.
Mme.de Maintenon, point d'intersection de tout ce feu de regards croisés, signifiait pour eux l'espérance.
Bientôt le dessert et la douce influence des bons vins de Champagne et de Bourgogne changèrent le murmure des convives en enthousiasme. La marquise se leva, tout le monde se leva comme elle, et lorsqu'elle prit son verre pour boire à la santé du roi et à la défaite de ses ennemis, ce fut dans tout le réfectoire un éclat bruyant d'applaudissements et un cri de : Vive le roi ! qui ébranla les voûtes.
Les religieuses avaient fait leur service. Elles se rangèrent modestement autour de leur supérieure* Bientôt chacun de leurs groupes fut entouré d'un gros d'oftîciers qui les remerciaient et les complimentaient avec cette rare et délicate politesse qu'on trouvait alors partout dans les camps et qu'on a peine à trouver aujourd'hui dans les salons.
Les jeunes filles recevaient sans embarras et sans
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coquetterie les hommages dus à leur bon accueil et à leur naissance. Chacun de ces officiers avait peulélre dans un autre couvent une sœur, une parente qu'ils eussent été heureux de voir traiter avec autant d'égards par une autre armée. Quant à Jaspin, il était allé se ranger modestement derrière la marquise. Et Nanon le fuyait comme un charbon ardent. Gérard était à deuï pas d'Antoinette, et voyait battre son cœur sous sa guimpe ; il sentait la chaleur de son souffle, ot plutôt que de lui dire une banalité il se taisait, plutôt que de lui dire une parole profane, il fût mort.
L'espiègle enfant guettait cette scène et voyait cet embarras ; l'ardeur de la jeunesse et celle du vin lui mon tèrentau cerveau; charmantetrose comme ilétait, avec sa bouche fraîche dans laquelle brillait un sourire de perles, il s'approcha de M"»® de Maintenon et après une révérence si longue qu'elle parut à chacun l'exorde d'un discours et attira l'attention générale :
— Madame, dit-il, à qui témoigner notre reconnaissance? A vous, maîtresse souveraine de tout et de tous ? ou bien à ces dames, nos nobles hôtesses ? 11 faut que ce soit à toutes deux. Je lis dans les yeux de mes camarades leur désir, qu'ils n'osent déclarer. Us sont plus graves, plus réservés que moi: mais j'ai plus de franchise et d'audace. Or, cela me vient du succès de mes premières armes que j'ai faites aujourd'hui et dont vous m'accordez une si glorieuse récompense. Tout à l'heure, madame, à votre arrivée, l'exemple de M. de Lavernie nous a enhardis à vous baiser la main. Mais maintenant le festin charmant que ces dames ont bien voulu nous offrir, leur bienveillance et vos bonnes grâces m'en-
hardissent à vous prier de nous accorder encore une faveur. La noblesse de France est exigeante en campagne; permetlez-nous de saluer d'un baiser respectueux ces dames qui nous rappellent à tous une sœur ou une amie; leurs amis et leurs frères le rendront j'espère à nos sœurs.
Il y eut un grand mouvement après ces paroles ; les officiers se mirent à rire et à battre des mains ; tous les fronts rougirent sous les voiles, mais les yeux élincelèrent. Quant à M'"« de Maintenon, qui avait écouté patiemment, personne n'était sûr, pas même Torateur, qu'elle prîl la demande en bonne part.
Mais le charme de la jeunesse et de la beauté n'estil pas irrésistible? La marquise, un moment immobile, regarda le solliciteur qui, demi-courbé pour sa révérence, fixait sur elle des yeux pétillants de malice et de loyauté, en attendant qu'elle se prononçât.
Elle secoua doucement la tète et d'un geste de sa belle main .
— Adressez-vous à M*»® la supérieure, dit-elle, car je vous l'ai dit, je n'ai d'autres droits ici que ceux de l'hospitalité qu'on me donne; madame l'abbesse sait qu'elle est sollicitée par la plu? pure et la plus brave npblesse de France, galamment représentée; persuadez-la; tout ce que je peux faire, c'est de me joindre à vous pour la supplier en votre faveur.
Le cornette fléchit le genou pour remercier la marquise de ses bonnes i)aroles, puis d'un bond, il se trouva en présence de la supérieure, un peu interdite, il faut l'avouer, de cette furie française.
— Vous avez entendu, madame? dit-il en déployant toutes les séductions de son sourire.
— Je croirais offenser mes dames, répondit Tabbesse, je manquerais même à la politesse, si je refusais ce qu'on me demande avec tant de civilité. L'honneur que nous font ces victorieux rendra les aulrcs communautés jalouses.
En disant ces mois, elle fit sa plus belle révérence, et le cornette s'approcliant d'elle avec une grâce inimitable :
— Permettez que j'aie tous les honneurs de ma tentative, dit-il.
Et il déposa sur les joues delà supérieure un baiser coquet et discret que lui eût envié un héros de Cyrus ou de VAstrée.
Les officiers saluèrent aussi chacun la dame ou la pensionnaire qu'ils avaient en face.
Gérard était en présence d'Antoinette; tout son sang reflua vers son cœur; elle le regardait avec des yeux qui eussent fait vivre une statue. Il fit un demi-pas et resla cloué sur la dalle.
— Eh bien! lui dit Tespiègle à l'oreille, je me dévoue et vous reculez I...
Gérard et Antoinette s'approchèrent, leurs mains se joignirent, les lèvres brûlantes touchèrent la joue enflammée. Anloinelle s'alla jeter dans le tourbillon des religieuses et tomba mourante sur un banc derrière une colonne ; Gérard resta ivre, étoujdi, sans rien entendre et sans rien voir.
Un grand bruit le réveilla, il était temps.
— Le roi I dirent les capitaines des gardes à l'entrée du réfectoire.
Chacun se rangea ainsi qu'à la parade, les religieuses comme les officiers.
Le roi parut au seuil, ])ollc, le chapeau sur la têlo,
la canne à la main, à sa droite Philippe d'Orléans, son frère, derrière lui le duc de Chartres et le duc da Maine. Derrière les princes, toute la cour.
Le roi aimait Téclat et les spectacles; il s'arrêta ravi de voir briller tant de lumières, de fleurs et de jeunes visages. Mm« deMaintenon traversa seule pour aller au-devant de lui, la longue allée vide que formait la double haie des officiers et des augustioes.
Dès qu'il l'aperçut, le roi ôla son chapeau et lit un pas à sa rencontre ; le salut qu'il lui adressa, la ré« vérence qu'elle lui rendit, eussent appris la politesse à bien des professeurs de menuet.
— Madame ! s'écria le roi, vous faites des prodiges !
— J'ai voulu me mettre à la hauteur de ces messieurs, répliqua la marquise en désignant les habits rnue:es.
Le roi fit alors le tour du réfectoire, tandis que Monsieur entretenait poliment la supérieure et la marquise. Le duc de Chartres, jeune et belle figure, portrait vivant d'Henri IV à vingt ans, semait les compliments et les œillades le long de cette haie de belles religieuses. Par les portes ouvertes entrait le vent de la nuit qui faisait flotter la flamme des bougies; on entendait par instant les raffales du canon et le hennissement des chevaux de l'escorte.
— Je ne vois pas Louvois, dit le roi ; pourquoi n'est-il point avec nous ?
Un malin sourire effleura les lèvres de la marquise, qui, malgré sa conversation avec Monsieur, avait saisi au vol la question du roi.
— Sire, répliqua M. le duc de Chartres, M. de Louvois était parti avec M. de Vauban pour les tranchées.
Depuis quatre heures, on ne l*a pas revu. Il ne peut avoir reçu, comme tous ces messieurs, sa carie d'invitation à Saint-Ghislain.
— 11 est de fer, ajouta le roi qui reprit sa promenade et accepta un verre des liqueurs que les augustines lui offrirent avec des biscuits; puis il conplimenta gracieusement M. de Rubantel sur le succès des cbevau-légers et passa tout près de Gérard qu'il regarda beaucoup.
La marquise venait de prendre congé de Monsieur, elle était libre ; elle fit signe au duc du Maine de s'approcher avec elle pour présenter au roi le nouveau lieutenant. C'était une occasion excellente.
Mais tout à coup on entendit un bruit d'armes et de chevaux au dehors, et M. de Louvois apparut en haut de l'escalier, l'œil mauvais,' la respiration bruyante, selon son habitude.
— Le roi, disait-il, où est le roi ?
Louis se retourna au son de celle voix. Le regard perçant du ministre l'avait déjà vu prêt à parier à Gérard, il avait vu le geste de la marquise qui allait présenter son protégé, il devinait les favorables dispositions du duc du Maine. Rien ne lui échappa, pas même la pâleur et l'épouvante d'Antoinette près de laquelle il passa pour arriver jusqu'au roi, pas même rembarras de la supérieure, à laquelle il lança un foudroyant regard. Tous ses plans, tous ses mystères, la marquise les avait éventés.
— Qu'y a-t-il, Louvois? demanda Louis XIV, vous voilà bien empressé 1
— Il y a, sire, que tandis qu'on se réjouit ici, la garnison de Mons a fait une sortie et comblé cent toises de tranchée. — Ces messieurs ont bien dîné.
— uo —
à ce que je vois, ajouta l- il d'un Ion bourru, mais, ce n'est point à la fourchette qu'on prend des villes. Allons, messieurs, à cheval I
— 11 a raison, dit le roi avec un sang-froid pléiade tact et de courtoisie, à cheval I messieurs. Ces dames voudront bien recevoir nos excuses.. i
Louvois grommela quelques mots qu'on n'entendit pas; les adieux se firent partout en un clin d'œil. A peine Gérard eut-il le temps de se retourner vers Antoinette, et les officiers s'envolèrent. Le roi et les princes montèrent à cheval.
Louvois sortit le dernier, bien assuré qu'il ne restait plus personne, et ce n'est pas une plume comme la nôtre qui essayera d'analyser toute la haine, toute la fureur, toutes les menaces qu'il sut jeter à Mme de Maintenon dans ce seul mot :
— Adieu, madame.
Non plus que le triomphe et le dédain avec lesquels elle lui répondit:
— Adieu, monsieur!