II
sont pas mes affaires. Moi, j'ai à diriger Tartillerie et les travaux : à M. de Luxembourg et à M. de Boufflers TobservatioD et la tenue de la campagne..
— Cependant, Vauban, vous avez une idée, il faut la dire, répliqua le roi.
— Écartez-vous d*abord, sire, j'ai vu du feu sur le bastion, on va tirer.
Une volée de canon passa et laboura la terre aux environs. Au même moment revint l'aide de camp envoyé par Louvois. Il annonçait qu'un corps de quatre cents hommes environ s'était embusqué dans les marais sans qu'on sût d'où il était venu ni comment il s'était formé; que d'abord on l'avait pris pour un corps de l'armée française; que M. de Luxembourg n'avait pu le charger, ne connaissant point le marais ; que le feu de ces partisans balayait tout un chemin par où devait passer le convoi de vivres; que M. de Boufflers n'avait pas d'ordres et en attendait; qu'enfin, ces invisibles et incon*' nus ennemis faisaient grand mal aux rondes et en avaient déjà détruit deux depuis l'ouverture de leur feu*
— Vaiiban avait raison, dit le roi, il faut voir à cela.
Louvois rougit et s'éloigna rapidement sans dire un mot. Un instant après, on entendit commander un mouvement aux cavaliers, et le bruit du pas des chevaux indiqua la marche d'un détachement qui disparut dans l'ombre.
— Que pensez-vous de ces partisans? demanda le roi à Vauban après le départ de Louvois.
— Je m'étonnais, répliqua Vauban, que les ennemis ne se fussent pas encore occupés de secourir
Mons, et je vois qu'ils, y songent. Ces partisans sont les éclaireuTs d'une armée qui se forme quelque part. M. le prince d'Orange se remuera, croyez-le bien, sire. Mais» comme j'avais Thonneur de le dire à Voire Majesté, cela regarde les commandants des lignes qui font le blocus.
Louvois arriva tout juste pour entendre ces dernières paroles.
-- Que M. le prince d'Orange se remue, dit-il, nous avons assez de balles pour lui et assez de boulets pour Mons. Ne vous préoccupez point de cela, sire ; M. le prince d'Orange ne remuera pas ; mais que Votre Majesté veuille prier M. de Vauban de se remuer le plus possible : les travaux ne marchent pas.
Vauban leva la têle que, dans une distraction visible, il tenait baissée depuis un moment comme Archimède.
— Gomment, dit-il, les travaux ne marchent pas?
— Non, s'écria Louvois; je n'accuse personne: mais enfin la tranchée décrit une telle ellipse que nous n'avançons pas depuis deux jours, et que nous dépensons beaucoup d'argent.
— Qu'eussiez-vous désiré ? demanda tranquillement Vauban.
— La mise en œuvre de l'axiome : le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. Votre Majesté comprend que si la tranchée n'avait qu'une demi-lieue, elle nous conduirait plus vite aux ouvrages de l'ennemi qu'une tranchée d'une lieue au moins comme la nôtre.
— Oui , monsieur, dit Vauban; mais j'aurais déjà fuit tuer deux cents hommes!
— C'est possible, monsieur, répliqua Louvois; mais TOUS eussiez pris Mons dfeux jours plus lot, et l'Europe nous compte les heures !
— Je ferai ce que m'ordonnera Sa Majeslé, dit ringénieur avec un sang-froid plein de politesse ; la vie des hommes de son royaume lui appartient. Le roi a charge d'âmes; moi qui suis un soldat et un chrétien, je m'applique à prodiguer les coups de pioche et à économiser les coups de canon. Je tâche de prendre Mons en remuant beaucoup de terres et cm ménageant beaucoup d'eiistences. Néanmoins, si le roi veut aller plus vite, tirons une ligne droite d'ici à la ville, ce sera fait demain; nous battrons aprèsdemain l'ouvrage, et cela coûtera à Sa Majesté dix mille écus de moins et dix-huit cents hommes de plus, voilà le compte.
— Allez comme vous l'entendrez, Vauban ; vous en savez plus long que nous sur bien des choses, dit le roi , sans paraître remarquer la grimace de Louvois, et faites -nous tirer tantôt les belles bombes que vous m'avez promises.
L'ingénieur se remit à l'œuvre.
Toutefois, pour consoler son ministre :
— Qu'avez- vous fait, dit Louis XIV, de ces partisans qui tiraillent ainsi?
— ^^Sire, je les fais observer par un poste, et à Tabri de ce poste notre convoi et nos rondes passeront.
Vauban leva vers l'horizon son regard intelligent, comme pour apercevoir la manœuvre dont le ministre venait de parler; tandis que le roi et Louvois redescendaient en causant, Vauban ayant vu au loin marcher les hommes envoyés par Louvois :
— EDCore des geos sacrifiés, se dit-il, et pourquoi faire? il était si facile de laisser tous ces tirailleurs ennemis tirer dans le vide. Au lieu d'envoyer là des cibles humaines, j'eusse relire celles qui y étaient déjà. Hélas !... mais cela ne me regarde point, ajouta Vauban en soupirant, c'esl l'affaire des officiers de la campagne ; allons faire charger mes mortiers et rougir mes boulets.
Le roi, qui avait un faible pour Louvois et craignait de toujours lui rompre eu visière, ne voulut rien discuter au sujet de ce poste ainsi placé. 11 redescendit réminence avec Louvois, qui prit congé en disant :
— Sire, je demanderai maintenant à Votre Majesté la permission d'aller déjeuner dans mon quartier.
— Déjeuner, à neuf heures du soir?
— Je suis à jeun, sire, répondit simplement Louvois.
Le roi, touché, car c'était vrai, hocha la tête, frappa sur l'épaule de Louvois amicalement et lui dit:
— Vous êtes un ours, mais un bon serviteur; allez vous reposer.
Le ministre partit gonflé de joie. 11 aimait son maître, il aimait la gloire, il aimait le travail; or, son matlre venait de le caresser, Mons serait pris, et quant à du travail, il y en avait pour dix minisires de la guerre. De plus, il venait de se procurer une revanche du festin de Saint-Ghislain.
— Certes, pensa-t-il, j'ai d'autres chagrins; mais nous y pourvoirons plus tard.
En se dirigeant vers son quartier, Louvois jeta un dernier regard sur cette ligne enflammée de l'hori-
zon, où les partisans continuaient leur feu. Son aide de camp Taborda,
— Eh bien! dit Louvois, les cbevau-légers que je viens de détacher?
— Sont près d'arriver au marais, monseigneur.
— Ont-il déjà perdu du monde ?
— Pas encore, monseigneur.
— Ahl ils ont du bonheur, car le chemin est bien découvert.
— Ils sont bien conduits, monseigneur ; M. de Lavernie est un excellent officier.
— Très-bon, dit Louvois avec un sourire sinistre ; quelles mesures prend -il donc?
— Gomme le chemin qui conduit au plateau que vous lui avez commandé d'occuper est à moitié défoncé par les charrois continuels, et que les ornières y ont jusqu'à quatre pieds, le lieutenant a mis les chevaux dans les ornières et les hommes derrière les chevaux, en sorte que les balles n'en ont pas encore touché un seul.
— A merveille I dit Louvois en crispant ses doigts.
— Par malheur, continua l'aide de camp, il va leur falloir occuper le plateau, et alors...
— Alors plus d'ornières, reprit Louvois avec ce même fugitif et effrayant sourire.
— C'est un poste dangereux, monseigneur, hasarda de dire l'aide de camp.
— Vous croyez? dit Louvois, comme s'il eût pensé à autre chose. Voyez si mes courriers sont arrivés, monsieur.
Et il renvoya ainsi l'aide de camp, qui pénétra dans la tente du ministre tandis que celui-ci interrogeait impatiemment le même point de l'horizon.
Soudain les premières bombes de Yauban illumi* mèrent le fond du ciel, et Ton aperçut à leur lueur la troupe des chevau-légers qui gravissaient le monticule eiposé au feu des partisans embusqués dans le marais.
— Enfin, pensa Louvois, ils sont arrivés!
Et se dirigeant vers sa tente, où quelques officiers l'attendaient humblement pour souper :
— Ah I madame de Maintenon, dit-il tout bas, madame la reine anonyme, vous voulez pénétrer dans mes affaires de famille ! — Ah ! vous protégez M. de Lavernie, mon ennemi mortel! — Ah ! vous le faites lieutenant de chevau-légers et vous renvoyez à la guerre I... Eh bien \ quand on est heutenant et quand on fait la guerre, madame, il n'est pas de protection devant les balles et les boulets. C'est à quoi vous n'avez pas pensé, sans doute, lorsque tout à rheure encore vous appeliez ce damoiseau si près de M'^o de Savières. Oh! leur mariage, madame la reine, ne se fera pas plus que le vôtre ne sera déclaré.
Sur ces mots prononcés avec rage, Louvois entra dans son quartier, fit bonne mine à tousses hôtes, et parut prendre un plaisir extrême à écouler la fusillade qui grondait dans la direction du monticule.
Quant à Vauban, il surveillait les apprêts d'un bombardement sur lequel on fondait de grandes espérances, et dont l'effet devait être aussi funeste aux ennemis qu'agréable à l'œil des courtisans de Louis XIV.
Dix heures sonnaient au quartier du roi lorsqu'on vint annoncer à ce prince que madame la marquise arrivait en carrosse.
— La marquise! si tard! s'écria le roi qui courut
au-devant de W^^ de Maintenon, en la remerciant de Taimable surprise qu'elle venait lui faire.
— J'ai ouï parler, dit-elle, de merveilleuses pyrotechnies et d'un artifice nouveau dont M. de Vauban donne ce soir le spectacle à Voire Majesté. Et puis j'étais inquiète de ces sorties dont M. de Louvois avait parlé. Intérêt et curiosité, j'accours. Me voici.
Le fait est que la marquise, inquiète du dernier regard et du dernier adieu de Louvois, venait surveiller elle-même les effets de sa colère. Son esprit et son cœur s'étaient éveillés aux menaces de ce terrible ennemi. Elle fut un peu rassurée lorsqu'elle sut qu'il soupait dans sa tente.
Quant à demander des nouvelles de Gérard, elle ne l'eût pas osé; seulement elle cherchait partout Jaspin.
Le roi donna la main à la marquise. Toute la cour s'assembla, et par les soins du maréchal, on prit place pour le spectacle dans un endroit parfaitement abrité du canon de la ville, et d'où l'on pouvait voir l'effet du bombardement.
Le roi se tint debout, appuyé sur sa canne, prêt à donner les explications aux dames. La marquise s'assit sur des coussins, ayant à ses côtés nombreuse compagnie. Les bombes commencèrent à jeler la mort avec leurs feux rouges et leur tonnerre retentissante
Bientôt le ciel lut en feu ; quelques points lumineux grandirent dans un des quartiers de la ville, et la flamme montant à mesure que les bombes et l'incendie couraient sur les toits des édifices, une immense clarté pareille h une aurore sanglante se
répandit par toute la campagne, dont on vil alors jusqu'aux plus insignifiants détails.
A côté du mugissement redoutable des bombes, on entendait le crépitement maigre, mais incessant, delà mousquetade.
La marquise demanda ce que c'était que ce petit bruit agaçant.
— Ce sont des partisans ennemis qui sont venus faire un combat avec nos avant-postes, répliqua le roi ; mais Louvois leur a envoyé quelque cavalerie qui va les mettre à la raison.
— Ah! dit-elle en se détournant, quel corps a-t-il envové?
— Je ne sais trop, dit le roi.
— Des chevau-légers, madame, répliqua un des assistants.
La marquise sentit comme un coup à son cxeur.
— Commandés par?...
— Par M. de Lavernie, continua Vofficier.Ce même gentilhomme qui a pris ce matin le moulin d'Hion, Voilà un heureux ! deux affaires en un jour!
— Un piège! pensa M"« de Maintenon, je m'en doutais !
LE PTÉGE
Les officiers invités à la petite fêle de Saint-Ghislain étaient à peine revenus et distribués dans leurs quartiers, que Louvois , à l'issue de sa conversa-
tion avec Vauban, était venu demander un détache* ment.
Le bruit de la mousquelerie au loin et les menaçantes paroles de Louvois à l'abbaye avaient fait croire à une sérieuse attaque de l'ennemi ; or, chacun dans Tarmée guettait Toccasion de se distinguer sous les yeux du roi. C'est ce désir qui explique comment Louvois avait trouvé réunis autour de lui tant d'officiers de bonne volonté lorsqu'il revint aux équipages royaux, à l'endroit où le mulet de Lavernie avait été tué d'un coup de canon.
Gérard s'occupait à rassurer Jaspin qui tremblait de tous ses membres. L'idée qu'il était sur le mulet une demi-minute avant, l'effroyable danger qu'il avait couru, glaçaient le sang du bon Jaspin, autour duquel s'empressaient quelques bonnes âmes avec force félicitations.
Ruban tel, comme on l'a vu, était près du roi avec M. de Vauban. Louvois chercha dans le cercle d'officiers qui montraient à l'envi leur visage afin d'être choisis.
— 11 me faut un détachement, dit-il, moitié cavalerie, moitié gens de pied. Où est M. de Lavernieî je ne le vois pas.
Gérard entendit son nom prononcé par plusieurs voix, et se retourna.
Le cornette était allé le chercher, il l'amena devant Louvois qui lui dit :
— Prenez douze cavaliers , monsieur , et vingt hommes du régiment de Champagne, et allez- vousen où je vais vous dire.
Gérard, sans un mot, fit signe à son laquais d'aller seller ses chevaux.
— Ohl emmenez-moi, s'écria le cornette.
— Mon ami, dit Gérard, le cornette ne marche pas avec si peu de monde.
— J'irai en volontaire, dit Tenfant.
— Ménagez- vous, mon cher chevalier, vous avez fait bien des choses aujourd'hui.
— Par grâce ! comte... je n*ai pas envie de dormir, et j'adore le service de nuit.
— Venez donc, répondit Gérard.
Il s'approcha de Louvois, laissant le cornette embrasser Jaspin dans sa joie, et commander son équipage.
— Monsieur, dit Louvois, il y a un détachement de partisans là-bas, aux marais, à gauche des premiers postes de M. de Luxembourg. Les entendezvous tirer?... Répondez-moi, je vous prie.
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, monsieur, ces gens vont toute la nuit incommoder le passage des convois. On ne les a point reconnus encore. Vous les reconnaîtrez, s'il vous plaît, en vous avançant le plus loin que vous pourrez dans le marais.
— Oui, monseigneur.
— Et s'il faut que vous fassiez retraite, jusqu'à ce que je vous lasse relever, vous occuperez le petit plateau qui domine le marais et le chemin de ronde, c'est-à-dire qui est placé entre les deux, de telle sorte que le feu des partisans cesse au passage de nos convois.
— Ou qu'il tombe sur moi seul, dit Gérard avec sang-froid.
— Vous prendrez vos précautions, répliqua Lou-
vois déinonlé par cette observalioa faite avec un calme si parfait.
Gérard s'inclina.
— Est-ce tout, monseigneur ? dit-il.
— Oui, monsieur; récapitulez bien, vous marchez à ce plateau, vous vous y logez, vous attendez que je vous fasse relever.
— Fort bien, monseigneur»
— Et vous rendez ainsi un grand service, acheva Louvois pour être entendu de quelques curieux qui commençaient à les entourer.
Gérard ne répliqua point. Louvois le salua et alla dire tout bas quelques mois à son aide de c;imp, après quoi il rentra chez lui.
Gérard assembla ses hommes, et reconnut de loin la position à la lueur des feux allumés par Vauban.
Ensuite, s'étant approché du laquais qui lui tenait son cheval, il trouva Jaspin à qui le cornette contait ses bonnes dispositions.
— Eh bien I s'écria Tabbé, vous voilà donc encore de service... on veut donc vous écraser de fatigue.
— Mais non pas, dit Gérard d'une voix haute, on me fait beaucoup d'honneur en comptant ainsi sur moi.
— Où allons-nous ? demanda le cornette déjà à cheval.
— Oui, où allez-vous? répéta Jaspin inquiet.
— Mon ami 9 c'est une promenade militaire, voilà tout ; une ronde d'observation.
— On ne se battra pas un peu, comte?
— Non, chevalier; voilà pourquoi je vous engage fort à dormir au lieu de venir vous crotter avec nous.
— Bah ! je suis à cheval, j'y reste.
— Vous avez tort, chevalier, je vous en supplie, restez.
— Mais... pourquoi? demanda le cornette, étonné de cette persistance dont Jaspin s'inquiéta tout à fair.
— Parce que, répondit Gérard en prenant l'air dégagé, il n'y a aucune gloire dans celle expédition; fatigue et humidité, voilà lout. C'est bien pour cela que M. de Louvois m'a choisi, ajoula-l-il pour dérouler entièrement Jaspin.
— Certes, dit celui-ci en tombant dans le panneau.
— Comte, repartit Tenfant obstiné, allons toujours, et s'il ne s'agit que de s'ennuyer, vous me trouverez de si belle humeur que vous vous ennuierez moins. Allons.
Gérard baissa la tête ; plus d'insistance eût dévoilé l'état de son âme. Le détachement était prêl, les fantassins ahgnés, Gérard se fit voir à eux. Ces braves gens, sachant qu'ils seraient commandés par l'officier qui avait emporté le moulin d'Hion, se montraient pleins de joie, bien qu'on les eût réveilles pour cette corvée.
Jaspin, sans rien dire, prit aussi un cheval, et lorsque le détachement commença de marcher, et que Gérard chercha son aumônier pour l'embrasser et lui faire quelques recommandations, il le trouva comme un gendarme sur un grand cheval, aux côtés du cornetle.
— Ah çàl dit M. de Lavernie avec dépit, avezvous juré de me contrarier ainsi, Jaspin? Un prêlro en expédition avec moi !... J'aurais l'air d'un homme qui pense à sa dernière heure. Vous allez me donner
un ridicule, mon ami. Que n'emmenons-nous aussi mon chien!...
— Mais puisque c'est une promenade, dit Jaspio.
— Promenade , promenade, est-ce qu'on sait ce qu'on rencontrera quand on marche la nuit hors des lignes?... Allons, Jaspin, laissez-nous.
L'aBbé, redressant la tête, parce qu'il comprenait enfin la pensée de Gérard dans cet accès d'humeur inaccoutumé.
— Soit, dit-il, allez sans moi, puisque ma société vous déplaît. Mais je veux me promener aussi, moi, le temps est beau ; ne suis-je pas libre? passez devant, j'irai derrière.
Gérard haussa les épaules et ne dit plus un mot. 11 rejoignit sa troupe. Jaspin marchait silencieuse" ment à la queue des soldats de Champagne.
L'aide de camp de Louvois, d'après l'ordre de son maître, guidait la petite colonne jusqu'à la sortie des lignes. On n'était point à deux cents toises du marais qu'on perdit tout à coup l'abri d'un talus escarpé qui jusque-là protégeait le détachement.
Gérard prit la tête de sa troupe et observa la position. H s'aperçut qu'au sortir de ce défilé on aurait à gravir une pente nue, roide, sur laquelle, pendant cent toises au moins ses soldats ne trouveraient point une touffe d'herbe pour s'abriter.
L'aide de camp avait ordre de l'abandonner à cet endroit pour revenir près de Louvois. il indiqua le chemin, attendit quelques minutes pour voir comment Gérard s'en tirerait, puis il partit.
A peine la troupe avait-elle débouché du chemin couvert, qu'on entendit siffler les balles.
— Eh mais! comte, s'écria le cornette, vous me
ménagiez donc une surprise ? On nous tire bel et bien, mon lieutenant.
— Ah çà! est-ce qu'on tire? dit Jaspin dont le cheval venait de souffler bruyamment en sentant les projectiles friser ses oreilles.
— Oui, Ton lire, répliqua Gérard, et votre place n'est plus ici, mon ami. Attendez, que je vous dise un mot. Rangez-vous, et mettez-vous derrière votre cheval.
Gérard commença par ordonner à ses cavaliers de descendre. Il mit les gens de Champagne dans des ornières si profondes qu'ils y disparaissaient presque entièrement. Puis, derrière les fantassins, il plaça les chevaux, et, protégés par les chevaux, les douze cavaliers.
Alors, embrassant Jaspin :
— Mon ami, lui dit-il, je crois que M. de Louvois m'a donné une mauvaise commission. — Ne criez pas! ne gesticulez pas! soyez brave homme.— Allez-vous-en paisiblement au quartier. Voyez M. de Rubantel, sans lui dire autre chose, entendez-vous bien, que ces paroles : f M, de Lavernie croit que M. de Louvois lui a donné une mauvaise commission.»
— Oui, dit Jaspin tremblant de tousses membres, car il venait d'entendre, à six pieds de lui, siffler deux balles, — je dirai à M. de Rubantel, je dirai à...
— Jurez-moi que vous ne parlerez à aucun autre officier qu*àM. de Rubantel, et que vous n'ajouterez pas un mol à ma phrase; répétez-la, pour que je voie si vous la savez bien.
Jaspin, en larmoyant, le cher homme, répéta les paroles de Gérard.
— IGO —
— Maintenant, c'est dit; f-mbrassez-moi encore, cliirrabbé ; pensez à Belair s'il ni'arrive malheur, et surtout à M"« de Savières. Allez ! allez I
Il poussa Tabbé par les épaules jusqu'à Tabri du talus, le remit à cheval dans la route du camp et revint à sa troupe.
Les soldats et les cavaliers voyant combien il avait pris de précaution, lui dirent, d'une commune voix, de les moins ménager et de p)ousser en avant.
— Mes amis, répliqua Gérard, ne vous prodiguez pas, et puisque vous désirez des balles, nous aurons tout le temps d'en recevoir. Marchez toujours ainsi que j'ai dit, et gagnez l'abri de cette masure qui couronne le plateau.
Il y avait à la cime du monticule, sur le terreplein, une ruine de métairie dont la muraille tenait encore en faisant un angle commode pour loger huit à dix hommes à couvert.
Les ennemis, postés dans le marais, sur le flanc de la pente, voyant monter ces tronçons de chevaux et d'hommes, tiraient de leur mieux; mais grâce à la mesure qu'avait prise Gérard, la ligne de leur tir aboutissait plus haut que la tète de ses soldats.
Malheureusement ce fut alors que commença le bombardement. Une lueur presque incessante vint rougir le chemin et montrer plus clairement aux partisans leurs points de mire. Cependant Gérard à force de précautions fit parvenir toute sa troupe sur le plateau sans avoir perdu un seul homme.
Mais à peine arrivé, le détachement fut exposé aux coups par trois côtés. Quatre hommes tombèrent. Les soldats commencèrent à se regarder les uns les autres.
— Mettez-vous à Tabri, dit Gérard, tandis que je reconnaîtraila position ; sacrifiezles chevaux d'abord... En effet, deux dievaux furent tués au même moment.
Le comte n'eut pas besoin d'une longue observalion pour se convaincre de l'impossibilité de garder ce poste ridicule. C'était un plateau entouré de fondrières et de marais ; l'ennemi n'eût pu venir attaquer sans risquer d'être défait partiellement ; mais, du fond de ses abris marécageux, il pouvait abattre un à un sur le plateau maudit tous les hommes du détachement que Louvois avait ainsi sacrifiés.
Le chemin de ceinture qui reliait l'armée d'obser-' vation à l'armée du siège longeait le marais et rejoignait la pente que nous connaissons.
Gérard ayant groupé son monde le plus avantatageusement possible, soit derrière la masure, soit par terre, assembla son conseil de guerre; c'étaient le cornette un peu refroidi sur les charmes de la promenade militaire, et l'officier de Champagne qui commandait sous Gérard. Tous trois protégés par les chevaux délibérèrent.
— Cornette, dit Gérard avec un triste sourire, vous êtes le plus jeune officier du conseil, à vous de parler le premier,
— Ma foi, répliqua le jeune homme en riant, mon avis est que nous sommes très-mal ici.
— Vous pouvez vous retirer, mon cher ami, dit Gérard, vous n'êtes ici qu'un volontaire et le poste n'est pas tenable.
— Fi donc ! s'écria l'enfant.
Un des chevaux tomba, son maître voulut le relever ou examiner sa blessure, il tomba sur le cheval;
deux coups l'avaient touché, à la tète et dans les reins.
— Et vous, monsieur, dit Gérard à rofficier, quel est votre avis?
— D'envoyer quelqu'un au quartier de M. de Luxembourg, afm qu'on nous fournisse un fort détachement qui imposera aux partisans en faisant un feu nourri sur le marais.
— Jamais M. de Louvois ne vous le pardonnera, dit Gérard. Il a défendu qu'on bouge d'ici.
— Mais nous y mourrons tous ! dit l'officier; c'est une absurdité.
— Que voulez- vous? c'est l'ordre. Au surplus, nous allons être relevés, continua Gérard en cherchant à l'horizon.
Mais on ne voyait du côté du camp que le feu des mortiers et les lignes paisibles des tentes tour à tour illuminées ou replongées dans les ténèbres.
Derrière Gérard les soldais murmuraient. L'un d'eux, s'adressant aux chevau-légers, leur dit assez haut pour être entendu :
— Dites donc à votre officier que nous somipesici comme des moutons à la boucherie.
— Je lésais bien, mes enfants, répondit Gérard en s'avançant vers eux; mais c'est l'ordre.
Le soldat qui venait de parler se préparait à répondre, il ne poussa qu'un cri : une balle venait de lui trouer la gorge ; il tomba les bras étendus.
— Gordien ! s'écria l'officier en s'élançant pour soutenir son soldat, c'est infâme, de faire tuer ainsi le monde, et pour rien .
11 paya cher son dévouement : une balle le frappa au flanc ; il vint rouler aux pieds de Gérard et du
cornette, ce dernier, pâle de colère et d'horreur. Gérard prenant l'enfant par le bras :
— Je vous ordonne, dit-il, je vous ordonne, entendez-vous? d'aller au camp et d'expliquer la position où nous sommes.
— Oh I répondit le cornette, je vous comprends, mon lieutenant ; vous m'éloignez pour me sauver la vie, mais je resterai ici : le vin est tiré il faut le boire.
— Vous me désobéissez ! dit Gérard attendri.
— Pardieu! je suis volontaire, s'écria l'enfant en embrassant son officier.
Gérard, se retournant, désigna un des chevau-légers pour courir au camp.
— Prenez mon cheval, dit-il, et hâtez-vous.
Tous les soldais s'empressèrent autour du messager, en lui disant de hâter leur délivrance.
Ce malheureux mouvement coûta la vie à deux d'entre eux; les autres regagnèrent vivement leur abri.
Le cavalier se baissa sur sa monture, rendit la main, piqua des deux et descendit comme une flèche la pente dangereuse.
Mais comme il atteignait le chemin creux, une balle lui traversa les tempes ; il tomba, et le cheval emporté continua sa course furieuse dans la direction du camp.
Un cri de douleur et de désespoir avait accompagné sa chute; les soldats ne résistèrent pas plus longtemps; il en restait douze sur vingt. Quatre de ces douze hommes quittèrent le plateau, malgré les cris et les prières de Gérard, malgré l'exemple des che-
vau-légers, troupe d'élile qui, réduite à sept, regardait stoïquement le péril et attendait la mort.
Gérard repoussé, rudoyé par ces hommes, reprit son poste et les laissa partir. Mais bientôt il entendit des cris de joie, les fugitifs venaient de reconnaître un mousquetaire du roi qui accourait avec cinq de SCS camarades pour relever le poste.
Les déserteurs^ chose inouïe, oublièrent leur peur et revinrent chercher leurs compagnons avec des transports d'allégresse. Gérard, toujours de sangfroid, fit charger les blessés sur les chevaux qui restaient et quitta le terrain le dernier; le cornette sauta de joie, se frotta les mains en disant :
— Damné LouvoisI cène sera pas encore pour cette fois-ci.
On descendit avec les mêmes précautions la pente au bas de laquelle attendaient les mousquetaires. Ceux ci aidèrent au transport des blessés, et leur chef raconta à Gérard comment le roi, averti à temps on ne sait par qui, s'était aperçu du danger inutile que courait cette poignée d'hommes, et avait expédié Tordre de les relever.
On oublia les horribles angoisses de cette demiheure maudite; on consola ceux qui souffraient, on se mit à rire du péril auquel on avait échappé. Les plus épouvantés naguère furent les plus bruyants dans leur joie.
— Corbleu I dit le cornette, allons-nous bien souper I Je vais trouver au camp mon gouverneur, mon Xérès et une lettre de ma bonne mère. Malgré la collation de Saint-Ghislain, savez-vous que j'ai une faim féroce? 11 me semble que je n*ai pas mangé de* puis six semaines.
— Oh I répondil Gérard, c'est qu'en de certaines demi-heures on vil des semaines, n'est-ce pas ?
— Ma foi, je crois que nous ne mourrons plus jamais, dit l'enfant.
« Gomme il achevait ces paroles, on entendit le galop de plusieurs chevaux dans le chemin creux, et au premier coude de ce chemin, la troupe de Gérard se trouva face à face avec Louvois, qui faillit leur passer sur le corps, tant il éperonnait son cheval avec ardeur
Aussitôt qu'il reconnut Louvois, le cornolle, qui ne se défiait de rien, —c'est le privilège de son âge, où tout courage est franc, toute franchise noble, — cet enfant victorieux s'approcha du minisire, et lui dit d'un air de triomphe :
— Ma foi I monsieur, il élait temps !
— Temps de quoi? répondil le ministre en barrant le passage aux cavaliers, et en cherchant avidement dans la petite troupe M. de Lavernie, qu'il n'apercevait point, car il était à l'arrière-^garde, soutenant et pansant un de ses blessés.
— Nous sommes revenus dix-neuf, de trente-deux que nous étions, poursuivit le jeune homme, en s'effaçant, pour laisser passer Gérard.
A ce moment, Louvois aperçut le comte, qui s'avançait à sa rencontre. Ses traits se décomposèrent comme s'il eût vu un fantôme.
— Revenus I... s'écria-t-il... Vous êtes revenus, et pourquoi, s'il vous platl?
— Parce que S. M. nous a fait revenir, dit Gérard tranquillement.
— Le roi? dit Louvois du ton le plus outrageant, car il renfermait un doute qui fil bouillir le sang du
cornette. 11 allait répondre. Gérard, maître de lui, Tarrêta, et, montrant les mousquetaires :
— Ces messieurs ont apporté Tordre, dit-il à Louvois. Parlez, messieurs, est-ce vrai?
— Il est vrai, dirent les mousquetaires d'une commune voix.
On eût pu croire que cette affirmation satisferait le ministre. C'était un grand mot à cette époque que ces deux syllabes : le roil
Mais Louvois, regardant de travers, et Gérard et le cornette et les mousquetaires :
— Je voudrais bien savoir, dit-il, depuis quand un officier se permet de manquer aux consignes qu'on lui donne.
— Mais, monseigneur... répliqua Gérard.
— Taisez-vous!... Qui vous a placé au poste du plateau?
— Vous, assurément, monseigneur.
— Et pourquoi ne vous y trouvé-je plus?
-7- J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était un ordre du roi.
-* Ordre que vous avez sollicité, monsieur.
— Nullement*
— Je vous dis que vous l'avez sollicité, répliqua le marquis d'une voix tonnante*
— Et quand cela serait, dit Gérard, dont le sang commençait à monter au cerveau,croyez-vous, monsieur, que Ton se fasse tuer de gaieté de cœur, et qu'on fasse tuera côté de soi de braves gens, quand d'un mot et avec un pas on peut les sauver sans déshonneur?
— Et vous croyez qu'on appelle cela du courage ? dit Louvois avec un dédain qui fit rougir les chevau-
légers et jusqu'aux soldats de Champagne qui avaient eu peur.
Gérard, serrant les poings :
— Chacun entend le courage à sa manière, répUqua-t-il. Je mets le mien à obéir au maître et à ne pas tenter Dieu.
— Obéir 1 dites-vous !... Ah ! quand cela vous platt et ne vous expose point , interrompit Louvois. M'avez- vous obéi, à moi?
— Vous n'êtes pas mon maître quand le roi a parlé, dit vivement Gérard. J'étais resté à ce poste malgré les prières de mes hommes, malgré la mort de treize d'entre eux. J'y fusse mort, comme vous rae l'avez demandé, ajouta-t- il en foudroyant Louvois du regard ; mais le roi m'a fait relever, et je pars.
— Vous parlez parce que vous avez peur 1 s'écria Louvois, tremblant de colère.
— Oh ! rugirent tous les compagnons de Gérard et le i)etit cornette, qui s'avança vers le ministre comme pour le dévorer.
— Silence I s'écria Gérard à sa troupe. Monsieur de Louvois, vous m'insultez I
— Dites monseigneur! hurla le ministre, aveuglé par la rage.
— Monsieur, vous m'insultez, lui répéta Gérard, et vous insultez tous ces braves gens avec moi.
La troupe entoura Louvois avec des figures tellement menaçantes, que, sans la présence de Gérard, il eût essuyé quelque mauvais traitement.
Les six gendarmes qui formaient son escorte se tenaient immobiles, à dislance, honteux du rôle que jouait leur chef, et pleins de compassion et de sympathie pour ceux qu'il rudoyait avec celte injustice.
— Chevau-légers, en arrière! cria Gérard, el aussitôt le ministre se trouva dégagé. Ses veux étlncelaient, il avait déQé du regard tous ses ennemis furieux.
— Plus tard, monsieur de Louvois, continua le jeune homme, vous serez puni par Dieu de vos cruautés. Quant à nous, qui avons fait notre devoir, nous méprisons vos outrages. Le roi nous a relevés, nous sommes libres. Au camp, c'est là que nous nous expliquerons. Chevau-légers, grenadiers, en marche I
— Eh bien! s*écria Louvois, puisque je parle à des lâches, puisqu'on abandonne le poste que j'avais cru confier à des Français, à des gentilshommes, je le garderai, moi. Gendarmes d'Anjou, nous ne demanderons pas merci au roi, nous autres. En avant!
El piquant son cheval, qui poussa un hennissement de douleur, Louvois s'élança hors du chemin creux et monta la coteau galop, faisant jaillir des cailloux une poussière d'étincelles.
Les gendarmes haussèrent les épaules et le suivirent en échangeant quelques paroles d'amitié avec les chevau-légers et les mousquetaires.
Trente ou quarante coups de feu sifflèrent aux oreilles de Louvois et firent voler le galon d'or de sa housse. Il arriva sur le plateau, où son cheval noir se planta fièrement, les jambes tendues, comme un cheval de statue équestre sur un socle de granit.
— Allons, messieurs, dit Gérard à ses compagnons, en enfonçant ses ongles dans sa chair frémissante, allons ! il faut mourir.
Et à pied, l'épée au fourreau, il monta le chemin à son tour. Une balle emporta son chapeau. 11 arriva
près de Louvois, ses cheveux épars fouettant son visage pâle. Le cornette l'avait suivi et lui pressait la main.
— Ce poste n'est pas inapossible, dit Louvois, puisque j*y suis.
— Allons! assez de fanfaronnades, interrompit Gérard. L'enfer épargne un fou sanguinaire, ici, à celte place où vous foulez les cadavres de treize obscurs soldats qui valaient mieux que vous. Retournez au camp, monsieur, et que ma mort, si ardemment souhaitée par vous, ajoute un crime à tous vos crimes, un remords à tous vos remords !
Louvois regardait d'un iBil sombre les soldats de Gérard et ses gendarmes, à lui, enveloppés de nouveau dans le feu et la fumée, frappés au hasard et roulant pêle-mêle.
— Je lève votre consigne, dit-il, revenez au camp. Il me suffit de vous avoir montré qu'on a le droit de donner des ordres quand on est capable de les exécuter.
Gérard, sans lui répondre:
— Mousquetaires, dit-il, retournez dire au roi ce que vous avez vu. Monsieur m'accusera peut-être d'envoyer chercher du secours ; mais lorsque ce secours arrivera, Dieu merci, nous serons tous morts.
Les mousquetaires, dont l'un venait d'être blessé, obéirent en gens de cœur qui ne mettent pas dé sotte présomption à faire des prouesses inutiles.
Louvois les voyant partis, eut peur des suiles.
— Gà, dit-il à Gérard avec hauteur, venez-vous?..-
— Non, répliqua le comte enpiquautson épce en terre ; je mourrai ici, assassiné par vous» avec tous