‹ Le comte de LavernieChapitre 15 sur 27 · II · texte numérisé non relu

II

mes soldats, et relirez*YOus bien vite, si yous tenez encore à vivre, car je De réponds pas qu'avant de tomber sans gloire et sans profit, le dernier de mes chevau-légers n'ait la tentation de vous envo}er son coup de pistolet, afin* de voir si, comme le démon, vous êtes invulnérable.

— Ce chevau'léger, ce serait moi, dit le cornette à Louvois, en mettant une main sur son arme, jusquelà inutile à sa ceinture.

Au même instant Tenfant tressaillit comme s'il eût été ébloui par la foudre, il poussa un petit cri, porta sa main gauche à sa poitrine et, jetant un bras autour du cou de Gérard, il s'affaissa comme un lis coupé.

Une balle ennemie lui avait traversé le cœur.

— Ah ! maman, ma pauvre maman ! soupira-t-il, et il eipira.

Gérard éperdu, glacé, perdit la raison. Sa main était humide de sang. Il leva cette main sur Louvois en criant :

— Va -l'en, bourreau, ou je te lue!

Les gouttes de ce sang généreux frappèrent au visage Louvois pâle d'horreur et saisi, pour la première fois, du vertige de l'épouvante ; son cheval se déroba par un bond et l'emporta seul loin du funèbre monticule où gisaient tant de cadavres.

Gérard resta debout tenant encore l'enfant dans ses bras et le berçant comme eût fait sa mère. Il ne voyait plus, il n'entendait plus. Autour de lui tombaient tous ceux qui n'avaient pas cherché un refuge derrière le mur en ruine.

L'ennemi, comme s'il eût respecté cette incroyable obstination, cette héroïque folie, cessa le feu un

moment. Alors arrivèrent dans le chemin creux une foule de cavaliers qui s'arrêtèrent au bas de la côte et appelèrent à grands cris M. de Lavernie.

Une attaque venait d'être faite simultanément par M. de Luxembourg et par les troupes de siège sur le marais dont Tentêlement de Louvois avait fait un danger pour Tarmée. L'ennemi, pris en flanc avec vigueur, céda peu à peu le terrain, les coups de feu devinrent plus rares ; à peine une ou deux balles égarées vinrent-elles tomber sur la terre de ce monticule, où naguère elles pleuvaient comme la grêle.

Ni le clairon des cavaliers, ni les cris des fantassins lancés parmi les joncs et dans les roches comme des chasseurs après le gibier qui fuit, ni le silence après la mousqueterie, ne réussirent a attirer Tatlention de Gérard.

Cependant, par le chemin creux s'avançait une foule compacte de mousquetaires et de gendarmes ; la maison du roi faisait l'honneur à ce petit poste obscur de le venir reconnaître sous les ordres de M. de Boufflers et du duc du Maine.

Les éclaireurs se jetèrent en avant, le pistolet au poing, et, n'apercevant plus que des cadavres, ils appelèrent à grands cris le seul être vivant qu'on aperçût encore sur le sommet dévasté.

Les chevaux, heurtant le sol encombré, parvinrent à la moitié de la côte, et leurs cavaliers appelèrent encore.

Mais Gérard ne répondit pas ; on le voyait immobile et courbé comme un chêne que secoue la tempête. Était-il resté debout calciné pareil à ces cadavres qu'a dévorés la foudre et qui tomberont en cendres sous la main qui les touchera?

Au bas du mamelon, au sortir des marais, s'élancèrent à droite, à gauche, les grenadiers et les chevau-légers de renfort, qui avaient répondu enfin par des coups terribles à cette mortelle guerre de partisans, continuée pendant toute une heure.

A la suite des escadrons d'élite commandés pour cette expédition, arriva le roi lui-même avec M. le duc de Chartres, Louvois se tenait à l'écart derrière ses gendarmes; sa colère était refroidie ; il cherchait une excuse ; il tremblait, non devant le roi, mais devant sa conscience.

— Je vois encore quelqu'un là-haut, s'écria le roi irrité ; est-ce possible ? Louvois ! où est Louvois?

— Sire, me voici.

— Êtes-vous insensé, monsieur, dit Louis XIV, de défaire ainsi ce que je fais? Quoi! j'ordonne aui gens qui tenaient ce poste de revenir, et vous les y replacez, pour les faire tuer tous, à Tindignalion de l'armée !

— Sire, un convoi devait passer ; il eût été pris par l'ennemi comme les deux précédents, sans le poste que j'avais mis là pour s'y opposer.

— Supposez-vous que vous sachiez la guerre mieux que moi, par hasard? continuaîe roi, de plusen plus courroucé, tandis que le ministre perdait à chaque instant de son assurance. Allons, qu'on fasse rentrer l'homme que je vois là-haut.

Au même instant, Rubantel revenait de charger les partisans. Après les avoir mis en fuite, il prit à revers le monticule et pénétra sur le plateau couvert de morts, où Gérard était demeuré seul avec le corps de son malheureux ami.

— Lavernie 1 Lav^rnie ! s'écria-t-il en le trouvant

dans les ténèbres ; Dieu soit loué, c'est vous ! Le oi est là qui vous appelle.

— Le roi! murnoura Gérard, comme au sortir d*un rêve.

Et regardant autour de lui, il se rappela.

On le vit soulever dans ses bras Tenfant déjà glacé, le baiser au front et descendre lentement la côte, au bas de laquelle on distinguait cette foule brillante qui murmurait d'admiration et de pilié.

Gérard s'avança jusqu'auprès du cheval de Louis XIV. Louvois, humilié, tourna bride et s'alla confondre parmi les derniers rangs.

— Qui êles-vous ? demanda le monarque avec bonté.

— Sire, je suis l'officier à qui Votre Majesté a daigné faire grâce à Valenciennes.

— Lavernie?

— Oui, sire.

— Eh bien I vous me deviez la vie, vous avez payé aujourd'hui votre dette. Vous êtes un brave gentilhomme, monsieur de Lavernie. Avez-vous perdu bien du monde ici ?

— Tout mon monde, sire, et pour rien.

— Oh ! fit le roi en cherchant des yeux Louvois pour qu'il entendit celte réponse.

Mais Louvois ne reparut pas.

— Monsieur, continua Louis XIV, vous avez perdu ici tous vos équipages; l'affaire n'en valait pas la peine, et je ne veux plus désormais qu'on gaspille ainsi la vie et les biens de ma noblesse. J'aurai soin que vous ne perdiez rien à mon service, monsieur de Lavernie.

L?i-dessus, le roi congédia Gérard par un signe do

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