‹ Le comte de LavernieChapitre 27 sur 27 · II · texte numérisé non relu

II

pas reçu. Car vous avez peut-être été suivi en venant ici, ajouta la marquise en interrogeant Tabbé d'un air inquiet,

— Non, madame, dit-il, non; je vous,., Nanon eûtra précipitamment,

•—M. de Louvois! s'écria -l- elle, il monte l'escalier.

— Voyez-vous, dit la marquise, dont tout le sang reflua au cœur.

Et avec un geste d'une rapidité, d'une intelligence surhumaine, elle montra la porte d'un couloir voisin àTabbé tremblant, qui s'y précipita.

— Faites entrer M. de Louvois, dit*elle d'une voix calme et sonore.

ÀBHISTICE

Malgré toute sa perspicacité, le marquis de Louvois ne Lut aucune surprise sur le visage de M«»o de Maintenon.

Elle, au contraire, lut, et facilement, certaine résolution très-hostile, mais très-contenue, sur les traits mobiles du ministre. Les deux ennemis échangèrent, avec les développements les plus solennels, tous les protocoles de la cérémonie.

Lorsque Louvois eut pris place en face d'elle, la marquise commença la conversation en hôtesse qui sait son monde.

— Vous aurez vu lo roi, qui sort d'ici? dit-elle,

Louvois répondit qu'il avait aperçu les flambeaux et les carrosses, mais qu'obligé de faire un détour pour aller visiter quelques postes placés autour de Saint-Ghislain, il n'avait pas rencontré le roi de façon à lui parler.

La marquise, pendant qu'il arrangeait ainsi sa phrase, la traduisait par celle-ci :

a J'ai vu Jaspin se diriger du côté de Sainl-Ghislain ; je le faisais épier depuis deux jours, lui et son ami Gérard ; je l'ai suivi, et pour faire croire le contraire, je prétends atoir été visiter les postes hors de la ligne des routes. »

A l'instant même elle répondit :

— Cela est f&cheux, monsieur: vous eussiez trouvé Sa Majesté de fort bonne humeur. Le roi assure que les afraires de son armée marchent bien, et se loue beaucoup de votre zèle en particulier. Je regrette donc que vos visites à ces postes vous aient privé d'admirer la figure toute satisfaite de Sa Majesté, figure de santé, de prospérité, qui faisait plaisir à voir, à ce que m'a dit quelqu'un qui sort d'ici et qui a salué le roi à son départ de cette abbaye,. tout à l'heure.

En regardant bien ûiemeut Louvois, pendant qu'elle débitait cette réplique, la marquise le vit faire un mouvement aux mots : qui $ort d'ici,

-- J'espère, se dit-elle, que voilà le terrain dé«blayé. Il savait Jaspin chez moi; je lui apprends qu'il n'y est plus; il me croit ou ne me croit pas; mais nous pouvons causer d'autres choses.

Louvois ne paraissait pas, du reste, disposé à faire

une longue diplomatie. 11 releva vivement et nettement le dé de la conversation.

— Sa Majesté doit être satisfaite, dit-il; le siège touche à sa fin. Quant à mes efforts, madame, dont le roi a bien voulu se contenter et dont vous avez la bonté de faire mention, ils ont été couronnés de succès: Mons va tomber en nos mains sans que TEurope, qui nous menaçait, se soit décidée à le défendre.

Il fil une pause, la marquise fit une demi-révérence.

— Toutefois, madame, continua Louvois, ce n'est pas pour vous entretenir du peu de mérite de mes opérations que j'ai osé me présenter à Timprovisle, aussi tard, en votre retraite. Bien des événements ont eu lieu depuis plusieurs jours, qui me forcent à yous demander de m'accorder un entretien.

— Je vous écoute, monsieur le marquis.

— Et je commence par vous remercier humblement, dit Louvois d'un ton leste et ferme qui ne sentait pas l'humilité. Certes, à nous voir l'un et l'autre aux prises avec mille détails de cette vie de cour, les indifférents ou les malintentionnés pourraient nous croire divisés de sentiments et ennemis.

— Je n'en serais pas surprise, répliqua M™e de Maintenon tivec un sang-froid digne de cette fourberie ou de cette pantalonnade de Louvois*

— Il n'en est rien pourtant, j'ose l'espérer, dit-il ; je sers mon maître avec zèle, avec un zèle brutal qui malheureusement ressort de mon mauvais naturel, gâté que je suis par l'habitude et la nécessité de me faire obéir vite. Cette rudesse me lait mal venir des dames, je le sais; mais comme il n'est point d'efforts que je n'aie tentés pour m'en défaire, et

toujours infruclueusement, j*y renonce; jo mourrai brûlai et haï : voilà pour moi. Quant à vous, madame, votre haute position près du roi vous rend légitimement exigeante : vous avez de grands intéféts à maintenir, à Faire fructifier; c^est une politique difiicile, elle trouve beaucoup de dissidents, moi tout le premier peut-être; mais enfin nous accomplissons Tun et Vautre un devoir en nous combattant, et nous ne saurions employer que dos armes courtoises; je m'en pique au moins.

— Monsieur, répondit la marquise qui le laissa se taire après l'avoir laissé parler, je ne saisis pas bien le point où vous voulez en venir.

— Le voici, madame : il m'est évident que vous avez conçu contre moi du mécontentement, je l'ai vu se manifester.

La marquise ne répondit pas.

— Et j'ai dû en rechercher les causes, ajouta Louvois de son môme ton délibéré. Elles ne m'ont pas échappé, je les vois au nombre de deux.

Elle continua d'écouter, sans témoigner ni curiosité, ni impatience.

— L'une, la première, la fondamentale, reprit le marquis, vous la connaissez, nous la connaissons trop tous deux ; c'est un acte politique sur lequel nous no sommes pas d'accord, parce qu'il mettrait une moitié de l'Europe aux prises avec l'autre, et que j'ai trop à cœur les intérêts de mon maître pour l'engager dans une querelle de cette nature.

— Il me semblait, répliqua la marquise, avoir reconnu au contraire que depuis dix années c'est vous» vous seul qui avez soufflé en Europe cette rage de guerroyer qui nous épuise, j'en aurais même d'assez

bonnes preuves. Vous aimez trop la guerre, monsieur, elle vous rapporte trop, en prépondérance et en crédit, pour que vous vous opposiez à cet acte politique comme vous diles, s'il n'avait pour vous d'autre inconvénient que d'armer les États européens* contre la France. Mais je ne me leurre point d'une si grande importance; non, l'Europe ne prendrait pas les armes pour punir le roi de m'avoir déclarée sa femme. Seulement il déplaît à M. de Louvois qu'il y ait en France une nouvelle reine. Nous voilà dans le vrai, n'en sortons pas .

Louvois rougit, lui qui s'était annoncé brutal, de n'avoir pas osé parler avec la même franchise que son ennemie,

— Vous me prouvez donc que j'avais raison tout à l'heure, répliqua-t-il, en craignant vos ressentiments à cet égard. Vous n'oubliez pas, madame.

— Passons à la seconde cause de nos inimitiés, s'il vous platt, dit-elle.

— Celle-là est plus voilée, répondit Louvois, quoique tout aussi positive. Elle consiste en des affections particulières que j'ai eu le malheur de blesser, toujours par suite de ce mauvais caractère que me fait ma position. 11 y a une fable de La Fontaine sur ce sujet. L'Aigle et le Chat-huant, — le chat-huanl, c'est moi, — se jurent d'épargner réciproquement leurs amis et leur famille. Mais faute d'indications franches ou exactes, l'un des deux alliés croque les petits de l'autre. Celui- ci se plaint. — Ehl mon cher allié, s'écrie l'innocent coupable, que ne me dési-^ gniez-vous clairement ceux à qui vous tenez?

Pendant cet apologue, la marquise, remuée jus-*

qu'au fond de rame, examinait Louvois pour devi* ner ce qu'il voulait dire, sans lui rien laisser voir de son trouble ni de sa peur.

— J*ai blessé M. de Lavernie, continua le minisire, UD ami cher, le ûls d'une amie intime, voilà ma faute. Eh I madame, que ne désigniez-vous celte amitié, j'eusse été, pour vous être agréable, jusqu'au bâton de maréchal de France I Mais, hélas! les hostililés ont commencé ; je ne puis pourtant humilier le ministre de la guerre devant un lieutenant de chevau-légers ; il n'y aurait plus d armée possible.

La marquise acquiesça du regard.

— Et d'ailleurs, madame, pourquoi vous, la plus sage et la plus intelligente des femmes, vous, l'es* prit le plus tolérant à la fois et le plus aiguisé, pour* quoi réclameriez- vous pour vos affaires particulières des privilèges que vous refusez aux autres?

— A qui est-ce que je refuse? demanda la marquise étonnée, ou jouant l'étonnement.

— A moi, par exemple. Voyons, vous protégez M. de Lavernie, parce qu'il est de vos ami».

— - Parce qu'il est le fils de mon amie.

— N'importe, parce que vous l'aimez en un mot.

— Parce que j'aimais sa mère.

— Veuillez, je vous prie, être facile sur le choix des mots : vous protégez Lavernie parce que vous croyez devoir le protéger... Eh bien! vous entreprenez de le diriger dans sa carrière ; vous veillez avec sollicitude sur chacun de ses pas, vous l'avancez dans le service, vous éloignez de lui les dangers, vous daignez même vous occuper de son bonheur intime, en le rapprochant d'une jeune fille qu'il aime.

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— Monsieur I s'écria la marquise blessée, vous avez eu raison d'arborer la brutalité.

— Je suis perdu, madame, dit Louvois, avec une douleur ironique, si vous faites le procès à chacune de mes paroles. Cependant, il est de fait que M. do Lavernie aime cette jeune fille à laquelle je m'intéresse, moi; et que malgré mes efforts pour éloigner de lui M\'" de Savières, vous avez appelé à Saint-Gliislain M. de Lavernie; oh ! par grâce, permettez-moi d'achever... Je vous supplierai donc de mettre la main, celte belle main, sur votre conscience si équitable, et de vous demander s'il n'y a pas de votre pari un peu trop de despotisme, trop d'arbiraire, à exiger que je laisse diriger par vous, au gré de vos fantaisies, la conduite de cette jeune fille ? M. de Lavernie est le fils qu'une amie vous a légué, n'est-ce pas?

— Monsieur, c'est la quatrième fois que je vous le

répète.

— Eh bien ! madame, qui vous dit que M*t« de Savières n'est pas la fille qu'un ami m'a confiée pour que je la fasse religieuse, prisonnière, exilée, n'importe?

— Mais, monsieur, je ne rends pas M. de Lavernie le plus malheureux des hommes. Je ne force ni sa conviction ni ses vœux, et si j'agis arbitrairement, comme vous me le reprochiez tout à l'heure, c'est en vue de le faire parfaitement heureux en toutes

choses.

— Eh !. madame, vous en feriez un trappiste, vous le jetteriez à la Bastille, vous l'enverriez au Groenland* que l'idée ne me viendrait pas de vous en faire un crime. Vous l'empêcheriez d'aimer Mi*e de Sa-

vières, vous le sépareriez violemment de cette fille, que jamais je ne me permettrais de les rapprocher. 11 me semble que je suis clair et logique. S'il vous est permis de disposer de M. de Lavernie, il m'est loisible de] disposer de M**® de Savières, puisque nous avons Tun et Tautre mêmes droits, cela est bizarre, mais cela est, sur Tun ou Taulre de ces deux jeunes gens.

— Concluez, dit la marquise, quelque peu frappée de l'irréfragable logique de ce raisonnement, et sentant bien derrière, le piège ouvert par toutes les hypothèses de Louvois.

— Je conclus : protégez M. de Lavernie, mais que ce ne soit pas contre moi; rendez-le heureux, mais que ce ne' soit pas au détriment de mes intérêts particuliers; mariez-le, mais que ce ne soit pas avec une fille que je ne veux point marier.

— 11 me semble que jamais je n'ai annoncé aucune de ces prétentions, répliqua la marquise contrainte de capituler sur tous les articles.

— Ohl pardonnez-moi de récriminer, dit Louvois, mais dès votre arrivée à Saint-Ghislain qu'avez-vous fait?

— Vous aviez commandé de mettre à la pénitence la plus dure, une pauvre enfant...

— Une pauvre enfant qui doit être religieuse, et qui le sera , madame ; une pauvre enfant, qui néanmoins se révoltait contre l'autorité supérieure, et appelait à grands cris, à cris insensés, un officier au secours de sa rébellion et de ses fureurs amoureuses. Cela s'appelle partout un scandale. Les scandales se punissent au couvent, et vous ne les autorisez point à Saint-Cyr, madame. Avouez donc,

qu'lmbituée à voir tous mes actes sous les plus sombres couleurs, vous avez trouvé féroce ma fermelé envers M'i* de Sdvières. Avouez aussi, j'en appelle à votre loyauté, que vous méconnaissiez mes droits en inspirant à cette jeune ûlle plus de mépris encore qu'elle n'en a pour mes volontés, aussi respectables, sans doute, que le sont vos sympathies pour M. de La* vernie, puisqu'elles ont même origine.

— Peut-être avez-vous raison, dit la marquise, feignant d'être convaincue par la vérité, tandis qu'elle cédait seulement à l'inquiétude.

Louvois acheva de battre en brèche son hésita*

tiOD.

— Vous paratlrail-il surprenant, s'écria-t-il audacieusement, de me voir exercer cette autorité sur Mil* de Savières? Vous plairait-il me la constester? Voulez- vous remonter h la source de mes droits ? Ce serait une besogne stérile; autant vaudrait pour moi chercher de quelle nature est l'intérêt que vous portez à M. de Lavernie, et vous demander à voir la procuration de sa mère.

La marquise Trissonna devant l'infernale sagacité de ce mauvais génie, qui savait, au liasard, dans les ténèbres même de son ignorance, trouver l'endroit vulnérable de l'ennemi et y adresser précisément son coup de poignard. Gomment frapperait-il donc s'il voyait clair !

— Monsieur le marquis, se hâta-t-elle de répondre, vous avez raison sur tous les points ; un seul excepté. Je n'ai jamais prétendu favoriser quoi que ce soit entre M. de Lavernie et M**® de Savières. 11 suffit que vous vous intéressiez à celle-ci pour que je défendu à celui-là de l'épouser. Vous et moi nous sommes

trop ennemis, pour faire de bons mariages entre nos parlisans. J'avais lire M"" de Savièresdesa pénilenco à Sainl-Ghislain, parce que mon arrivée en un couvent lève toutes les punitions; parce que Saint-Cyr, ma fondation, est sous l'invocation de saint Augustin, comme vous savez, et que M"« de Savières, en sa qualité d'augustine, me paraissait tomber sous mon obéissance. De plus, la pénitence de Saint-Ghislain est malsaine, sombre, bâtie au-dessus d'un cours d'eau qui lave les murailles et change en un cloaque mortel cet endroit destiné aux méditations du repentir. Vous ne sauriez, malgré tous les droits du monde, forcer une supérieure de couvent à tuer ses pensionnaires. J'ai agi dans un intérêt d'humanilé, non dans un esprit de contradiction ; mais vous avez tellement l'habitude de mal interpréter mes actes, ajouta-t-elle en lui renvoyant son ironie, que vous avez pris celui-là en mauvaise part. Voilà donc ce que vous me demandiez, une explication complète; la franchise a fait sa réponse à la brutalité, que demandez-vous encore?

— Absolument rien, madame, s'écria Louvois, triomphant de voir soumise, muette, cette ennemie si récalcitrante et si orgueilleuse naguère. J'avais fait appel à votre raison, à votre équilé, j'étais sûr d'être entendu. Notre route est désormais tracée; vous êtes libre quant à M. de Lavernie ; j'ai carte blanche quant à M^*» de Savières^ C'est bien convenu, n'estce pas?

— Qu'est-il besoin, monsieur, de convenir ensemble d'une situation nécessaire, inattaquable?

— Voilà qui me comble, dit le ministre. Toutefois, j'en reviens à mon début ; je veux n'user avec

vous, madame, que des procédés les plus respectueux. Je les dois à voire rang, — il s'inclina profondément — je les dois à la haute estime que je professe pour voire mérite incomparable.

Elle lui rendit sa révérence.

— yoJL doncThonneur de vous prévenir, ajouta-t-il, que mes intentions à l'égard de M"* de Savières ont varié. Je lui destine un établissement dont je vous énumérerais les avantages, si ce n'était abuser de vos précieux moments que vous occuper ainsi d'une personne tout à fait étrangère. Je retire donc du couvent M"« de Savières, et j'ai voulu vous en donner avis, madame, en votre double qualité de supérieure générale et d'ennemie à qui je voue les plus respectueux égards.

La marquise tressaillit ; elle entrevoyait l'horrible avenir qui attendait la pauvre Antoinette isolée de tout appui, livrée à son persécuteur, séparée à jamais de Gérard qu'elle aimait passionnément ; mais tout refus, tout atermoiement, toute objection était impossible. .

— Quand vous platt-il d'emmener la jeune personne? demanda-t-elle d'une voix calme comme son visage.

— Au jour, à rheure que vous voudrez bien mo désigner, répliqua Louvois.

— Nullement, monsieur; c'est à vous de choisir vos moments.

— Eh bien, madame, ainsi ferai-je, puisque vous m'y autorisez : à partir de demain, car il est peut* être bien tard, ce soir,

— Même ce soir, vous ôles le maîiro, répliqua la

marquise, dont la lôlc bouillonnail, dont le cœur se soulevait de colère et d'indignation.

— Je craindrais de troubler le repos des religieuses. Voire parole, madame, je veux dire voire permission, me suffit.

La marquise, le voyant courbé avec raffectation du plus profond respect, se demanda pourquoi une pierre de la voûle ne tombait pas sur celte tête perverse,

Louvois jeta un regard furtif autour de lui et prit congé.

On l'en lendit appeler ses gens, gronder, selon son habitude, et galoper sur la route sonore.

Alors la marquise cessa de prêter Toreille, elle se retourna, et vit s'ouvrir lentement, avec de timides secousses, la porte du couloir où s'était blotti Jaspin.

Celui-ci montra sa tête pâle et effarouchée.

— Quoi I monsieur, dit la marquise, vous étiez resté là! vous avez donc entendu ?

— Hélas ! madame, balbutia le pauvre abbé en joignant les mains, je tremblais trop pour pouvoir m'en aller.

— Eh bien, monsieur, puisque vous avez entendu, vous en savez autant que M. de Louvois, interrompit la marquise. Adieu, puissiez-vous faire votre profit de tout ce qui s'est dit ce soir dans cette chambre.

Elle le congédia du geste sans lui répondre un mot.

— Voilà un nœud qu'il faut laisser dénouer à Dieu, murmura la marquise en rentrant dans son oratoire.

l'LAN DE CAMPAGKE

Jaspin revint au quartier, en proie à Tuno des plus cruelles perplexités qu'il eût encore ressenties.

Toutes les calamités résultant de celte décision nouvelle de Louvois s'offraient clairement à son esprit. A peine aurait-il instruit Gérard, que ce dernier, retenu jusque-là par ce fragile espoir de la protection de M"^ de Mainlenon, s'élancerait hors de toute mesure dans la terrible carrière de la violence et de l'illégalité. Et comment retenir un homme de cette énergie, après avoir allumé en lui toutes les fureurs aveugles du désespoir?

D'un autre côté, qu'arriverail-il si Jaspin gardait le silence sur les communications étranges qui ve*naient de lui être faites? Antoinette était à jamais perdue pour Gérard, et ce malheureux, en l'apprenant plus tard, commettrait, sans fruit pour son bonheur, les mêmes excès que s'il l'apprenait tout de suite. De plus, comme tout se sait en ce monde, Gérard pouvait savoir de M™® de Maintenon ellemême que Jaspin avait été présent à l'entretien, et alors c'était de Gérard à son vieil ami un reproche élernei, une malédiction trop méritée.

Jaspin faiblit devant cette dernière idée. H aima mieux le malheur qui pouvait rapporter un peu de compensation, et dès que sa résolution eut été prise,

dès qu'il se fut fortifié par une prière fervente aux bons ange», il accéléra le mouvement de ses petites jambes et entra chez Gérard qui l'attendait avec les tressaillements de ]a fièvre.

Le récit fut court. Jaspin ne s*amusa point aux détails; il ne commenta pas la conduite delà marquise en toute celte affaire : le fait , le douloureux et brutal projet de Louvois sur Antoinette, voilà ce qu'il raconta, A mesure qu'il parlait, le visage de 6é* Tard passait par tous les degrés de la terreur et de la colère. £t quand Jaspin eut terminé ;

— Comprenez-vous maintenant, dit Gérard d'une voix tremblante, pourquoi il me retient aux arrêts ! Est-il lâche I craint-il de me trouver sur son chemin!

— Voilà ! dit Jaspin du ton do la résignation passive.

— Eh bien, mon ami, continua Gérard en se leyant, pour marcher à grands pas dans son étroite cellule, nous allons parer le coup, nous allons le parer, répéta-t-il dans la plus violente agitation.

— Comment,? hasarda Jaspin après un silence.

Gérard ne répondit pas et continua sa promenade

fébrile. ^

-^ Vous êtes aux arrêts, vous savez? ajouta Jaspin de sa voix la plus douce.

— Vous n'allendez pas, s'écria impétueusement Gérard, que je reste ici les bras croisés tandis qu'on me séparera d'Antoinette à jamais ) Dieu ne m'a pas donné celte palience slupide de l'agneau.

-^ Assurément, balbutia Jaspin, mais enfin tout eti addptant les mesures violentes, vous avez encore Un choit à faire parmi ces mesures.

— C'est vrai.

— Vous n'allez pas vous précipiter en aveugle dans les desseins d'un homme qui voit aussi clair.

— Oh ! je réfléchis, je réfléchis, dit Gérard en frappant son front de ses deux poings.

— Cher enfant, s'écria Jaspin, du calme, du sangfroid I

— N'en ai-je pas? Voyez ! dit le jeune homme en découvrant son visage pâle, contracté par les luttes de la douleur et de la raison. Vous avez dit, je crois, que Louvois emmène Antoinette demain?

— Oui.

— Nous n'avons pas de temps à perdre; demain, c'est dans quelques heures ! avant tout sortons

dt • • *

— Vous êtes gardé.

— Mes chevau-légers ne m'arrêteront pas de force, le moindre prétexte leur suffira.

— Si vous marchez dans le camp en plein jour vous serez reconnu, arrêté avant d'avoir fait cent pas.

— C'est vrai... mais je ne puis attendre la nuit; Louvois ne l'attendra pas, lui, pour exécuter son dessein.

Jaspin s'effraya de voir le désordre et l'agitation de cette tête si calme et si féconde d'ordinaire aux heures du danger.

— Mon ami, dit-il, vous n'êtes guère en état maintenant de prendre un parti sage : mûrissez vos idées, appelez un conseil.

— Un conseil, boh Dieu! et de qui? Ahl, vous avez raison, Jaspin, seul je ne réussirais pas ; j'ai besoin de conseil et d'aide. Voyons, mes amis, où

sonl-ils? En ai-je? Les bons cœurs, les bras forts, à raide!

Et le malheureux jeune homme abîma dans ses deux mains crispées son front lourd de tant d'infortunes.

— M. de Rubanlel... glissa Jaspin avec réserve, car il redoutait que ce nom synonyme d'expérience et de circonspection n'effrayât Gérard livré aux ressources extrêmes.

Mais, contre son attente, le nom de Rubantel fut bien accueilli.

— Oui, c'est vrai, dit Gérard, Rubantel est un homme sage ; il est en même temps d'un caractère bouillant ; l'injustice le révolte ; il n'aime pas Louvois, il m'aime. Jaspin, soyez assez bon pour prier M. de Rubantel de passer chez moi, puisqu'il m'est interdit de sortir d'ici.

Jaspin, au comble de la joie, courut au quartier de Rubantel.

Cependant, tout autour de la tente de Gérard allaient et venaient, sous prétexte de faire des rondes ou de porter des messages, les espions de Louvois qui surveillaient chacune des secousses que le vent imprimait à cette tente, chacune des résolutions qui s'en exhalaient. Jaspin fut suivi et s'en aperçut bien. Mais que faire? Gérard le sentait bien aussi, mais comment l'empêcher? Cette dernière partie était de celles qu'il faut jouer cartes sur table : c'était le combat d'une poitrine nue contre une cuirasse, d'une main vide contre une épée à deux tranchants.

Le pauvre abbé ne raconta pas à Gérard combien il avait eu de difficultés à décider M. de Rubantel.

Le général, tout affectionné qu'il fût pour Gérard,

eût donné beaucoup pour Toublier, durant les derniers jours du siège. Il ne suivit Jaspin qu'avec une mauvaise humeur mal dissimulée sous la nécessité d'ordres à donner, sous le prétexte d'une fatigue accablante, et encore ne marcha-t-il pas sans observer les compagnons étranges qui cheminaient, ombres suspectes, à quelque distance de lui. Mais Jaspin déploya toute son éloquence, toutes ses sédue» tions, et le vieux général entra en grommelant tout bas chez son lieutenant.

Jaspin se mit à tourner autour de la tente comme un mulet de manège, afin d'écarter par sa présence les espions qui fussent venus coller leur oreille aux toiles.

Kubantel était bon. Il vit tant de douleur sur le visage bouleversé de son atni, qu'il l'interrogea doucement et avec sollicitude.

-— Ce brave abbé, dit-il» n'a rien voulu me conter en chemin. Qu'y a*t-il encore?

— Ah! mon général, une affreuse nouvelle...

Hélas t je frémis au moment de vous l'apprendre... Je m'aperçois que mes seuls intérêts sont en jeu; que vous m'allez taxer de faiblesse, et que peutêtre vous ne me plaindrez pas comme vous le feriez si vous pouviez lire au fond de mon cœur l'horrible supplice que j'endure.

Et aussitôt, bravement, avec les plus vives couleurs de la passion, il raconta au général ce que Jaspin avait entendu àSaint-Ghislain.

Le front du vieux soldat s'assombrit.

— Voilà dit- il une femme qui vous portera malheur ! Vous ne vous apercevez pas que Louvois l'hy pocrite aime cette jeune fille et veut la garder poUr

lui. 11 est le plus fort et le plus traître. Vous vous acharnez vainement.

— Mon général!...

— H est des circonstances où le plus brave est forcé de battre en retraite; faites retraite, Lavernie.

— Jamais!...

— Oh! alors y ne demandez pas conseil, répliqua M. de Rubantel avec rudesse; vou^ avez des plans arrêtés : pourquoi me consulter ?

— Mais non, mon général, je n*ai pas de plans ; je veux seulement sauver cette jeune ûlle.

— Impossible, si vous ne voulez pas vous perdre. Gérard se leva frémissant, puis se rassit.

— Louvois vous a mis aux arrêts, n'est*C6 pas, ajouta le général, pouvez-vous les forcer?

— Je ferai tout plutôt que de laisser Antoinette en ses main^.

Rubantel se leva à son tour.

— - Nous ne pouvons nous entendre, ditnl. Un vieil homme de guerre tel que moi n'admet pas l'insubordination. On est soldat ou on ne Test pas. Et devant la consigne donnée, père, mère, femme, enfants, tout disparaît, tout peut mourir sans que le soldat regarde seulement de ce côté s'il a pour devoir de regarder de l'autre.

— Oh! murmura Gérard écrasé, alors, dans vos idées, le cœur de l'homme ne bat pas?

— Tant qu'il est soldat, non ; son cœur bat pour le' canon, pour les trompettes, pour les belles rencontres d'armes.

— Ce qui veut dire que vous m'abandonnez, mon général, et que vous me condamnez à mourir ici de douleur et de honte.

— Vous eiagérez; je vous désapprouve si vous bougez de votre lente, voilà tout.

. — Eh bien, mon général, je m'inspirerai de Dieu et de mon bras.

— Je regrette fort d'être venu chez vous, dit le général, vous me mettez à une rude épreuve.

— Que je veux faire cesser au plus tôt, mon général, répondit Gérard blessé de celte franchise qu'en sa passion il appelait insensibilité; quoi qu'il arrive, si vous ne m'aidez pas, plaignez-moi.

— Je vous plains déjà, mon cher.

Et M. de Rubantel fit un pas pour sortir; il revint affectueusement.

— J'ai vingt ans de plus que vous, dit-il, je vois les choses de plus haut; renoncez à votre maîtresse, c'est le conseil d'un ami.

— Dans mes idées à moi, mon général, ce serait une Iftcheté.

— Sur ce mot je m'arrête, ajouta vivement M. de Rubantel, vous m'avez clos la bouche. 11 ne me reste qu'à vous souhaiter le moins de malheur possible. Adieu.

11 revint encore.

— Quoi! dit-il, l'abbé ne vous a pas prêché un peu l'oubli des injures.

— Oh ! mon général, ne vous raillez pas de moi! Oublieriez- vous, je vous le demande, si Louvois v(îus eût fait souffrir ce que je souffre? Vous vous vengeriez, je vous connais; je me vengerai donc à ma façon: n'exigez pas que je sois meilleur que vous.

— Adieu I dit enfin M. de Rubantel, du plus profond de mon cœur, adieu!

Gérard s'inclina respectueusement comme en pré-

sence d'un chef, et ouvrit le rideau de sa tente pour laisser passer le général, qui se hftta comme s'il se fût échappé d'un gouffre. Jaspin rentra, et lut toute cette scène sur les traits abattus de son élève.

— Ami, lui dit alors Gérard, me voilà tout seul au monde, comme je vous l'avais annoncé; plus de chance de salut I Je m'insurge contre toutes les lois humaines! Je n'ai que vous, un vieillard timide» quand il me faudrait des compagnons armés du fer et du feu. Jaspin, je ne me suis jamais senti plus vaillant et plus fort. Non I je ne laisserai pas ma maîtresse, comme ils disent, au pouvoir de Louvois. Non ! je ne me courberai pas plus longtemps sous le joug de cette iniquité^ complice d'un nouveau crime. Si j'eusse été puni pour une faute de soldat, puni même injustement, je subirais ma peine; mais demeurer enfermé ici, pour que mon inertie serve les projets de Louvois, voilà ce que je n'admets pas ; ma raison parle plus haut que la consigne. Je sauverai Antoinette et après je mourrai s'il le faut; mais elle n'appartiendra jamais à ce misérable. Allons, pourquoi désespérer parce que les hommes me font défaut? 11 y a un Dieu au ciel... Vous m'avez appris aie croire, n'est-ce pas, Jaspin?

L'abbé d'une voix étouffée :

— Aidez Dieu, mon cher comte , dit-il ; n'infirmez pas son secours par votre impétueuse maladresse. Vous désirez sauver Antoinette, avez-vous dit : comment?

— Je vais à l'abbaye.

— Fermée.

— 11 y a des murs.

— Gardés.

-— Antoinette m'aidera.

— Au moins faut-il que vous Tayez prévenue. Elle ignore tout.

— La prévenir, Jaspin 9 et le temps qui marche I Nous le dépensons I

— Économisez les fautes ; un mot d'avis à la jeune fille, elle saura trouver les moyens de rester à Saint-* Gbislain pendant huit jours encore.

— Malgré Louvois I

-* Malgré tout. Une femme peut tout ce qu'elle veut bien. Gagnez huit jours» vous dis-je.

— Jamais je n'y parviendrai.

— La jeune fille vous y aidera; écrivez- lui, je me charge de faire tenir la lettre.

— Quand ?

— Demain, à son réveil, peut-être avant.

— Je ne dirai pas dans ma lettre la centième par« tie de ce que j'ai a dire.

— Cinq lignes suffisent.

— Oh ! Jaspin, dictez«les donc, puisque vous êtes si habile.

— Facilement, a Mademoiselle, M. de Louvois veut vous tirer de Saint -Gbislain, il faut que je vous parle. Demain soir à huit heures près de la tourelle de la Pénitence. A aucun prix ne vous laissez emmener de Saint-Ghislain avant huit heures et vous êtes sauvée. » Ce n'est pas plus malaisé que cela.

— A quoi cela nous mène*t-il ? s'écria Gérard avec impatience.

— A ne point précipiter ce que la précipitation ferait manquer : d'ailleurs, continua Jaspin , essayez do faire autre chose, je vous en défie.

— C'est vrai, dit Gérard, j'ai Tesprit troublé.

-<- Écrivez donc, interrompit Jaspin.

-— Et 51, dans la journée de demain , Antoinette m'est enlevée ?

•^ Quand vous l'aurez ainsi prévenue ? Impossible.

— J'écris.

Jaspin s'empara de la lettre « apr^s l'avoir relue. <-* Maintenant, dit*il, plus un pas, plus un geste avant demain soir. Vous me le jurez?

— El vous, vous répondez que demain soir, je trouverai encore Antoinette à Saint-Ghislain?

— Sur mon salut, ou bien, c'est qu'elle ne vous aime point.

L'abbé cacha la lettre sous ses habits, et serra son habit sous une ceinture.

— Enfin , lui demanda encoro Gérard , quel est voire espoir, et surtout quel est votre but? car j'en suis venu à ce point que je me laisse conduire.

— Par ce pauvre esprit de Jaspin , dit le bon abbé avec un doux sourire , soit; eh bien I écoulez le plan du pauvre esprit, c'est droit 6t simple, mais c'est sûr: jusqu'à demain vous ne remuez pas, et pendant que M. de Louvois et tous ses espions sont à vos trousses, demain soir vous avez avec la jeune fille un entretien d'une heure, pendant lequel, avec votre imagination que vous retrouverez , avec votre probité que vous n'avez point perdue, vous enseignerez à M»' de Savières les moyens de retarder son départ de Saint-Ghislain, et les moyens de vous faire savoir^ si on ren1ève> l'endroit où on l'aura conduite. Tandis que l'on courra pour vous prendre en faute à Saint-Ghislain, vous revenez sous ma tente, ici, dépistant et dépitant votre adversaire. La ville va être prise, vos arrêts levés par la victoire : vous rejoignez

la jeune fille à Saint-Ghislain, si elle y est encore ; vous suivez sa trace, si elle n*y est plus, d'après les avis qu'elle vous aura fait parvenir, et de cette façon nous aurons réussi à vous épargner le scandale d'une rébellion , nous n'aurons eu recours à aucune protection, nous n*auronsrien perdu, si nous ne gagnons rien. Tel est le plan de voire humble ami. Je vous le répète, c'est bien terre à terre, mais c'est infaillible.

— Toute ma force, cher abbé, ne vaut pas votre douceur; toute mon orgueilleuse passion ne vaut pas votre bon sens modeste.

— Nous nous applaudirons après. Je pars; ne vous, occupez plus de moi d'ici à demain. U serait possible que je ne vous revisse pas, comme il est possible que je revienne demain matin.

— Vous ne courez aucun danger, j'espère!

— Je l'espère aussi. Je ne dirais pas cela si mon petit collet était un uniforme; mais je suppose que M. de Louvois respectera mon caractère. Cependant, j'ai bien des tours et des détours à faire avant d'arriver à Saint-Ghislain, et pour me donner des jambes, je vais dormir quelques heures. J'entends rôder du monde autour de cette tente.

Tous deux sortirent sur le seuil, et regardèrent aux alentours: à leur vue, quelques fantômes noirs épars firent le plongeon dans les ténèbres.

— Louvois surveille, dit Jaspin tout bas, donnonslui le change. Ainsi, demain, que vous m'ayez vu ou non, présentez-vous à huit heures sonnant devant la barrière de l'aqueduc, au sud de Saint-Gbislain, presque à l'angle de la muraille. On vous introduira dans le parc, on vous mènera près de la tourelle de

la Pénitence; c'est l'endroit le plus désert du jardin.

— Qui sera mon guide ?

— Moi, peut-être, peut-être une autre personne ; mais que vous importe? pourvu que vous arriviez,

— Jaspin, mon seul ami, mon seul espoir...

Jaspin lui montra le ciel étoile, puis après une

pause :

— Beau temps pour dormir, mon cher comte, ditil d'une voix claire, je rentre; adieu I

Et en effet il rentra chez lui ostensiblement, après avoir allumé tout ce qu'il put réunir de lampes et de cires, comme si la nuit devait durer vingt-quatre heures.

l'aqdeduc

Le lendemain, vers qualre heures du soir, comme Gérard, depuis la veille, était resté tranquille selon sa promesse, tranquille en apparence, car son cœur n'avait jamais battu si vite ni si fort ; à quatre heures, disons-nous, Jaspin se précipita dans la tente de son élève.

— Regardez s'ils me suivent, dit-il essoufflé en tombant sur un siège, -^ deux hommes, — l'un velu de bleu, l'autre enveloppé d'un fourreau gris-jaune.

— Je les vois arrêtés à la barrière de la ligne de circonvallalion, répondit Gérard.

— Us regardent de ce côté, n'est-ce pas?

— De tous leurs yeux* Ah ! mon pauvre Jaspin... les misérables !••.

— Quoi donc» ils gagnent leur demi-pistole ces honnêtes gens ; mais en vérité» je la leur ai fait ga« gner, depuis six heures du matin que je cours.

— Et ma lettre ?

— Remise.

— Et le rendez-vQus ?

— A la tourelle de la Pénitence.

— Et Antoinette ?

— Malade, au point de n'avoir pu quitter le couvent aujourd'hui, comme V. de Louvois l'en faisait prier.

— Bon Jaspin I et les espions n'ont rien vu?

— Oh I lep espions ont dû voir tout ce que j'ai fait jusqu'aux murs du couvent ; là s'est arrêtée leur inquisition. Mais comme je ne pouvais les empêcher de me suivre, et qu'ils ne m'ont pu empêcher de faire tenir le message, je me console d'avoir été espionné.

— Remettez-vous, cher abbé, vous êtes en sueur, vous tremblez, vous êtes pftle.

Jaspin raconta comment il était sorti à pied le matin, comment il était monté à cheval au quartier du roi, puis, à pied de nouveau, parti pour les mares* Là, il avait pris un autre cheval que lui avait prêté son ami le gouverneur du jeune cornette, et avec ce cheval, en zigzagant dans la plaioe, il était arrivé à Saint-Ghislain, affres avoir forcé les espions à entrer jusqu'au ventre dans des marécages.

•— Quant à mon retour, dit-il, je l'ai effectué par une porte opposée à celle que j'avais prise pour entrer, de sorte que les alguazils de M. de Louvois ont

élé déroutés et me croient tombés du ciel. Seulement, en arrivant aux lignes, j'en ai retrouvé deux, le bleu et le jaune qui m'ont donné la chasse ; je les ai distancés ; me voici, à jeun depuis hier.

Gérard fil servir au digne homme le déjeuner et le dtner auxquels il n'avait pas touché lui-même. Et il n'y avait pas une demi-heure que tous deux étaient renfermés lorsque, sous prétexte de demander un renseignement, un inconnu vint entretenir le factionnaire au seuil de la tente.

— Ahl ahl dit Jaspin,ces messieurs ont déjà rendu leurs comptes, et M. de Louvois veut savoir si vous êtes chez vous. Montrez-vous.

— Non pas, s'écria Gérard, car s'ils me voient en ce moment, plus tard ils ne me verraient plus; et que dire alors ?

— Écoutez, on insiste pour vous parler*

— Laissez insister. Il n'est pas d'usage que l*offlcier aux arrêts reçoive des visites. Sortez pour expli-= quer cela, je vous prie.

— Vous avez raison;

Jaspin sorlit comme si le bruit de l'entretien excitait sa curiosité. Il aperçut l'espion jaune qui se dit fournisseur des passementeries de MM. les chevau* légers, et obligé de parler au lieutenant pour ses équipages.

Jaspin reconduisit avec politesse, et l'envoya Chez M. deRubantel; mais il ne put s'empêcher de rire en voyant cet homme, inquiet de n'avoir pas vu M* de Lavernie, courir à toutes jambes prévenir un sien compagnon de relais^ qui j lui aussi, prit ses jambes à son cou dans la ditection du quartier de Louvois.

Et comme Jaspin en riait encore avec Gérard, tous

deux se demandant quel moyen emploierait le ministre pour s'assurer de la présence de Lavernie dans sa tente, un cavalier arriva porteur d'une dépécbe-circulaire qui devait être signée par tous les chefs de corps et leurs lieutenants.

Gérard trouva le moyen médiocrement ingénieux, mais il ne crut pas devoir refuser sa signature. Il signa donc et se montra au cavalier, qui partit aussitôt pour rapporter au ministre la bonne nouvelle.

— Maintenant, dit JaspiD, on vous sait chez vous, c*est constaté : voilà le moment de vous enfuir.

Sept heures et demie allaient sonner. Gérard se glissa sous les toiles de la tente avec les plus grandes précautions pour n'être point aperçu, profitant de toute ombre, de toute inégalité de terrain, revêtu du manteau de Tabbé en cas de rencontre : il gagna les environs du marais, od Jaspin, dans la journée, lui avait fait préparer un des chevaux du cornette.

Alors Gérard fit voler son coursier par la plaine. Plusieurs rondes, l'apercevant de loin, le prirent pour un aide de camp qui portait quelque ordre pressé.

Un peloton de Suisses, qui marchait en patrouille, voulut l'arrêter pour avoir le mot, et fit feu sur lui, n'ayant pas eu de réponse. Gérard franchit tout, força tout, évita tout, et arrêta son cheval fumaift devant les murs de l'abbaye dix minutes plus tôt que huit heures.

La nuit était plus belle encore que celle de la veille; plus belle pour le poëte et pour l'amant; un souffle tiède et harmonieux murmurait aux branches des arbres et chassait dans le ciel les nuages floconneux. On voyait errer autour de Saint-Ghislain les détachements préposés à la garde des lignes ; et le pas des

clievaux sur les gazons humides, le cri des sentinelles, çà et là quelques coups de feu perdus contrastaient avec le silence opaque dans lequel dormaient les noirs bâtiments et le vaste parc de Tabbaye.

Gérard suivit le mur comme on le lui avait recommandé. Il arriva devant la barrière de bois placée à quelques pieds de hauteur sur la voûte de Taqueduc dont les eaux utilisées jusque-là par le couvent, et désormais sacrifiées, tombaient en cascades à Texte rieur de la muraille, dans le fossé, d*où elles s'enfuyaient en ruisseaux divergents par la plaine.

Gérard se reposa quelques minutes près de cette eau bruyante : il attendait le guide que Jaspin lui aviait promis, et guettait son approche avec des regards inquiets. Le fracas des eaux Tempêchait d'entendre soit un pas, soit une voix, et il maudissait la naïade importune, lorsque tout à coup le bruit cessa, Teau interrompue diminua de volume, un filet plaintif égrenalentement ses perles sur les joncs et les herbes.

Ce silence* subit permit à Gérard de distinguer de Tautre côté de la route un pas furtif sur le sable, et une sorte de bruit plus semblable à un grognement qu'à un appel.

— Voilà, pensa Gérard, une eau bien complaisante de s'arrêter ainsi à point pour que je puisse passer le fossé à pied sec.

Il passa; le guide était une sorte de spectre moitié religieux, moitié féminin. Un long manteau sombre avec capuce rabattant sur les yeux, enveloppait hermétiquement le personnage que Ton devinait femme à ses jupes et femme de mauvaise humeur à sa démarche saccadée, à ses grognements sourds. Gérard, malgré le plus curieux examen, ne réussit

pas à voir son visage. Et comme il voulait eatamer la conversation par quelques monosyllabes, le guide répondît un chut I bien sec, bien bourru qui mit fin à tout dialogue. Gérard se contenta de suivre cette aimable personne qu'il avait jugée vieille, et dont il prit soin de ne pas offenser les talons de peur d'une rebuffade nouvelle. On marcha quelques minutes ainsi sous des arbres, dans des allées sinueuses, et l'on traversa plusieurs ponts de bois jetés sur des pièces d'eaû, qui dégageaient dans les ténèbres leurs humides brouillards blanchâtres. Enfin le spectre grêlon sVfètâ près d'une tourelle voilée pat des lierres et deè vignes vierges, désigna par un geste avare la porte cintrée, poussa un bruyant soupir et disparut en grottittiètant ces tnots, les seuls que Gérard put distitoguet :

**»• Ou^èÏÏe putîîtion î... tfion doux Jésus !

Le jeuïïé homme, èufpTîs de cette apostrophe dis*gracieuse, ftit tenté d'eti suspecter la signification Bt de cïaîndre pour lui Cette punition que la vieille avait annoncée, mais il n'eut pas le temps de réfléchir ; la porte était êntre-bâillée, le reflet des brumes marécageuses éclairait vaguement les objets aiilour de lui, et fl distingua une main blanche qui s'avançait vers la sienne, une ombre qui soutiait dans le noir encadrement de la porte, tandis qu'une voix, la plus douce inélodie qui eût caressé jamais son oreîile, murmuraft": ft Oh ! Géraïd, c*est donc vous! j>

L*aspect de ces traits si doux, la pression de celte main frémissante, cette volupté d'une seconde, cet éclair, firent oublier à Gérard les heures, les mois, Tanïiée interminable de souffrances qu'il avait subis pour ï'amour d'une femnie.

11 reconnut la clémence de Dieu qui ne veut pas pour rhomme de douleurs éternelles , et il fléchit le genou devant la jeune fille; moins pour Tadorer peut-être, que pour remercier Dieu qui la \\xi rendait.

Antoinette, de son côté, sentait s'ouvrir devant elle une perspective de bonheur inespéré, et trop pure, trop immatérielle, pour diviniser l'objet de son amour^ c'était aussi le maître souverain des âmes et des cœurs qu'elle adorait en serrant la main de Gé« rard.

Elle l'attira dans ce parloir sombre et froid qui précédait la Pénitence. Ses yeux, habitués déjà aux ténèbres, distinguèrent un escabeau sur lequel elle s'assit, tandis que le jeune homme prenait place près d'elle sur le rebord d'une fenêtre grillée au travers de laq^uelle on apercevait quelques clartés crépusculaires tiltrant parmi les pampres desséchés et les sureaux déjà verdoyants.

— Enfin! dit-elle avec des sanglots de joie.

— Enfin! répéta Gérard.

— Vous ne m'avez point oubliée. Oh ! que c'^îst généreux I

— Était-ce possible d'oublier ? Je n'ai poiQt laissé passer une minute sans songer à vous«

— Et moi , plus souvent encore , murmura«t^e. n eût fallu payer ces paroles d'un baiser. Gérard

sentait rayonner autour de son front toute la eha« leur, toute la jeunesse, tous les parfums de Tamour qu'exhalait sa bien-aimée. Il frissonna, un nuage passa sur ses yeux; mais il résista, et d'une voix étouffée :

— Combien vous avez souffert , dit-il , avant de venir ici!...

— Oli ! dil-elle, ici, j'y suis déjà venue.

Et elle raconta au jeune homme ses premières tortures dans la Pénitence , dès son arrivée à Tabbaye. Elle n'oublia pas la tendre proteclion de la marquise, mais ce souvenir de l'horrible cachot la faisait encore frémir.

— Quoi! s'écria Gérard, c'est ainsi qu'on vous punissait de l'affection que vous m'aviez gardéel Oh! rassurez -vous, maintenant, chère Antoinette. Le temps des souffrances est passé. Nous vivrons l'un pour l'autre; mais, dites-moi, je vous prie, c'est au présent qu'il faut songer. Ma lettre vous est parvenue, que s'est-il passé ?

— Oh! des choses merveilleuses! Toute ma vie, si triste qu'elle puisse paraître, est brillante et brodée de poésie ; votre image m'apparatt dans toute solitude; une consolation, toujours émanée de vous, m'assiste au milieu de toute douleur. Depuis quelque temps je trouvais ma protectrice froide et embarrassée. Elle avait cessé de m'envoyer chercher par sa vieille mie. M**® Balbien, que tous les matins je voyais entrer dans l'étude ou dans ma cellule, avec quelques bonnes paroles ou quelque présent de madame. J'avais écrit sans obtenir de réponse. J'avais pleuré sans que nul fit attention à mes larmes. Ce matin, dans la cour, quand je me rendais seule, derrière mes compagnes, à la chapelle, pour la première prière, je vis M**® Balbien qui causait avec la supérieure; toutes deux me tournaient le dos; M"« Balbien, du coin de l'œil, m'aperçut derrière elle, et comme elle m'évite depuis plusieurs

jours, elle emmena la supérieure liors de la cour, dont elle ferma rudement la porte. Ce fui un coup bien sensible , monsieur ; j*en fus accablée, et mes larmes recommencèrent à couler. Néanmoins, je voulus continuer de marcher vers la chapelle, oti mon absence eût été remarquée. Figurez-vous qu'en tournant le bouton dô cette porte, que M^ie Balbien venait de repousser ainsi, je sentis, roulé autour du cuivre, un papier que je pris, que j'ou\ris, que je lus : c'était votre lettre! Elle était là, et ni M**® Balbien ni la supérieure ne Tavaient vue, en passant ! Avais-je tort de dire que j'ai du bonheur?

Le temps était trop précieux pour que Gérard l'employât à commenter avec Antoinette le plus ou le moins d'adresse de son messager.

- — Et comment M. de Louvois a-t-il pris l'excuse de votre feinte maladie? demanda-t-il.

— Très impatiemment. La supérieure m'exhortait à me mettre en route; je résistai : le fait est que cette petite lettre m'avait amené une grande fièvre. Je ne mentais pas en me disant malade ; cependant l'on me sait tellement courageuse qu'on me poussait à partir.

— Et madame de Maintenon, insista-t-elle pour votre départ?

— Non, mais elle ne m'a pas retenue; hélas ! j'y comptais pourtant. Elle n'a pas même voulu entrer dans ma cellule; je l'ai entendue qui disait dans le grand corridor : « Si cette enfant est trop malade, il faudra qu'ion appelle un médecin de Valenciennes. » Mais je n'étais plus malade, allez, quand ce soir j'ai quitté furtivement ma cellule pour me rendre ici !

— Chère Antoinette, s'écria Gérard, on verra bien

demain que votre mal n*a pas empiré, et l'on vous emmènera,

— C'est pour empêcher cela que vous êtes venu, je suppose? dit la jeune fille avec cette étrange fermeté dont Gérard avait déjà fait l'épreuve.

— Je suis venu en effet pour vous consulter sur vos intentions, mademoiselle.

Elle le regarda d'un air tellement surpris que l'éclair de ce regard flamboya malgré les ténèbres,

— Je comprends, dil-il avec joie; eh bien! votre raison, votre finesse égalent, si elles ne surpassent, mon expérience. Je vous consulte donc seulement sur les moyens à employer pour vous affranchir à jamais de la tyrannie absurde que vous avez trop patiemment endurée.

— Les moyens ! répondit Antoinette, je n'en connais qu'un seul, ne l'avez-vous pas trouvé?

— La fuite! n'est-ce pas? s'écria Gérard, qui, à la seule pensée d'une liberté inaltérable avec Antoinette, sentait se réveiller tous ses instincts courageux, s'évanouir tous ses scrupules. Oh ! oui, c'est le seul moyen. Nous sommes réunis. Partons 1

— Vous avez prévenu M™« de Maintenon? dit Antoinette.

— Prévenu, pourquoi ?

— Mais parce qu'elle m'a sauvée, protégée, aimée; parce que je lui dois le plus beau jour, le plus doux souvenir de ma vie, voire souper à Saint-Ghislain ; parce qu'en un mot, elle s'est conduite envers moi comme une tendre mère, et que disposer de moi sans l'avoir au moins remerciée, ce serait une ingratitude, un oubli de cœur, que certainement Dieu punirait , et dont je ne me rendrai jamais coupable !

— Oh! mademoiselle, interrompit Gérard avec une tristesse mêlée de respect, prévenir M™« de Maintenon, c'est la forcer de vous retenir ici. L'occasion que nous tenons ne se retrouvera peut-être jamais. Croyez- moi, Antoinette, j'ai l'idée que notre protectrice ferme les yeux par un reste de bienveillance et qu'elle vous a laissé sortir de votre cellule, ce soir, alors qu'elle eût pu vous en emj»ê' cher facilement. Tout conspire avec nous, pour nous. J'ai un cheval à la barrière de l'aqueduc; nous gagnerons Valenciennes, nous traverserons l'Artois et nous nous arrêterons seulement à la mer. Là nous écrirons à M™® de Maintenon, qui vous pardonnera d'avoir enfin rompu avec la servitude, avec le déshonneur peut-êlre. Mais au nom du ciel, Antoinette, plus d'hésitation, plus de faiblesse. Oh ! ne me sacrifiez pas à l'opinion, vous qui ignorez ce que je vous sacrifie. Hélas! si demain vous retombiez au pouvoir de ce méchant, de cet impie ! Tenez, Antoinette, ma fiancée, ma femme, n'aidez pas, par une fausse délicatesse, les projets pervers de Louvois... Il m'a perdu déjà, qu'il vous épargne au moins 1...

— S'il eût voulu me tuer, je serais déjà morte.

— Eh! veut-il vous tuer? êtes-vous assez aveugle pour ne pas deviner ses infâmes calculs ? J'avais, un moment, par le conseil de mon précepteur, renoncé à l'idée de vous emporter avec moi, j'étais venu pour vous dire : Si M. de Louvois vous arrache de Saint-Ghislain, Antoinette, laissez-moi partout des traces de votre' passage; nommez-vous, partout, à quelque charitable femme, invoquez partout mon nom; criez partout le nom de votre persécuteur, par les routes, par les villes, dans les hôtelleries : votre nom, le mien

et celui de Louvois frapperont l'oreille de quelqu'un qui m'avertira. De cette façon, ma chère âme, vous ne serez qu'éloignée de moi, jamais perdue. Tant qu'un souffle animera votre corps charmant, tant qu'une goutte de sang bondira dans mes artères, vous m'appellerez, et je vous retrouverai, j'irai, j'irai toujours... J'arriverai jusqu'à votre retraite, je pénétrerai dans votre prison, je viendrai expirer sur votre tombeau. Il me conseillait cela, le pauvre cher Jaspin, nous avions bâti ensemble cet édifice régulier avec la pusillanimité d'honnêtes gens qui ménagent tout et tout le monde. Mais je ne vous avais pas revue, mais je n'avais pas senti le froid mortel de votre main! Oh! mon amie, êtes- vous déjà morte pour moi, que vous refusez de me suivre, avec celte raison inexorable, avec cette glaciale étreinte? Je vous ai, je ne veux plus vous perdre. Ce soir est à nous, demain est à M. de Louvois. Antoinette vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez, prenez garde ! Oh! je vous en supplie... votre refus signifierait que vous ne m'aimez pas I

Elle joignit les mains et répondit par un gémissement, le plus éloquent des reproches.

— Eh bien? dit-il en serrant sur soi) cœur les deux mains qu'il accusait d'être glacées, et qui devinrent tout à coup brûlantes.

— Vous avez prononcé tout à l'heure, répliquat elle, un mot qui m'a déchiré l'âme. M. de Louvois vous a déjà perdu, disiez-vous... Mon Dieu! quel malheur vous ai-je encore causé, moi qui déjà vous ai coûté votre mère? Gérard! je m'airête, je recule devant l'avenir que je vous ferais!

. — J'ai épuisé tous les malheurs! s'écria-l-il avec

explosion. Louvois me hait tant à cause de vous, qu'il m*a trois fois envoyé à la mort. J'ai vu tuer sous mes yeux tous mes compagnons; j'ai reçu dans mes bras le cadavre d'un pauvre enfant, mon ami, mort en appelant sa mère. Cependant, Dieu m'a conservé pour vous ; pour vous, j'ai consenti à vivre. Alors, Louvois désespéré, m'a calomnié, séquestre, condamné à l'inaction, lorsque toute l'armée se couvrait de gloire. Je devrais être mort de honte, cependant, j'ai vécu. Eh bien! reculez de moi le but vers lequel j'ai marché si obstinément, refusez-moi le prix de mes souffrances, et Louvois sera satisfait! Je me sens au bout de mes forces, je ne lutterai plus; ce que les balles de l'ennemi, ce que l'inimitié de mes compagnons, ce qu'un chagrin mortel n'a pu faire, un mot de vous le fera sur l'heure, dites que vous voulez rester ici et je suis mort*

Elle s'élança palpitante dans les bras de Gérard et lui dit d'une voix brisée par les sanglots :

— Partons I...

A peine ce mot était-il sorti de ses livres, que le jeune homme chancela et recula comme un passager novice sur le plancher d'un navire secoué par l'orage.

Une ondulation puissante accompagnée d'un long murmure souterrain ébranlait le parquet du parloir, le bruit devint fracas, la secousse devint choc, les James de chêne craquèrent et jaillirenl en éclats sous une pression pareille à celle d'un volcan. Par les ouvertures béanles s'élancèrent des voix, des cris, des armes fulgurantes, des torches enflammées, puis des lêles d'hommes qui envahirent bientôt de leurs flots épais le parloir et le parc, dans toute la Ion .

gueur de l'aqueduc dont la voûte éclatait çà et \h sous leur eifort.

— Les Hollandais!.., renoemll... rennemil.,. crid Gérard en mettant Tépée à la main pour fondre tète baissée sur les assaillants.

Mais trente bras robustes le désarmèrent, étouN fèrent ses cris, Tenlevèrent, luttant toujours, et il disparut parmi les sabres, les pertuisancs et les baïonnettes, comme un enfant parmi les dents formidables d'un alligator immense.

— Portez cet homme à la réserve ! ne le tuez pas ! dit une voix calme et stridente qui domina tout ce tumulte. Je ne veux pas qu'il soit répandu ici une goutte de saog I

— Oui, sire, répondit la troupe obéissante, dont une partie exécuta Tordre de Guillaume, tandis que le reste marchait silencieusement sur les pas du roi, dans la direction de l'abbaye,

Antoinette évanouie était tombée sous une large lame de parquet brisé qui recouvrit son corps. Tous passèrent près d'elle sans l'avoir aperçue: ainsi se cache dans les bois, sous une feuille, le corps du passereau expiré.

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