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On apprit dans la journée combien avait été heu* reux le succès de cette attaque sur l'ouvrage à cornes, et toutes les prévisions deVauban s'étaient réalisée».
Une grande partie des travaux de l'ennemi avait été ruinée. Deux bastions seuls tenaient encore, et la prise de Mons n'était plus désormais qu'une question de temps si la place ne parvenait à être secourue»
Les gardes-françaises avaient réparé glorieusement récbec de la veille. Les mousquetaires, envoyés pour les soutenir, ayant donné imprudemment et sans ordre, s'étaient fait écharper entre deux feux qui les avaient décimés.
Mais, nonobstant ce? désastres, la victoire était complète ; c'étaient, dans le camp français, des réjouissances et des chants de triomphe qui arrivaient comme autant d'insultes au cœur de Gérard.
Rubantel, mécontent de n'avoir eu rien à faire avec ses chevau-légers, se renferma chez lui après, une courte visite à son lieutenant. 11 devenait dangereux, pensa-t-il, de témoigner trop d'affection à un homme aussi compromis que Tétait Gérard par son inimitié avec Louvois»
Et cependant Rubantel était brave et loyal parmi les plus loyaux et les plus braves. Mais à quoi bon irriter un ennemi comme le ministre de la guerre ? Ne peut-on plaindre un officier et lui témoigner de l'estime, sans se faire champion de ses haines, et risquer par cette amitié tout un avenir dépendant des caprices de ceLouvois tout-puissant?
La philosophie de Rubantel s'arrêta au danger lorsque le danger lui parut inutile à braver. Gérard luimême ne trouva pas qu'il eût tort.
Mais au moment où le vieux général sortait de chez son lieutenant, celui-ci se rappela qu'il n'avait pas encore appris de quelle durée seraient les arrêts qu'on lui avait infligés.
Il s'étonna aussi de n'avoir pas reçu la visite des gardes-françaises et des Suisses pour lesquels il subissait cette punition inique. Mais il supposa que ces messieurs fêtaient leur triomphe et n'en viendraient que plus tard à songer à lui.
U expédia donc un ^de ses bas officiers à M. de Louvois avec ce seul mot :
a Combien dureront les arrêts de M. de Lavernie? »
Et pendant que la commission se faisait, Gérard se mit à causer avec Jaspin de Violette et de Belair, qui avaient apporté tant de joie en quelques heures à leur ami, et qui lui paraissaient, malgré toute leur confiance, avoir remporté du camp un malheur éternel»
Jaspin l'entretenait dans ces sombres idées, lui que le fantôme de Louvois effrayait facilement. Et tous deux, de supposition en supposition, avaient atteint le paroxysme de l'inquiétude et du rêve noir, lors-
qu'on vit.de loin revenir paisiblement le messager qu'avait expédié Gérard à M. de Louvois,
— Voyez-vous, dilJaspin, le beau temps continue, ce scélérat de Louvois s'en aperçoit, et, pour vous contrarier, pour vous clouer sous la lente, il va doubler vos arrêts.
— Mais, cher maître, pour doubler un chiffre il faut connaître ce chiffre, connaissons-nous le nôtre ?
— Je mets douze heures, répliqua Jaspin et je double...
— Vingt-quatre ! en temps de siège quand les occasions éclosent à chaque minute, et que c'est un vol de profit et de gloire qu'on fait toutes les heures à un officier. Non, j'en ai pour douze heures, jusqu'au soleil couché.
Jaspin secoua la tête.
— Vous avez donc bien besoin d'être libre à ce moment-là, que vous oubliez la haine du minisire et la joie que vos tourments lui peuvent causer?
— Oui, j'ai hâte d'aller faire une promenade dans la campagne : voilà longtemps, hélas ! que je n'ai vu les arbres, la plaine.
— Bon ! vous ne voyez que cela.
— Il y a plaine et plaine, mon ami.
— Je comprends, vous aimez les paysages variés, un grand mur, puis un groupe de petits bois et de pièces d'eau; — un couvent même ne vous déplairait pas. Aimes^-vous l'enlrée de Saint-Ghislain ?
— Cher abbé,, c'est vrai, je veux aller à Saint- Ghislain ?
— Voir des murs?
— Oh! qu'il est doux parfois de regarder une muraille I que les pierres sont éloquentes 1 que la rave-
nelle vous dit de choses en se balançant ! Tous ces brins d*herbe, tous ces morceaux de grès ou de brique ont l'air d'être aveugles, muets et froids, n'estce pas ! Eh bien non, Jaspin, ils entendent chaque soupir et ils voient chaque passant. Ce que je soupirerai là- bas en côtoyant le mur, la petite fleur le redira de l'autre côté du mur en se penchant vers Tintérieur du couvent. Si Antoinette se promenait dans le jardin de l'abbaye au moment où je passerai dehors, il n'y a pas une pierre, il n'y a pas une plante de la muraille qui se retienne de tressaillir ou de m'envoyer un parfum plus doux pour m'avertir que ma bien-aimée est là. ^
— Alors, répliqua Jaspin en souriant avec son affectueuse bonhomie, supposons que M. de Louvois n'aura pas de rancune, puisqu'il nous faut notre liberté ce soir. J'espère douze heures d'arrêts, je me rétracte.
Le messager entra dans la tente i il rapportait le papier que Gérard lui avait fait porter. Au bas de la ligne laconique, Louvois avait répondu avec plus de laconisme encore :
c( Huit jours. J>
Les yeux de Gérard s'ouvrirent comme s'il se fût défié de sa vue, comme si ces deux terribles mots lui eussent paru trop énormes pour être lus par un regard ordinaire.
— Huit jours 1 s'écria-t«il avec épouvante»
Jaspin ramassa le papier, qui avait glissé des doigts
de son élève, et murmura :
— Huit jours !... il y a cela... c'est écrit. Un silence* mortel pesa pendant quelques instants
sur les deux amis. Gérard prit encore et froissa dix
ma • 1 ^^
fois, sans pouvoir y croire, ce fragile inlerprèled*une haine de bronze et de granit.
— Oui, répéla-t-il enfin, c'est écrit, parfaitement écrit de sa main. C'est bien de sa main, n'est-ce pas? demanda-t*il au messager, qui causait avec les factionnaires.
— Oui, mon lieutenant.
— Et qu'a-t-il dit ensuite? interrogea Tabbé.
— Mais rien. Il a seulement demandé ses cbevaux pour ce soir. •
—Voilà tout? pas de réflexions? pas de colère? pas de reproches?
— Rien, monsieur Tabbé.
— Merci, dit Gérard en congédiant l'envoyé.
Le silence, encore une fois, étendit sur la tente ses deux ailes de plomb.
Jaspin se donnait mille peines pour attirer la pensée du jeune homme hors du tourbillon fatal où il la voyait tournoyer.
-^ Nous patienterons, dit-il, et après, ma fol, nous prendrons un parti.
-— Patienter, répliqua Gérard d'une voix calme, tandis que ses pommettes rougissaient et que ses yeux s'injectaient de sang et de feu; vous ne me paraissez pas comprendre la situation, mon cher abbé; je vais vous l'expliquer.
Cette douceur de parole épouvanta Jaspin beaucoup plus que n'eût fait une explosion de récriminations et d'injures.
— Modérez-vous, cher com te, dit-il ; je vous écoule et vous comprends bien.
— Alors, vous voyez comme moi la perfidie et Finfâme méchanceté de ce coquin. Vous voyez
comme moi que le siège ne peut plus aller au delà de six jours, eu admettant pour les assiégés loules les bonnes chances, or, je suis emprisonné pour huit jours; c'est- à -dire que la ville sera prise sans moi, et que moi seul peut-être, en cette immense armée, je n'aurai point de part au succès de l'entreprise. Vous comprenez bien cela, n'est-ce pas Jaspin?
Et peu à peu les poings s'étaient crispés, les dents serrées, les yeux égarés.
— Par pitié, mon bon ami !... murmura Jaspin.
— Il en résultera, poursuivit le jeune homme avec véhémence, que je rapporterai de cette campagne une note d'infamie ; que j'aurai été condamné à mort, dès le début, comme indisciphné ; condamné à l'inaction, vers la tin, comme querelleur et mauvais Français, et que le roi dira : « Décidément c'est un triste sujet, ce Laverniel d
— Oh I jamais.
— Toujours, Jaspin I toujours ! ajouta Gérard en frappant de son poing sur la table. Oh ! que c'est bien joué, misérable LouvoisI S'il eût continué à vouloir me faire tuer, il se débarrassait de moi, mais il me comblait de gloire. Les hommes de ma race tombent toujours bien, et Louvois n'a pas même voulu acheter ma mort au prix d'un peu d'honneur que j'eusse acquis en succombant. Non ! il a trouvé moyen de me faire mourir à petit feu, à petit bruit, dans une ombre ignominieuse. Il n'ose me donner le poison, il n'est pas maître de m'envoyer la fièvre, mais il m'accable avec le chagrin, il m'assassine avec l'oubli... Jaspin, oh I vousêtes un prêtre; Dieu vous a donné sur la terre le droit d'absoudre
les criminels en faveur de leur intention ; oserlezvous absoudre Louvois pour lout ce qu'il me fait endurer, oseriez-vous me refuser Tabsolulion si vous appreniez que j'ai percé le misérable cœur de cet homme?
Jaspin ne répondit qu'en prenant les deux mains de Gérard pour les appuj^er sur sa poitrine.
— Soyez chrétien! dit-il enfin, lorsque l'émotion eut permis à sa voix d'être intelligible ; songez que Dieu, dont vous parlez, a pardonné à ses ennemis.
— Moi, je ne suis qu'un homme, le dernier, le plus malheureux, le plus fatigué des hommes ; la vie m'échappe; je me meurs de honte et de désespoir; mon sang, que je n'ai pu verser bouillant pour le service de ma patrie, s'est changé en fiel qui bouillonne aussi et porte à mon cerveau une irrésistible ivresse ; mourir pour mourir, mon ami, je ne quitterai pas la terre sans avoir tué M. de Louvois. Ce n'est pas tant pour satisfaire ma haine, bien que cet espoir caresse délicieusement mon cœur, que pour délivrer la terre d'un fléau, d'un monstre ; et je prétends qu'au lieu d'offenser Dieu, je le venge.
Jaspin voulut répondre.
— Plus un mot! interrompit Gérard. Je parle haut devant vous, mes idées naissent, je les jette pêlemêle, effarées, hors de mon âme qui se révolte. Quelle ressource me reste-t-il? quelle protection? Où est le bras miséricordieux qui déjà m'a sauvé? qu'il se montre aujourd'hui, l'occasion est suprême* L'autre fois mon corps élait en danger de péfir; aujourd'hui mon âme est en danger de s.e perdre. Vous qui êtes si religieuse et qui avez été si bonne, marquise de Mainlenon, amie de ma mère, à l'aide!
Vous m'avez arraché à l'écliafaud, ce n'est rien ; ai> racliez-moî mainlenanl au désespoir.
Jaspin s'était levé pendant que Gérard lançait avec violence ces paroles entrecoupées de soupirs :
— Eh bien! dit-il! vous allez jurer de rester calme, ou du moins immobile jusqu'à mon retour.
— Oii allez-vous î
— Faire la seule chose qu'il y ^it à Taire en ce moment.
— Oh ! je vous comprends, vous allez à Saint- Ghislain, vous supplierez pour moi celle qui me sacrifie à Louvois.
— J'y vais, en effet.
— Inutile! inutile! Je sens qu'il ne me reste rien au monde.
— Quoi! vous désespérez de moi? du souvenir de votre mère? Vous désespérez de Dieu?
— Jaspin» je suis bien malheureux.
— Adieu, répliqua vivement Jaspin , en s*élançant liors de la tente, avant que Gérard n'eût pu Ten empêcher, car au moindre retour, cette âme ulcérée eût peut-être, par quelque violence, rendu la conciliation impossible.
L'abbé arriva à l'abbaye au moment où le roi en sortait après avoir soupe avec la marquise. 11 se fit annoncer.
Par les portes entr'ouvertes, Jaspin, amené, grâce à Nanon , jusqu'à l'antichambre , aperçut le mouvement de déplaisir, d'inquiétude même que la marquise ne put réprimer dès qu'elle apprit sa visite.
— Qu'il entre ! dit-elle cependant après une hésitation qui effraya Jaspin, mais ne, le découragea point.
U accourut et s'inclina tout tremblant. Il savait bien qu'avant tout il avait un pardon à demander pour le récit de Nanon, si habilement innocent qu'elle l'eût pu faire.
Mais la marquise se contenta de froncer le sour • cil et de garder sa main qu'elle donnait ordinairement à l'abbé.
-^ Madame, dit-il humblement, j'ai le malheur de vous causer toujours quelque ennui. Pardonnez* moi. Dieu m'est témoin que pour vous épargner un souci je donnerais tout mon sang avec joie!
— Monsieur, dit la marquise d'un ton qui témoignait combien elle se ménageait dans l'expression de son mécontentement, vous m'avez apporté en effet beaucoup de tribulations dont j'eusse été exemptée peut-être par votre entière franchise. Mais la volonté de Dieu soit faite ! Les créatures mortelles sont des* tinées à se faire réciproquement du mal quand elles devraient s'entr'aider, s'aimer, et se rendre le bien pour le mal, à plus forte raison, bienfait pour bien* fait.
Ces derniers mots, accompagnés d'un regard qui en faisait un reproche tellement direct qu'il eût été compris même d'un étranger, frappèrent douloureusement Jaspin, en lui montrant que son repentir n'avait pas suffi à calmer le ressentiment de la mar-* quise.
11 s'agenouilla, le front courbé sous une contrition sincère.
— Ahl monsieur, murmura la marquise, vous pouviez tout me dire, et alors je pouvais tout pour vous.
— Croyez, madame...
. — Assez ! Je ne vous en veux que d'une chose, c'est de m'avoir ôlé tout moyen d'êlre utile désormais à qui vous savez.
— Oh! s'écria Jaspin éperdu.
— Savez-vous, poursuivit M^e de Maintenon, ce qu'est devenu un nommé Desbuttes, votre filleul !
— Hélas !
— 11 est parti, envoyé par M. de Louvois, pour ce pays où vous l'avez tenu sur les fonts de baptême.
— Grand Dieu!... mais rassurez- vous, madame, qu'apprendra-t-il dans ce pays ?
— Ehl monsieur, qui vous répond que de ce village, en suivant des traces...
— Madame, il n'y en a pas, c'est impossible.
— Tout est possible, monsieur, à celui qui a envoyé votre filleul à cet endroit ! Et quand bien même il ne trouverait pas de traces en ce pays, ne peut-il en trouver à Paris, d'où Nanon s'est absentée à cette époque? Je vous répète, monsieur, que le silence est parfois la plus dangereuse des trahisons.
— Madame... une trahison... quel mot! s'écria le pauvre Jaspin au désespoir.
— La plus dangereuse, reprit doucement la marquise touchée par cet élan du cœur de l'abbé, parce qu'elle est moins prévue et qu'elle met ceux qui en sont victimes dans l'impossibililé de se défendre; aussi vous comprenez que désormais nous n'échangerons plus une parole en public, vous et moi ; ne comptez plus sur mon mtervenlion dans les affaires de votre protégé. Oui, on le torture, je le sais; oui, on le menace, je le vois, mais je n'y puis rien. Dieu sait pourtant la douce joie qui m'élait née au milieu de tous mes chagrins; il m'est témoin du cou-
rage que j'avais pour défendre le fils de mon ancienne amie. Je ne mens jamais avec un prêtre, monsieur Jaçpin, et je vous jure que j'eusse fait le sacrifice de ma vie pour sauver celle de ce jeune liomme; mais sacrifier mon honneur, celui de quelqu'un plus grand que moi, sacrifier toule une mission que la Providence m*a confiée, — j'en ai la foi intime, — sacrifier tout cela... pourquoi? pour faire triompher mon ennemi, le nôtre, par mon intervention maladroite, pour ne pas même me garder le moyen de vous rendre un derAier service en une circonstance solennelle: ce serait là une faute, un crime; je ne m'en reçdrdi pas coupable. Oh! je lis dans vos yeux votre pensée : oui, j'abuse de votre probité, do votre douceur, de votre longanimité. Je vous immole à moimême, et l'homme, en vous, me condamne aussi sévèrement que le prêtre. Mais comme je ne puis vous aider sans me perdre, comme en me perdant je ne sauve point celui pour qui vous me priez, je persiste dans mon apparent égoïsme. Imitez-moi, baissez la tête, surveillez l'orage, aidez-moi de vos vœux les plus ardents, de vos efforts les plus zélés, de votre plus profond silence, et persuadez-vous .que si le navire sombre, vous périrez inévitablement comme moi. Tandis que, si je le Sauve et que vous me soyez demeuré fidèle, ce navire prédestiné peut vous porter où j'irai moi-même I En voilà plus que je ne devais vous en dire. Je vous ai parlé comme à un ministre de la pénitence. Plus un mot entre nous, ni ce soir ni jamais, tant que le danger sera sur ma tête. Et maintenant même, s'il n'était pas si tard, s'il ne faisait pas si sombre, s'il n'eût pas été honnête et loyal de vous expliquer ma résolution, je ne vous eusse