‹ Le comte de LavernieChapitre 4 sur 27 · PREMIER ACTE DE MATERNITÉ · texte numérisé non relu

PREMIER ACTE DE MATERNITÉ

Tout en admirant Jaspin dans sa scène diplomatique avec M™* de Maintenon, le lecteur se souvient peut-être involontairement que jamais la comtesse de Lavernie ne s'était confiée au digne homme spontanément ou par confession, ainsi qu'il l'a déclaré h la marquise. On pourra donc accuser Jaspin de mensonge ou l'auteur d'inadvertance. Jaspin a bien un peu menti — voyons s'il pouvait faire autrement. — L'auteur est logique, pjouvons-le :

Précepteur sans condition, Jaspin rencontre, en 1660, par les chemins, une servante sans sa maltresse. C'était à la porte d'une église de campagne. Un paysan, nommé Desbuttes, cherchait à faire baptiser son neveu, un enfant de sept ans, orphelin, dont

personne ne se souciait de répondre dans le village, à cause de la mauvaise réputation de son père.

Jaspin et Nanon — Nanon était cette servante — regardaient le vilain enfant qui pleurait de honte. Jaspin, charitable, s'avance et lui tend une main : Nanon, souriant à Jaspin, prend l'autre patte du petit drôle, qui devait être le fameux Desbuttes de notre histoire.

Le paysan conduit le parrain et la marraine à l'église; le baptême se fait. Au retour, le paysan offre une galette et un verre de vin blanc. Jaspin et Nanon continuent leur route, laissant*là ce chréliende leur façon.

Jaspin en ce temps-là était frais et rose, Nanon vive et sournoise, le diable vigilant comme aujourd'hui. Le compère et la commère voyagèrent ensemble trois jours, dépensèrent en ces trois jours trois écus que possédait Jaspin; ils dépensèrent de plus deux écus que possédait Nanon et alors s'interrogèrent.

Jaspin montra sa bourse vide... Nanon la sienne. Il fallait donc se séparer.

— Bah 1 s'écria l'abbé ; marchons toujours, nous travaillerons un peu chemin faisant, et cela nous permettra de rester plus longtemps ensemble.

— Non pas, dit Nanon, je ne puis aller plus loin. Me voici arrivée précisément dans la ville où ma maîtresse m'a ordonné de l'attendre; et il faut que je l'attende, car si elle ne me trouvait point, elle croirait ou que je l'ai abandonnée parce qu'elle est pauvre, ce dont je suis incapable, ou que je l'ai suivie pour épier ses secrets, ce qui est inutile, puisque je les sais.

— Ah ! vous attendez ici votre maltresse ? dit

Jaspin.

— Une femme d'un fier esprit !

— Qui s'appelle?...

— Vous êtes curieux, compère, mais tout vous est permis. Elle s'appelle M™» Scarron.

— Femme du cul-de-jatte?

— Précisément.

— Et qui a des secrets?

— Elle me fait l'effet de n'en avoir qu'un, mais je le crois bon.

Et Nanon conta, en ricjanant, le secret à l'oreille de Jaspin, qui rougit. Il était alors sans conséquence ce secret, comme Jaspin, comme Nanon, comme M™e Scarron elle-même, et cependant Jaspin reprocha l'indiscrétion à sa commère.

— Bah ! répliqua Nanon, je ne suis pas indiscrète puisque ma maîtresse ne m'a rien confié, puisqu'elle se cache de moi et qu'elle voyage ainsi sans moi; et, d'ailleurs, je me trompe peut-être; j'ai peut-être soupçonné plus qu'il n'y a.

— Pourquoi, en effet, dit le bon Jaspin, ne pas croire plutôt ce qu'elle vous a dit? Vous a-t-elle donné une raison pour s'être ainsi séparée de vous en ce voyage?

— Oui, l'économie. Elle va, dit-elle, emprunter de l'argent à une ancienne amie en province, et, pour payer moins cher sur sa route, elle veut se montrer sans servante.

— Eh bien, voilà une excellente raison, Nanon; je m'en contenterais, à votre place.

— Alors, pourquoi me faire venir jusqu'ici pour

— &ft —

l'attendre et la ramener ? il lui eût coûté moins cher encore de me laisser à Paris.

— L'orgueil, NanonI Les amis de Paris ne doivent pas soupçonner notre misère, et pour rentrer à Paris, il faut avoir auprès de soi sa mie. Croyez-moi, commère, prenez T habitude en ce monde de toujours voir les choses par le bon côlé. Mais, assez de morale. Puisqu'il faut que nous nous disions adieu, séparonsnous sur un bon souvenir.

Les deux amis se séparèrent en effet enchantés l'un de l'autre, et portant plus légèrement leur péché que leurs regrets.

— Celait, se dit Jaspin, une bonne fille que je ne reverrai jamais.

— C'était un gentil garçon, pensait Nanon, il est mort pour moi.

Et voilà comment l'abbé possédait la première partie indéchiffrable encore de ce secret. Mais lorsque arrivé par hasard à Lavemie et rôdant autour du parc, il surprit le colloque mystérieux de la comtesse et d'une inconnue qu'elle appelait Françoise; lorsque le soir, errant en proie à ses inquiétudes sur la santé de sa future protectrice, il entendit sortir du pavillon du parc l'inévitable gémissement qu'arracherait au marbre cette douleur sans nom ; lorsque enfin, plus tard, du fond d'un massif, il vit une femme effarée qui portait un fardeau sur ses bras, entrer chez la comtesse, l'embrasser, puis s'enfuir par les allées sombres et gagner la grille des bois, Jaspin passa des soupçons à une demi-certitude, qui devint complète la première fois qu'il entendit chez la comtesse prononcer le nom de M™® Scarron, et

parler d^ellc en des termes qui révélaient une an* cienne amitié.

Ainsi, la comtesse dé Laverniene s'en cachait pas, M™« Scarron était une ancienne amie. Ainsi, M™e Scarron s'appelait Françoise, M™« Scarron voyageait seule en août 1660 dans le canton, puisqu'elle avait ordonné à sa servante de l'attendre aux alentours. Que si elle semblait avoir manqué de prudence en tenant si près d'elle Nanon, dont pourtant elle se cachait, rien n'était plus prudent, au contraire, car il fallait des soins, un appui, un bras à cette femme dans sa convalescence, et pour son retour ou même pour l'enfant, si M™» deLavernie n'eût pas réalisé ce qu'osait espérer d'elle M™« Scarron. Et plus tard encore, lorsque Jaspin sentit une nuance dans les soins de la comtesse pour ses deux jumeaux^ lorsqu'il retrouva cette nuance dans l'amour paternel du comte, auquel assurément riionnète femme avait dû confier la vérité; lorsque l'abbé, entre ses deux disciples, reçut l'ordre d'appeler l'un Lavernie, tandis que l'autre s'appelait seulement Gérard, n'était-ce point plus qu'il n'en fallait h ce timide observateur pour compléter le secret si étrangement révélé par Nanon?

A partir de là, quoi de plus simple à deviner? Le fils de la comtesse mort, M. de Lavernie tué à Maestricht, fallait-il rendre Gérard à sa véritable mère et demeurer seule en ce monde? M™« de Lavernie s'aperçut qu'elle aimait avec idolâtrie cet enfant qui n'était pas le sien ; elle en fil toute sa joie ; elle donna pour lui sa vie. Jaspin trouva cela si naturel qu'il eût conseillé à la comtesse de le faire*

Quant au secret que garda toujours la comtesse suf cette adoption de Gérard , impossible de l'éviter :

pour s'assurer TcDlière propriété de ce fils adoptif, M™<^ de Lavernie avait un jour écrit sa mort à M™« Scarron. L'abbé avait vu Ja lettré ainsi conçue :

« Vous apprendrez avec douleur, madame et amie, la perle douloureuse que je viens de faire du second de mes fils. Je suis assurée que malgré les soins importants qui vous occupent et la haute fortune où vous marchez, vous aurez conservé un souvenir de cet enfant qui vous intéressait en votre qualité d'amie de ma famille. Et maintenant, madame, pardonnez-moi d'avoir jeté cette goutte d'absinthe dans le calice de votre prospérité. Oubliez! que rien n'altère plus désormais la sérénité de vos jours. C'est le souhait de votre constante amie.

C( HENRIETTE, COmtCSSC DE LAVERNIE. »

Jaspin savait qu'au reçu de cette lettre M™e de Maintenon avait envoyé avec son portrait une réponse pleine de tendresse — tout cela était-il assez clair pour lui ?

Pour Mme de Maintenon, pour son silence pendant les premières années de l'enfant, pour son absolue renonciation à ses droits de mère, pouvait-il en être autrement?

Gérard, une fois inscrit au livre de famille des Lavernie, n'en pouvait être rayé que par une barre de bâtardise, et c'était le déshonneur de cette amie si dévouée, dont la complaisance eût été appelée crime. Françoise d'Aubigné avait renoncé à son fils par orgueil, soill mais l'orgueil ne défait point ce qu'il a fait. Nul, excepté Dieu, ne devait savoir si cette femme souffrait et regrettait son fils! Et quand

les remords lui seraient venus, qu'eût-elle fait, puisqu'elle devait croire à la mort de ce malheureux enfant?

Il resterait à expliquer Teffroi de Nanon en retrouvant Jaspin. La chose est faite. Jaspin, pour cette béate, c'était une apparition du diable; un mot de Jaspin pouvait faire crouler cet édifice de pruderij laborieusement construit par trente années. Un mot de Jaspin perdait Nanon près de la marquise, car celle-ci, au cas où elle eût pardonné un péché à sa mie» ne lui eût pardonné jamais une trahison. Et au lieu d'un mot, l'abbé en eût crié cinquante si Nanon eût persisté à ne le pas reconnaître et à lui refuser la porte de sa maîtresse. Elle avait donc plié, gémi, et obéi à Jaspin, c'est-à-dire au diable.

Après cela, Jaspin eût-il été honnête homme en révélant à la marquise la source première du fameux secret?... N'eût-il pas été odieux en accusant sa commère ? M™« de Maintenon n'eût-elle pas lutté contre un malheur qui lui venait de Nanon, tandis qu'elle n'avait qu'à courber la tête sous l'aveu fait par la comtesse de Lavernie à son confesseur?

Assurément, Jaspin fit bien de mentir, et après toutes ces explications nous espérons que ce péché nouveau lui sera pardonné. Quant à nous, notre absolution est orête.

Cela bien entendu, laissons Jaspin courir à la forteresse, d'après l'ordre de M™» de Maintenon, et revenons à Louvois. que nous avons laissé commentant, avec bien des perplexités, ce mot énorme : « Les secrets de M™« de Maintenon! »

Louvois était resté, après le départ de Jaspin, dans un état plus facile à comprendre qu'à décrire. Cet

Page 1