‹ Le comte de LavernieChapitre 3 sur 27 · LES SECBETS DE MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

LES SECBETS DE MADAME DE MAINTENON

Mais Jaspin, qui avait tant désiré celte audience de M"*® de Maintenon ne fut pas médiocrement embarrassé lorsqu'il se vit en face d'elle.

C'est qu'elle n'était pas de ces femmes qu'on regarde facilement. Ses grands yeux fixes, impénétrables, lançaient une flamme rayonnante à laquelle un aigle se fût brûlé! Et Jaspin n'était qu'un pauvre papillon bien obscur.

Et d'ailleurs , quand il eût osé la regarder, cette femme illustre, ce n'était pas tout. Il fallait oser lui parler. Était-ce bien aisé de lui dire ce qu'avait à dire Jaspin?

11 baissa la tête; son cœur débordait. Tant de douleurs y bouillonnaient si tumultueusement que l'éruption était prochaine. Mais quand on parle aux grands, c'est la première parole qui est importante. Ils n'entendent souvent que celle-là.

— Eh bien, monsieur^ lui dit la marquise lors-

qu'elle fui un peu remise de l'étrange présentation que Nanon lui avait faite. M"^ Balbien vous a conduit à moi, ce doit être pour quelque objet de conséquence?

Jaspin n*eut que la force de faire un signe d'assentiment.

— Dans rintérêt de l'Église, sans doute? continua la marquise.

Jaspin eût donné un an de sa vie pour trouver une phrase; mais il régnait dans ses idées trop de confusion pour qu'une idée sortît seule et nette.

La marquise , un peu impatiente, ajouta sèchement :

— Hâtez-vous, monsieur, mon temps est pris.

Jaspin leva les yeux et osa regarder. Ce n'était

plus celte figure jeune et charmante du portrait qu'il connaissait si bien et dont il voulait faire dorer le cadre, c'était un visage austère et froid, toujours beau sans doute, mais auquel manquait le rayon vivifiant d'un sourire. Oh! si M"' de Maintenon eût souri, Jaspin se fût jeté à ses genoux, et lui eût tout dit.

Mais l'inflexible beauté de cette figure antique lui fit peur, le glaça : il avait en lace de lui une reine, il parla comme un placet.

— Madame, murmura-t-il, je venais demander à votre... — il allait dire majesté, peut-être eût-il gâté les affaires, — à votre bonté, la grâce d'un pauvre jeune homme condamné.

La marquise fronça le sourcil et se leva. Elle ne s'attendait point à celte requête banale... Les façons bizarres de Nanon, le mystère et la violence de cette

introduction de Jaspin, lui avaient promis autre chose.

Elle fit deux pas avec la roideur d'une statue et répondit laconiquement :

— J'ai rhabitude de ne point me mêler des affai* res de la justice.

Et sa main acheva la phrase; cette belle main disait adieu à Jaspin.

— Ce jeune homme s'appelle Lavemiel s'écria l'abbé rendu à lui«m6me par le danger de la situa<tion.

La marquise tressaillit, Jaspin s'en aperçut et baissa les yeux.

M™« de Maintenon d'une voix calme , mais avec toute son attention :

— Quel Lavernie ? demanda-t-elle.

— Lavernie en Argonne, dit Jaspin bien bas. L'émotion de la marquise ne se révéla cette fois

que par un regard; mais ce regard alla fouiller jusqu'au fond du cœur de Jaspin. Elle se tut pendant une minute, qui suffit à cette âme profonde pour absorber, pour éteindre tout le tumulte et tout le feu de ses pensées; et la surface resta paisible et sereine, comme celle des flots qui viennent d'engloutir un navire en flammes.

— Monsieur, reprit-elle, vous m'avez entendue, je ne puis rien.

Jaspin, s'approchant au lieu de prendre congé comme elle s'y attendait.

— Mais, madame, dit-il doucement, vous ne vous rappeliez - donc pas la comtesse de Lavernie?

Une secousse nerveuse plissa le front de la marquise.

— Parfailement, dit-elle avec calme.

— Une amie... quelle amiel... s'écïia Jaspin en joignant ses mains et en regardant le ciel avec une ineffable expression de tendresse et de regret.

— C'est vrai, répondit la marquise qui tressaillit de nouveau sans pouvoir se vaincre, et cependant Jaspin la regardait; toute troublée, elle ajouta vivement :

— * Vous venez en son nom pour me demander de m'intéresser à ce jeune homme? qui étes-vous? comment êtes-vous entré ici ?

— Je suis le précepteur du comte Gérard, madame...

— Pourquoi Mm« de Lavernie n'est-elle point venue elle-même? Pourquoi n'a-t-elle pas au moins écrit? Ne me néglige- t-elle pas un peu... quand il s'agit de son fils, surtout?

— Elle est mortel madame, répondit le digne abbé, que cette parole et son émotion achevèrent de suffoquer.

Les ye\i% de la marquise s'enflammèrent. Jaspin avait bien épié sur son visage l'effet de cette révélation.

— Mortel s'écria-t-elle. Depuis quand?

— Hélas I madame, depuis le mois d'août.

— Et quand donc a été condamné ce jeune ' homme?

— Hier.

— Hier!... Et vous venez aujourd'hui à moi... Pourquoi à moi de préférence, à moi qui n'ai de pouvoir que par mes prières ? se hâta de dire M"*" de Maintenon, dont le regard ne cessait d'interroger rame et les traits de Jaspin.

— Je suis venu à vous, madame, répondil-il sans se troubler, parce que souvent j'ai entendu M™® de r.avernie parler delà tendre amitié qui vous unissait h elle dans sa jeunesse, parce que Tarrêt qui vient d'être prononcé contre M. Gérard de Lavernie doit être exécuté sous deux heures, et que le ciel, si miséricordieux, vous a envoyée ce matin à Valenciennes.

A mesure que Tabbé parlait, il voyait s'effacer le pli profond que l'inquiétude avait d'abord creusé sur le front de la marquise. 11 se sentait regardé avec des yeux plus doux. Cette pesante influence de deux yeux si clairvoyants dans leur défiance se dissipait peu à peu; et, en effet, la marquise se crut assez forte pour pouvoir interroger.

— Ainsi, dit-elle, celte digne comtesse a quitté le monde... sans un souvenir pour moi?

— En mourant, madame, sa pensée vous a légué le comte Gérard : voilà pourquoi je vous supplie aujourd'hui de le sauver.

— Qu'a- t-il fait?

— Il a déplu à M. de Louvois.

— Ah I seulement ?

— Cela suffit, madame.

— Non pas pour justifier un arrêt de mort. Il y a eu infraction à la discipline, insubordination, peutêtre? M. le marquis de Louvois est sévère, et il a raison; néanmoins, je vais parler... je solliciterai...

— Madame, je vous expliquerais bien la conduite et l'innocence du comte Gérard; mais le temps presse. Ce matin, le conseil de guerre a prononcé.

M. de Louvois, que j'ai vu et à qui j*ai parlé, m'a quitté furieux.

— Furieux de quoi?

— De la confiance qu'il m'a vu... des menaces que je lui ai faites.

— Confiance en qui ? demanda la marquise rappelée à ses inquiétudes.

— En vous, madame.

— Vous avez parlé de moi à M. de Louvois! s'écria M™« de Maintenon avec plus d'agitation qu'elle n'en avait encore fait paraître, vous avez menacé M. de Louvois à cause de moi... à propos de M™® de Lavernie et de son fils!...

— Sans doute, madame, repartit simplement Jaspin, je ne pouvais pas faireautrement. M. de Louvois me refusait la grâce du comte, bien qu'il sût les rapports d'amitié qui vous unissent à la famille de Lavernie, j'ai donc menacé M. de Louvois d'un pouvoir supérieur au sien.

— Mais, interrompit la marquise avec autant de colère que de crainte, vous avez eu grandement tort, monsieur. Que j'aie eu comme vous dites des rapports d'amitié avec la famille dont il s'agit, cela ne regarde en rien le ministre... Et puis, moi, je n'ai pas de pouvoir, je n'ai de supériorité sur personne, je n'entre jamais en lutte avec les minisires du roi, qui sont les interprètes ou les exécuteurs de ses volontés. Si vous avez fait cela, monsieur, je vous désavoue, je vous blâme.

Jaspin devint pâle. Il venait de lancer une bien malheureuse parole. — Que dirait-elle, mon Dieu, pensa-t-il, si elle savait combien il s'en est peu. fallu que je ne livrasse tout son secret à M. de Louvois!

— Je croyais pouvoir compter, bégaya*»t-il , que vous n'abandonneriez pas M. de Lavernie.

— Et pourquoi cela, monsieur? s'écria la marquise emportée.

— En mémoire de sa mère, répliqua Jaspin.

— 11 n'est pas d'amitié qui force le devoir, monsieur l'abbé. Si toutes les personnes qui m'ont été amies se targuaient de cette amitié lorsqu'elles ont offensé le roi ou les lois, pour venir menacer de moi les ministres, on verrait d'étranges choses. Oh! non, monsieur, il n'en sera pas ainsi; la protection dont le roi daigne m'honorer me rend circonspecte au lieu de me donner de l'audace. Plus Sa Majesté m'accorde de confiance, plus je tâche d'en mériter. Quiconque outrage les lois est mon ennemi, et j'abandonne un coupable sans regrets, sans remords, sans souvenir d'une amitié, que d'ailleurs son crime dénoue. Je dirai moi-même à M. de Louvois, continua-t-elle en frissonnant d'une secrète épouvante, je lui dirai mes principes à cet égard. Ainsi, monsieur l'abbé, ne comptez plus sur moi. J'eusse agi, peutêtre efficacement, pour sauver le fils d'une ancienne amie; mais puisque vous avez été me compromettre et vous compromettre vous-même, prenez que nous n'ayons rien dit l'un et l'autre. Ahl monsieur, mon cœur saigne; mais je suis surprise qu'un homme de votre âge et de votre caractère ait commis une pareille inconvenance ; les gens d'Église , monsieur, doivent être patients et humbles. Adieu, monsieur.

Jaspin, après avoir laissé passer la tempête sur ses épaules courbées, voulut essayer de voir s'il ne restait pas au ciel un peu d'azur.

— Elle a raison, se dit-il, encore un moment de patience et dliumililé. Je suis le plus fort, et d'un mol je l'écraserais ; soyons palient et humble; ménageons-la !

— Enfin, madame, reprit Tabbé d'une voix suppliante, vous ne perdrez pas, par la faute du pauvre Jaspin, un homme généreux et innocent qui porte le nom de Lavernie.

— Porlât-il le nom d'Aubigné, fût-il mon frère, monsieur, je ne le perdrai point ; non, mais je le laisserai à la justice.

A ces paroles émanées d'une volonté inflexible, et qui lui ôtaient tout espoir, Tabbé lança sur la marquise un regard ferme et menaçant, éclair contre éclair, réponse vigoureuse du fer au fer quand deux épées se choquent.

— Elle Ta voulu, murmura*t-il ; à son tour de trembler et de demander grâce:

Madame, dit Jaspin d'une voix tremblante, mais sans peur cette fois, peut-être pourriez-vous écouter votre amour pour la justice et négliger la cliarité clirétienne, s'il s'agissait d'une circonstance ordinaire ; mais ici, madame, vous êtes en face d'une exception.

La marquise leva fièrement la tête, étonnée de cette audace et de cette résunection du pauvre esprit qu'elle avait vu si bas.

— il ne s'agit pas, je le répète, madame, d'un fils de famille qui s'est rendu coupable et que vous abandonnez aux lois. 11 ne s'agit pas d'une amie qui vous lègue son fils et dont vous foulez aux pieds la mémoire et la volonté dernière. M. de Lavernie n'est

point seulement un fils de famille ou .le fils d'une amie...

— Et qu'esl-il donc ?... balbutia M'nc dé Maintenon qu'un serpent mystérieux mordit subilement au cœur.

Jaspin garda un moment le silence, en apparence pour reprendre haleine et s'essuyer le visage, mais au fond pour dompter sa colère et imposer lé calme et l'ordre à sa parole, dont il n'était plus le maître.

— Répondez, monsieur, répondez donc! dit la marquise en s'avançant presque tremblante.

— Vous n'ignorez point, madame, repartit hautement l'abbé, que la comtesse de Lavernie avait deux fils, deux jumeaux; vous ne l'ignorez point, vous qui étiez de ses amies.

La marquise pâlit, S3 redressa ou plutôt recula, et d'une voix étouffée :

— Je le sais, murmura-t-elle, et l'un d'eux est mort, n'est-ce pas?

— Oui, madame, l'un d'eux est mort. Mais il y a autre chose que certainement vous ne savez pas, sans quoi je vous eusse trouvée plus douce et plus miséricordieuse, vous qui régnez sur le monde par votre beauté comme par votre génie I

La marquise sentit que ses yeux vacillaient, que Jaspin la dominait avec la simple et touchante fixité de son regard honnête, elle étendit la main vers son fauteuil dont elle serra convulsivement le dossier.

— Écoulez, lui dit l'abbé, écoutez une douloureuse histoire, abaissez votre regard des hauteurs où vous planez sur les misères de cette terre, apprenez ce que

souffrent ici-bas les mères qui ne sont pas reines,Ies reines qui ne sont pas mères I

La marquise n'y put tenir plus longtemps ; épouvantée, elle s'écria :

— Mais qu'allez-vous me dire, monsieur?

L'abbé craignit de trop laisser voir sa pensée et son

triomphe.

— Quelque chose qui ne vous regarde pas, sans doute, madame, mais que vous entendrez avec inlérêl, puisque c'est un secret que M"»« de Lavernie, votre amie si dévouée, m'a contié au lit de mort.

— Un secret ayant rapport à qui ? demanda M«»® de Maintenon, pâle et fiévreuse.

— A la naissance de ces jumeaux, répliqua froidement Jaspin.

La marquise tomba glacée, atterrée, sur son fauteuil. Jaspin, sans avoir rien perdu de l'effet qu'avait produit son pieux mensonge, leva les yeux au ciel comme pour s'excuser devant Dieu ; puis, courbant de nouveau la tête, afm de se recueillir et de ne point risquer une parole :

— Vous avez connu, dit-il, madame, le tendre amour qui unissait M. de Lavernie à sa femme. Us s'étaient retirés du monde, de ce brillant et splendide monde parisien que fuient les pauvres s'ils ne veulent devenir envieux, et les gens qui s'aiment s'ils ne veulent devenir jaloux et cesser de s'aimer. L'amour de ces deux nobles créatures avait été inspiré par Dieu, béni par Dieu. Tous deux le gardèrent avec religion, comme nous entretenons, nous autres prêtres, dans nos chapelles, une lampe consacrée au Seigneur. Us s'étaient mariés en 1660, avant la paix des Pyrénées, et retirés en leur domaine de Lavernie. Le

comte fut bientôt appelé par le roi, qui connaissait sa fidélité. On lui donna une mission importante en Provence, où il s'agissait de démanteler la citadelle de Marseille et celle d*Orange. M. de La vernie commandait le un corps de troupes qui séjourna jusqu'après Texéculion complète des ordres du roi. Pardonnez- moi ce \erbiage, madame, je remonte un peu haut, mais je suis vieux moi, et me souviens de loin.

Il fallait voir comment la marquise écoutait ce prétendu verbiage, avec quels yeux elle dévorait le narrateur !

— Continuez, murmura-l-elle en froissant de ses doigts la dentelle de ses manchettes.

— Madame la comtesse, poursuivit Jaspin, était près d'accoucher lorsque son mari partit pour la Provence, et ce fut une violente douleur pour tous deux que l'absence du comte en un pareil moment. Maïs je vous l'ai dit, madame, Dieu bénissait leur union, et, le 26 août 1660, le propre jour de l'entrée à Paris du roi et de lanouvelle reine, la comtesse donna naissance à un fils. .

L'abbé avait prononcé lentement et comme en affectant de leur donner de la valeur, ces derniers mots qui firent un spectre de la marquise.

•— Vous vous trompez, monsieur bégaya*t-elle en se cramponnant au fauteuil. C'est à deux enfants que M™» de Lavernie donna le jour.

Et ici, un effrayant silence de quelques s-^c. ik]. s permit à Jaspin d'entrevoir le visage défait, raïuiudo bouleversée de M^^ de Maintenon.

— Je ne me trompe point, répliqua-l-il, puisque c'est là le secret dont je voulais vous faire part, ma-

(lame. J'étais arrivé le matin même dans ce canton, moi pauvre prêtre étudiant, joyeux comme l'oiseau que Dieu nourrit tous les jours, et je cherchais une éducation à faire: bien qu'ignorant, j*espéraisen savoir toujours plus qu'un enfant. J'avais vingt-cinq ans, madame, et, une figure honnête : j'avais dépensé, deux ou trois jours avant, trop mondainement, j'en demande pardon à Dieu, mes trois derniers écus, j'étais à jeun depuis la veille; je me hasardai d'aller au château. M"« de Lavernie était encore debout: c'était le malin, je m'en souviens toujours, et elle n'accoucha que le soir. Si vous saviez, madame, comme elle était belle, malgré la pâleur de ses premières souffrances, comme son sourire était doux, comme celte jeune femme promettait une noble mère...

Ici l'abbé sentit sa poitrine soulevée par un sanglot déchirant. Il cacha son visage dans ses mains, et la marquise vit glisser entre ses doigts de grosses larmes. Elle appuya une main sur sa poitrine ; on eût entendu battre son cœur.

— Pardon encore, dit Jaspin ; mais c'était une femme, vous le savez, qu'on ne pouvait regarder sans se sentir l'envie de lui sourire, et je ne pourrai jamais penser à elle sans avoir envie de la pleurer. Eh bien, ce jour-là, je lui demandai si elle ne voudrait pas me trouver une place de précepteur ; je lui dis que je serais dévoué, fidèle, honnête, et que j'avais grand* faim.

— Je n'ai pas encore d'enfant, répliqua la Jeune comtesse avec sa voix charmante : mais j'en aurai un bientôt, aujourd'hui peut-être. Priez Dieu que ce soit un fils, monsieur l'abbé, priez avec ferveur;

mon mari serait bî heureux d'avoir un fils!... Et alors vous seriez son précepteur.

Oh ! madame, comme je priai I Gomme j'étais sûr d'être exaucé en implorant Dieu pour un de ses anges I Tout le jour je restai en prières, et vers minuit, comme je guettais pour avoir des nouvelles, auprès du pont, hors du château, vous savez, — pardon! s'écria vivement Jaspin, j'oubliais que vous ne connaissez peut être point Lavernie, — comme je guettais, dis-je, je vis sortir à chevaile chirurgien qu'on avait été chercher à la ville voisine, et qui s'en retournait après l'opération accomplie. — Eh bien! lui criai-je tout ému. — Eli bien ! répliqua-l-il, M. le comte de Lavernie vient d'avoir un fils. Et il partit au galop, me laissant transporté de joie, il avait dit : un fils — et le lendemain quand j'eus fait offrir à M™e la comtesse mes respects et mes félicitations — j'étais en bas dans le vestibule, — j'entendis sa voix sonore qui disait : — Remerciez M. l'abbé, dites-lui que j'ai deux fils et qu'il aura deux élèves.

— Deux fils... vous voyez bien, deux jumeaux, murmura M™« de Maintenon avec un accent et une hâte que Jaspin ne voulut point remarquer. — Le fait est, coulinua-t-elle, que, dans la nuit, après le départ de ce chirurgien, la comtesse avait été saisie de douleurs nouvelles, et qu'un second fils lui élait né. — Voi'à du moins ce qu'elle m'a écrit... J'avais la lettre...

— Madame, repartit gravement Jaspin, vous oubliez toujours que vous ne savez, vous comma tout le monde, que ce dont la comtesse a voulu faire pari à tout le monde. Il y a un secret, souvenez-vous-en, seul je le sais, et le voici...

— Mais pourquoi, s'écria la marquise qui se leva, en proie au plus grand trouble, pourquoi, monsieur, me racontez-vous à moi... un secret... que Dieu vous ordonne de taire, puisqu'il vous a été révélé, dites-vous, au tribunal de la pénitence?

— Parce qu'en le révélant, madame, j'espère sauver la vie d'un homme, et que Dieu n'a jamais ordonné au confesseur de laisser mourir une créature qu'il peut sauver I

La marquise en ce moment offrait l'image la plus effrayante du désespoir et de l'effroi. On la voyait combattre, comme dans une agonie, contre le désir d'arrêter avec un mot les révélations de Jaspin. Ce mot errait sur ses lèvres ; puis, tout à coup, le ressort puissant de cette âme se tendaitpour une lutte nouvelle. Jusqu'oùsait'il?sedemandait la marquise... peut-être ne sait-il pas tout, attendons!

Jaspin, le simple cœur si peu capable de se défendre en toute autre circonstance contre le génie de la marquise, saisissait cependant chaque fluctuation de son âme et la suivait dans tous ses mouvements comme le pêcheur voit au fond de la mer s'agiter sourdement dans les dernières convulsions sa proie harponnée et garrottée aux. flancs de la barque.

La nfcrquise jeta autour d'elle un coup d'oeil défiant.

— Ce que personne n'a su, reprit Jaspin en bais- .sant la voix, c'est que la comtesse de Lavernie avait reçu le jour même de ses couches un message mystérieux qui lui demandait une entrevue à la petite porte de son parc. Elle trouva là une ancienne et bien chère amie à elle, une victime de ce monde

brillant où toutes deux avaient yécu. Celle femme venait de quitter Paris précipitamment pour cacher à tous les yeux une grossesse qu'elle ne pouvait attribuer à son mari. Fière jusque dans sa faute, indomptable en son malheur, elle ne s'était pas même confiée à son amant, à qui, plus encore peut-élré qu'à tout autre, elle avait caché sa situation. Elle s'était rappelé seulement une ancienne amie, la comtesse de Lavernie, si heureuse et si pure, elle la ât mander et s'ouvrit à elle dans son désespoir* De vrai, madame, inlerrompit Jaspin, qui appliqua son mouchoir sur son visage pour ne pas voir M"** de Maintenon combattre avec son flacon une défaillance inévitable, la comtesse était la consolatrice des affligés, la providence des malheureux, vaillante et in* génieuse dans ses charités I — Je suis perdue et des^ honorée, lui dit la pauvre femme fugitive, je ne survivrai pas à mon opprobre qui va éclater. Dans quelques heures je vais être mère; après, je me réfugierai dans les. bras de la mort. Veillez sur mon enfant, et Dieu vous en récompensera. Je ne réclame de vous qu'un pardon pour mon âme, le silence et l'oubli pour mon corps!

La comtesse comprit tout le malheur de cette femme dont elle connaissait la volonté altière : — Vous ne mourrez pas, lui dit-eïle. Mon mari est absent, je prendrai votre enfant avec celui que Dieu va me donner; je les élèverai ensemble comme deux jumeaux, et nul ne saura jamais votre secret, tant que vous ne m'en aurez pas dégagée vous-même. Venez d'abord avec moi, je vous dirai ce qu'il faut faire; et souvenez-vous qu'on ne doit jamais désespérer, tant qu'on a près de soi un cœur généreux.

car une amie fidèle remplace Dieu aux jours d'épreuve.

La marquise laissa tomber sa tête en arrière sur récusson sculpté du fauteuil. Jaspin reprit vivement:

— Tout s'exécuta comme la comtesse l'avait voulu. La pauvre fugitive donna le jour à un fils dans le pavillon de chasse perdu au fond du bois. Et presque à la même heure, M"* de Lavernie, qui avait fait placer son lit dans le grand salon, au rez-dechaussée, la digne comtesse embrassa son fils, à elle, un enfant né au milieu de la joie de toute sa maison. Puis, quand le chirurgien fut parti, et que la comtesse eut renvoyé tout le monde... la nuit était tiède, l'air parfumé entrait par les fenêtres ouvertes... alors, d'après un signal convenu entre elle et son amie, cette dernière apporta son enfant au château, le mit dans lés bras de la comtesse, et disparut dans les parterres. Voilà comment, madame, le lendemain, deux jumeaux dormaient sur le lit de M"*** de Lavernie; vous le savez maintenant aussi bien que moi.

Un sanglot trop longtemps contenu s'élança du cœur de la marquise; elle tourna vers Jaspin ses beaux yeux dilatés par la douleur et la crainte, et d'une voix étouffée :

— Oui, dit-elle, la femme qui a fait cela était un ange.,. Mais l'autre mère, monsieur l'abbé, celle que la comtesse avait ainsi sauvée, vous la connaissez, n'est-ce pas? M""* de Lavernie vous a dit son nom?...

— Jamais, madame, répliqua Jaspin en la regar-

dant fixement; et si je vous ai dit le secret, c'est pour que vous m'aidiez à la ret/ouver...

— A quoi bon? "dit impétueusement la marquise.

— Oh ! madame, parce que celle femme est peutêtre puissante, et qu'elle saura, si je la découvre, sauver Gérard de Lavernie... puisque vous ne pouvez rien pour lui.

— Vous ne la retrouverez pas, M. l'abbé, dit la marquise d'un ton pénétré — et d'ailleurs ce serait inutile, car ce nouveau trait que vous m'avez appris de la générosité de la comtesse lève tous mes scrupules; c'est à moi de veiller sur son fils, je m'en chargerai désormais.

— Oh ! non, répliqua Jaspin en secouant la tête ; je ne suis pas au bout de ma tâche. Vous chercherez avec moi celte dame inconnue; vous la chercherez encore plus avidement que moi-même quand je vous aurai conté l'autre partie de ce secret, dont vous ne savez encore que la moitié.

— Grand Dieu! s'écria la marquise.

— Vous avez appris, madame, qu'un des deux jumeaux est mort...

— Oui...

— Vous savez que la comtesse venait de perdre son mari au siège de Maestricht, et qu'il ne lui restait plus pour soutien, pour affection, pour espoir, que ce dernier des jumeaux, mes. deux élèves?

— Sans doute, eh bien?

— Eh bien I se dit la comtesse, comme c'est moi qui ai élevé cet enfant, comme nul ne l'aimera autant que moi, il ne serait pas juste que l'on vînt me l'enlever par un caprice. D'ailleurs, qui saura jamais s'il n'est pas le fruit de mes entrailles... le sait-il lui-

mêmeî... Non!... C'est Dieu qui m'avait envoyé ce second fils, il est bien à raoi, je le garde.

— Mais, monsieur, demanda la comtesse d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, quel est donc celui des deux jumeaux qui est mort?

— C'était le fils de la comtesse, répliqua Jaspin.

— En sorte que celui qui survit?... balbutia M™" de Maintenon en tremblant de tous ses membres.

— Celui qui survit, répondit Jaspin, en s'approchant de la marquise pour lui souffler au visage ces terribles paroles, celui qu'on appelle le comte Gérard de Lavernie, le malheureux enfant que M. de Louvois va tuer dans quelques heures, c'est le fils que l'inconnue avait déposé entre les bras de la comtesse, et dont je viens vous prier, madame, de m'aider à retrouver la mère pour qu'elle le sauve au moins del'échafaud!

— La preuve! la preuve! s'écria M""' de Maintenon, ivre à la fois de désespoir et de remords.

— Tenez, madame, dit l'abbé en tirant de son sein une miniature qu'il tendit à la marquise, voici le portrait de Gérard, vous voyez bien qu'il ne ressemble pas à M. de Lavernie... Et puis quand il va passer pour mourir, regardez-le un peu lui-même, quelque chose me dit qu'il ressemble à sa véritable mère; peut-être alors le reconnaîlrez-vousl...

En disant ces paroles, et tandis que la marquise dévorait ce portrait, Jaspin à bout de forces tomba sur ses genoux, la marquise le releva des deux mains, pour la première fois ces yeux de bronze laissaient tomber des larmes.

Bientôt l'éclair reparut dans son regard.

iK' s.

— Vous dites, s'écria-t-elle, qu'il a été jugé par UQ conseil de guerre?

— Présidé par M. le duc du Maine.

— Oh! le ciel soit louél... Mais Louvois, est-ce qu'il sait...

— Rien«.« j'allais parler quand vous êtes entrée à Yalenciennes.

La marquise frissonna.

— Que croit-il, enfin, depuis que vous l'avez menacé?

— Que vous défendrez peut-être le fils d'une ancienne amie.

— Si je le défendrai I.*. jusqu'à la mort!

Et M""* de Maintenon saisit une mante, des coiffes, erra comme en délire, et tout 5 coup, se souvenant, elle s'arrêta devant Jaspin et lui prenant les mains pour le bien regarder en face :

— Et lui? demanda-t-elle... que sait-il?

— 11 sait que sa mère est morte, répondit Jaspin qui soutint loyalement ce regard, il sait que rien ne lui reste plus au monde, et s'attend h mourir, ainsi qu'il me Ta écrit ce matin; voici sa lettre, lisez, madame.

La marquise lut cette lettre aussi avidement qu'elle avait regardé le portrait, serra énergiquement d'une main la main de Jaspin, et lui montra de l*autre le crucifix appendu à la tapisserie.

Jaspin fit un signe de croit lent et solennel ; ce fut toute sa réponse.

Au moment où la marquise allait se précipiter hors de sa chambre, Nanon gratta timidement à la porte.

— M. le duc du Maine, dit-elle, demande h présenter ses respects à madame.

— Qu'il entre ! s'écria la marquise. Monsieur l'abbé, allez trouver M. de Lavernie. Dans deux heures il aura de mes nouvelles, ensuite, revenez, je vous attendrai icil.i.

Jaspin hébété, fou de joie, se heurta lourdement aux meubles, s'engouffra en sortant dans une tapis* série, embrassa dans la deuxième chambre la vieille fille qui courbait la tête et baissait les yeux. Elle poussa un petit cri, il s'élança dehors en se donnant comme une phalène dans tous les courtisans dorés, lumineux, qui encombraient le vestibule.

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