UN SOUEIL ET DEUX LIONS
Pendant que Louvois, qui avait embrasé toute TEarope pour se donner de Timportance et occuper son maître, travaillait avec Ténergie que nous lui avons vue à ruiner par un coup d'État la confédération dont Guillaume lll s'était déclaré le chef, ce prince arrivait paisiblement et sans défiance d'Angleterre en Hollande, son pays natal.
Paisiblement n'est peut-être pas tout à fait exacl. Une violente tempête avait accueilli sa flotte sur les côtes, et le prince, impatient d'aborder, s'était jeté presque seul dans une chaloupe, au risque de noyer mille fois César et sa fortune, mais enfin il avait abordé.
Guillaume avait alors quarante et un ans. Faible de tempérament, maladif, toussant parfois jusqu'à tomber en syncope, son corps vivait seulement par sa volonté, son visage par la flamme seule de son regard. Quand celte pâle figure, au nez aquilin, aux lèvres pincées, au menton ferme, aux pommettes osseuses apparaissait dans le calme plat de la vie : — Voilà un moribond qui cherche le soleil, se disait le passant. Lorsque ce même visage se montrait d; is la mêlée d'un combat, avec une auréole de feu et de fumée, le soldat s'écriait, en voyant son œil
flamboyant, ses lèvres frémissantes, ses joues rougies par la fièvre : Celui-là est un héros !
Ce grand capitaine, toujours battu par la France, coûta à la France son sang le plus pur et toutes ses richesses; sans lui, le roi ne se fût pas appelé peutêtre Louis le Grand, mais à coup sûr on l'eût nommé Louis le Puissant et Louis THeureux. Cependant le roi de France ne dut qu'à lui-même cet ennemi terrible ; son oi^ueil rencontra un égal, et la lutte dura trente ans.
Louis XIV, au plus haut de ses prospérités, avait fait offrir en mariage au jeune prince d'Orange M"e de Blois, la première fille qu'il avait eue de M**« de la Vallière. Guillaume répondit qu'il était fils de la fille de Charles I«r, c'est-à-dire d'une fille légitime de roi ; pelil-fils de la fille légitime d'ua électeur de Brandebourg, c'est-à-dire d'un prince régaant, et que par conséquent, dans sa famille, les princes avaient l'habitude d'épouser des princesses légitimes, et non des bâtardes.
Jamais Louis XIV ne lui pardonna cette réponse, et il était logique dans son ressentiment, lui qui fit épouser ses filles adultérines au duc d'Orléans, son neveu, et au petit-fils du grand Condé.
Quoi qu'il en soit, ce fut du roi de France au prince d'Orange une haine que ce dernier essaya vainement d'éteindre par mille retours et soumissions. Puis, quand il eut tout mis en œuvre pour se réconcilier avec Louis XIV, sans y parvenir :
— Eh bien? dit-il, je le forcerai de me donner son estime.
Et il tint cruellement parole.
Guillaume, nommé slalhouder des Provinces- Unies, épousa, au lieu d'une bâtarde, la fille du duc d'Yoïk qui régna depuis sous le nom de Jacques II, et comme Jacques II était devenu l'allié de Louis XIV par conformité de religion, Guillaume profila de la haine que l'Angleterre protestante avait conçue contre son roi papiste. 11 aida les Anglais à détrôner son beau-père, puis, comme il était petit-fils de Charles I*"*, comme sa femme était fille du roi déchu, Guillaume se trouva en mesure de revendiquer à un double titre la couronne d'Angleterre. Il l'obtint par ses habiles négociations, la mérita par la victoire signalée qu'il remporta sur les papistes, soutenus par la France à la journée de la Boyne ; et fermement assis sur ce trône, appuyé sur la Hollande, qu'il continuait à gouverner avec le titre de slathouder, allié de l'Empereur , de l'Espagne, de la Suède et de la Savoie, depuis la ligue d'Augsbourg, il put se flatter désormais d'être pour le roi de France un de ces ennemis avec lesquels on compte.
A partir de ce moment, Louvois, qui désirait tant faire la guerre, dut se trouver satisfait. Entre deux lions rugissant d'orgueil et d'ambition, qui convoitent la même proie, il n'y a de paix possible que le jour où l'un d'eux est abattu mort aux pieds de l'autre.
C'est pendant le sommeil d'un de ces lions que Louvois amena cent mille hommes sous les murs de Mons. Guillaume ne croyait pas que les Français eussent une armée prête, et lui-même n'en avait pas. 11 venait de quitter Londres, laissant comme de coutume la régence à sa femme, et rentrait avec bonheur dans ses chères provinces hollandaises qui lui 11. • 4.
préparaient un triomphe, tandis qu'il ne leur demandait que les bois de sa belle maison de Loo et des sangliers bien méchants. ,
La Hollande était pour Guillaume, depuis son | avènement au trône d'Angleterre, comme une de ces maisons de campagne que les Bomains s'étaient bâ« ties par-delà la mer. 11 venait s'y reposer, se réjouir l'oreille du son de la langue maternelle, il y trouvait des idées fraîches, et comme en un bain fortifiant, il retrempait le roi constitutionnel des trois royaumes dans la république des sept provinces.
C'était là qu'on se régalait de menacer et d'insulter la France, c'était là qu'on imprimait des pamphlets et qu'on fabriquait des manifestes ; c'était de là que les reformés, chassés de France, si cruellement et si impolitiquement par la révocation de l'édit de Nantes, rendaient à leur patrie un peu moins de mal qu'ils n'en avaient reçu, mais beaucoup plus que n'en autorise la religion chrétienne, fût-elle autant réformée que possible.
Guillaume, qui se prêtait complaisamment à toutes les familiarités de ses affectionnés Hollandais , ne leur laissait pourtant pas entamer Louis XiV autant qu'ils l'auraient désiré. Louis XIV était la bête terririble, Louvois la bête venimeuse des Hollandais. Guillaume leur abandonnait Louvois et détournait la conversation chaque fois qu'un courtisan essayait une flatterie aux dépens du roi de France. Générosité imitée d'ailleurs par Louis XIV, qui jamais n'insultait qui que ce fût en paroles, et dont la haine ne descendait jamais à la taquinerie. S'il continuait d'appeler le nouveau roi d'Angleterre Monsieur d'Orange, tandis qu'il appelait Jacques H mon frère.
comme il donnait à ce prince une cour, des armées, des millions, tout enfin, en attendant qu'il lui rendit son trône, il payait assez cher le droit de l'appeler Majesté.
Tannée précédente, à la bataille de la Boyne, Guillaume avait eu Tépaule effleurée par un boulet; le bruit courut qu'il était morl. A Paris, les badauds illuminèrent, firent des feux de joie et brûlèrent par les rues force mannequins d'osier, qu'ils appelaient des princes d'Orange, En province, on chanta des Te Deum,
Mais à Versailles, le roi ne s'émut pas. Il n'eut pas un sourire, pas un mot qui marquât de la joie. Et cette dignité naturelle lui épargna le regret et le ridicule qu'éprouvèrent tous ces brouillons peureux quand, le lendemain, on apprit que le prince d'Orange se portait à merveille.
Ainsi donc, les deux ennemis s'estimaient et se ménageaient l'un Tautre en attendant l'occasion de s'exterminer. Cette guerre grandissait au lieu de s'amoindrir par les questions de personnes.
Voilà pourquoi nous retrouverons Guillaume un peu sérieux, un peu guindé, dans le fracas des réjouissances que la ville de la Haye célébrait pour le retour de son slathouder bien-aimé, Guillaume eût bien préféré s'aller perdre dans les bois avec sa meute; mais la Haye, en habits de fête, avait dressé des arcs de triomphe. La Haye avait fait des vers latins et néerlandais pourGuillaume et contre LouisXlV. La Haye, enfin, donnait le soir même au slathouder un spectacle, après lequel venait un souper.
Peut-être ne dirons-nous pas ce que fut le festin destiné à un roi anglais par la cuisine hollandaise.
Ce serait une rude tâche, et l'ombre de Vatel nous écoute peut-être. Mais quant au spectacle, parlonsen ; la France y est pour quelque chose.
Le château royal de la Haye s'élève sur une magnifique pièce d*eau, qu'on appelle le Vivier. Les fenêtres se mirent, comme à Venise, dans les flots sombres. Sur ces flots, qui recèlent les plus beaux poissons du monde, un théâtre de quatre-vingts pieds carrés avait été bâti à la hâte ; il représentait quatre royaumes, un sur chaque face : c'étaient l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, et, il f^ut bien le dire, la France, chimérique apanage que les souverains anglais tiennent à peindre sur leur blason, ne pouvant l'inscrire sur la carte. .
Tandis que la foule admirait cet édiGce e saluait de ses vivats Guillaume et sa cour installés en face du Vivier sur des gradins de velours, on vit paraître à droite et à gauche du lac deux lions énormes, l'anglais et le batave, qui semblaient marcher sur les flots. Au dessus d'eux, ou pour mieux dire entre eux, au fond du théâtre, apparut le soleil, un gigantesque soleil de bois avec une large et plate figure, hérissée, en guise de perruque d'une cinquantaine de rayons, que les patriotes artistes hollandais n'avaient qu'à regret couverts de papier doré.
A la vue du soleil, le public poussa une de ces huées sauvages que les hommes devraient laisser aux bêtes féroces lorsqu'elles sont de mauvaise humeur.
Guillaume, sur qui tous les yeux étaient fixés, comme pour lui demander s'il comprenait l'apologue, resta impassible, et rien ne révéla la joie de son cœur, qui tressaillait comme les autres d'orgueil et de courroux national.
Il s'agissait de voir lequel du lion batave ou du lion breton dévorerait le soleil. Or, il n'était dans ridée de personne, à la Haye, que ces lions et ce soleil fussent venus pour autre chose, ni que ce fût le soleil qui dévorât les lions. Gela se passe pourtant de la sorte en Afrique.
Mais n'oublions pas que nous sommes dans un théâtre, en plein Vivier, et que le soleil perd considérablement de sa force quand il est si près de Teau et que ses rayons sont de bois et de papier doré.
Les lions ouvraient leur gueule menaçante, le soleil écarquillail ses gros yeux ovales, la lutte allait s'engager, les grondements populaires dénotaient l'émo-» tion d'un intérêt poussé à son comble.
Mais tout à coup le soleil tournant sur ses rayons comme une roue sur ses rais se mita lancer des flols de feu sur les lions, grâce à mille et mille fusées qui s'enflammaient les unes les autres.
Le peuple garda un silence équivoque, malgré la splendeur du spectacle. 11 trouvait que le soleil avait trop d'ardeur,les lions trop de patience, et un grand nombre de zélés crièrent : A l'eau, le soleil! à l'eau!
Mais quelle revanche pour les lions! Ce malheureux soleil tournait encore avec ses maigres pétarades, lorsque les deux quadrupèdes, s'enflammant à leur tour, le bombardèrent avec tant de fusées, lui crachèrent tant de serpenteaux, de bombes et de boites, qu'ils étouffèrent son petit bruit dans leurs rugissements, son feu dans leurs volcans déchaînés, et, après l'avoir noyé de fumée, le forcèrent à s'aller cacher dans les flots du Vivier, où il fut englouti piteusement.
Alors, vingt gerbes d'étoiles lumineuses éclairèrent
les faces pâles des cent raille spectateurs qui poussaient des hurlements de joie à déraciner le château et à le faire tomber dans le Vivier à côté du soleil de bois.
Puis, tous les yeux allèrent encore chercher une approbation ou même un remerctment sur le visage de Guillaume; et, de fait, ce feu, cette fumée, cette canonnade, ces tonnerres d'applaudissements, toute cette joie nationale, dont il était à la fois la cause et le but, tout cet enivrement l'avait bien un peu atteint lui-même. Guillaume, touché au cœur, s'inclina pour répondre à ses compatriotes et les remercier sincèrement ; le démon de Torgueil venait de régner sur lui pendant une seconde ; Guillaume avait souri àTallégorie du soleil noyé, lui, Tesprit sauvage qui renvoyait les chanteurs de louanges en leur disant : Coquins! me prenez-vous pour le roi de France?
Au même instant l'un de ses capitaines famlhers entra sous le dais de velours, s'approcha du roi Guillaume et lui dit à l'oreille :
— Sire, un Français est en bas qui apporte, dit-il, une grande nouvelle.
Le roi, que tout le monde regardait encore, ne sourcilla point. 11 ne tourna pas seulement vers le capitaine son visage austère et lui répondit à mivoix :
-— Quel Français?
— Une sorte d'espion, de transfuge, une figure hideuse, un homme écrasé par la fatigue.
— Ah! d'où vient-il?
Et le roi regardait toujours les autres feux d'artifice qui couronnaient la mort du soleil.
— De chez M. de Louvois, sire.
Guillaume tressaillit comme une harpe dont toutes les cordes sont frôlées par le vent,
— Dans la galerie ! dit-il précipitamment.
Et le capitaine parti, Guillaume se leva aux dernières fusées, salua le peuple en plaçant une main sur son cœur, puis sortit de la tente de velours avec les lordâ anglais et les nobles hollandais qui formaient sa suite.
Cette brillante assemblée traversa la galerie, au bout de laquelle, dans une salle immense toute resplendissante d*orfévrerie, de cristaux et de cires parfumées, était le formidable festin dont nous avons juré de ne point décrire les homériques splendeurs.
L'œil des conviés saisit celte perspective dès les premiers pas qu'on lit dans la galerie. Guillaume, lui, ne regarda que dans l'ombre, à sa gauche, et aperçut appuyé, ou mieux, défaillant, près d'une colonne de marbre, un pauvre diable encore haletant, chauve, décharné, gardé à vue par deux pages, qui observaient en ricanant ses moindres mouvements.
Guillaume avait tant vu d'ennemis en face qu'il
se connaissait en haines. — Cette figure-là ne lui fit
soupçonner ni poignard ni poison, c'était la peur en
justaucorps de ratine et en bottes crottées. 11 y avait
à travers toutes ces apparences repoussantes certain
galbe de soldat qui attira tout d'abord le slalhouder.
Sortant brusquement du frroupe qui s'acheminait
vers la salle du leslin, car on avait dépassé l'homme
appuyé à la colonne :
— Passez toujours, messieurs, dit-il, je vous suis.
Et tout droit, tout net, l'œil dilaté, la poitrine ou*
verte, il marcha vers cet homme i
— Tu es Français? dit-il.
— Oui, sire.
— Tu viens de chez M. de Louvois ?
— Oui.
— Tu es soldat ?
— Homme d*épée.
— Tu t'appelles ?
— De la Goberge.
— Que me veux-tu ?
— Vous apporter une nouvelle.
Guillaume recula sans affectation 'd'un pas, Toeil attaché sur les mains inquiètes de son interlocuteur. Il venait de- réfléchir que la bravoure est une belle chose, la générosité une noble vertu, mais que ces deux sublimités ne parent pas un coup de couteau, et que Henri IV, roi brave et généreux, Henri 111, roi souvent généreux et brave, étaient morts tous deux pour n'avoir pas fait à propos ce raisonnement. ,
— Voyons ta nouvelle, demanda le roi.
— Mons est envahi, dit la Goberge avec la précision d'un Spartiate.
Guillaume frissonna.
— Te moques-tu? dit-il... envahi... par qui?
— Par nous?
— Combien êtes-vous, vous? répliqua vivement Guillaume jouant avec les mots de la Goberge.
— Cent mille, dit celui-ci.
Guillaume, avec un sourire de pitié :
— Si tu veux te faire payer, reprit-il, donne-nousen pour notre argent ; avoue que c'est Louvois qui l'adresse à moi pour troubler ma digestion, pour me faire mourir de peur.,, avoue cela, et je te donne le
double de ce qu'il t'a promis ; mais avoue vite, on m'attend pour souper.
La Goberge chancelant et Tœil vitreux :
— Sire, murmura-t-il, je suis plus pressé que vous, j*ai fait cent lieues, je meurs de fatigue et de faim. Je suis venu, chassé par mon maître^, et menacé d'une prison éternelle.
— Nous avons un certain Zopyre qui en fit autant pour Darius, murmura ironiquement Guillaume; seulement celui-là s'était fait couper le nez et les oreilles pour se donner un peu plus de créance ; il ne te manque qu'un œil, à toi. Ce n'est pas assez pour me prouver que Louvois, en six semaines et sans bruit, a composé une formidable armée : ce serait un tour de force.
— Vous devriez êlre accoutumé aux siens, dit la Goberge, depuis celui qu'en 1672 vous a joué le facteur Brossmann.
— Brossmann 1 s'écria Guillaume, ce facteur qui avait acheté toutes mes munitions ?
— Précisément.
— Et c'était Louvois qui envoyait ce facteur Brossmann?
— Louvois était Brossmann lui-même.
— Prouve-le donc I
— C'est moi qui l'accompagnais chez le marchand, à Rotterdam !
Guillaume se mordit les lèvres jusqu'au sang pour essayer de dissimuler toute l'émotion qu'éveilla en lui ce souvenir.
— Alors, tu es venu trahir ici ta patrie ? dit-il à la Goberge.
— Non, pas ma patrie, mais Louvois.
Ut It
— El tu certiOes... sur ta lôte...
— Que Mons est envahi par une armée de cent mille hommes.
— Commandée par...
— Par le roi!...
En achevant ces mots qui allumèrent un feu dévorant dans chaque veine de Guillaume, la Goberge tomba épuisé, à genoux d'abord, puis renversé tout à fait sur la dalle.
Et au même instant, comme pour prouver tout ce que venait de dire le transfuge, un cavalier du Hainaut entra, couvert de sueur et de fange; il apportait à Guillaume une lettre du prince de Bergues, gouverneur de Mons.
C'était le cuiquième courrier expédié depuis Tarrivée des Français ; mais Luxembourg et Boufflers en avaient intercepté quatre.
Guillaume pâlit, déchira la lettre et renvoya le cavalier en lui commandant impérieusement le silence.
Il va sans dire que du bout de la galerie les lords et les nobles, avec tous les officiers assemblés, regardaient cette double scène d*un œil aussi curieux que leur estomac était impatient.
Guillaume, ayant dompté l'hydre qui venait de le mordre au cœur :
— Messieurs, dit il avec tranquillité, voilà un pauvre diable d'officier français qui passe à nous. Il meurt de faim, de froid, de fatigue. On paye mal, à ce qu'il me paraît, les bons services chez le Roi-Très-Chrélien. Pages I faites souper cet homme et qu'on le garde à part dans mon cabinet. Quant à nous, messeigneurs et messieurs, à table, s'il vous platt ; j'ai hâte de boire à votre santé.
Guillaume s'assura d'un coup d*œil que ses écuyers emmenaient la Goberge. Il prit place au festin, sous un dais de brocart d'or brodé de pierres précieuses : à sa droite le pensionnaire de la Haye, à sa gauche le comte de Monmoulh ; et en s'asseyant, le sourire sur les lèvres, il attira à lui son grand écuyer Owerkerke, et lui dit à Toreille sans cesser de regarder l'assemblée :
— Dans une heure, des chevaux, une escorte.
Le repas commença. Ce fut une suite de santés bruyantes à chacune des Provinces, puis aux sept ensemble, puis à l'Angleterre, puis à TÉcosse, puis à rirlande, ensuite aux Trois-Royaumes ; enfin à la ruine de ce fameux soleil qui luisait à Versailles : toast accueilli frénétiquement par toute l'assemblée, taudis que Guillaume, rentré en lui-même, mouillait à peine ses lèvres dans le vin et se disait :
— J'ai trop tôt applaudi quand ils ont noyé ce soleil dans le Vivier !... Il brille encore et brillera peut-être sur ma tombe.
Une toux sèche et douloureuse gronda au fond de sa poitrine et lui déchira les poumons. 11 étoufta le bruit et la douleur dans sa serviette à fleurs brodées, et pour mieux dissimuler encore il leva son verre.
Un triple hourra couvrit le sifflement de sa toux et son imprécation de rage.
-*- Gomment sauver Mons ? pensait Guillaume ; Mons 1 la clé des Flandres 1 Je n'ai pas d'armée... je n'ai pas d'argent.... Oh ! mais j'ai une idée !
La joie des nobles convives, excitée par la belle humeur du prince, en était venue à égaler celle des spectateurs plébéiens du Vivier.
Owerkerke reparut et s'approcha de son maître comme pour lui verser du vin :
— Prêts, dit-il.
Guillaume Tatlira de nouveau à lui :
— Pas de chevaux, dit-il, un bateau, des relais jusqu'à Rotterdam, et qu'on place le Français dans le fond de ma cabine.
Owerkerque sortit pour la seconde lois.
— 11 me faut un conseil, il me faut quatre millions, pensa Guillaume — je trouverai cela chez mon ara i van Graafl, puisque ce Français, envoyé par la Providence, a connu le facteur Brossmann.