LA MAISON DU BOOHPJES
Après le souper, le bal. Guillaume profila du tumulte, prétexta sa fatigue, et, après avoir remercié le pensionnaire elles bourgmestres qui l'avaient conduit à son appartement, il sortit par une porte dérobée, et gagna le quai, s'appuyant sur son écuyer, parce qu'en effet il tombait de lassitude.
Un bateau léger, plat, assez long pour renfermer une jolie cabine, un entrepont et une cabine moins élégante, était amarré aux rampes de l'escalier de pierre. C'est le bateau qui sert encore aujourd'hui, en Hollande, pour la navigation sur les canaux. 11 ressemble aux anciens coches de Paris à Auxerre* seulement, il ne peut tenir que vingt personnes et
n'est chargé ni de bois ni de fer. Les bateaux parti- *culiers sont plus petits et plus légers encore.
Au lieu d*un cheval pour traîner le coche le long des rives, Técuyeren avait fait atteler deux. Un piqueur à cheval courait devant pour faire conserver la droite au bateau du roi et empêcher les chocs et les retards.
Guillaume, couché sur des coussins, une lampe au-dessus de sa tête, travailla toute la nuit sans secousse et sans fatigue. Le bateau glissait moelleusement ; aucun bruit, aucun danger. Les chevaux qui trottaient sur le chemin de hallage étaient remplacés toutes les cinq lieues par un attelage frais. Maître la Goberge dormit dans la seconde cabine, malgré toutes ses préoccupations. Il n'était pas effrayé d'aller où allait le roi ; et d'ailleurs tout avenir lui semblait rose auprès du sort que lui réservait Louvois.
On comprend facilement la fuite de la Goberge. Séron l'avait enfermé provisoirement dans une chambre des étages supérieurs du donjon; mais celte chambre tirait son jour d'une lucarne, et la Goberge, toujours défiant, avait voulu savoir ' pourquoi on le logeait si haut et si loin ; en conséquence il avait regardé comme fait toujours le chat qu'on enferme, et de cette lucarne il avait plongé sur la cour intérieure. Tout à coup il avait aperçu Jaspin, puis Gérard, puis Rubantel et tous les officiers. 11 avait vu aussi Louvois sortir de chez le roi dans un accès de fureur, et l'instant d'après, effrayant prodige, il avait vu, de son œil vu, Belair aux blonds cheveux, embrasser Gérard et Jaspin.
Le plus sot comprend vite quand il s'agit de son intérêt ou de sa vie. La Goberge avait compris,
d'après sa stupéfaction , quelle serait la rage de Louvois lorsqu'il apprendrait la résurrection de Be- • lair. On peut se tronnper quand on dit avoir écrasé un homme sous une pierre, mais on n'a pas le droit d'annoncer deux coups d'épéc qui n'ont laissé aucune trace.
La Goberge connaissait Louvois. Nul homme ne supportait si peu la plaisanterie : toute mystiûcation faite à Louvois aboutissait toujours à quelque éclielle de potence ou à quelque porte de cabanon,
La Goberge n'hésita pas, et il eut raison. Déjà un huissier le venait chercher pour parler au ministre ; la colère de Louvois allait choir tout entière sur le misérable. Dès que l'huissier eut signifié Tordre au maître d'armes, celui-ci pril son chapeau, passa devant, et tandis que l'huissier se tournait pour fermer la porte, la Goberge le poussa dans la cellule, Yy enferma bel et bien et descendit les degrés quatre à quatre .
Les valets qui l'avaient amené avec eui à Valenciennes lui avaient montré le chemin des écuries. La Goberge connaissait Técuyer de Louvois et lui demanda un cheval comme cela était arrivé cent fois pour le service secret du ministre, et un quart d'heure après il n'y avait plus de la Goberge.
Où aller? en France ? Louvois l'eût rattrappé le jour même. Non, la frontière était à une lieue; le fugitif traversa les lignes du blocus, vit arrêter les estafettes du prince de Bergues, montra la passe signée Louvois, qui lui servait en toutes ses expéditions ; et voilà comment, de relais en relais, dépensant ce rouleau que lui avait si imprudemment donné le ministre, notre coquin réussit à gagner la
Haye, quand partout les courriers de Mons avaient • été faits prisonniers.
Maintenant il dort sur un tapis au fond de la cabine du bateau ; à sa droite est le chien Pamphagus, un molosse qui rêve sanglier ; à sa gauche est le valet de chambre de Guillaume, qui rêve soleil d'artifice; et la Goberge, lui, rêve les saumons à la chair rose de Dordrechl, les florins d'or, moins jaunes que le vin d'Espagne qu'on vend à la buvette de l'Ours dans Keyser-straat, en un mot toutes les délices inconnues au soldat fidèle, et qu'un transfuge peut acheter si bon marché, au prix d'une pauvre petite trahison.
Cependant le bateau du roi d'Angleterre glissait toujours sur le canal : et ce n'était plus la lune qui argentait les égratignures de son sillage, Taube pâle mirait son blanc manteau dans l'onde. Depuis longtemps déjà l'on avait dépassé Delft, et le jour était grand lorsqu'on passa devant le village d'Overschies, qui baigne dans Veau ses maisons pittoresques.
Là, auprès d'un coq qui chante et d'un porc qui grogne, un marmot de cinq ans, trempant dans le canal une ficelle armée d'une épingle, péchait fièrement des anguilles. Plus loin, les bœufs accroupis dans l'herbe haute se levaient pour regarder courir les chevaux du coche ; une belle fille curieuse levait son rideau pour voir et être vue. Et Guillaume passait, enseveli dans ses couvertures, craignant de respirer cet air frais du matin, cet air adoré du pays natal.
Enfin le bateau s'arrêta près de la porte du Nord. Rotterdam apparaissait confusément au delà dans le brouillard.
L'écuyer couvrit d'un manteau épais les épaules de son maître. Guillaume fit signe à ses valets de ne
point se déranger, mais de ne pas quitter le Français, et; cheminant côte à côte avec Owerkerke, il se dirigea vers la ville, traversa deux ou trois ponts, et s'arrêta enfin sur le Boompjes, belle promenade bordée d'arbres immenses, qui Jonge la Meuse.
Là s'élevait, plus cachée qu'autrefois, puisque les arbres avaient grandi, la maison de van Graaft, toute bâtie en marbre et en granit, avec ses vastes fenêtres derrière lesquelles le passant émerveillé ne manquait pas de compter les lampes et les lustres d'or, les vases d'or et les statues d'or et d'argent, perchées sur des meubles massifs dont les entablements sculptés et reluisants leur servaient de piédestaux.
Toutes ces merveilles, à peine dissimulées par de grandes tapisseries formant rideaux, s'étalaient négligemment, le jour et la nuit, sans défense contre les voleurs qu'elles bravaient avec impudence depuis nombre d'années. Il n'était pas défendu non plus à l'œil des oisifs de contempler dans les dressoirs une insolente vaisselle d'or, plats gigantesques, buires longues comme des cigognes, vidrecomes bosselés, cafetières pansues, aiguières incrustées d'onyx et de sardoines gravées... Mais les voleurs ne songeaient pas à voler tant d^ richesses.
C'était comme le trésor de la ville. Rotterdam en était fière. Ce million, employé comme nous venons de le dire, était l'un des cinquante millions que le marchand van Graaft avait gagnés dans son commerce, grâce aux bons canons hollandais qui avaient défendu ses navires, grâce aux bons ouvriers hollandais qui avaient débité bois, fer, cuivre et plomb pour charger ses navires.
En volant un plat d'or à meynheer van Graaft, on eût commis un crime de lèse-Rotterdam.
Mais ce n'était point pour cette raison que le Grésus défendait si peu ses trésors. Van Graaft possédait cinquante millions ; mais une idée le possédait. Tout cet or qui débordait chez lui de la cave aux combles, sa femme l'avait gagné en fondant sa maison de commerce, et van Graaft avait tué sa femme I
Nous savons combien elle était belle. Nous connaissons l'histoire douloureuse de cette intelligente et brave créature, que van Graaft avait surprise après une année d'absence auprès du berceau d'un enfant de quelques mois. Nous l'avons vue expirante, sauver son enfant que menaçait la fureur jalouse de van Graaft : tout cela, enveloppé de mystère, élait oublié ou plutôt inconnu à Rotterdam. Le vent chasse si vite la fumée d'un coup de pistolet ! la terre a si tôt bu le sang généreux d'une pauvre femme!
Rien ne survivait du légitime assassinat commis par le négociant, rien que cette idée qui le possédait, et cette idée était un remords.
Aussitôt qu'il eut frappé la coupable, il s'enfuit. Lorsqu'il revint dans sa maison, Éléonore était ensevelie, l'enfant avait disparu.Lestahouder Guillaume, pour qui van Graaft en vingt rencontres avait dépensé son argent et sa vie, vint rendre visite à son ami qui lui montra le portrait d'Éléonore, son siège vide au coin de l'âtre, un pistolet pendu au mur, sans expliquer par une syllabe celte effrayante pantomime. «
Guillaume inclina la tête comme pour dire qu'il comprenait. 11 serra la main de van Graaft, s'assit à la place vide, regarda pendant quelques minutes tourbillonner les étincelles dans le brasier, puis il