II
que vous aviez ici, aux Augustines, une demoiselle... son nom m'échappe... aidez-moi donc...
La supérieure rougit jusque derrière son voile blanc. La marquise la dévorait de son regard insoutenable. Elle ajouta :
— Jamais je ne trouverai ce nom, si vous ne m'aidez pas.
— C'est que... j'ignore absolument.
— Ah I vous ignorez... dit M°« de Ma intenon avec un si majestueux étonnement que la supérieure décontenancée ne sut pas trouver une parole. — Vous ignorez ce qu'est devenue une de vos pensionnaires... M^ï*^... ah! son nom me revient, M"e Antoinette de Savières...
La supérieure chancelant et courbant la tète voulut encore protester qu'elle ignorait.
— Si je pouvais supposer que l'on me trompe, lorsqu'on me devrait répondre si naturellement, riposta la marquise en se levant, je quitterais à l'instant celte maison...
— Madame, s'écria la supérieure en joignant les mains avec désespoir, pardonnez-moi, j'avais des ordres.
— Des ordres I de qui, madame?
— Mais...
— De qui, vous dis-je;.. de l'archevêque du diocèse peut-être... C'est bien, je lui parlerai.
— Oh iion, madame, non, des ordres de M. le marquis de Louvois.
— En vérité, répliqua la marquise, M. de Louvois donne des ordres aux supérieures de maisons religieuses I — de quel droit ?
— Hélas, madame, je ne sais.
— Des ordres pour qu'on me cache les religieuses que je veux voirl ajouta la marquise, en feignant d'être irritée.
— Ces ordres ne vous concernent pas, madame, puisque M. de Louvois ne pouvait prévoir que vous nous feriez Thonneur d'une visite.
— Alors je ne comprends plus. Pourquoi me laisser voir tout le monde, excepté cette jeune fille?
— J'ignore...
— Vous ignorez trop de choses, madame, dit sèchement la marquise, dans un poste où vous ne devez rien ignorer. Quoi, l'une de mes amies en mourant me rjBComraande une enfant qui d'abord était aux Filles-Bleues de Mézières, c'est bien cela n'est-co pas?
— Oui, madame, dit piteusement la supérieure.
— Et qui ensuite a été amenée aux Augustines de Valenciennes... vers le mois d'août de l'an dernier... Je pense ne pas me tromper ?
— Non, madame.
- — De Valenciennes, la communauté s'est transportée ici, rien de mieux ; mais à Valenciennes j'eusse vu M"® deSavières, je crois: pourquoi me la refusezvous ici?
— Par suite de ce malheureux ordre, madame.
— Qui vous a été donné récemment, donc î
— Il y a trois jours, le lendemain de l'arrivée ici.
— Par M. de Louvois ?
— Oui, madame.
— Et pourquoi?...
— Ohl madame, il y aurait bien à dire, la jeune personne est difficile à conduire.
— Vraiment ? Dissipée, peut-être, folle ?
— Au contraire! triste jusqu'à la mort, il faut la faire surveiller jour et nuit. Tout d'abord elle a voulu s'enfuir de la maison.
— A quel propos?
— Elle refuse de faire ses vœux.
— Vous l'y forcez donc ?
' — Ce n'est pas moi.
— C'est M. de Louvois peut-être ? dit la marquise avec ironie, car elle ne pouvait prêter au marquis cette idée de mettre en religion une fille qu'il voulait séduire,
— Oui, madame, c'est lui, murmura la supérieure dans l'embarras le plus douloureux ; mais par grâce, madame, ne dites pas que je vous ai instruite.
— Craignez-vous M. de Louvois plus que moi? répondit la marquise; vous auriez tort. Allons, je veux enfin comprendre, et pour cela il faut que je parle à la pensionnaire. Menez-moi sur-le-champ près de cetle jeune fille.
Et madame de Maintenon fit un pas pour sortir du parloir.
— Madame!... s'écria la supérieure en l'arrêtant, attendez, de grâce, je vous l'amènerai.
— Non, j'aime mieux vous suivre.
— Impossible, madame.
— Comment ?
— Dans l'endroit où elle est...
— Vous finirez par m'irriter, s^écria la marquise. La supérieure tomba prosternée, les mains suppliantes.
— Madame... madame... cette pensionnaire, depuis le soir de notre sortie de Valenciennes a perdu toute raison. Elle a voulu dix fois se précipiter par les fe-
nôtres. Ce matin le bruit du canon Fa rendue comme lurieuse, et nous Tavons mise... à la pénitence. La marquise fit un mouvement d'effroi.
— Soit, dit-elle sévèrement, j'irai la voir, fût-ce au cachot. Passez devant, je vous suis !
La supérieure s'inclina en pleurant et s'achemina vers le jardin.
Nous avons dit que Saint-Ghislain est environné de marais et de bois. Le jardin du couvent situé hors la ville, au milieu de ces marécages boisés, offrait le plus pittoresque et le plus charmant coup d'œil au poëte, au peintre et au pêcheur. Un étang, formé du trop plein du marais, entretenait au milieu de ces beaux arbres la fraîcheur et la vie. Mais cette nature un peu sombre, un peu humide, ne devait pas charmer autant les jeunes esprits des pensionnaires.
La marquise suivit la supérieure sur les allées d'abord sablées, puis moussues et sinueusiîs de ce beau jardin. Elles arrivèrent à un petit bâtiment en forme de tourelle, dont les murailles disparaissaient complètement sousiles houblons et les vignes vierges. A peine eût-on distingué une porte sous les impénétrables rideaux de verdure qui se balançaient devant cette tourelle, et d'où partaient à chaque mouvement de la supérieure des oiseaux effarouchés qui battaient à grands coups d'ailes ces réseaux de lianes et de feuillages.
— Vous n'êtes pas ici depuis longtemps, dit la marquise, et vous avez découvert la pénitence. Je croyais les auguslines soumises à une règle plus douce.
— Madame, songez donc au malheur qui nous menaçait si cette jeune fille se fût enfuie ou tuée !..,
— Partout on peut garder une pensionnaire, dans sa cellule, dans une chambre... deux femmes suffisent je crois pour en surveiller une... Il n'est pas besoin pour cela de sombres, murailles, de cachots humides, d'oubliettes... Ceci en est une véritable, madame... Voyez, vous ne réussissez pas même à ouvrir la porte... Ah! madame, si c'est ainsi que vous voulez faire aimer le Seigneur à de pauvres filles mondaines...
Elle n'acheva pas ; la porte s'ouvrit.
— Madame, répliqua humblement la supérieure, nous ne voulions pas que l'exemple et les discours de cette pensionnaire donnassent un scandale aux autres. Savez-vous, madame, qu'elle prononce des nonas, qu'elle raconte des scènes profanes, et qu'elle avoue...
— Quoi?.,,
— Qu'elle aime quelqu'un I dit tout bas la supérieure en se signant avec effroi.
M™e de Maintenon ne prit pas la peine de cacher son méprisant sourire et la compassion que lui avafenl inspirée ces paroles. — Quant à la pudibonde supérieure, elle se signa encore une fois, en se demandant si la noble visiteuse n'était point en ce moment sous quelque pernicieuse influence, et s'il était possible que tant de tolérance coupable habitât sous les coiffes de la vénérable M™« de Maintenon.
Lorsqu'elle eut poussé encore deux portes et descendu quelques degrés, elle ouvrit un petit volet avec une clef pour donner un peu de jour à une chambre ovale dallée , dont les murailles revêtues de ciment offraient les vestiges de mauvaises peintures des plus lugubres scènes de la Passion. Alors elle demanda
respectueusement à la marquise s*il lui plairait d'attendre sur un des escabeaux de chêne qui meublaient ce parloir étrange.
— Non, j'irai jusqu'au bout, répliqua M™« de Maintenon ; je veux entrer dans l'endroit même où vous avez eu l'affreux courage ou la condamnable poltronnerie d'enfermer cette pauvre fille. Est-ce un in pace f ouvrez ; est-ce un sépulcre ? ouvrez encore I...
Un cri de joie doux comme celui d'une colombe avait déjà répondu à ces paroles, et quand la supérieure étourdie eut encore tiré les verrous d'une lourde porte, qui fermait un cabinet sombre et glacé, la marquise se trouva en présence d'une jeune fille qui vint tomber à ses genoux en s'écriant :
— Soyez bénie, qui que vous soyez, pour les paroles que je viens d'entendre. Peut-être êtes-vous puissante, madame, vous, devant qui les prisons s'ouvrent ainsi. Mais assurément vous êtes bonne* Soyez bénie au nom du Seigneur !
La marquise releva cette enfant, la prit par la main et remmena bien vile hors de tous ceslmurs,de toutes ces grilles, de tout ce froid ; elle choisit dans le jardin un banc sous le ciel découvert, au grand soleil, et d'une voix calme, mais dont la supérieure comprit toute la menace cachée :
— Retournez au parloir, inadame, dit-elle, et veuillez me laisser seule un moment ici.
La supérieure fit la révérence et partit avec des gémissements étouffés*
Cependant la marquise regardait fixement et avec un intérêt qui n'excluait pas l'appréciation, cette figure pâle, et baignée de larmes, ce corps frissonnant et toute cette merveilleuse beauté que tant de douleurs
n'avaient pu flétrir. Elle laissa la jeune fille sangloter et trembler, parce que, dans le rire ou dans les larmes, le caractère apparaît sans déguisement, et s'écrit sur le visage.
Antoinette eut bientôt honte de pleurer ainsi.
— Pardonnez-moi, madame, dit-elle en étreignant son cœur de ses deux mains pour y refouler les soupirs et les pleurs, je suis faible, et je pleure de joie et de reconnaissance comme d'autres pleureraient de chagrin.
— Vous êlesM"« de Savières? demanda la marquise en pressant doucement les deux, mains d'Antoinette, qui se crispaient dans les dernières convulsions delà crise.
— Oui, madame.
— On m'a dit de vous beaucoup de mal, mademoiselle, et je voudrais en penser beaucoup de bieo. Parlez-moi sincèrement devant Dieu, qui vous apparaît plus visiblement peut-être au milieu de cet azur qu'au fond de votre prison, dites-moi la vérité, sans passion et sans défiance. Je vais vous montrer l'exemple de la sincérité. J'ai quelque crédit en France j Dieu m'a donné le pouvoir de protéger ceux qui souffrent, et de punir ceux qui outragent la religion. Le hasard m'a conduite en ce couvent, et j'y veux loger quelques jours. J'ai appris qu'une religieuse était dans la pénitence pour quelque faute grave, j'ai exigé qu'on vous montrât à moi. Nous voici bien seules ; expliquez-moi votre conduite, et rappelezvous que Dieu vous entend ! Quant à moi, on m'appelle la marquise de Maintenon.
Antoinette, avec un élan qui révélait toute son âme si énergique et si aimante :
—L'ennemie de M. de Louvois, s'écria-t-elle, oh ! je suis sauvée !
Alors, sans donner le temps à la marquise de repousser celle élrange allégalion, M"« de Savières lui raconta sa vie, ses souffrances, ses craintes, elle ne déguisa rien, ne s'excusa de rien, el tantôt assombrie par ses souvenirs, tantôt rayonnante d'espérance, elle acheva d'émouvoir son juge si austère, en lui prouvant qu'elle disait la vérilc.
— Ce n'est pas par amour que Louvois la persécute, seditlamarquise;ilyalàunmystèreque j'éclaircirai.
Lorsqu'Antoinette eut déroulé le tableau lamentable de son enfance, et qu'elle en fut venue à Gérard, au lieu de rougir el de balbutier comme une pensionnaire, elle avoua sans délour cette subite amitié née d'une rencontre, qu'elle n'hésita pas à attribuer à son bon ange, comme l'un des rares bonheurs qui lui fussent échus dans sa vie.
— Mon enfant, dit la marquise un peu blessée, il faut renoncer à l'idée que les anges se feraient vos confidents d'amour. Cette pensée n'est pas chrétienne.
— Pourquoi? demanda la jeune tille avec son rrésistible candeur. Les anges ne veulent-ils pas qu'on aime? Peut-on ne pas aimer? Offense-t-on Dieu en aimant ?
La marquise ne voulut pas entamer avec cette pauvre augustine les sublimes discussions du quiétisme et de l'amour pur. Elle se sentait cnlraînée malgré elle à son rôle de mère ; elle se souvenait qu'on peut aimer.
— Ma fille, dit-elle, c'est une amitié généreuse, sans doute, que vous a offerte M. de Lavernie,
mais puisque vous êtes deslinée à servir Dieu, vous ne devez pas conserver d'affection supérieure à celle-là.
— Voilà que vousrae parlez comme loul le monde! s'écria la jeune fille avec un douloureux étonnement. Quoi ! vous me connaissez, vous savez tout, et vous me conseillez lé cloître ?
— Ma chère enfant, je vous connais moins en ce moment que je ne croyais vous connaître tout à rheure. Cet acharnement de M. de Louvois à vous cacher, je Tallribuais d'abord...
— A quoi ? dit curieusement Antoinette.
La marquise se tut, elle aima mieux plonger son regard scrutateur dans le regard limpide de la jeune fille. Elle croyait sentir Tinnocenee et la pureté de cette âme. Pourquoi troubler cette ignorance sans nuage, en y jetant une révélation imprudente? Pour troubler Teau transparente d'une source, il suffit d'un caillou qu'on y laisse tomber.
— Enfin, dit-elle une dernière fois, pour essayer de se donner une solution , vous êtes-vous demandé ce que M. de Louvois voulait faire de vous, etde quel droit il vous perséculait de la sorte ?
— Je le lui ai demandé à lui-même*
— Qu'a-t-il répondu?
— Que j'étais religieuse ou deslinée à l'être, que ma fuite du couvent était un crime ; que lui, ministre du roi, une fois instruit de ce crime, il devait le cbâlier et y mettre obstacle ^
-^ Et voilà tout?
— Tout; sauf les colères, les menaces et cet abandon pire que la mort auquel je suis condamnée.
— Mais, vous avez voyagé avec lui de Mézières à Valenciennes. Que vous a-t-il dit ?
. — J'étais dans un carrosse fermé î il suivait achevai. Je frissonnais chaque fois que cette figure terrible s'encadrait dans la portière, et lui semblait redouter aussi mon regard. Ohl il sentait bien toute ma haine depuis que Tavais vu tuer ainsi, au château de Lavernie, entre mes bras, la noble protectrice qu'un moment j'espérais appeler ma mère 1 Car la comtesse de Lavernie est morte plutôt que de me conseiller d'entrer en religion, ajouta Antoinette avec un accent de reproche si charmant et si délicat que M"»e de Mainlenon lui reprit les mains qu'elle caressa dans les siennes en murmurant :
— Incompréhensible... Oui, ce Louvois est plus sombre que renfer... — Voyons, reprit-elle tout à coup, centez-moi, maintenant, vos espérances; si vous refusez de vous consacrer à Dieu, avez- vous quelque autre recours?
— J'ai Mi de Lavernie, dit fermement Antoinette.
— Mais voilà longtemps, ce me semble, que vous devez douter de son affection.
— Je n'en douterai jamais.
— Je crains de vous affliger, ma fille, mais enfin je vous dois la vérité en retour de votre confiance. Celui qui s'appuie sur les cœurs humains tombe souvent abandonné. Dieu seul est fidèle à ceux qui Taiment.
-^ M. de Lavernie est aussi fidèle que Dieu.
— Enfant ! dit la marquise émue... depuis tant de jours que vous êtes séparés...
— lis —
— Chaque jour j*ai tendu les bras vers lui ; ma prière et mes vœux ont été le trouver chaque jour,
— Les hommes oublient !
— Les hommes peut-être... lui, non... D'ailleurs, je sais bien qu*il ne m'a pas oubliée; l'autre soir, il m'est apparu, il m'a devinée. Un cri lui est échappé; je l'ai entendu ce cri. Tenez, madame, il vibre encore dans mon cœur. Si M. de Lavemie m'avait oubliée, il n'eût pas crié si douloureusement, et puis vous ne le connaissez pas, sans quoi vous n'auriez qu'à regarder ses yeux pour apprécier son âme. C'est un air à la fois doux et fort, un calme dans les traits, une chaleur de cœur... J'ai eu confiance en lui dès le premier regard que nous avons échangé, de même que je vous ai aimée aussitôt que je vous ai vue. Et, voyez, madame, à quel point j'ai cette foi dansTàme, cet amour dans le cœur, cette image dans les yeux, voyez comme je confonds dans cette pensée tout ce que je trouve ailleurs de noble et de bon, puisque tout à l'heure, en vous apercevant, je me suis figuré que je le voyais, et qu'en ce moment encore, où vous me souriez, je crois le voir sourire.
— Vous êtes une charmante enfant, dit la marquise, secrètement heureuse de cette allusion à une si dangereuse ressemblance, je vous prouverai à quel point vous m'avez su intéresser ; croyez-moi, ne vous enthousiasmez point. Peut-être M. de Lavemie mérite-t-il toute votre estime, toute votre confiance, mais songez combien il est loin...
— Loin!... Ohl non pas, madame, s'écria la jeune fille saisissant avec une adresse merveilleuse la capitulation qu'on lui accordait. M. de Lavernie ne peut être loin, puisque l'autre soir il était à Valen-
ciennes et que nous sommes à Saint-Ghislain. L'armée française marche sur Mons ; M. de Lavernie fait partie de Farmée, et Mons est à deux lieues d'ici.
— Soit, ma tille, M. de Lavernie est avec celte armée, répliqua la marquise en songeant combien de malheurs avaient menacé depuis trois jours ces pauvres enfants. Mais un officier est bien exposé dans un siège, et toute la confiance que vous mettez en votre ami, un coup de mousquet peut l'anéantir.
Ace moment, comme pour donner raison à la marquise, une formidable explosion ébranla lo sol dans la direciion de Mons.
Les deux femmes pâlirent et involontairement se pressèrent les mains.
Antoinette reprit courage la première, et ses yeux rayonnèrent.
— J'ai aussi pensé à cela, dit-elle ; j'y ai pensé ce malin dès les premiers coups de canon. Je me suis dit qu'une de ces décharges que j'entendais avait peut-être coûté la vie à celui que j'aime, la folio s'est emparée de moi : j'ai tout oublié. Je voulais courir à Mons. Les religieuses m'ont arrêtée sur le balcon d'où j'allais me précipiter — c'est alors qu'elles m'ont renfermée dans celle prison où je n'entendais plus rien; mais que m'imporlait le bruit du canon ou le silence? ma résolution était prise. J'eusse appris bientôt la mort de M. de Lavernie ; croyez-le bien, madame, car il ne mourra pas sans me faire parvenir ses adieux, et alors...
— Alors?... dit la marquise.
— Eh bien, madame, je mourrai aussi I
— Malheureuse enfant ! Dieu ne le permet pas!
— Je suis orpheline, je suis abandonnée ; je de-
viendrai païenne si Dieu m'envoie ce malheur, je croirai que c'est lui qui m'inspire le désespoir.
— Vous blasphémez, ma fille.,, vous défiez le ciel I
— Ohl non. Je me défends contre Tinfortune.
Toute cette résignation, toute cette obéissance que vous me voyez, me sont venues depuis que j'ai eu pris ma résolution. Pendant longtemps, j'ai attendu sans murmurer, parce que M. de Lavernie ne pouvait savoir en quel endroit Ton m'avait enfermée. Je me disais toujours que Dieu révélerait à mon ami le nom de ce couvent. Que de mortelles heures j'ai passées! Enfin, je m'étais fixé une limite, je m'étais donné un mois pour allendre et souffrir, La veille du jour où ce mois expirait, j'ai vu à Valenciennes M. de Lavernie qui m'a vue aussi. Qu'on appelle cela le hasard, je l'appelle Dieu, et j'ai confiance. Eli bien ! voilà trois jours que le comte Gérard a retrouvé mes traces ; il doit me chercher ; il doit savoir maintenant mon arrivée à Saint-Ghislain. Son service le retient peut être, peut-être aussi est-il blessé, peut-être est-il mort! Je me suis donné huit jours pour attendre, madame : si dans huit jours je n'ai pas de ses nouvelles, s'il n'a pas écrit ou fait écrire, ou envoyé M, Belair, vous savez.., mon autre ami, ce brave jeune homme dont je vous ai parlé, qui escalade les murailles et tue les géants pour me défendre ; si, dis-je, les huit jours s'écoulent sans me rien apporter de nouveau, c'est que M, de Lavernie est mort ou qu'il m'a oubliée comme vous m'en menaciez tout à l'heure. Dès ce moment je n'aurai plus rien à faire en ce monde, et j'en sortirai.
— Oh! vous m'épouvantez, s'écria Ja marquise en
se levant pour embrasser Antoinette : vous prétendez m'aimer, avoir confiance en moi, et vous parlez ainsi !
— 11 faut que je vous aime bien, allez, madame, répliqua la jeune fille avec un triste sourire, il faut que je me fie bien à vous, pour vous ouvrir ainsi mon cœur 1
— Mais vous ne réfléchissez pas que les leltres ne parviennent point ici, que les hommes n'y entrent pas, que toutes les murailles ne sont pas comme cette terrasse des buis dont vous me parliez tout à l'heure, et que M. de Lavernie peut n'avoir plus sous la main un dévoué comme Belair. Cependant le siège continue ; cet officier est occupé le jour et la nuit, il pense à vous sans pouvoir vous le faire connaître. Huit jours, dix, quinze peut-être s'écouleront ainsi,., et vous commettriez le crime devant Dieu de détruire sa créature, vous feriez à votre ami ce mortel chagrin de le quitter à jamais... Que dis-je? vous lui rendriez odieux votre souvenir, car il se reprocherait une mort, dont seule vous seriez coupable. Allons, allons cela ne se fera pas. Je ne le veux point, je vous le défends. Je vous réponds de vousmême, attendez, souffrez... espérez.
— Répondez-moi de lui alors, madame, et promettez-moi que je le reverrai? repartit la jeune fille avec une voix si douce que la marquise fut plus attendrie par cette prière mondaine qu'elle ne l'eût été par une résignation passive.
— Promettez-moi de ne pas faire une démarche, de ne pas pousser un soupir d'impatience, de ne pas former un dessein quelconque sans m'avoir revue et consultée. Oh ! jeune fille, promettez-moi cela d'à-
bord, car c'est moi qui dicte des conditions aux autres et n'en subis jamais.
— Madame, chère et illustre protectrice, je me mets devant vous à deux genoux, et je vous dis, les mains jointes : Veillez sur moi, sauvez-moi, laissez* moi aimer; je promets tout le reste.
La marquise appuya ses lèvres sur le front de celte enfant, puis revmt à la maison avec elle, une main sur son épaule. La supérieure attendait de loin, dans les angoisses : elle faillit s'évanouir lorsqu'elle aperçut Antoinette et la marquise dans celte familiarité.
Cependant M™* de Mainlenon congédia la jeune fille avec un gracieux sourire, en lui disant :
— Allez, mademoiselle, reprenez votre place au milieu de ces dames, vos explications sont parfaites, et tout est oublié.
Antoinette Qt une longue et respectueuse révérence, puis disparut parmi les religieuses qui s'empressaient à l'envi autour de la nouvelle favorite.
M*"o de Mainlenon fut brève et froide avec la supérieure, déclara qu'elle prenait sur elle tout ce qui concernait M*'® de Savières, et fit appeler Nanon pour retourner h son appartement.
Soudain un courrier se présenta devant l'abbaye avec grand bruit et bien escorté; il apportait à M"*® de Mainlenon une lettre du roi ainsi conçue:
a Madame, le moulin d'Hion a été brillamment enlevé par les grenadiers et les chevau-légers. Ces derniers surtout n'ont pas perdu un seul homme. C'est notre première affaire sérieuse. C'est une victoire. No la fêlerez-vous point avec nous?
» Louis. »
— Certes, ouil répliqua loul bas la marquise, qui rougit de plaisir et baisa la lettre. Rafraîchissez- vous, courrier, et attendez un moment, vous allez rendre au roi ma réponse.
Puis se tournant vers le groupe de religieuses, où son œil chercha Antoinette :
— Pauvre enfant, se dil-elle, tu vas voir si je tiens ma promesse I