‹ Le comte de LavernieChapitre 8 sur 27 · II · texte numérisé non relu

II

sortit sans qu'il eût retenti dans la chambre un autre bruit que la respiration du meurtrier muet^ et le soupir du prince taciturne. »

Depuis, bien des projets de guerre, bien des traités d'alliance, bien des batailles, bien des défaites empêchèrent Guillaume d'aller visiter son bon ami le marchand. Le prince d'Orange grandissait à force de luttes et de peines. Van Graaft s'enrichissait sans sortir de son fauteuil. Sa maison avait été mise sur un tel pied par sa femme, que l'or, liabitué à couler vers la maison du Boompjes, ne cessait d'y affluer. Pas un sac de florins n'entra chez van Graaft sans lui rappeler cette femme : elle lui envoyait tous ces millions du fond de son tombeau.

Jamais aucune révélation ne lui avait fait connaître la vérité : lui-même fuyait toute lumière à cet égard, 11 savait qu'un étranger avait vécu assidûment près d'Éléonore pendant un mois. On lui avait nommé un riche facteur, ce Brossmann mystérieux qui figurait sur ses livres de commerce pour un payement de six millions. Mais Brossmann avait disparu, et c'était en vain que van Graaft le faisait chercher par toute l'Europe. Le fabuleux facteur n'étant connu d'aucune maison respectable. Dans les comptoirs d'Afrique, aux Indes, en Chine, nul n'avait trouvé trace de Brossmann, et cette chimère grossissant tous les jours dans le cerveau du malheureux Hollandais. Brossmann était devenu sa monomanie.

La première fois qu'il revit Guillaume, c'était après la bataille de Senef. Van Graaft, au lieu de consoler son ami si bien battu par le prince de Gondé, lui de-

manda de s'informer si parmi les morls on ne trouvait pas le nom d'un certain Brossmann.

Guillaume voulut savoir à quel propos on lui adressait cette question. Van Graaft conta ses idées noires. Et le prince d*Orange fut attendri de voir une si grande passion aboutir à une telle folie.

A la ligue d'Augsbourg, van Graaft se fâcha contre son ami.

— Guillaume, lui dit-il, vous allez me fermer toute la France, et je n'y pourrai pas chercher ce Brossmann.

Quand le prince d'Orange fut élu roi d'Angleterre, parmi toutes les lettres de félicitations et d'hommages qu'il reçut de Londres, un paquet carré d'une grosse écriture frappa sa vue et lui apporta comme un parfum néerlandais, une vapeur de Meuse chère à son souvenir.

C'était une lettre de van Graaft. Sans doute l'ami du Boorapjes adressait comme les autres son tribut affectueux au stalhouder devenu roi.

« Guillaume, écrivait van Graaft, à présent que vous avez l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande — la France en est aussi, je crois — cherchez-moi, je vous prie, un sieur Brossmann, facteur et négociant.»

Mais cette idée obstinée, cet épouvantable supplice s'était depuis quelque temps compliqué d'une autre torture. Van Graaft songeait à l'enfant que sa femme avait abandonné en mourant: Cet enfant était peut-être mort de faim ou de froid. De faim!... quand il y avait cinquante millions en or dans la cave de sa mère, cinquante millions gagnés par le travail de sa mère, pauvre enfant innocent!...

Et alors, van Graaff appliquait son visage sur les

vitres, il regardait sur le Boompjes, et les passants voyaient cette figure étrange apparaître au milieu des potiches et des statues d'or comme la tête immobile et fatale d'une divinité japonaise. On le saluait, on lui souriait et il ne répondait pas.

Que regardait-il ainsi durant des heures entières? Ses bateaux qu'on déchargeait presque à sa porte? Les chariots pleins de sacs et de lingots qui arrivaient dans sa cour escortés par un garde de la marine? Non; il regardait les enfants qui jouaient le long des arbres avec les rognures tombées de ses ballots, et il se demandait si l'enfant d'Éléonore n'allait pas lui apparaître, pâle et pleurant, pour lui demander la charité.

Telle avait été la vie de cet heureux, de ce riche, de ce roi des marchands. Dieu lui avait donné la santé. Grand, large et fort, il faisait plier un cheval sous son poids; sa raison étonnait ceux qui connaissaient sa fohe. Sa folie stupéfiait ceux qui tous les jours avaient recours à sa raison'. Rotterdam n'aurait jamais eu de juge de commerce plus clairvoyant et plus instruit; mais il ne voulait d'autre siège que le sien, dans la crainte de n'avoir plus en face le fauteuil vide d'Éléonore et le portrait et le pistolet pendus à la muraille, qu'il ne quittait pas d'un instant.

Guillaume connaissait bien cet homme at l'aimait. Van Graaft le traitait si peu en roi ! excepté lorsqu'il s'agissait d'un prêt ou d'une fourniture. Quelle que fût l'heure de son arrivée, van Graaft le recevait comme s'il l'avait quitté la veille, et reprenait la conversation de l'an ou des ans passés.

il venait de se lever et congédiait son valet, quand

Guillaume entra dans sa chambre, laissant Owerkerke dans la grande salle.

— Bonjour, ami van Graaft, dit le roi en tendant sa main.

— C'est le roi Guillaume, répliqua lentement et sans manifester la moindre surprise le grave Hollandais, qui serra cette main dans les siennes. Asseyezvous, Guillaume, vous êtes le bienvenu dans la province.

— Je n'ai pas voulu passer si près de Rotterdam sans vous visiter, maître van Graaft, vous avez bon visage, il me semble.

— Et vous, mauvais, Guillaume, dit le marchand, vous ne vous soignez pas — l'air de la Tamise est mauvais pour la toux.

— Il faut vouloir ce qu'on ne peut empêcher, maître. Si l'on pouvait être roi d'Angleterre et habiter à la Haye ou à Rotterdam, je le préférerais; mais, je le répète, vous êtes bien portant, je m'en réjouis.

Le marchand tourna le dos sans façon à son royal visiteur et colla sa face aux vitres. Guillaume s'allongea sur son fauteuil sans paraître y faire attention.

— Il y a de beaux enfants, dit-on, en Angleterre, reprit van Graaft, en revenant.

— Fort beaux, mais ceux de notre pays les valent, dit le roi.

Et pour couper court à cet ordre d'idées qui le gênait, Guillaume reprit :

— Van Graaft, je suis venu vous consulter sur une chose.

— Ali! ah I quelle chose ?

Et van Graaft s'assit.

. — Je vais être forcé de recommencer la guerre en Flandre.

— Mauvaise affaire. Vous périrez par la guerre. On dit que vous êtes un grand général ; j*en suis sûr, moi, car vous avez le génie patient et destructeur, cependant vous êtes toujours battu.

— L'homme donne la bataille, Dieu donne la victoire, repartit flegmatiquement Guillaume.

— C'est vrai ; mais si vous étiez en paix, Dieu ne donnerait pas la victoire à d'autres.

— Je fais de mon mieux, cependant, dit Guillaume, et Tan passé j'ai réussi.

Il faisait allusion à la bataille de la Boyne, une .grande journée, son triomphe.

— Ah I dit van Graaft du ton d'un homme à qui Ton apprend quelque chose qu'il ignore; eh bien, tant mieux... Dites-moi, Guillaume, avez-vous tué quelqu'un dans le combat ?

— Mais, peut-être, répliqua Guillaume.

— Ah ! vous n'en êtes pas sûr! vous ne savez pas! Vous êtes bien heureux, vous!

— Mon ami, dit Guillaume, j'ai dû avoir ce malheur comme presque tous les gens de guerre.

— Oh ! continua van Graaft en souriant, ce sont des hommes que tuent les gens de guerre, des hommes armés qui se défendent... ce n'est pas comme lorsqu'on tue des femmes... des enfants.

Guillaume sentit le retour de la folie.

— J'ai donc la guerre en perspective, interrompitil vivement , une rude guerre que me fait la France.

— Je vous ai dit souvent que vous avez tort, Guillaume, d'entretenir la guerre avec la France. On

ne sait pourquoi vous haïssez les Français. Ce sont de bonnes gens.

— Leur prince est mauvais, repartit Guillaume.

— Eh ! Guillaume, y a-t-il un bon prince quelque part? dit naïvement le républicain millionnaire. Croyez-moi , signez vite une longue paix avec les Français, et mettez y seulement des conditions.

— Lesquelles ?

— La première, c'esl qu'on me retrouvera un certain Brossmann...

— Fort bien. Après?

— La seconde , c'est qu'on pendra le seul vrai coquin qu'il y ait en France, le seul auteur de tous les maux que souffre l'Europe, votre seul ennemi, Guillaume, car, après tout, il n'est pas le mien. Depuis qu'il nous fait la guerre, je vends pour douze millions de salpêtre et de fer chaque année, au bénéfice d'un cinquième... Et cependant, autrefois, il m'est arrivé en un seul mois de vendre pour six millions à un seul facteur... du temps de ma femme... Ce facteur s'appelait Brossmann. Avez-vous bien souvenir de ma femme, roi Guillaume? comme elle était belle... Vous ne croirez pas une chose, c'est que je voudrais avoir le portrait de son enfant. A présent qu'elle est morte, je n'ai plus de haine. Vous conîprenez cela, seigneur?

Et van Graaft se leva de son fauteuil en suffoquant, et marcha de la fenêtre à la porte jusqu'à ce que le démon du remords eût passé loin de sa tête en faisant siffler ses vipères et ses noires ailes.

Guillaume résigné attendit. Van Graaft revint. — 3e disais donc, reprit-il, que vous ferez la paix

avec l'Europe , à la condition de faire écarteler Lou- \ois.

— Nous verrons plus tard, dit Guillaume dont le pâle visage s'illumina d'un fugitif sourire. En attendant, ce Louvois nous a jeté cent mille hommes sur Mons, et je pars pour combattre ces cent raille hommes.

L'effort qu'il fit pour en dire si long réveilla sa toux dans sa poitrine.

— Avec quoi? demanda tranquillement van Graaft. Vous nous faites tuer beaucoup de Hollandais, Guillaume.

— Je n'ai pas d'armée en ce moment, c'est vrai.

— Oh ! les Français ont beaucoup plus d'enfants que nous, soupira le marchand.

— J'ai dix mille Anglais, mais épars, se hâta de dire Guillaume, et, avec de Targent, j'enrôlerai dans la Frise, j'achèterai des munitions. Je mettrai quinze

ours à tout cela: Mons tiendra bien un mois.

— Oui, mais vous n'avez pas d'argent: vous coûtez gros aux Sept-Provinces,

— Je paye en gloire, mon maître, et en liberté I

— Oh! c'est vrai, murmura van Graaft, vous êtes un solide appui pour la Hollande. Enfin, vous venez m'emprunter de l'argent, Guillaume, je vois cela.

— Quatre millions.

— Je ne vous les donnerai pas; demandez-les à votre parlement d'Angleterre; ces gens-là sont trop riches, faites-les dégorger. Moi je ne donnerai plus d'argent que pour la paix, Brossmann, et la mort de Louvois...

— Eh bien I s'il en est ainsi, repartit le roi en s'accommodant avec un merveilleux sang-froid à la

folie de cet homme, nous allons essayer de vous satisfaire.

Et en disant ces mots, il souffla dans un sifflet d'or pendu à son cou.

On entendit se fermer la porte qui donnait sur le Booropjes, et un bruit de pas rapides retentit dans l'escalier.

Owerkerke parut à l'entrée de la chambre.

— Le Français est là, dit- il.

— Quel Français ? demanda van Graaft.

— Vous allez voir, répliqua le roi.

La Goberge entra, effaré, ébloui par tout Tor qu'il avait vu dans cette maison.

— Vous comprenez le français, je crois? dit Guillaume à l'oreille de van Graaft ; eh bien ! écoulez, je vous prie... La Goberge, te reconnais-tu ici!

— Ohl oui, sire.

— Où sommes-nous?

— Dans la maison van Graaft.

' — Dis-moi quel est ce portrait?

— Celui de madame...

— A quel étage était logé ton maître?

— Au rez-de-chaussée, en bas, près du salon.

-s— Va me chercher un verre d'eau dans sa chambre.

— A rinstant, sire.

Van Graaft, stupéfait, s'était levé pour voir de plus près cet homme qu'il soupçonnait d'être quelque automate merveilleux.

— De quelle chambre voulez -vous parler, et de quel maître? dit-il au roi.

— Du maître que servait cet homme en 1672; de la chambre qu'occupait ici, à cette époque, le facteur Brossmann.

Van Graafl poussa un cri terrible et s'élança vers la Goberge, qui revenait avec l'aiguière et le gobelet.

— Tu as servi le fadeur Brossmann?... dit-il d'une voix sourde.

— Réponds! commanda le roi, qui vit hésiter la Goberge comme s'il craignait d'être tombé dans un piège.

— Oui.

— Tu sais où il est, alors? lu vas me le dire.

Le maître d'armes interrogea le roi d'un regard suppliant.

— Réponds I dit encore Guillaume.

— Il est à Mons.

— J'y vais! s'écria le marchand.

— Attendez, mon ami, dit flegmatiquement Guillaume; vous feriez peut-êlre un voyage inutile.

— Pourquoi.

— Parce que, depuis si longtemps, il est possible que cet homme ne s'appelle plus Brossmann.

— Gomment donc s'appellerait-il, sire?

— Réponds ! dit Guillaume à la Goberge.

— Il s'appelle le marquis de Louvois, répliqua le maître d'armes, tout épouvanté de l'effet qu'avaient produit sa présence et ses paroles.

A l'instant même le visage de van Graaft changea comme s'il eût quitté un masque: ces yeux égarés devinrent fixes, ce teint apoplectique devint pâle.

— Sire, dit-il, vous êtes un grand prince et un grand esprit. Vous venez de me faire comprendre pourquoi je ne trouvais pas cet homme, et vous avez chassé de mon cerveau le fantôme qui l'obsédait... Va-t'en, Français, et prends pour te payer le premier vase d'or que tu rencontreras sur ton passage.

La Goberge se précipita, radieux, hors de la chambre.

— Guillaume, reprit van Graaft, vous ne me demandiez pas assez pour faire la guerre à Louvois. Nous sommes deux maintenant: je vais vous donner huit millions. Votre Majesté part probablement pour Mons?

— Sur-le-champ, mon allié.

— Et moi aussi. Oui, Talliance est faite : la maison de Nassau et la maison van Graaft ; le génie et le haine, le fer et Tor!

— Partons! dit Guillaume, après avoir vidé son Terre.

l'abbaye de saint-ghislain

Louvois avait porté sur les opérations du siège toute sa rage mal assouvie en des escarmouches particulières.

A côté de ce génie ardent travaillait un génie patient et infatigable : Vauban numérotait les pierres de la citadelle pour les démolir une h une.

Quand l'armée assiégeante eut occupé ses lignes et que le roi avec son frère et son neveu eurent vaillamment reconnu la place en plein jour, à portée du mousquet, la circonvallalion terminée, la tranchée s'ouvrit vers la porte Bertaimont et fut poussée avec tant de rapidité qu'en une nuit, les travailleurs

avancèrent de douze cents toises. Or, on avait ouvert deux tranchées, comme si l'on voulait faire simultanément deux attaques; et les terrassiers des deux ouvrages, rivalisant de zèle, arrivèrent les uns et les autres au même point : il y eut donc deux raille quatre cents toises de tranchée faites en huit heures, sans compter les galeries de communication entre les deux ouvrages.

Le roi passa celte première nuit à regarder les travaux. Louvois distribuait des éloges et des épigrammes. Il semblait, quand on le voyait aller de la tranchée Bertaimont à l'autre , brandissant sa r^nne et frappant du pied le sol ébranlé par les pioches, il semblait qu'il eût voulu dévorer toute la terre qui le séparait d'un duel corps à corps avec la ville.

Les batteries françaises se construisaient. Cependant Mons n'avait pas encore tiré un coup de mousquet, elle semblait prêter l'oreille dans l'ombre et attendre une égratignure à sa chair, comme si les travailleurs français n'eussent encore fait que chatouiller son épiderme.

Mais au point du jour, alors que l'œil put distinguer les silhouettes mobiles des pionniers et des ingénieurs qui se relayaient par escouades, un tonnerre d'explosion se fil entendre sur la gauche de la tranchée de Berlaimont, et cinq ou six mineurs chancelèrent et roulèrent avec leur pelle, arrosant la terre du premier sang français que ce siège eût vu répandre.

On aperçut alors le moulin d'Hion, tout candide et loutinoffensifla veille, qui, pendant que les Français

cheminaient avec la tranchée, s'était empli de chasseurs de Hainaul, excellents tireurs.

Ceux-ci, profitant de la nuit, s'étaient coulés jusque-là pour observer, et la tranchée, si incroyablement avancée, les avait surpris, enfermés, mais dans une position tellement avantageuse, que, du haut de ce moulin, ils plongeaient parallèlement dans le passage des travailleurs et les visaient à coup sûr.

La première pièce française ouvrit alors son feu sur le moulin, et, à partir de ce moment, Tair n'eut plus une minute de tranquillité.^

Louvois revint tout en se frottant les mains au quartier du roi, à Tabbaye de Bethléem ; la ville tirait de toutes parts sur les batteries assiégeantes, et le camp français se couronnait d'un nuage de fumée .qui devait lui servir d'auréole jusqu'à la fin du siège.

Ce fut alors que disparurent les curieux et les curieuses, et les gens de cour désintéressés qui ne voulaient rien avoir à démêler avec les projectiles»

Ce fut alors que parurent les vivandiers*, les traînards et les paysans, dont l'industrie était d'aller ramasser ou déterrer les boulets ennemis qu'ils venaient vendre aux postes français.

Aux premiers coups de canon, le roi fit ses adieux à Mme de Maintenon, qui n'attendait que ce sanglant signal pour prendre congé.

Le roi voulait que la marquise allât demeurer à Yalenciennes.

— Il serait possible, dit-il, que les ennemis fissent une ou deux armées pour inquiéter la mienne. Je ne voudrais pas que vous eussiez l'embarras de vous

trouver entre les boulets d'un siège et ceux d'une bataille. Dans une bonne ville, vous serez à l'abri de toute insulte et de toute inquiétude.

— Puis-je avoir en ce moment d'autres inquiétudes que celles que vous me donnez ? repartit la marquise. Je veux, au contraire, être à portée d'avoir des nouvelles de Votre Majesté, et comme je suis quelque peu capitaine, à force d'avoir fréquenté le premier liomme de guerre de ce temps-ci, j'ai cboisi pour moi un quartier général.

Le roi salua, sans s'étonner du compliment.

—Où cela? dit-il.

— ASaint-Ghislain.

— Mais c'est démantelé, c'est un village sans fossés.

— 11 y a une abbaye fort bien bâtie et des plus calmes — au milieu d'un bois; puis la petite rivière de Haisne tourne autour. Voyez-la d'ici, sire, c'est à deux lieues, la route est tracée par vos troupes; regardez comme les arbres bourgeonnent et cachent déjà les pignons aigus des bâtiments de l'abbaye.

— Mais objecta .le roi, Saint-Ghislain est un couvent d'hommes de ce pays, allez-vous donc vous placer chez vos ennemis?

— Non, sire, repartit la marquise, le couvent dont je vous parle n'est pas à Saint-Ghislain même, il est dans les bois. Les clarisses de ce couvent, que j'ap^ pelle toujours Saint-Ghislain, ont déménagea l'approche de nos troupes* Elles sont allées à Brr.xcli's, tandis que M. de Louvois a eu l'heureuse idée de mettre provisoirement à leur place, dans ce couveot, les augustines qui s'étaient si fort épouvantées à Valenciennes.

— Fort bien. Serez-vous logée convenablement, madame?

— A merveille I sîre, à ce que m'ont dit déjà mes éclaireurs.

— Ah ! vous avez des éclaireurs, marquise?... —^Nécessairement, sire, puisque j*ai un quartier

énéral. .

— C'est juste. Eh bien, madame, veillez avec soin sur vous, dit le roi avec émotion, vous êtes mon espoir le plus cher.

— Et vous, sire, répliqua la marquise d'une voix troublée, veillez sur votre personne et ne vous exposez point en jeune homme, comme avant-hier pour la reconnaissance de cette place... Vous êtes Tunique espoir de la patrie et de la religion. Quant à moi que tout le monde redoute ou jalouse, si je vous perdais...

Un enrouement pareil à un sanglot éteignit les derniers mots de la marquise. Le roi fort attendri lui prit les mains, qu'il serra tendrement dans les siennes.

Et ces adieux, qui eussent peut-être fait rire un pamphlétaire, ne manquaient ni de grandeur ni d'intérêt. Elle était touchante et noble l'amitié de ces deux époux. 11 y avait l'étoffe d'un grand homme dans ce grand roi. Et dans cette femme, n'y avait-il pas plus que l'étoffe d'une reine ?

Au moment de se quitter, lorsque déjà la marquise était dans la chaise à porteurs, on vit passer sur des civières les premiers morts ou blessés que Vauban faisait porter à l'hôpital.

Elle pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes et atli-

rant doucement à elle le roi qui envoyait une poignée d'or à ces malheureux :

— A quel corps appartiennent ces pauvres victimes? demanda-t-elle.

— Grenadiers, pionniers, répliqua le roi.

— L'infanterie seule est engagée, je crois, dans les tranchées, n'est-ce pas, sire?

— Oui, madame, pourquoi?

— Pour rien, sire... En quelle occasion emploiet-on la cavalerie, alors?

— Oh ! toujours. Gomme il est rare que dans un siège il y ait combat en campagne, si ce n'est pour repousser des sorties ou écarter des renforts qui arriveraient, la cavalerie met pied à terre et combat comme les fantassins... Vous intéressez- vous à quelque cavalier?

— Oubliez-vous que M. le duc du Maine commande la cavalerie? dit vivement la marquise.

— Soyez tranquille, madame, dit le roi avec un sourire, nous ménagerons votre élève, c'est notre intérêt.

La marquise soupira et rentra dans sa chaise. Le roi fit signe aux porteurs de se mettre en marche. Mais ils durent rester sur place, pour laisser passer un gros de cavaliers rouges, qui revenaient au bruit du canon.

— Vous ne me demanderez pas qui sont ceui-ci, madame, dit le roi, vous les connaissez.

— Les chevau-légers, je crois, répliqua- t-elle en rougissant légèrement.

— Qui reviennent du fourrage et que le canon attire... Pauvres enfants, dit le roi avec mélancolie.

courez-y, au canon, il vous joindra un jour ou l'autre.

La marquise cacba son visage sous ses coiffes : elle venait de reconnaître Gérard parmi ces brillants gentilshommes à qui le roi promettait ce lugubre destin, Gérard, pour qui elle s'inquiétait au moment même ou le roi venait de parler.

Il était si beau, si droit, il saluait avec une grâce si douce et si fine, son cheval noir l'emportait si vite ! Elle soupira et sa chaise partit pour Saint-Ghislain.

Peut-être devinera-t-on pourquoi la marquise avait choisi le séjour de celte abbaye. Depuis que Jaspin lui avait parle à Valenciennes, M™® de Maintenon s'étonnait de l'état bizarre de son âme. Jamais cet esprit vaste n'avait manqué d'embrasser tout son horizon. Dans les circonstances difficiles, elle pouvait à bon droit revendiquer le coup d'oeil du grand capitaine; nulle perspective ne lui échappait. Aux premiers mots de Jaspin, elle avait senti l'immense échec porté à son ambition par celte résurrection menaçante d'un passé qu'elle avait le droit de croire enseveli. L'abbé, malgré sa douceur et sa réserve, lui avait paru un ennemi terrible, un tyran. Gérard, malgré son ignorance et son désintéressement, répouvantait comme un écueil contre lequel devait se briser son étonnante fortune. Depuis toutes ces révélations, la marquise n'avait pas dormi; elle se sentait soupçonnée par Louvois, tenue par Jaspin, gênée par Gérard ; et pourtant, malgré sa prudence et sa perspicacité, un sentiment inconnu, incompréhensible, s'était glissé dans son âme et montait jusqu'à son cerveau qu'il troublait. C'était une confiance plus forte que le danger, une indifférence pour le

monde plus forte que Tambition ; c'était la joie ineffable d'avoir à nourrir au plus profond de ses entrailles une tendresse que nul ne savait, et qui n'était ni une trahison envers quelqu'un, ni une offense envers Dieu, comme sont la plupart des affections cachées de ce monde ; c'était aussi le réveil d'une âme qui s'était crue morte, parce qu'elle avait tué autour d'elle tout sentiment terrestre. Trop âgée pour l'amour, trop noble pour l'avarice, trop supérieure pour l'orgueil, elle exagérait la dévotion autant pour se faire pardonner de Dieu son ambition, le seul péché qu'elle daignât commettre, que pour se consoler des revers qu'essuierait celte ambition. Et voilà que tout à coup cette âme desséchée se sentait fleurir mystérieusement un cœur.

Cependant, nous l'avons dit, la marquise ne dormait plus, était-ce seulement par crainte ? Non, l'œil de l'aigle ne se trompe point, il discerne le milan de la colombe. Jaspin n'était pas un confident dont l'infidélité fût à craindre. Jaspin avait porté trente ans son secret, et sans le danger qui avait menacé laviede Gérard,Jaspin l'eût emporté, ce secret, dans le pauvre petit tombeau qui l'attendait à Lavernie. il n'eût rien révélé même à la marquise pour faire avoir à son protégé un de ces hochets qu'on appelle grade, charge ou pension. Et puis, Jaspin disait avoir tout appris de la comtesse au lit de la mort, il était prêtre et M™« de Maintenon croyait au secret de la confession. On voit donc que si elle avait perdu le sommeil depuis la révélation de Jaspin, c'est que le bonheur d'aimer quelque chose empêche aussi bien de dormir que le malheur de redouter quel-» qu'un.

La marquise avait eu un double but en choisis-* sant pour quartier général Tabbaye de Saint-Ghislaki : connaître cette intéressante jeune fille dont Jaspin lui avait raconté . Thistoire, Tarracher à Louvois, qu'elle soupçonnait seulement de la poursuivre d'un amour criminel, et convaincre ainsi son ennemi d'une mauvaise action en faisant une action agréable au Seigneur.

Car il faut bien le dire, la tactique de Louvois avait réussi. Nul n'avait pénétré la naissance d'Antoinette. La Goberge lui-même l'ignorait ; il pouvait croire à une recrudescence de jeunesse cliez cet l)omme austère. Ceux là se cachent avec bien plus de soin que les autres, puisqu'ils ont besoin de paraître vertueux, tandis que les mondains cherchent seulement à cacher leurs vices. Gomment M"'^ de Maintenon eût-elle deviné le motif des persécutions de Louvois et pourquoi, les connaissant, se fût-elle refusé la joie de les divulguer en temps opportun? Est-ce si peu de chose qu'une revanche bien prise ? et puisque la vengeance est un morceau de roi, M"*® de Maintenon n'était-elle pas reine?

On verra peut-être aussi que la marquise, en se rapprochant d'Antoinette, n'espérait pas seulement déplaire à Louvois. 11 y avait désormais place en cette grande âme pour des sentiments plus humains.

Elle arriva pensive au monastère. Toute la campagne qu'elle avait traversée lui avait offert un navrant spectacle. Les marais, débordés par suite de la rupture des digues, les bois coupés pour que le canon ne trouvât pas d'obstacles, les paysans en pleurs, les cavaliers rôdant et pillant, les loups à figure d'homme cherchant pâture et dévorant les fai-

bies, telles furent les lugubres images que laissa derrière elle la marquise, en passant sous la voûte profonde qui servait d'entrée au couvent de Sainl-Ghislain.

Nous avons dit que partout,en France, les supérieures de congrégations adoraient M™« de Maintenon comme leur chef suprême : c'est dire la réception qui lui fut faite à Saint-Ghislain. Tout ce que le couvent put offrir de ressources pour distraire et choyer une si noble hôtesse fut mis en usage par les augustines. La belle vue des bois, l'appartement tapissé, les musiques sacrées, la société des plus savantes et des plus sages furent les récréations du premier jour de retraite. Après quoi la marquise se tît présenter au parloir les religieuses qu'elle n'avait point encore vues.

Toutes furent admises à saluer Madame, c'est ainsi qu'on appelait cette reine; la marquise savait dire un mot agréable à chaque agréable figure sans éveiller dans ces cerveaux fragiles l'orgueil qui conseille si mal dans la solitude, car il conseille d'abord l'ennui.

Avec la liste des qualités ou des défauts, la supérieure disait les noms de chaque pensionnaire. M™e de Maintenon fut bien surprise lorsqu'elle s'aperçut que la liste était épuisée sans que le nom qu'elle attendait eût été prononcé.

— Voilà donc toute la communauté? dit-elle à la supérieure.

— Oui, madame, répliqua celle-ci en fermant son registre.

La marquise la regarda d'un air de surprise.

— Vous avez bien 'encore quelques religieuses, ajouta-l-elle, soit malades, soit en congé ? .

— Malades... j'en ai trois.

— Ah !... Leurs noms?

La supérieure nomma ces trois malades et ne fit aucune mention de M**® de Savières.

— Et les congés? demanda la marquise de plus en étonnée.

— Mesdemoiselles de Verdavenne, d'Alboin, de Cérisy, de Hedderbrand.

— Rien que quatre?

— Oui, madame.

— Voilà qui est étrange, murmura la marquise, qui baissa la tête pour réfléchir, et qui trouva bientôt une idée. Le terrain était fertile.

La supérieure semblait être embarrassée. Elle n'avait pas vu sans effroi toutes ces questions de la marquise; une femme, une abbesse, peut n'avoir pas le génie d'une femme d'État, mais elle a une finesse à elle. Si ce n'est point une arme offensive, c'est un bouclier suffisant. La supérieure changea donc aussi respectueusement, mais aussi vite qu'elle put, cette conversation semée d'épines. Elle parla des jardins, des bâtiments, des belles sources, d'une bibliothèque curieuse, des tableaux, qui sont toujours remarquables en Flandre.

La marquise la laissa dire, puis, tout à coup :

— C'est étrange, en vérité, reprit -elle, comme si elle se fût parlé à elle-même.

Il n'y avait pas à reculer; la supérieure fut forcée de demander à Madame ce qu'il y avait d'étrange à Saint-Ghislain.

— Je vais vous le dire, ma mère. Il m'avait été assuré par quelqu'un, mais ce quelqu'un s'est trompé,

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