Le comte de Montalembert
... n II portait sur sa poitrine le signe de la croix, sanijlani et cher sonvenir de son Sauvenr. Il le portait par amour pour celui quil adorait vivant ou mourant^ et sur son écusson il grava celte croix, son espérance suprême. Il fut parfaitement droit, fidèle et vrai, en paroles et en action ^ »
Telle est l'épigraphe d'un livre consacré à la mémoire de M. de Montalembert , et ce choix seul
' ... On liis Ijieast a bloody crosse hc bore The dear remcnibrance of bis dying Lord For wbdse swecte sake that gloiious badge he wore. Upor, bis sbield, tbe bke vas als" scor'd For souveraine hope, wliicb in bis belp he bad llighl failbiul true be was, in deede and word.
Spenseb.
suffisait, ce nous semble, pour préparer le lecteur à trouver ce livre digne du sujet qu'il a entrepris de traiter.
Il sembliiit étrange cependant qu'une existence telle que celle-là, consacrée d'un bout à l'autre à la France et à l'Eglise, put être dignement appréciée , pût être seulement comprise par un auteur qui n'était ni Français ni catholique. Sans doute le nom de celle qui s'était donné cette tâche était fait pour rassurer, et l'excellente traduction des Moines cVOccideut indiquait déjà une grande intelligence aussi bien qu'une grande sympalbie pour des sujets qui, au premier abord, semblaient peu d'accord avec les préjugés nationaux et religieux qu'il était naturel de lui supposer. Toutefois, ce. n'est pas sans appréhension que ces volumes furent ouverts par des lecteurs parmi lesquels plusieurs allaient y retrouver leurs souvenirs personnels, et en particulier par celle qui, faut-il l'avouer? éprouvait une sorte de déplaisir et presque de remords en songeant qu'une femme s'était chargée de ce travail, et que ce n'était point celle qui, la première, avait mêlé dans le même récit le nom de Montalembert à celui d'Albert. Mais, la lecture de ce livre achevée, on ne peut que rendre hommage à la main qui nous le donne, et reconnaître hautement , non-seulement qu'elle a réussi
LE COMTi: l»K MONTALKMBERT.
dans l'œuvre qu'elle a entreprise, mais qu'aujourd'liui du moins, personne pcnl-ètre n'enl \m y réussir mieux qu'elle. En efCel, la dislance et la différence de nalionalilt' remplissent ici le rôle du temps, et placent l'auteur à labii de toutes les agitations polili(jues et religieuses auxquelles se nu'le encore le nom de celui (jui y prit une pari aussi active; elles lui permellent un calme (|ue ne laissent à personne en France des malheurs trop récenis, des préoccu|)ati()ns tro|) vives, el par suite, une atlenlion Iro]» distraite, (i'rlait un avantage pour nu auteur doué comme celui-ci de la rare faculté de savoir quitter son projtre point de vue pour se placer à celui d où elle peut apercevoir les véritables mobiles du caractère qu'elle veut dépeindre, el saisir ainsi la clef des événemenls qu'elle raconte. Knfin, sa nationalité ellemême lui permetlail d'apprécier mieux qu'une autre le c tié du caractère de M. de Montalembert, qui tenait au sang cpie lui avait transmis sa mère, et de discerner quelles sont, dans le cours de sa vie, les opinions et les habitudes, les qualités et les défauts (pi'il avait empruntés au pays où s'étaient écoulées les années de son enfance; années telles, qu'il est rare d'en rencordrer de semblables, même au début des vies les plus privilégiées, et destinées à se développer plus tard avec le plus d'éclat .
Les pages dans lesquelles ces années sont racontées présentent un tableau dont le charme et la vérité tiennent en partie à cette couleur locale que peuvent seuls donner à leurs œuvres ceux qui les peignent d'après nature.
Le lecteur sait déjà que Charles de Montalembert passa ses premières années en Angleterre, auprès de M. Forbes, son aïeul maternel, et il est naturel que son nouvel historien se soit étendu avec complaisance sur cette première phase de sa vie. Nous voulons nous y arrêter avec madame Oliphant, et extraire de son récit quelques passages dont nous ferons jouir ceux qui, ne sachant pas l'anglais, auront à attendre qu'une traduction les leur fasse connaître.
Nous sommes donc en Angleterre en 1816. Charles de Montalerabert vient d'y revenir avec son grand-père, après avoir été à Paris embrasser ses parents avant leur départ pour Stuttgart (où le comte de Monlalembert, son père, venait d'être nommé ministre de France), et, après quelque temps passé encore ensemble à Londres, M. Forbes se décide enfin à tenir une promesse faite à sa fille, et à conduire son petit-fils à Fulham pour le mettre en pension. Avant de rendre compte de cette séparation, il faut s'arrêter un instant à la description charmante que l'auteur sait faire de'
la vie qiic inùncnt ciiscinhlc l'cnlant cl le vieillard, (le rélrange et louelianle syinjialliie (jui régnait entre ees deux êtres placés aux deux termes exlrèines de la vie, et qui éclale dans l'incident dont on va lire le récit. Disons avec elle (in'unc atin(»s[)liùre bien lavorable avait environne celle jeune ànu; cl c(tnlril»né à lui l'aire alleindrc ce degré de peilection enlanline et ([ue celui à qui il s'adressail devait ètic bien digne d'enlendre des paroles dictées par l'inslinct exquis du cœurijn'il avait lornic. « Ajoulons loulelois (pic Ions les soins du monde ne peuvent créer, peuvent seulement développer une belle nature; et qu'on peut discerner ici sans peine ce qui tient aux dispositions naturelles et ce qui appartient à l'éducation, ce qui révèle, dune part, le caractère de l'enfanl, et de l'autre la noble et bienlaisante iniluence du vieillard. » La lettre (pii suit est en anglais.
« Je vous ai dit, ma chère Elise, écrit M. Forbes à sa fdle, (jue je mettrais Charles au collège le plus IcM i)ossible après son jour de naissance, et c'est ce (pu' j'ai fait. A Paris, lorsqu'il n'avait (pie sept ans , il avait déjà fort bien compris que c'était par tendresse [xtnrlui que je ne voulais pas rcmpèclier d'aller au collège écossais, il devait donc le compiendre encore bien mieux maintenant qu'il en a huit. Ouoi qu'il en soit, le jour de
notre séparation vint la semaine dernière; jour pour moi d'une épreuve peu commune, car depuis cinquante et un ans je n'ai presque jamais vécu seul, et j'en souffre beaucoup.
« Je lui dis que je comptais le conduire en pension après le déjeuner, mais que s'il l'aimait mieux, il pourrait dîner avec moi, et que nous irions (à Fulham) dans la soirée. Après un moment d'hésitation il répondit : « Puisque je dois « y aller, j'aime mieux partir tout de suite. »
« En conséquence , nous partîmes , et lorsque nous fûmes à moitié chemin entre Londres et Fulham, observant qu'il regardait soigneusement autour de lui , je lui demandai ce (ju'il cherchait. 11 me répondit « qu'il voulait voir s'il y « avait encore des maisons sur la roule. » Je lui répondis que nous étions sur la partie du chemin où il y en avait le moins. Je lui demandai ce que cela lui faisait. Alors, mettant ses deux petits bras autour de mon cou et cachant son visage sur mon épaule, il me dit avec un gios sanglot, et d'une voix entrecoupée :
«Maintenant, cher grand-papa, comme vous « m'avez enseigné qu'il fallait toujours dire la « vérité , et que je ne devais rien vous cachei', je « vous supplie de répondre vous - même avec « vérité à la question que je vais vous faire. » Je
LE COMTK DE MONTALEMUEUT.
Il' lui proinis, et iiiainloiianl, voici pour vous et Moiil.'ilciiiltert les |)r<i|>res paroirs qm- te cher
riifaut m'-ulrcssa :
n Vdiis savj'Z, iiiMti (lui ^'raiid-pai»:!, rjiir Ioin- M «|iie papa et iiiaiiiaii. mon frère et ma strur, « sont |iarlis pour Slullj.'art, ils m'ont laissé iri « |)(iur (''tri' \olir enfant. Kt maintenant, jnsfjn'à <( r{' (pii' nous les retrouvions, vous et moi nous « sommes tout l'un pour l'antre. Uites-moi donc « — mais (iitcs-if-moi liien vrai — (le|Miis (pirjj* « suis Nenn ilc Paris, ai-jc «'Ir tout à l'ail ce que M vous dt'sirirz, cl ( c que \uii> nous attendiez à ce « (pie je fusse'.' cl m'ainu'Z-vous autant (pie lors- « (pie nous ("lions là tous ensemble? » (l'en ('tait li(q) |»our moi. (.('pendant je pus lui assurer avec \(!'rit('' (pi'il avait ('If lunl. cl an delà de tout < c «pie j'attendais de lui. — « .Mors, dit-il, je suis le « plus licnicnx ^suron (pi'il y ail an monde, et je « ne verserai p:is une larme en \ous (piillanl. » Kl il n'i M \('r>a poiiil en cITcl. »
« (jucllc sièiic charmante! s'écrie à hon droit madame Oliphant, (li Ile roule solitaire éclairée par le S(deil d'avril, cet enfant dont le jeune cœur déborde, ce vieillard non moins ému, et (|ni se prépare, en le (piillanl, à subir une qnt'uvt' pi'u ivmmnnc. One penl-ou imaginer de plus doux que
cette expansion d'une pari, cette émotion contenue de l'autre, et quel cœur ne serait attendri de ces paroles du pauvre grand-père : « C'en était presque trop pour moi ! »
Qui pourra jamais dire, en etîet, ce que Charles de iMontalembert dut à cette enfance grave, pensive, étrange, qui ne fait ressembler sa vie, à son début, à aucune autre vie? Cetle éducation première ne lit sans doute que cultiver les ferments déposés par Dieu dans cette nature choisie ; mais elle les fit si bien éclore, qu'on aperçoit dès cet âge les indices de toutes les qualités qui devaient caractériser plus tard sa carrière tout entière. Le vieillard, dont il était l'idole, semblait en avoir eu l'intuition, en adressant à son pctit-fils, lorsqu'il n'élait encore âgé que de trois ans, la bénédiction et la prophétie que renferment ensemble les vers suivants :
« Accepte, cher enfant, ce gage de ma tendresse. Accepte le vœu de mon cœur et ma fervente prière. Que celui qui veille sur la jeunesse, et peut seul la guider à travers les détours tortueux de la vie, que celui-là verse sur toi toutes ses bénédictions et toutes ses joies! Puisses-tu posséder la santé, la vertu, la gloire. Cetle noble gloire qu'on n'obtient qu'en luttant contre le joug des passions. Qu'une juste ambition fasse battre ton
LK COMTH DK MONT.VLEMUEKT.
cœur; mais (jue ce cu'iir siiclie toujoiiis Imllrc aussi au ivcil des soulTiauccs d'aulrui. Oiic h; lait (le la lioulé iiy larissc jamais, cl (juc la vuiv de rimmlilc i)auvit'lr uc le douve jamais iuseiisii)le'. »
Accept, sweet child, (liis pledge of Love. Accept Uie liearlfolt suaiii — llio lervent prayer
Tlie prayer tliat lie wlio guides llie stops ol youlli
Tliiouj;li ail Uie pnzzlcil and pcrplexinj: round
Ollife's meandcriiiy patli — upon tliy liead
May sliower dowu every hlessiii-:, every joy
Wjiicli liealtli, wlikh virliie, and wliich lame can givo
Tiiat noble lame, by arduous conlcsl gaii.ed
U'er passion's sway. — Oli ! may thy liiUe lieart
beat liij;li wiUi young ambition s Imnoï-t praise :
Ne'er maysl thou hear a tender tade of wœ
And fiel tby licart at rcst, neer inayst thou clieck
lu tby swoln eye tbe lear of sympatliy
Tlie niilk of buman kindness, iior reject
Tbe humilie voice of honest poverly.
;3/e/»/. of C. de Moutulanbert, t. I", p. 15.1
La patrie qu'illustra Montalembert lui érigera sans doute, tût ou tard, un monument digne d'elle et de lui. Cette œuvre est même déjà commencée, vA par la même main qui a rendu hommage au plus illustre de ses amis. Mais pour le Père Lacordaire, comme pour lui, longtemps encore, la contradiction s'agitera autour de leurs noms et les poursuivra après leur mort, comme elle les a poursuivis pendant leur vie. S'emparant de quelques détails insignifiants, pour jeter une ombre sur leurs carrières glorieuses, et au nom de légères dissidences d'opinions politiques ou religieuses, elle cherchera à voiler, aux yeux de la génération qui les suit, la grandeur de leurs exemples et celle de leurs œuvres.
Tout cela est peut-être inévitable, et doit être regardé comme la suite naturelle du temps où ils
I K COMTK hK MONTVI.EÏIBEIIT.
nul \L'( 11, cl de c «lui où nous vivons aujoupd'lmi. (Juoi qu'il en soil, nous trouvons iju<'|(|ue diose «II* salislaisaiil ri (!«• reposant, à voir apparaître cette li<^'ure amie, loin des lieux chraulcs par nos lenipèti's, et accueillie dans une loule de paisibles loyers, étrangers à toutes nos divisions, et où l'on est curieux de tout (c ipii concerne la France, •juoicpie Tort souvent «'«jaré pai" des récits v<dontairenient ou inv(dontairenient inexacts. Kii M»ici un, eiiliii, que tout Irauçais peut N'aj»(daudir de Noir eiilic des mains étrangères, et où se retrouve, (liiiis loiile la \érité de son caractère, celui cjue {i\nu> ( elle Angleterre même qu'il a tant aimée) d'aveugles prt'ijugés ont souvent fait méconnaître.
Ces préjugés, l'auteur de cetttî biographie les partage si peu, (|u'elle ne songe pas mèuje à h»s ménager, l.lle est parveinie à s'identifier au sentiment catludiipie qui régna sur l'âme et sur lu Nie de celui (pfelle a entrepris de taire comiailre à ses compatriotes. Kt «'est à peine si, dans ces deux v«dnines, (juelques notes incertaines, et moins justes «pie les autres, sont \enues n^u>^ rappeler «pie la irligiun. dont elle sait si bien reconnaître rinlluence «'t admirer l'action, n'était jioint la sienne. Cette élude n'a d«uic point jtonr unicpie objet le sujet du livre, mais le livre lui-
même qui, pour nous catholiques et Français, a un intérêt spécial.
Après la mort de son grand-père (première grande douleur de la vie du jeune Charles de Montalembert), on le suit dans rinlérieur de ses parents, en France, et hors de France, puis, au collège de Sainte-Barbe où, à l'âge de dix-sept ans, il inscrit pour la })remiere fois, dans son journal, deux grandes paioles : Dieu et la liberté, qui, pendant de longues années, devaient demeurer son unique devise ^ Mais c'est plus tôt encore, c'est lorsqu'à peine il avait (juinze ans, (ju'en parcourant les notes de son Journal eulanlin, son historien y reconnaît déjà : « Un singulier mélange d'esprit pratique, ci d'élan vers l'idéal, la faculté de s'intéresser à toutes les choses de ce monde, et, en même temj)s, une aspiration constante et impatiente vers celles d'en haut. » Traits caractéristiques, en effet, qui se manifestèrent vite, et ne se modilièi'cnt jamais !
Il avait vingt ans (en 1850) lorsqu'un voyage en Irlande donna une première satisfaction aux goûts et aux sentiments qui déjà le dominaient. Pendant ce voyage jaillirent aussi, })our la pre-
* Voir, sur cette iiériode, les très-inléressantes lettres publiées clans le CoiUnnjiorciin, par M. Léon Coinudct, digne ami de Montalenibcrt depuis le collège.