I.K COMTE DE MuNTALEMItbllT
inière fois, de sa pliiiiie, des pages enti-aiiiaiiles où se n'vélènMil nMlc puissance de peindre et irriiii)iiMiii(|iii drvait rendre son style aussi vivant que sa pandr. Ici, rrcrivain an^dais se donne la peinr d'»'\pli(|ner à si's lecteurs 1rs niolifs dr l'ardeidc svni|>atlii4> de Charles de Moiital*>ndirrl pour rirlandf «■! ptiur ^aw lilirrateur. Sympathie (|ni nous s(Mnhl«>, à nous, ne |)oin( réclaiurr d'rxplieation, rt rcpcndant. ce passa^'e du li>r(* de madame nliphanl mérite d'être lu, si nous voulons être aussi justes (piVlle-mênu', et dumit i une sorte «l'excuse du rmuns. pour la froideni (pu- l'on renconlie souvent en .\n^d«''erre, à l'éi^iird de l'Irhmde, même |iarnii ceux ipi^tn ne peut soupçonner d indiirêrence. |ionr les crimes commis contre elle.
Aucun des lecteurs de <'e premier opuscule n'ont sans dnnie ouldiê une p;i;:e célèhre, où Moiitalemlierl lit |it'ml imm- lniile pi i»»l»i née en plein air, en face d«' l'étroite cahane ipii >eit de <hapelle, dans laipielle ne peut pénétnM" «pi'nii petit nondtn* de lidéic'», et où, apiés aMiii parlé de la messe, du sermon <|ni la suit, et d<' l'attention passionnée • le riiiidilMirr. il s'étend >ur les li<»ns tendn's et lirolnnds (|ni unissaient le p«'uple à ses pasteurs.
Après av((ir cité ce passage, ni;i(l;iiiie (Mipiiiiiit fait cette ohservation :
«Une chose bien étrange, sans doute, et que cependant nous ne pouvons nier, c'est que, de tous les sujets sur lesquels s'est déployée l'éloquence de Montalembert, celui-ci sans doute laissera le lecteur anglais le plus froid. Et cependant quel est celui d'entre nous qui, rencontrant le spectacle qu'il vient de dépeindre, en Italie, ou en tout autre lieu, n'en serait pas ému autant que lui-môme. Pourquoi donc ici n'en est-il pas de même ? »
La réponse à cette question, c'est que « l'usage politique auquel ces sermons ont trop souvent été appliqués, glace l'entliousiasme de ceux qui ne sont pas possédés des mômes passions. »
Ce sentiment, nous l'éprouvons parfois nousmôme comme elle, et toutefois il est très-facile de comprendre ce qu'on pourrait lui répondre, tandis que, plus loin, l'auteur fait une observalion qui nous semble intéressante et difficile à contredire.
Elle a parlé du peu d'effet apparent produit, en Irlande, par le bill d'émancipation qui abolissait toutes les lois pénales portées naguère contre les catholiques, et elle ajoute :
(cUn trait singulièrement et tristement caractéristique de l'Irlande, c'est qu'immédiatement après le succès des grandes agitations auxquelles
rllo s'est livivc pour ol)tcnir do jiislos réformes, il sY'sl toujours trouvé ({uo la chose ol>leuue par dit', sciiililail rire pivcisriiiciil (clIc à laquelle elle Icnail le uioius, cl dniil il in; rcsuljait pour clic aucuu l)ieu '. »
Assurcuiciil, ce ([ui se passe aiijourdhui sous nos vcii\ coiillrnie la véritc {\c celte réflexiou. En cITel, lorsque, il y a trois ans, TÉ^dise protestante d'iilaude tomba sous les coujis de la justice exeicée pai' l'Angleterre coidrc elle-même, cet acte de réparation envers la nalinn opprimée l'ut legardé. |)ar un grand nombre (et Montalembert se eom[»lail parmi (Hix), comme un gage de paix noblement olïerl, et digne d'ètic généreusement accepté. Ceux-là ont donc, aujounl'lnii, raison de s'étonner en entendant dire que la présence de l'Église anglicane sur le sol irlandais était un griel" imaginaire doul on s(^ souciait peu, et qu'il s'agit niainlenani d'en laire valoir un autre, d'une juslice inliniment plus douteuse, en sorte que, la lempéle qui semblait devoir s'apaiser, recommence avec furie sur un autre point de riiorizon, et y rassemble des nuages plus noirs et plus menaçants que jamais !...
A côté de ces réflexions, (jue nous arrache la
' Met»., etc., . I", p. un.
vérité, nous ajouterons toutefois qu'il ne faut point s'étonner si des trésors de haine amassés pendant trois siècles d'oppression ne sont point épuisés par un demi-siècle de justice, et nous pouvons nous appuyer sur l'opinion de celui-là môme qui fut l'initiateur du dernier grand acte de réparation* pour dire qu'il faut que l'Angleterre persévère dans cette voie sans se lasser, et que, sans prétendre recueillir des fruits de reconnaissance que le temps seul peut faire mûrir, elle attende patiemment que trois siècles de justice aient effacé la trace de ceux qui les ont précédés. M. de Montalembert désirait ardemment, néanmoins, le succès final de cette expérience de réparation, à laquelle il remarquait, avec raison, qu'il était rare dans l'histoire de voir une nation se livrer. Il estimait cette œuvre grande au delà des plus brillantes conquêtes, et digne d'être favorisée par les vœux de tous les catholiques.
- Mais revenons au jeune voyageur qui, au début de 1850, s'acheminait, avec une émotion enthousiaste, vers la demeure du grand agitateur, dont la voix venait de faire remporter, à l'Église et à la liberté, la plus signalée des victoires, et en qui se personnifiait alors les deux idées auxquelles Mon-
* M. Gladstone.
LE COMTE DE MONTALE.MBERT. il
laleinbeit avait consacré sa vie. Tout en ne partageant pas, on s'en aperçoit, les senlimcnls inspirés parO'Connell, l'auteur coni[)ren(l parlaiternent que ce grand champion, qui offrait la première réalisation visible de cette union rêvée entre le plus ardent calliolicisme et l'amour le plus vif de la liberté, fût revélu, aux yeux de son jeune admirateur, du plus éblouissant prestige. Aussi n'avait-il pas de but jdus clier, dans son pèlerinage irlandais, que celui de parvenii- à voir le grand patriote et peut-être à s'entretenir avec lui. Ciiemin faisant, beaucoup de choses sans doute attiraient ses yeux, attentifs à tout, dès sa jeunesse, <'t son Journal contient entre autres une ravissante description de son voyage à travers les montagnes de Kerry. Mais Derrynane,la demeure d'O'Connell, ■était le sanctuaire sur Icipid se concentraient ses pensées, tandis (ju'il faisait [)resque religieusement la roule qui devait l'y conduire.
« Il voyageait, dit l'auteur, de la façon la plus [)ittoresque. A cheval, ayant pour guide un jeune enfant qui le conduisait à travers la montagne, le divertissant, chemin faisant, par son babil où éclatait l'esprit propre à tous les Irlandais. Le voyageur était charmé de lintelligence de son jeune guide, et étonné de sa })arraite connaissance des événements qui venaient de s'accomplir en France,
aussi bien que de la véhémence de sa haine contre l'Angleterre. A cette heure, et en ce lieu, tout ce qui eût peut-être ailleurs fait bouillonner dans ses veines son sang anglais lui semblait être à sa place et dans l'ordre. Et lorsque l'enfant, monté en croupe derrière lui , commença à chanter des cantiques qui leur étaient familiers à tous deux, et fit retentir la montagne du chant des Litanies de la Yierge, son encliantement fut à son comble.
« C'est un tableau frappant », poursuit-elle avec une émotion, que nous partageons et dont nous la remercions. « Ces deux jeunes et étranges compagnons de voyage , cheminant ensemble à travers les vastes montagnes dont les plis les enveloppent de toutes parts ! Seuls êtres vivants dans ce sévère mais splendide paysage. Les étoiles se levant peu à peu dans le ciel d'août, et à l'heure où sonne VAugelus et où le repos de la nuit descend lentement sur la nature, cette voix d'enfant, s'élevant dans l'air et faisant retentir à l'oreille du jeune voyageur un Ave Maria doucement prononcé ! chant de la patrie et du foyer pénétrant dans un cœur brûlant d'enthousiasme pour l'Église, sa mère et la mère de tous, et de tendre dévotion pour toutes les choses saintes et. sacrées qui appartiennent à son culte. Peut-on s'étonner de son émotion pro-
fonde? Ne sent on pas que celle Litanie d'enfant riait pour lui U\ souvenir et le fjage d'une; lialcrnilé universelle, la voix d'iMic synipalliie aussi étendue ({ue la terre, aussi élevée (juele eiel'?... »
Celte page sullit i)our faire juger du style et de l'ànie de celle ipii l'a écrite. C'est poun|uoi nous l'avons citée toni mliére.
Nous ne la suivrons |ias, cependant , à Derrynane, où, selon elle, un léger mécompte attcndail le fervent pèlerin , hu'squ'enlin s'cITeclua sa première rencontre avec le libérateur; celui-ci n'ayanl pas su deviner qu'il avait devant lui mieux (ju'un homme de vingt ans, et ayant cru le servir à souhait en l'introduisant dans nu grand salon, reni- [)li de jeunes gens et déjeunes filles, au lieu de lui accorder le grave entrelien (|u'il avait rêvé d'avance, et (juMl était venu chercher de si loin. L'embarras du « jeune vicomte » au milieu de celte joyeuse réunion, est l'orl plaisaniMient raconté par l'auteur, ([ui semble, il faut eu convenir, prendre un malin plaisir à noter celte petite déception, et n'csl cerlaiucmenl pas fâchée de nous dire que, en somnu;, le grand agitateur , vu de prés, avait un peu perdu, aux yeux de son jeune admirateur, les proportions grandioses dont l'avaient investi la dislance et la renommée.
' Mem., t. l", p. 90.
20 LE COMTE DE MONTALEMDEKl .
Nous ne nous arrêterons pas à discuter ce point avec elle, et nous en viendrons sur-le-cliamp à l'année qui suivit ce voyage , où nous retrouvons Montalembert à Paris, entré dans la carrière où l'appelaient tous ses goûts, et prenant part, entre Lamennais et Lacordaire , à la rédaction du journal sur lequel ils avaient inscrit leur devise.
Madame Oliphant appelle la naissance , la carrière et la fin de F Avenir « le roman du journalisme, et le seul épisode chevaleresque que l'on puisse trouver à consigner dans toute son histoire. » Celte remarque, si fine et si juste, est d'accord avec le talent, le tact et le discernement partait des caractères et des événements dont elle fait preuve dans cette partie de son récit, la plus délicate, pour elle, à traiter, et où il nous semble qu'il était le plus difficile, pour une étrangère, de ne point se tromper.
.Après avoir faille portrait des deux personnages nouveaux qu'elle introduit sur la scène : « Tels sont, dit-elle, les deux hommes , type parfait l'un et l'autre du caractère français , qui apparurent alors dans la vie du jeune Charles de Montalembert et qui étaient destinés à y jour un rôle important : l'un, ressemblant à une comète troublant l'atmosphère, et y répandant d'abord un éclat étincclant, mais traînant à sa suite le désordre, la
souffrance et enfin les ténèbres; l'autre, pareille à une étoile snre et fidèle , éclairant la voie véritable, et répandant jusiju'au bout une bienfaisante lumière
Lors([nV)n se rappelle, en effet, quels étaient ces deux hommes, et, malgré l'inégalilé de leurs mérites, quelle fut leur grandeur, on ne peut s'étonner (le l'influence qu'ils exercèrent. Et, en se replacanl à l'époque où Montalembeit , revenant d'Irlande, la tête encore remjdie du rôle et de l'œuvre d'O'Connell, vint piendrc, à vingt ans, sa place entre eux, on comprend (pie la llamme cpii jaillit (le ce contact ail été à la fois brillante et brùlanle, et peut-être concoit-on aussi sans peine que cette flamme ait pu parfois n(m-seulement porter la lumière, mais allumer l'incendie. Ce qui est remarquable, toutefois, c'est que le plus jeune des trois y apporte, au début, plus de modération que les deux autres. Il est curieux aussi de constater que toutes les grandes lignes qui caractérisent les opinions de M. de Montalemberl pendant tout le cours de sa carrière, se dessinèrent fortement dès ses premiers écrits. iMadame Olijdiant signale l'esprit qui règne dans deux articles qu'il fit paraître vers cette époque, et où il exprime deux sentiments, qui de-
• Mem., t. I", p. 115.
mcurèrcnt doiniiiants chez lui jusqu'à la fin de sa vie : « riiorreur et le mépris pour le joug de la démocratie, et une confiance instinctive dans les gouvernements aristocratiques. » Cependant, ditelle ensuite, « ce mépris, d'une part, et cette confiance, de l'autre , n'étaient accompagnés ni du moindre goût pour les gouvernements absolus, ni surtout du moindre dédain des libertés publiques, car, malgré son estime pour le principe aristocratique, aucun homme, plus que lui, ne comprit et ne pratiqua l'égalité légitime et vraie. Ce fut, si l'on veut, l'un des paradoxes d'une nature qui n'en était pas tout à fait exempte. 11 s'élevait avec la vivacité impétueuse de son caractère contre les folies et les impertinences des grands, et ne les ménageait pas plus que n'eut fait le plus fougueux démocrate, et "cependant, jusqu'à la fin de ses jours, il eut un faible pour l'espèce de déférence outrée, qui caractérise le peuple anglais vis-à-vis de ceux qui portent un titre. Cette déférence, souvent ridicule à nos yeux, lui semblait attrayante. Il croyait y retrouver un reste du parfum de l'époque lointaine où les seigneurs ralliaient encore autour d'eux des vassaux fidèles et dévoués. A coup sur, la pensée que sa valeur personnelle fût accrue par le titre qu'il portait lui-même ne lui vint jamais, mais il aimait à penser que la noblesse
de la race est en soi une noble chose, cl qu'il était bon pour les peuples de l'iionorer. »
Une singulière ('ou(înii;itiuii de (elle remarque se trouve dans le hasard (jiii vkuIiiI que ses premières armes, comme jourualisle, lussent laites en faveur de ceux que leurs noms historiques semblaient faire exclnre des laveurs du gouvernemenl deJiiillcl. Kl, bien qu'il ne parlagc.U ]Kiiiit les opinions politiques dominantes dans la nujjlesse en France, il se jeta passionnément dans l'arène pour les défendre. Mais ce fui ihmi après, en faveur (Ui la Pologne, qu'il écrivit ses pages les plus biùlantes.
« Son style, dit raiitciu' , n'avait pas encore la suavitéet la grâce (ju'il acquit plus lard. .Mais tous les germes de sa pcil'cctiun fuluic; s'y ti'ouvent déjà. La sympathie s'éveille sons l'enthousiasme de l'orateur, et l'on suit, malgré soi , sa marche haletante. Il n'écrit pas , il parle , et il nous semble, en lisant, voir ce jeune visage, les yeux animés , les cheveux llottants, fendant l'air d'une course rapide, comme l'emportement de sa pensée et l'ardeur de sa foi. »
C'est une étrange manière peut-être de peindre le style d'un écrivain, mais cette manière })roduit la ressemblance. Elle ajoute ensuite :
« Mais, même lorsqu'il exagère, tout est ton-
jours, chez lui, uuble, généreux, niagnanirne, profondément imbu de l'essence même de l'esprit chevaleresque. S'il se trompe, c'est toujours pour pencher du côté du malheur. Si son jugement s'égare, c'est toujours sous l'influence de la pitié, de la ciiarité, d'une noble tendresse pour ceux qui souiTrent. Aucune injustice, aucun oppression, aucun mal, n'est jamais épargné. Sa faiblesse» c'est de ne point aimer les causes triomphantes, et d'être enclin à abandonner les vainqueurs. Généreuse faiblesse, peu commune en ce monde. » Nous nous étendrions trop , si nous voulions suivre l'auteur dans le récit animé qu'elle fait de cette année, durant laquelle les rédacteurs de V Avenir passèrent de la polémique à l'action, et réussirent à se faire arrêter, pour s'être arrogé illégalement le titre de maîtres d'école. Tout le monde vient de relire, dans les pages intéressantes de M. Foissel', l'histoire de cette procédure, pendant laquelle la mort du comte de Montalembert ayant appelé à la Chambre haute le plus jeune des accusés, celui-ci parut pour la première fois dans l'enceinte qu'il devait illustrer plus tard » pour y prononcer des paroles qu'il ne nous est jamais arrivé de relire sans émotion, et qui sont peut-être les plus belles et les plus importantes de
* Voy. le Correspondant.
sa vie. Ce jour-là, un jeune homme de vingt ans, entouré des survivants d'un siècle railleur et incrédule, osa hautement proclamer « qu'il s'estimait heureux de venir dans sa jeunesse rendre publi(iuement gloire au Dieu de son enfance ! » Le moment où ce témoignage fut rendu, et on le représentant d'une génération nouvelle vint ainsi, devant tous, professer hardiment sa foi, ce moment, nous l'avouons, nous a toujours semblé soleiniel et l)éni. Le « fils des croisés » s'aflirmait ainsi déjà en présence des « fils de Voltaire, » et celte affirmation contenait en germe les seules choses réellement grandes et réellement glorieuses qui se soient accomplies dans noire pays et dans notre temjts !
in
Madame Oliphant fait, au sujet de la clôture de l'École libre, et du déuoùnient de ce court épisode, une réflexion qui ne pouvait venir qu'à l'esprit d'une Anglaise. Elle se demande pourquoi, ayant d'abord imité la méthode d'O'Connell , les jeunes agitateurs, pour la liberté d'instruction, arrêtèrent subitement le mouvement qu'ils avaient commencé, et qui, s'il eût été poursuivi alors et sans relâche avec la persévérance qui fit le succès de l'agitation irlandaise , eût probablement atteint beaucoup plus tôt le but auquel on ne parvint que plusieurs années plus tard. Elle croit devoir l'attribuer d'abord à l'impatience française , qui se lasse promptement d'une route qui ne mène au succès qu'après une foule de revers. Ensuite , et surtout, à la séduction d'une idée nouvelle et, en apparence, plus grande que la première, qui leur
lit quitter l'atlitudc excellente qu'ils venaient de prendre, avec grand bruit et f,frand éclat, celle de défenseurs (riinc idér vraie, cl de redresseurs d'un grief lé'iilinie, pour se jeter, dans un torrent, à la pouisuitc d'une chimère , en laissant échapper de leurs mains la victoire, qu'il leur eût peut-être dès lors été possible d'assurer. »
Une fois cnibanpiés sur ce torrent, on sait dans quel abime fut précipité le plus illustre des trois amis qui s'y hasardèrent ensemble ; quel naufrage menaça le second ; quelle vigueur, quel courage, quelle hundjle foi, furent déployés par celui qui', seul, s'arrêta dès la première heure, et n!gagna la rive, d'où sa voix puissante et sa main fidèle ramenèrent binilùl le plus cher de ses deux amis, entraîné, celui-là, non point par l'orgueil, mais par la tendresse.
Mais avant d'en venir à la catastrophe finale, qui lermina la carrière romanesque de l Avenir, revenons un instant à son brillant début, cl aux prodiges de talent et d'élo([uence qui cnjpéchèrent les pages de ce journal de partager la fortune éphémère de tant d'autres feuilles journalières qu'on oublie après les avoir lues, et dont rien ne vient ensuite rappeler la mémoire. Pour celle-ci, on s'en souvient, et jamais on ne peut les relire
' p. Lacordaire.
sans émotion, ni songer de sang-froid aux sentiments généreux qui les dictèrent, ni à ceux qui, à leur lecture, battirent dans tant de cœurs !... Il nous est sans doute permis de dire ici que tant que la presse périodique continuera à être un moyen d'action employé pour le bien comme pour le mal , nous demanderons instamment à Dieu qu'il daigne susciter des champions aussi ardents , aussi dévoués , armés pour le combat d'armes aussi puissantes que ceux-là, et, comme eux, hâtons-nous de l'ajouter, prêts à les déposer, à la voix de celui qui est le juge suprême des moyens qu'il faut choisir pour défendre l'Église.
Pour citer un seul passage parmi tant d'autres non moins remarquables, qui pourrait résister à l'éloquence indignée des pages inspirées à Charles de Montalembert par le premier et le plus cruel de tous les démentis donnés à sa plus chère espérance, C(îlle de voir, de nos jours, la liberté moderne se montrer chrétienne et devenir, comme elle le pourrait alors (mais seulement alors) l'alliée de la religion !
Rêve obstiné et chéri qui régna sur sa vie tout entière et qui, bien que toujours déçu, demeura pour lui, jusqu'à la mort, la vision de l'avenir !
LE COMTE DE MONTALEMUEllT. 29
On peut comprendre ce que ressentit un cœur rempli d'une lelh; espérance lorsque, en 1N51, dans une indigne émeute, faiblement réprimée, IV'glise d(! Saint-r.crmain-rAuxcrrois fut itrofanéc, et rArcliovéché saccagé et détruit.
Il sortit en clTct de ce cœur un cri passionné de désespoir et de lionle, cl la llaimnc de douleur et d'indignation qui s'y alluma se lépandil, comme «le la lave, en paroles hn'danlc^s :
« Certes, si jamais douleur lui légitifiic, c'est « celle (|ui a saisi nos cœurs, dans ces joins d'an- « goisse. Nous n'avons pas seulement à déplorer, « comme les uns, une liberté dont le nom a été <( prostitué aux plus révcdlants excès : nous n'a- « vous pas seulement, comme les autres, à frap- « per nos fronts sur la [)ierre de nos autels brisés « et jirofanés. Ces deux douleurs sont réunies
« dans la nôtre Nous avions rêvé une sublime
« alliance. Ce rêve était deveini noire vie. Nous « nons y étions abaiulonnés avec l'entbousiasme « d'une loi jeune et fervente. Nous marcliions au « sein des ténèbres et des épines , nnuinurant « sans cesse deux noms sacrés, et trouvant dans « ces deux noms une consolation à tous les en- « nuis, une réponse à toutes les inimitiés, un re- « méde à toutes les défaillances de notre cœur. « Ces deux noms ont été outragés; ce pacte sacré
« a été jeté dans la boue ; ce rêve a tout à coup « fini, et nous nous sommes réveillés au sein des « orgies d'un peuple sacrilège. L'avenir, où notre « ame avail placé sa demeure, où nos yeux cherce chaient une vivifiante lumière s'est voilé. La « puissante haleine qui nous inspirait le courage « et la foi n'est plus qu'un souffle qui semble « mourir. Nous vivions d'une pensée immortelle, « et nous voilà tombés dans les bras d'un mortel « désespoir »
Cet article était intitulé la Croix\ et madame Oliphant, ne pouvant tout citer, a choisi ce passage, qui en est le début. Mais nous sommes irrésistiblement tentés de poursuivie et de citer encore quelques-unes de ces lignes toutes bouillonnantes de foi et de jeune éloquence. Que ne nous est-il permis de les regarder comme applicables seulement aux jours où elles furent écrites !
« Et cependant, il faut parler, il faut revivre, c( puisque Dieu ne nous a pas permis de mourir... « Il faut promener nos regards sur nos malheurs, « et sur ceux qui en sont les auteurs. Peut-être, au « cri de notre douleur, mèlerons-nous des accents « d'une indignation trop humaine, trop étrangère à
' Il fut inséré dans le numéro du 21 février 1851 de l'Avenir.
« la loi (le iKtIi'c Dieu. Mais ([ui osciait nous les « r('|H'(»rli('r aiijuiird'iiiii, (iiic le sif^iic de la ircoii- « cilialioii fiilrr la Inii' cl le ciel a rli' liiist'-; aii- « joiinriiui, que nous iiiarclKnis sur les miiR's du « syniltolc saciv (|ui «•oiiiinaii(lail aii\ liuinincv |;i « rrcoiailialion et la paix !
« Il s'ol Inmvr, dans ce iiKuidc dr mi-
« sùiL's {'{ (le ( limes, un synihole de gloire et de « vertu ; dans ce monde on la foicc s'est installée « avec l'csclava^'^c, nu syniltole dctcrncllc justice « et de sainte lilieric ; dans rc monde {]{• perpé- « tuelle douleur, un symbole d'cteruelle consola- « tion. Celui (jui s'est nommé le Fils (h' l'homme (( a lé«,Mié rinsirumcul {](' sou sup[dice à Thuma- « uité,cl. pciidanl di\-lniil siècles, l'hunumité s'est « prosternée devant ce legs sacré. Jusqu'à lui, les « rois et les riches seuls avaient eu des enseignes « et des liamiiéres. Il en (htnnc une aux {jauvics, « au genre humain tout cntiei-, et les riches, et « les rois ni)di(|uent les leurs pour l'adopter.
« La ci'oix du ('hiisi a présidé à toutes les dv<'- « tiuécs (In monde moderne. Elle s'est associée à « tontes SCS adversités et à toutes ses gloires. Elle « a servi de base à ses institutions et d'étendard à M ses armées. Elle a consacié les pom^ies les plus « illustres de la civilisation, comme les énmtious « les plus intimes de la piété.... C'est du haut de
« la croix que la tcrro a reçu les premières leçons « (l'une lil)erlé, la seule viaie, d'une; é^falilé, la « seule possible. Elle csl l'abrégé de iiolie bis- « toirc, le code de nos devoirs, la garantie de nos « droits, le signal de notre arfrancliissemen!, le <( sceau de notre avenir.
« Et maintenant il s'est trouvé, dans le monde, « un peuple (|ui s'est proclamé le pontife de la ci- « vilisation, le libérateur des nations, le maître de « l'avenir, et ce peuple a biisé la croix ! Ce peuple, « c'est le peuple de Paris. Oui, il faut le dire, le « peuj)le de Paris tout entier. Car, si nous dénions « ce nom au groupe de forcenés qui ont acconn»li « cet attentat, nous ne pouvons le refuser à ceux
« qui l'ont toléré! Notre cœur se soulève à la
« pensée de cet affront, et nous nous écrions, avec « l'un des généreux compagnons de nos luttes et « de nos croyances : « Hâtez-vous de remplacer « ces croix d'or par des croix de bois, afin qu'il « s'élève quelque cbose entre Paris et le ciel pour « en détourner la foudre »
Hélas ! après une courte période de ferveur et d'espoir, ne semblons-nous pas être retombés plus bas que ceux ijui entendirent ces ardentes paroles?... N'avons-nous pas vu des jours plus sinistres que les leurs? Disons, du moins, avec un courage renouvelé, ce que dirent alors ceux qui
ne se laissèrent pas dompter, et se sonvenant des victoires qui suivirent, pour eux, ces jours de deuil, que ceux qui leur succèdent dans la lice en préparent à leur patrie d'aussi grandes, et de plus fécondes encore ! . . .
Ce n'est point une vaine espérance que nous exprimons ainsi. Plus d'un, au milieu d'eux, nous en sommes assurés, saura s'appliquer, avec un sentiment semblable à celui qui les dicta , les paroles suivantes, par lesquelles Montalemberl termine l'article dont nous avons cité ces extraits :
« Pour nous, qui avons été les témoins im-
« puissants des injures que la croix a subies
« nous puisons, dans le souvenir de ses épreuves « et de ses triomphes, de quoi étouffer notre dés- « espoir et vaincre notre défaillance : nous ren- « trous, avec une ardeur nouvelle, une ardeur « sanctifiée par la douleur, dans la carrière où « notre conscience nous a lancés. S'il nous eût été « donné de vivre au temps où Jésus vint sur la « terre et de ne le voir qu'un moment, nous au- « rions choisi celui où il marchait, couronné d'é- « pines et tombant de fatigue, vers le Calvaire : de « même, nous remercions Dieu de ce qu'il a placé « le court instant de notre vie mortelle à une épo- « que où sa religion sainte est tombée dans le mal- « heur et l'abaissement. Afin que nous puissions
« la chérir dans noire iiuniililé, afin que nous puisce sions lui sacrifier plus complélernent notre exi- « stcnce, l'aimer plus profondément et de plus près.
« Nous ramassons avec amour les débris de sa « croix pour leur jurer un culte éternel. On l'a « brisée sur nos temples, nous la mettrons dans « le sanctuaire de nos cœurs, et là nous ne l'ou- « blierons jamais. De la terre où on nous l'a dé- « truite, nous la replaçons dans le ciel, et là nous « lisons encore une fois, autour d'elle, cette pa- « rôle divine : In hoc siguo vinces. »
Nous rappellerons maintenant, avec l'auteur, qu'à cette époque, Montalembert ne marchait pas sous la bannière qui représentait cependant ses souvenirs historiques et religieux les plus chers : il ne voulait unir la destinée immortelle de YEglise à celle d'aucun gouvernement, d'aucune dynastie de ce monde. Et il ne le voulait pas, parce qu'il lui semblait voir, dans ce genre d'alliance, un péril pour l'Église elle-même.
Qu'il eût tort ou raison , cette opinion était, comme toutes celles qu'il embrassait, désintéressée et sincère, et ce n'est, certes, point en termes hostiles ou dénigrants qu'il s'adresse à ceux qu'il se refuse à suivre.
L'article suivant était intitulé : A ceux qui aiment ce qui fut :
« Étrangers à la vie publique, aux combats qui « ont absorbé votre vie, aux affections qui ont « maîtrisé vos âmes, nous ne nous donnons pas à « vous pour les partisans de vos croyances poli- « tiques... Mais nous vous le disons dans notre « simplicité et notre bonne foi : si vous saviez « combien nous respectons les affections maliieu- « reuses, combien nous vénérons le long entliou- « siasme de votre fidélité , combien surtout la « foi qui nous est commune avec vous excite « notre sympalliie, vous regretteriez les dissenti - « mcnts qui nous séparent ; vous reconnaîtriez , « en nous, les enfants d'un même père, des chré- « tiens qui gémissent de ne pouvoir être unis avec « d'autres chrétiens dans toutes leurs pensées, et « clicrchcnt à les rassembler tous dans une unité « plus haute (jue celle qui peut être dissoute par « les événements de la terre.
« Nous n'éprouvons pas cette sympathie pour « des regrets de courtisans, des dépits de fonc- « tionnaires, des mortifications d'amour-propre « ou d'ambition qui ne savent enfanter que des « conspirations de salon et de méprisables échauf- « fourées. iMais nous l'éprouvons vive et profonde « pour rattaclieinent désintéressé de ces royalistes « de province, de ces populations rurales qui n'ont « jamais vu la cour, qui n'ont jamais rien reçu
« d'elle, qui n'ont rien gagné à son retour, qui « n'ont rien perdu par sa chute,... et qui sont res- « tés inébranlables dans leur affection, dans la tris- « tesse de leurs regrets, dans le culte de la croyance « héréditaire, qu'ils conservent comme un patri- « moine sacré. Nous les respectons, et il nous a « fallu toute la profondeur de notre foi dans les « desseins éternels de Dieu, il nous a fallu tout ce « que nous inspirent les cluitiments terribles dont « il frappe les peuples et les rois, pour ne pas être « entraînés par un sentiment trop vif vers des « hommes dont l'honneur est si pur.
« Dominés par une pensée plus haute que tous « les trônes, l'œil fixé sur un avenir que Dieu nous « laisse entrevoir, nous ne partageons pas leurs « regrets, mais nous en sommes touchés, nous t( ne vivons pas sous l'empire de leurs prédilec- « lions et de leurs souvenirs, mais nous nous « inclinons devant leur dévouement. Car partout « où il y a dévouement, il y a foi, et partout où il « y a foi, il y a le souffle de Dieu M »
De semblables pages, dans un journal, ne semblent-elles pas assez bien justifier l'épitliéte de « chevaleresque » que lui a décerné madame Oliphant ?
* Avenir, 6 mars 1851.
Mus Idiii ((.'l cotU; c'ilutiou m'im hi (leniière «jue nous cinpruiilL'ntns à l Airini), unoc une saj^iissc {Kiti'iiili<|iir (jiii (li>v:iii<;ail son à^'c, et (|ur la l'atah; liisluirc «le iiolri.' liiiips n'a que Iroj» juuuvée, il adjure le niénie parli en ces leiines :
u lloyalisles sineèies! Noblesse de France! Pro- « juiélaires fonciers! nous >ous y »'xliorlons ait< (ieinnient, sachez user des innonibrahles avan- « lajjes de votie |Misition. Sacliezexercerrinduence « légiliiiic t|iii \(»ii> .i|i|iaili('Ml sur les niasses po- « pulaires; avouez liaulenienl celle prétenlion, a ipie des reslriclions Ic^'islalives pourionl en vain « vous contestei". llallacliez-vous, jtar volie désin- « léressenienl el j»ar volie déNoMctiiciil aux inlérêls « de tous, les populations (pii nous enlourenl. Ne « inéronnaissez |)as la doiilde popularité dont vous « èt<'s appelés à jouir : la puis>aiile pojtidai ilé de « la (lélaNcur ollicielle, «'l la sainte popularité de « la vertu !
« Kntrr/ donc a\cr cuni. •;,'•' et conliantc tians la « vie puhli(pi('. (jturc/ nous enrôler dans les rangs K de la garde nationale, demandez des armes à la « patrie, «'t jurez de ne pas les déposer lorstpie « votie Dieu sera insulte : ri'uiplissez avec zèle le « devoir sacré délecteur, el donnez au pays des « mandataires (pii sachent ccnuprendre la véritable « union de l'oiilic et de la liberté. Appelés à par-
« ticiper à la souveraineté nationale, sachez en « user avec le recueillement et la conscience que « la France vous demande. Faites, en un mot, ce « que firent vos pères, faites avec nous, avec tous « les hommes de bonne foi, une ligue du bien pu- « blic, devant laquelle viendront se briser à la fois « toutes les attaques de l'impiété et tous les pièges « du pouvoir * ! »
Un journal ainsi rédigé, et auquel Lamennais etLacordaii'c prêtaient une éloquence égale à celle de leur jeune collaborateur, devait être, on en conviendra, une arme puissante dans les mains de ceux qui s'en servaient })our la cause de Dieu, de l'Eglise, et celle du lien des âmes et des peuples. Mais il faut reconnaître aussi que c'était une arme, dangereuse, si elle était jamais mise au service d'une théorie hasardée.
Tout le monde sait que ceci advint; et tout le monde sait aussi quel parti prirent les trois rédacteurs de l'Avenir, dés qu'ils se sentirent incertains du terrain sur lecjucl ils se trouvaient. Personne n'ignore non plus quelle fut la suite de cette résolution. Mais ce qu'on n'a peut-être jamais assez remarqué, c'est que l'exemple qu'ils donnèrent alors, seuls, parmi les catholiques, ils l'ont donné.
* Avehir, 6 mars 1851.
C'est l'Iiislorifii prolesUiiil de M. de Mctiil.ilciiihert (|iii en r.iil l;i jinliciL'US»' (iliscivjilion. « M l:i fcrveiilc lrl;iiiil<', «lil-cllc, ni riit'innuic P(>lo;.Mir, cngagùes, elles aussi, dans des liillcs oii h'iirnctvaiMe étail enjeu, et on la |M)lili({ue et la religion se Ironvaienl eonluMdncN, ne songèrent jamais à nn semblable expédient. In<lid(i(aldement , cependant, dans ces deux pays, non moins ipiailleiirs, on s'était souvent servi, itendant raideur de la lutte, d'armes lui | siispe(|c>. et il e^l duiilciix (|ii(' ces coinbatlaiits eussent obtenu, à Home, la sanction de Ions leurs arles, s'ils se russenl avisés d'aller la demander. Mais celle preuve d'abandon, de conliaiice, de leiidressc lijiidc, il élail rései'vé à des Français de la duimer, et il leur appartint d'accomplir, dans nos j(Hirs d'incrédiililé, nu acte digi'ie du temps de saint Louis!
(( An lieu de jtartir à pied, le bâton à la main, comme leussent l'ail d'anciens jtèlerins, ceux-ci, sans doute, tirent le vovage selon toutes les lois des liabitiides modernes, (le voyage, cependant, n'eu était pas moins im Mai pèlei'inage, et s'il ne se trouvait dans leur vie (jue ce seul acte, il suffirait jionr prouver leur sincérité, leur bonne loi, leur complèle et généreuse absence de toute prudence mondaine.
« Nous déclarons, (pianl ;i nous, que, de toutes
les expéditions modernes, il n'en est point qni nous semble plus remarquable, plus touchante, plus naïvement étrange que celle-là. »
Cette appréciation, de la part d'une protestante, vaut, il nous semble, la peine d'être remarquée, et puisque nous l'avons citée jusque-là, nous la citerons jusqu'au bout :
« Pour des esprits dénués d'imagination, continue-t-elle, le nom de père des fidèles, donné au pape, est, le i)lus souvent, regardé comme une simple façon d'exprimer une théorie abstraite. Mais ces trois hommes la réalisèrent à la lettre. Ils allèrent trouver le pape, avec un sentiment absolument identique à celui qui conduit les enfants aux pieds de leur père. Et }»ar la simplicilé même de cette démarclie, ils jetèrent la confusion dans les rangs de ceux qui séparent les tliéories des faits, et ont l'Iiabitude de les ranger dans des sj)hères dilTérentes. Peut-être même causèrent-ils quelque surprise et quelque embarras dans cet étrange et merveilleux monde de Rome elle-même, à (jui ils allaient s'adresser '. »
» Mcin., t. I", p. 20">.
.\|nvs avoii- iiiiisi ii.iilr de racle filial des trois |»rlcriiis, on amail |mi |>ciis('r pt'ul-èlic que railleur seiail (lis|)(»sé à lil;iiner racciieil (jirils renireiil. oii à s'en éloiiner; mai^ la siii^fiilièic jn>li.'ss(.' (le son es|piil ne periiiel pas (ju'il en soi! ainsi. Klle a ex|ili(iné d'ahoril i}iie la pitsition qu'ils avaient rêvée ]MMir l'Iulise dans iiii ordre jxdirKpie iinii\t'an. Meii ipie eliiiiiériqne, élail iiii iiolde lève; mais elle cumpicMid à nierveille (|n'eii \enaiit demander an chef de TKglise la saiiclidii solennelle de leur nl(q)ie, en réclamant une héiiédiclioii spéciale pour le drapeau qu'ils arhoraient, (Ml s'allendaiil prescpie à (tlilenir (jue des ccunltatlanls (pii, pendant leur courte carrière, avaient ré- I»andu le l'eu et la llainme autour d'eux, sans taire toujours preuve diiiie l:i ande jtrudeuce, lussent déclarés les champions |iai- excellence d(; l'Église,
ils allaient au-devant d'un mécomple. Elle raconte ensuite tous les faits avec la plus parfaite exactitude, et nous n'avons pas à en refaire ici la narration trop connue. Mais les réflexions qu'elle y ajoute sur l'attitude des trois enfants de l'Église, une fois qu'ils furent parvenus au terme de leur vovage, et admis pour ainsi dire dans le palais de leur mère, sont à la fois si justes et si originales, qu'il est intéressant de les reproduire.
« Ils passèrent subitement, dit-elle, du
grand soleil, de l'air embrasé, du bruit du combat, des cris et des applaudissements de la foule, à l'ombre calme et silencieuse de Rome, de Rome impassible et patiente, où l'enthousiasme est hors de place, où les événements passagers de l'heure présente perdent toute importance, et, considérés à la lumière des siècles, ne semblent plus être que des puérilités. 11 y avait à coup sûr, dans cette brusque transition, de quoi les glacer, et faire succéder la perspective du plus amer mécompte à la confiance illimitée dont ils avaient été animés jusque-là.
Ils passaient, en outre, d'une vie fiévreusement active, à limmobilité et à l'inaction. Ils avaient quitté un monde partagé entre leurs ennemis acharnés et leurs partisans enthousiastes ; ils se trouvaient dans un monde ou l'on s'était peu in-
formé (le leurs projets, et où l'on ne s'en occuj)ail pas (hi (ont. ('e fui une épreuve telle (jue peu d'Iioninies en couiMnent, et ell(! lut aeconipagnée (le circonstances (|ui en ag<;ravèrent raujertunie'.» Nous laisserons en ce ninmcnl ce (|ui concerne son héros. Ariiv;int ainsi à l»onie, pour la picniière fois, au (lél)ul de sa jeunesse, CJiarles de Monlaleinhertfuf d'ahord un [teu disirait de l'impression qu'elle vient de décrire avec une vérité saisissante, par une fouh; de jouissances et d'intérêts étrangers à la grande affaire (pii l'y amenait; mais il ne pouvait en être de même de ses deux compagnons de voyage, prêtres Inn et r;iiilre. plus âgés, plus sérieusement engagés dans celle enireprise hasardée, et l'un d'eux portant, avec le poids des années, celui d'une hante renommi'e. Leur impression fut grave et profonde, et décida pour Ions deux de l'avenir. Tandis (pie l'orgueil hlessé creusait à l'un un ahlme où devaient s'engloutir son génie et sa foi, l'autre était louché d'une tout autre manière, el ranleiir n'a pas allendu de récentes révélations pour reconnailre à (piel point fut rapide, com[)let et lucides j)our l'abhé Lacordaire, h^ discernement de leiw position véritable, el elle rallribue avec justesse à son absence complète
• Mem., t. I", p. '200.
44 LE COMIK DE MONTALEMCEHT.
d'amour-propre, à sou esprit pralitjue, et au bon sens qui chez lui égalait le génie.
« 11 comprit en un instant, dit-elle, que demander à une autorité majestueuse et séculaire, dont l'action s'étend sur le monde, à qui les intérêts de la chrétienté tout entière, ainsi que ceux de la tradition des siècles, sont confiés, de venir approuver et sanctionner une théorie politique toute nouvelle, et non encore éprouvée, c'était à la fois impossible et absurde... Sans doute, les misères qui se mêlent à toutes les grandes choses dans lesquelles intervient l'action humaine, ne lui échappèrent pas ; mais la grande capitale du monde chrétien n'en avait pas moins saisi son âme tout entière. La splendeur de sa tradition et de son autorité, considérée au centre même de l'une et de l'autre, avait fait taire en lui toute autre impression. Rome lui apparut comme la personnification de l'Église elle-même, et comme le siège d'un principe immuable, en comparaison duquel les systèmes passagers de ce monde ressemblaient à des insectes qui naissent et meurent en un jour
« Il réalisa, avec une émotion (|ui fit tressaillir tout son être, cette grandeur, celte sagesse, cette perpétuité de Rome. 11 considéra qu'elle avait toujours vécu, toujours veillé avec prudence,
subordonnant tout à sa récoude uiissiou, profilaut des choses d»; ee uioudc, l()is([u'ellcs pouvaient la seconder, mais ne permcllanl cependant jamais à aucune cliosc Immaine d'èlre égale à ('Ue-méme cl à sa cause sainte et divine... De quel œil, après tout, devait-il maintenant regarder, et conunent devait-il estimer ces théories ardenles et soudaines, nées de la veille dans (pielques esprits, et dont il était venu impoiluner cette majestueuse et royale mère? cette mère, qui avait à écouter le bruit lointain de la marche de ses milices saintes et à suivre des yeux les pas de ceux qui vont porter au loin la bonne nouvelle de la paix et du salut ! Ne ressemblait-il pas, en vérité, à l'enfant d'une reine, qui serait venu lui apporter ses plaintes et ses préoccupations puériles tandis qu'elle est occupée des affaires de son royaume? Ne devait-il pas être satisfait, lors même ({n'en passant i)rès de lui, elle n'eût fait que lui accorder une caresse de sa main, sans lui répondre?... Ne devait-il pas même être indulgent pour cette noble mère, si elle n'avait pas exactement mesuré les paroles employées pour congédier son enfant importun ' ? »
C'est là le résumé du jugement singulièrement
* Mem., t. I", p. Toi, 258, 259.
caraclérisliquc et. vrai, de madame Oliphant, sur la IransformalioM survenue dans l'esprit de Lacordaire. C'est ainsi qu'elle explique parfaitement comment il s'arrêta sur-le-champ, non-seulement par soumission, mais parce qu'il vit avec évidence qu'il s'était trompé, et qu'elle comprend la résolution prompte, décisive et irrévocable qu'il prit alors sans hésiter. Tout le monde sait maintenant quel r(jle il joua auprès de M. de Montalembert, au moment où celui-ci fut placé entre l'ascendant qu'exerçait sur lui le génie et le malheur, et les conseils que lui donnaient l'amitié et la foi ! Nous ne nous arrêterons plus à parler de cette lutte, dont le résultat fut de resserrer leurs liens et de briser à jamais ceux qui les attachaient tous deux à leur maître; mais nous traduirons encore dans ce livre un passage suggéré à l'auteur par la chute de M. de Lamennais, qui nous semble trop remarquable pour être omis , et où se manifestent la lucidité d'esprit, la bonne foi , la sincérité parfaite de l'écrivain protestant dont je suis les pas (et dont j'oserai presque dire en ce moment que je consigne les aveux).
c( J'ai expliqué, dit madame Oliphant, comment Lacordaire se soumit à l'instant, se soumit avant même que sa soumission fut demandée. Il sentit instinctivement que rajjpel qu'il avait con-
seillé était une méprise, et que, dans le vrai sens du mot, c'était un acte impert nient. Ce fut là le sentiment et pour ainsi dire ïâme de sa conduite. Mais cette conduite avait aussi un côté essentiellement pratique, sur lequel les événements qui se passent aujourd'hui attirent notre attention. Tandis que son imagination s'exaltait par la contemplation de l'unité, de la patience, du parfait accord avec lui-même, de la durée du gouvernement spirituel de Rome, son sens pratique était frappé au môme degré par la puissance de celte organisation merveilleuse qui prête à chaque pauvre prêtre une force égale à celle d'un grand royaume, et quelle que soit sa faiblesse individuelle , lui donne l'appui d'une autorité ferme et inébranlable. Jamais ce qui se nomme le Dissent n'a pu grandir, n'a pu même vivre dans les pays catholiques. Hormis à l'époque de la Réforme, où l'inondation européenne de la grande rébellion spirituelle, fut aidée i»ar un concours de circonstances qui ne se sont jamais reproduites depuis, aucun homme, ni aucun groupe d'hommes, n'a réussi à se révolter contre Rome, et cependant à conserver une influence d'un caractère religieux quelconque. Aucun homme n'y est parvenu, quelle que fût auparavant rexcellence de sa position et la pureté de ses intentions. En Angleterre, celui qui, sans cesser
d'être protestant, se sépare de l'Église anglicane, perd sans doute toute l'importance qu'il possédait comme membre d'une corporation importante, et tomI)e comme une pierre au fond de la mer. Mais après tout, la mer de la dissidence est si vaste chez nous, qu'il peut encore, après que le premier étourdissement de sa chute sera dissipé , y trouver quelque consolation, et s'accoutumer par degrès à vivre dans une atmosphère sociale et religieuse différente et inférieure à celle qu'il a connue. Mais celui qui se sépare de l'Église de Rome n'a point de refuge semblable. S'il ose encore lever la tète après ce que tous appelleront son apostasie, ce qu'il peut espérer de mieux, c'est d'être adulé par des hérétiques , par les ennemis déclarés de cette Église dans laquelle il est né , et que probablement au fond du cœur, et malgré sa désobéissance, il préfère à tout. 11 peut arriver parfois qu'on se déplaise au foyer paternel, qu'on en trouve la loi sévère , les préjugés souvent insupportables; mais de là à se jeter au milieu des ennemis de ce même foyer, à l'entendre attaquer avec toute la virulence de l'ignorance , à s'unir aux insultes dont sa propre mère est l'objet , aux railleries dont on poursuit sa vie et ses actions, il y a loin, en vérité. Et cependant, telle est presque l'unique destinée que peut attendre le
pnMre réfraclaire. Un exemple, récent et lr;ip|»ant (pTil est innlile de rappeler plus claiienient, viendra à l'esprit de tous ceux (pii ont suivi avec attention l'histoire contemporaine de rKjrlise dcKonie. Un grand et Itiillaiil |Mvdi<-atetir, un homme (|ui passait, il y ;i peu de jours encore , poiu' im des fils les pluséminents et les plus importants de son Kglise, après avoir chancelé et av(»irdél'ailli sm- un point d'ohéissance ecclésiasticpie , a|tpar;Mt tout d'un coup euloiné d'un groupe d'admirateui's anglicans, et acceptant les hommages de ce beau monde protestant (pii lui (dire ce genre de sympatlii(! large et univeiselle (pie tout a dû lui apprendre à considérer connue un iudilTérenlisme de la pire espèce , (dm|taralde, à l'amitié proposée par Pilateà llérode. Il nous semble ([ue, à cette perspective, un froid glacial doit s'emparer de l'àme de cet lionnne (pii a èle prêtre, el (pii a connu cet amour de IKglisequi est en lui-même un si uolde et généreux sentiment. Son unique place , ou du moins la meilleure, est encore paiini les hérétiques; car la seule autre alternative qui lui reste est celle de se jeter jiarmi les incrédules. Mais comme à ses yeux la distinction entre les deux est légère, et que ce sont ces derniers ([ui l'entourent dans son pays et l'approchent de plus près, comment s'étonner si ce malheureux, hors de la }dace qui
était véritablement la sienne, torturé par l'espèce de démence qui naît de la colère contre ce que nous aimons, en arrive jusqu'aux dernières extrémités, et cherche, pour cacher sa honte, l'affreux refuge d'une négation totale de tout ce qu'il a cru dans le passé et de tout ce qu'il a quitté.
« >'ous ignorons quel genre de développement peut attendre dans l'avenir le mouvement des protestenrs^ noineaux, suscités par le dernier décret de Rome. Mais nous venons de raconter l'histoire du passé et du présent. La vie s'arrête pour le prêtre rebelle qui se sépare de l'Église... C'est un déserteur en face de l'ennemi. Il a trahi son drapeau, et il ne demeure plus pour lui, en ce monde, d'action utile ou salutaire possible. »
Et l'auteur conclut : « Si la foi de l'abbé Lacord^ire lui enseignait que, hors de l'Église, il n'y avait point pour lui de salut, son bon sens suffisait pour lui apprendre aussi que hors de l'Église il n'y avait plus pour lui (ï action-. »
* Prof esters.
- Metir, t. 1", p. Ib'c
Malgré l'éclat des pages de rAvenir que nous avons citées, et de tant d'autres qu'on ne relira jamais, dans les volumes où sont rassemblés les articles de ce journal, sans éprouver ce tressaillement intérieur que l'enthousiasme, uni à la beauté du slvlc, a le don de produire; malgré ce charme et rinconleslai)le puissance qu'il exerça, malgré l'intérêt presque dramatique qui s'attaclie à cet épisode et au rôle qu'y jouèrent ceux qui, tous les trois, quoique diversement, étaient appelés à une célébrité égale ; considérant ce que fut et ce que devait être la carrière de M. de Montalembert, on peut appeler, à bon droit, ce début « un faux départ ».
Il lallait recommencer; il fallait revenir sur ses pas, s'arrêter , reprendre haleine, et se recueillir en silence, avant de prendre un nouvel élan.
Après la lièvre de la lutle passionnée et publique, après les soulTrances variées et cuisantes de celle d'une autre sorte qu'il avait eu à subir avec luimême et avec le maître qu'il fallait abandonner, après le déchirement de cœur qui la termina, telle était, en effet, la situation de Charles de Montalembert. Il le comprit; mais il crut d'abord que ce nouvel élan lui serait impossible. Il se déclara perdu, vaincu à jamais; et, à cette époque, on trouve souvent sous sa plume l'assurance « que tout est fini pour lui et que sa vie est à la fois manqué e et brisée. »
Cette impression, quel que soit le mécompte qui la provoque, est presque toujours erroimée dans la jeunesse. Mais plus que pour tout autre, elle l'était pour celui dont on peut dire qu'il était doué si riciiemont et d'aptitudes si nombreuses, qu'il y avait en lui de (juoi remplir, dix fois au lieu d'une, la vie d'un homme. Il a souvent suffi, en effet, à un homme, pour acquérir la gloire, d'avoir re(;u du ciel le don d'émouvoir la foule par sa parole, et d'exercer sur ses contemporains cet ascendant magique que possède l'éloquence. D'autres, sans jamais quitter leur cabinet de travail, ont atteint la renommée par leurs travaux historiques ou littéraires. D'autres encore ont complètement occupé leur temps et leur vie par la
LE COMTK DE XO.NTAl.EMBtRT. 53
po/'sîp OU l'art , et par l'iiitén^l que dr irllcs ('•(ikIi's sav«Mit (ioiiiicr à de iioiiiiirciix ri loinhiiiis voyapj's.
T«)iis ers dons (linV'ivnts, toiitts ces aptilinlrs, M. lie MoiitalriiilM'il les jiossnla eiisrfniiic, UtuUs ces 04-riip;itiiiii> il 1rs inriia ilr rioiit. v[ il posscihi, de plus, une autre farullt'. rarement arrordée aux lioiiMues voués à la |tiditi(pie ou à l'étude, et dont 1rs orateurs ou les portes sont Ir plus suuxeut dépuurxus. CriU' l;u ulté l'ut n-llr dr s;i\oir n|»scr\er et étudier la nature, non point seulement par son côté piltores(jue, mais au point de vue le plus pratique. Si liirn. ipn», s'il n'ciH été autre rliosr )|ii un sinipir propriétaire eampagnard, il eùl al- Irinl II notoriété que l'on aeeordc à ecux qui K'us- Msseiit dans les travaux «ju'ils savent «•ntrej)rendre, diri^'er et anoniplir. Kn un nml. il apporta à tout la même puissance d'attention, la même étude conseiencieuse. la même intensité d'intérêt, et il exeella en une foule de choses dilTérentes. c<imme si (luK une d'elles eut été sa spécialité.
Aussi, malgré le découragement i|ui s'emjiara de lui, loi-scpi'il se retrouva seul en Allemagne, sépan'î de tous ses amis, li>ré à l'amertume de ses regrets et à celle de ses pré\isit»ns, et marchant à l'aventure sans hut déterminé; malgré cette mélancolie dont, suivant le penchant de la jeunesse.
il aimait à s'abreuver, et à laquelle il se livra alors jusqu'à l'ivresse, il ne pouvait et ne devait pas demeurer longtemps sans rencontrer une voie nouvelle; on peut même dire qu'il y marchait déjà, tandis qu'il croyait la chercher encore. Les deux années, si tristes en apparence, qui s'écoulèrent entre son départ de Rome, en 1853, et son retour à Paris, en 1855, pour y faire dans la vie publique son second et véritable début, ces années pendant lesquelles il s'estimait si à plaindre, peuvent compter parmi les plus fécondes, et furent, plus tard, rangées par lui-même au nombre des plus riches de sa vie, en ineffaçables souvenirs. Ce fut pendant leur durée, et inspiré par M. Rio, qu'il fit sur l'art ses premières études, allant en Allemagne, de ville en ville et se rapprochant partout de tous ceux qu'illustraient la foi, le talent ou le génie. Ce fut alors que lui apparut l'angélique vision de la royale jeune sainte, qu'il a su faire revivre à jamais pour nous et pour ceux qui vivront après nous; et que, recherchant ses traces, il rencontra en chemin tout ce que la poésie et l'histoire, pouvaient jeter de charme et de lumière sur ses pas, et ajouter d'intérêt puissant et doux à la pieuse exaltation de son àme.
Ajouterons-nous enfin que ce fut alors (au mois de novembre 1854), et avant son retour en France,
LE COMIE DE MONTALEMBEUT.
iiu'il alla relroiivcr, on Italie, Alcxandriiie et AIIkmI (le la Tci r((iiiiays, cl passa avec eux, à Pise, ces ninis ddiil iii:i(hiiiit> Oliphant rappelle le souvenir en termes que n'a pu lire sans énudictn celle (|Mi, la première, en a raionlé l'histoire.
Oh! (lui, ce riiieiit de heanx jouis! cl ceux ipii ont connu Ai' prés ces trois âmes, mu iu>l;iul réunies, peuvent, seuls, le hien comprendre. Tous savent assez, cependant, comhien sont rares icihas ces rencontres, où l'harmouie est comjdèle entre ceux que leciioix ou le hasard a rassemhlés; où ce qui parait imporlanl à l'un, le parait également aux autres; où les études sont poursuivies dans le nu^ne hut, les ohjets regardés au même point de vue, sans raillerie (jui serre ou glace le cœur, sans contradiction qui l'aligne l'esprit, sans égoisme qui s'imj)ose, sans frivolité qui se lasse! ... Vivre ainsi (luehjues jours, c'esl goûter l'un de ces bonheurs qui vont hieu au delà de ce qu'ils sont et de ce qu'ils durent, car ils comptent au ncuuhre de ceux qui contiennent une promesse et un avaut-goùt de cette fraternité céleste dont ils sont ici-has l'image passagère!
Ces jours de Pise furent au nond)re des derniers du rapide bonheur d'Alhert et d'Alexandriuc, mais il ne devait pas en être de même pour leur ami. H garda, sans doute, à cette douce rencontre, une
place à part dans sa mémoire, et une suavité demeura attachée à ce souvenir, que rien ne devait effacer, que rien, peut-être, ne devait égaler plus tard; mais les ardentes jouissances, rêvées dans les plus hautes aspirations de sa jeunesse, l'attendaient encore, et le jour se levait pour lui, tandis que l'ombre s'étendait déjà sur ceux dont il venait de partager la vie, et dont, plus d'une fois sans doute, il avait envié le sort. L'ami qui ent si tendrement partagé sa gloire, qui en eût fait la sienne, et qui, à l'égal de son propre bonheur, avait désiré le bonheur de son ami, ne devait voiries premiers rayons de l'une, que d'un regard déjà voilé par la mort, et ne devait apprendre la réalisation de l'autre, qu'à l'heure môme où il quittait la terre; dernière joie, digne de ce tendre et généreux cœur, qu'il emporta au ciel, avec cette autre joie suprême, à laquelle il avait sacrifié son bonheur et sa vie* !
C'est au moment du retour à Paris de M. de Montalembert, en 1855, que commence l'ère brillante de sa destinée, qui fut aussi pour la France au point de vue religieux l'ère brillante du siècle dont le déclin approche. Oui, brillante de foi, d'ardeur et d'espérances auxquelles il faut se re-
* liéeif d'une sœur, I" vol.
porter à celte heure, où presque toutes semblent déçues, afin de les Taire revivie, et de iaire revivre avec elles le souvenir de ceux qui surent les faire naître et en grande partie les réaliser. Leur travail, il est vrai, a été interrompu par la tempête, mais il ne sera jamais repris sans que leurs noms vénérés et aimés ne reviennent sur les lèvres de ceux qui le poursuivront... Lacurdaire, Ravignan, Montalembert, Ozanam, et vous! leur noble, sainte et pieuse amie' ! dont le nom se mêle avec les leurs et avec ceux de tant d'autres (jni s'unirent à eux; les uns disj)arus tomme eux de ce monde, les autres gardant encore chèrement leur souvenir et marchant sur l'empreinte de leurs pas!... Qui peut se souvenir des jours dont nous parlons sans se sentir ému comme à l'aspect des grandes choses !
A cette époque, ceux qui avaient vingt ans se souvenaient à peine, depuis leur enfance, d'avoir vu un homme agenouillé dans une église; les femmes seules semblaient prier, et c'était uniquement à leur sexe que s'adressait, en apparence, la parole de Dieu. Tel était encore l'état des choses, lorsque Lacordaire monta dans la chaire de Notre-Dame, et l'année où l'on y entendit retentir
* Madame Swetchine.
sa parole pour la première fois fut aussi celle où, pour la première fois, la voix de Monlalembert se fit entendre à la tribune de la Cliambre des pairs. On n'avait jamais vu jusque-là, et peut-être ne reverra-t-on jamais rien de pareil ! deux amis d'une vocation si diverse, d'un talent si semblable, défendant tous les deux la même cause : la cause sainte de Dieu, de l'Église et de la justice; l'un sous les voûtes de nos basiliques, l'autre au sein de la plus liante de nos assemblées publiques I Et lorsque cette église déserte se remplit, lorsque d'année en année le nombre des hommes s'accrut dans l'auditoire, au point que les femmes durent leur céder la place, lorsqu'à l'éloquente voix deLacordaire en succéda une autre non moins puissante que la sienne sur les âmes*, lorsqu'on vit de toutes parts les laïques s'enrôler dans la grande armée de la charité, il fut un instant permis de penser qu'une génération nouvelle allait se lever et marquer son passage ici-bas par sa foi, comme la génération précédente l'avait marquée par son incrédulité!... A coup sur, l'heure est triste pour y songer, et les ruines qui nous entourent, les effroyables crimes accomplis au milieu de nous, semblent avoir démenti toutes les
1 Le P. de Piavitrnan.
promesses du passé, et sont, en vérité, de nature ù désespérer l'espérance elle-tnéine! Et cependant, regardons autour de nous, examinons bien, après ces catastrophes sans exemple, ce qui lutte, ce qui aime, ce qui croit encore au milieu de nous. — Voyons de (juel côté il faut tourner les yeux, avec lespoir de revoir la luiiiiéic. Voyons ce qui a été détruit et ce qu'il faut reconstruire, et nous trouverons que les o'uvres nées de la parole et de l'action de ceux doiil nous parlons, ])ien que couvertes un instant par le torreiil qui a passé sur la France, sont, non-seulement debout encore, mais seules debout et entourées de bras, de cœurs et de volontés, non moins dévoués, non moins nombreux que ceux qui les entourèrent naguère. Que Dieu suscite aujourd'hui pour prêcher sa parole des cœurs brûlants de haine pour le péché et de charité pour les pécheurs, de sympathie pour toutes les soulfrarices du peuple, et de pitié pour toutes ses erreurs, et (ju'il leur accorde le don divin de celte éloquence qu'il avait mise sur les lèvres de Lacordaire... Qu'il se lève ensuite, au milieu de nos assemblées publiques, un homme dont la parole sache, connue celle de Monlalembert, enlever son auditoire aux mesquines considérations personnelles pour le transporler dans les régions où régnent les grandes lois de la vé-
rite, de la générosité, du dévouement et de la foi. Qu'ils possèdent, comme lui, celle flamme qui communique la conviction et force môme les adversaires au respect et à l'admiration, on comprendra ce qu'ils furent et ce qu'ils firent, en voyant ce que seront et ce que feront au milieu de nous ceux à qui Dieu fera la grâce de leur ressembler ! . . .
Madame Oliphant, avec son tact liabituel, fait cette simple remarque : « Après avoir entendu ces deux orateurs, il ne fut plus permis de nommer ceux qui parlaient de Dieu à l'église ni hors de l'église : des gens de sacristie. » Il y eut, en effet, un genre de raillerie qui jusque-là avait été, pour les adversaires, une arme puissante qui fut complètement arracliée de leurs mains... Lorsque l'air frémit autour de soi d'une émotion générale, on peut bien ne pas la partager, mais il n'est plus possible d'en rire.
Ce fut pendant ces premiers moments d'activité politique, et lorsqu'il faisait son véritable début dans sa carrière d'orateur, que M. de Montalembert acheva l'œuvre charmante, et d'un caractère si différent, à laquelle avait été consacrée cette phase de sa vie, qui séparait sa première apparition devant les pairs de France, comme accusé, de celle où il revenait prendre sa place au milieu
d'eux comme leur collègue. Le succès de V Histoire (le sainte Elisabeth dcvîiit hieiitiH upjut'ndrc au jeune écrivain de ([ucl prix avait élé ce loisir ([u'il avait d'iihoid tant ir^fit'tlé et cnsuiti' si hini su motin; à prolil, ri r<ui |M'ut reuianjucr à ce propos, non-sculcMicnl coniliien sa vie l'ut multiple, mais (((mbicn elle Cul sans cesse occupée et :'i i\\U'\ point jaiii lis il mi> s'y introduisit un seul jour de lacune.
M. Rio élaborait , vers la ménif éjxKpic, l'ouvrage sur l'Art chrétien (jui devait devenir célèbre, et ainsi (jne nous venons de le dire, maljfré les émotions n(Mivelles de la vie politi(iue, les clières études anx([uelles .Monlalend)erl s'était si récemniciil livré n'iivaient rien perdu à ses yeux de leur cliarnic et de leur iin|iorlance. Les deux amis se réunissaient donc souvent [)our eu i)arler ensemble, et c'était principalement à Saint-Germain que ces rencontres avaient lieu. Ici l'imagination de madame Olipbant est tout d'un coup frappée d'un tableau qu'elle présente à ses lecteurs « comme une vignette, » dit-elle, «dont elle orne son récit », et dont nous ne priverons pas les nôtres. Elle se repiésente d'alxnd celle terrasse de Saint-Germain, dont elle retrace les souvenirs liisloriques ; au lond du tableau, elle voit au loin l'ombre et la fraîcheur de la vaste forêt; au premier plan le cours
de la Seine, « poursuivant paisiblement son pèlerinage immémorial », et là, dans ce lieu, en face de cette vue, elle se représente « ces deux amis de l'art chrétien se communiquant leurs découvertes, comparant leurs souvenirs, s'occupant à rouvrir la grande tombe du passé et à en exhumer les riches et rares merveilles que le temps avait fait disparaître ; ce dont ils s'occupaient, en un mot , c'était de la Renaissance, de cet art noble et pur dont le souvenir et les monuments enfouis dans de vieilles églises ou abandonnés à la destruction dans des cloîtres en ruines , étaient alors effacés de la mémoire autant que du regard des peuples. » « Nous ne nous rendons pas assez compte aujourd'hui de ce fait, poursuit-elle, que toutes nos idées actuelles sur l'art religieux datent de ces recherches et de ces études et sont dues à l'ardeur avec laquelle ces deux amis poursuivirent et surent y appliquer l'énergie aussi bien que le feu de leur jeunesse ^ »
M. Foisset vient récemment de faire une brillante énumération des travaux de M. de Monlalembert dans l'intérêt de ce réveil delart chrétien en France; mais il n'est pas indifférent d'apprendre par une bouche étrangère que cette influence
* Mem., t. l", p. 511.
ih; se borne pas à la France, el qu'à l'écrivain catholique français revient la gloire d'avoir contribué pour une paît notable à la réaction qui s'est j)roduite en Angleterre, contre ce que nous nommerons la laideur logique du protestantisme. Réaction qui s'est accomplie de nos jours et a couvert ce pays d'édifices auxcpiels il ne manque que la consécration catholicpie i)onr être parfaitement appropriés au culte de la seule Eglise dont cette architecture soit la véritable et légitime expression. A dire le vrai , appliquée comme elle l'est aujourd'hui en Angleterre, elle devient une langue vide de sens ; mais l'œil et le cœur n'en sont pas moins caressés par leur aspect extérieur, comme le serait l'oreille d'un voyageur qui entendrait raisoimer de loin son air jiational , et, ne s'apercevant })as qu'on en a transformé les paroles, nmrnmrerait, le cœur ému, le vrai chant de sa patrie. Le catholique, de même, s'incline instinctivement et découvre son front à la vue des croix élevées aujourd'hui de toutes parts sur le sol britannique, par les descendants de ceux qui, jadis, les brisèrent toutes et les foulèrent aux pieds !
Après avoir si souvent remarqué la bonne foi avec laquelle madame Oliphant se place, au point de vue personnel et religieux de M. de Montalembert, pour juger ses actes, elle nous permettra de signaler ici, comme une exception à cette règle, son appréciation de l'atlilude ([u'il prit, pendant le cours de la môme année, à l'occasion de la lutte entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne, au sujet des mariages mixtes. Comme de juste, il se rangea, dans cette querelle, du côté de l'archevêque et des droits de l'Église, défendus par le pape, ce que madame Oliphant regarde « comme un exemple curieux du mélange de tolérance et d'intolérance, de respect pour les droits d'autrui et de mépris de ces mêmes droits, qui se rencontraient en lui. » L'adhésion de M. de Montalembert à cette conséquence légitime du prin-
(ipe catholique, qui oblige un \)civ. ou une mère à transmettre iutaet à leurs enfants le dépôt de la loi, comme 1(; plus inaliénable el le plus sacré de leurs héritages, lui semble un paradoxe difficile à expliquer.
Nous n'aurions pas eu de peine à lui donner celte explication, si, la loyauté de l'auteur reprenant promptement son empire, elle n'eût ajouté elle-même, à cette page, une noie qui me dispense de toute autre réfulation. « Les cath()li(|ues répli- (|U(Mi(, il est vrai, » dit-elle dans cette note, « que le [)rolestant, persuadé (|U(\ dans toutes les communions, celui qui croit au Christ est dans la voie du salut, n'est pas dans la même position que le catholique, (|ui ( croyant à une Église, instituée par le Christ, et dépositaire perpéluel de la vérité) ne regarde pas le salut comme assuré hors d'elle. Pour celui-ci, le sacrifice demandé implique une question qui concerne l'éternité ; pour l'autre , une question qui ne regarde que le temps. » Celuici peut donc céder sans faire violenct; à sa conscience, l'autre ne le peut pas.
Oui, c'est là toute notre réponse, et nous n'en pouvons pas faire d'autre. La tolérance de M. de Monlalembert, pas }»lus que celle d'aucun catholi(|ue, ne pouvait regarder des questions de doctrine, celles-là sont à jamais innnuabies pour celui
GO LE COMTK DE MUNTALEMHEJtT.
qui les embrasse, et celui qui les rejette n'est plus cutlidlique. Il n'est donc jamais question que des moyens extérieurs par lesquels on peut défendre la vérité et r. |)rimer l'erreur, et, sur ce terrain, il était assurément de ceux qui ne veulent pas plus exercer la persécution que la subir, et qui eut défendu ses plus violents adversaires, tout ((tmine ses plus ardents partisans, s'il les avait vus lésés dans leurs justes droits, et soumis à une pénalité extérieure quelconque.
Nous ne comprenons pas ce que madame Olipliant tronve là de paradoxal. Mais puisqu'elle a parlé de tolérance, et qu'elle semble convaincue de la supériorité de celle des protestants sur ];i n(Mre, nous la prierons d'examiner comment, en pratique , les clioses aujourd'hui se passent en Europe, et de nous dire , avec l'équité qui la caractérise, s'il est un seul pays où les prolestants subissent une législation telle que celle (pii existe encore contre les catholiques en Russie, en Suéde ou en Suisse? et si, en particulier, le pays qui s'était fait en Allemagne un juste honneur de sou respect pour la liberté de conscience , (pii l'inail inscrit dans ses lois, et l'avait, pendant vingt ans, maintenue pour tous avec fermeté et justice, ne viole pas ouvertement aujourd'hui ces mêmes lois, par la persécution In plus injuste et la plus
odieuse, et n'arrache pas ainsi lui-même de sa nouvelle couronne le jtlus glorieux de ses fleurons.
L'année 1856 fut mémorable pour celui duni nous suivons l'histoire dans les }>ages de ce récit. Sainte Elisabeth parut au milieu du monde littéraire de Paris, à peu près comme son auteur avait paru lui-même naguère au milieu des vénérables incrédules, ses collègues , et les avait obligés à écouter avec surprise, mais avec respect, sa jeune parole. Cette fleur de pureté , de piété, de foi tendre et héroïque , cette vision du moyen âge , évoquée au milieu de notre siècle par son âme croyante, fut }»lacée par sa main d'historien dans un cadre tellement brillant d'érudition et d'éloquence, qu'il fallut renoncer à taxer d'ignorance celui qui présentait ainsi hardiment au public le fruit de ses recherches et de son travail. Le succès fut grand, tout le monde le sait, mais une récompense, plus chère que celle des applaudissements du public, fut accordée à celui qui avait bien souvent peut-être, comme Frà Angelico, peint à genoux la céleste image qu'il voulait reproduire. Dans le courant de la même année, il obtint la réalisation de tous les vœux de son cœur; et lorsqu'on étudiant la noble race de celle qui devint alors la compagne de sa vie, il découvrit
68 LE COMTi: I)K MONTALEMBEIIT.
que le sang de sainte Elisabeth coulait dans ses veines, il nous semble que , sans une trop térnélairo confiance, il eut le droit de penser que la chère sainte, tant de fois iiivoqiK'T', avait veillé sur la destinée de son fidèle et pieux historien, et lui avait obtenu, par son intercession, ce bonheur, dont le plus parfait exemple et l'idéal le plus doux avaient été réalisés ici-bas dans sa propre vie.
Ils partirent sur-le-champ pour l'Italie, heureux comme on ne l'est que pendant de courts instants sur terre; trop heureux peut-être pour arrêter leur pensée alors sur l'ami dont la vie venait de s'éteindre, sur celle qui, dans ce même moment, se couvrait, si jeune, d'un deuil qu'elle ne devait plus quitter. Il y a des moments où la joie s'impose , en dépit de tout, et envahit l'àme tout entière, comme le fait trop souvent la douleur, sans que rien puisse lutter contre le flot montant de l'une ou de l'autre.
Mais ce ne pouvait être là ni de l'oubli, ni de l'indifférence. Un mois auparavant, Charles de Montalembert avait été l'un des témoins émus de cette nuit solennelle , où s'était consommée, en présence de la mort, l'union de deux âmes dans la foi, dans l'espérance, dans l'amour éternels. Lui-môme, au seuil de toutes les joies de la terre, il avait été arraché, un instant, aux promesses de
sa propre vie, pour recevoir l'une de ces impressions qui font comprendre qu'il n'est point ici-bas d'autres joies véritables que celles qui emportent l'âme au delà de la terre !
Celle impression devait promptemcnt se réveiller et promptement se communiquer à celle à laquelle il apportait sa vie tout entière : le passé autant que l'avenir. L'ami qu'elle n'avait point connu devint son ami. Les souvenirs ({u'elle n'avait point partagés se gravèrent dans sa mémoire, comme s'ils eussent été les siens, et rien avant la mort ne vint plus tard briser l'amilié qui prit naissance sur une tombe, entre la jeune fennne de Charles de Montalembert et la jeune veuve d'Albert de la Ferronnays.
Ce premier voyage de l'heureux couple devint dès lors, en même temps, un pèlerinage de l'amitié, aux lieux où la joie et la douleur avaient visité cet autre couple heureux, dont l'union venait d'être brisée. Ils revirent tour à tour la Casa Margherita, où Albert avait vu Alexandrine, à Rome, pour la première fois; la maison de Pise, où leur bonheur avait été si complet ; celle de Venise, où avait commencé pour eux l'agonie de la séparation. Là, agenouillée près de son époux, la belle jeune mariée inclina sa tète, pendant qu'il disait à voix basse le De profaudis dans cette chambre, où.
l'année dauitaiavant, Alexandrine avait trempé pour la première fois ses lèvres dans l'amer calice qu'il lui fallait épuiser jusqu'au fond, avant d'y trouver la bienheureuse paix de sa vie transfigu- • rée. Peut-être nous permet tra-t-on encore , avant de quitter ce sujet, de rappeler ici, comme le fait l'auteur, ce passage d'une lettre de M. de Montalembert, déjà citée ailleurs^ :
« Oui, j'ai parfois eu peur d'avoir été ingrat envers la sainte mémoire d'Albert. J'ai craint d'avoir oublié, au milieu de mon nouveau bonheur, les ardentes prières et la tendre sollicitude de celui à qui, comme vous le dites si bien, je le dois sans doute. El, cependant. Dieu sait si mon cœur et mes pensées retournent vers lui , lorsque je puis les détacher du présent. J'aime à me sentir sous la protection de celui qui a été le compagnon le plus intime de ma vie, le confident de toutes mes émotions, celui qui, j'en suis certain, eût sacrifié une partie de son bonheur pour assurer le mien. »
' Récit d'une sœur.
On IrouYora pcul-ètn' que nous poursuivons \vo[) IcnteniLMit uoliv niarclie à travers un livre <jue tout le monde lira, soi( dans l'original, soit dans une traduction plus ou moins prochaine. Mais il s'y rattache pour nous le triple intérêt du sujet lui-même, des souvenirs sans nombre qu'il réveille à chaque pas, et enfin celui que nous éprouvons à suivre, sur un terrain si catholique, les pas d'un auteur prolestant, qui presque jamais ne trébuche, et presque toujours, au contraire, sait se placer an p(»int île vue le plus élevé, pour regarder les choses comme nous les voyons nousmêmes, et les raconter ensuite avec une exactitude, à laquelle le fait même d'appartenir à une autre foi ajoute souvent l'originalité de l'expression, aussi bien que le poids du témoignage. On eji a pu déjà juger plus d'une fois, et on en jugera
encore par un passage que nous citerons tout à l'heure dans la partie de son récit à laquelle nous sommes parvenus, et qui nous ramène à Paris, avec le jeune couple voyageur, au mois de mai
Cette année-là, on peut le dire, le printemps' rayonnait pour Montalembert, autant en lui qu'autour de lui ! C'était, en vérité, pour lui la saison du bonheur à son début, et sous toutes les formes : bonheur de la vie, domestique et intérieure, jamais connu jusque-là, goûté maintenant avec transport ; bonheur d'un succès littéraire, aussi pur qu'il était complet ; bonheur de cet essai de la vie publique, où pour la première fois, un orateur se rend compte du don qui est en lui, et se sent possesseur d'une incalculable puissance : et sur tout cela planait Dieu. Et, à toute cette vie heureuse et remplie, se mêlait une piété qui, sans avoir jamais rien eu d'efféminé, était cependant tendre, profonde, enthousiaste, et telle que d'ordinaire les femmes , mieux que les hommes , savent le comprendre et l'exprimer. On ne s'étonnera donc pas si, pendant cette période, le journal quotidien, où il inscrivait ses pensées, est rempli d'élans de reconnaissance envers le divin Dispensateur des biens dont sa vie était com- ])lée, et on ne sera pas surpris davantage de
le lioiiver liii-iiièine plus souvlmiI ([uo jamais, jKUidaut cet lieureux iiiuis de mai, prenant part aux dévolions de cluique jour avec celle qui lui avait ajtporté le honliiMir suprènic, (htiil le ifllcl éclairait tous les autres.
« Le mois de mai », dit madame Olipluml, « se nomme, parmi les callioli(iues, le mois de Marie. VA il n'est rien de plus doux que les solennités (jui se célèltienl, à celle ép(Mjue, en présence de leurs autels fleuris. C'est une leniliesse, une effusion, c'est un mélange (un peu incompréhensildc ptMil-ètrc, j'en conviens, pour la plu[)art (l'enlrc nous) de ce (pi'il y a de plus fervent dans le culte divin, et de ce qu'il y a de plus tendre dans riiommage rendu à une créature humaine, vérilablement aimée. C'est, enfin, un apj»el aux scidimenls les plus ex(juis de l'àme ! .Aucun proteslant, peut-être, ne parviendra jamais à se rendre un compte exact de la différence infinie qui sépare le culte lïudoration, que les catholiques, ainsi que tous les chrétiens, réservent pour Iticu seul, (Inculte de vénération, dont ils sont si i)rodigues envers les saints, et surtout envers la Vierge. Cependant, que cette différence existe, et soit foil clairement définie (au moins dans l'esprit de loul catholique inlelligenl), c'est là un fait que ne peut nier aucun de ceux qui ont étudié la ques-
lion sincèrement, et sans être aveuglé par un intérêt de polémique. La difficulté qu'éprouve un esprit hérétique à discerner ces nuances délicates, n'existe point pour le fidèle croyant, qui, dès son enfance, est accoulumé à regarder Marie comme une seconde et plus sublime mère.
« Quoi qu'il en soit, et de quelque opinion qu'on fût, il devait être difficile, pendant ce mois de mai dont nous parlons, de ne pas suivre des yeux avec sympathie ces jeunes et heureux époux, s'en allant ainsi ensemble, vers le soir, à l'une ou l'autre des églises de Paris, en savourant à la fois la douceur de leurs sentiments religieux et celle de la plénitude de leur nouveau bonheur. Ils cheminaient à pied sous les paisibles rayons de la lune de mai, entourés d'une atmosphère de bénédiction et de paix. Tout leur semblait beau, harmonieux, embaumé ! Paris lui-même, Paris, ce théâtre étrange de tant de scènes folles, coupables ou terribles, est apaisé et silencieux sous leurs pas. La rivière coule sans bruit. Les tours de Notre-Dame se détachent devant eux sur le ciel pur et, tandis qu'ils passent, les couvrent d'une ombre protectrice. Ou bien, ils se prosternent, sous les voûtes de Saint-Eustache, au pied de l'autel resplendissant de lumières et de fleurs, pendant que de belles voix font retentir la vaste nef, et que le
cliant du Salve Re<jina enlève leurs cœurs jusqu'au ciel, et l'ail descendre le ciel dans leurs cœurs! Tel fut, à Paris, celte année-là, pour ces époux catholiques, le doux, le bienheureux, le religieux mois dr. mai. »
Peu de catholiques, assurément, pourraient mieux dire, et on s'étonnera peut-être d'une sem- Itlahlc description sous une plume protestante, mais c'est la [loésie de la vérité qui frappe ainsi l'impartial auteur. Vérité fondée sur le témoignage irrécusable de notes intimes et journalières, dont elle reproduit ainsi l'impression générale et fidèle.
vin
L'époque à laquelle nous sommes parvenus est, pour le comte de Montalembert, celle de l'apogée du bonheur, et, quelque rapide que semble le cours du temps lorsqu'il est écoulé, quelque douloureuses qu'aient été les épreuves de la fin d'une carrière si prématurément brisée, il faut reconnaître pourtant que cette phase heureuse pendant laquelle son existence embrassa la vie publique dans ce qu'elle a de plus enivrant, létude dans ce qu'elle a de plus noble, la vie domestique dans ce qu'elle a de plus doux, fut d'une durée plus longue que celle accordée d'ordinaire ici-bas à ces rares destinées qui réalisent, pour un temps, l'idéal du bonheur. Peut-être Montalembert luimême ne comprit-il que plus tard à quel point alors il était heureux, car l'âme humaine est insatiable. Plus elle jouit, plus elle mesure le vide
el raltiiiit' (|iM l.i s(''|t;ir('iil cncdic «le la jonissancr siiprOiiie (|iii st.'uk' jiciil la sa(i>raiiv, plus L-lle seul ('iiliii (juc « Dieu seul est plus (jrand quelle. »
D'ailleurs, (-(Miiiiic s'il fallait aiisoluiuenl ({ue rinslaliililr des joit's de r«' luoudc lui iajt|M'lt''(; au\ ( liiélicus, en 18i2, la saiilé de uiadanic de Monlalenihert s'altéra gravi'uieul el Tune de ces menaces (|ui, lois nièine (ju'elles sont |)assagèi*es, sufliseul pour poilei- au lepos une profonde atteinte, vint ohscmrir ce honlieui' jus(|ue-l:i sans nuages. Mais le danger fut conjuré par une résoliilioii énergi(jue. (pii fui ni même l('m|ts le sacrilice le plus grand (pie l'oigueil <ît ramitilion j»nssenl faire à la tendresse. Cette activité pcdiliipie à laquelle son talent croissant donnait clnniue jour plus d'éclal ; ces Iravaiix |ioiir>uiNis à côté de sa vie |»nldiipie dans l'intéiét des aits et dans celui «le riiisloiie; ces amis ipii rentouraient et qui lonnaient autour de lui mi cercle au(iuel toutes les noialtililés cinopéeimes d'un ceilain ordre venaient se joindre. M. de Montalemhert les ahandomia résulùmenl; il sacrilia tous ces intérêts et brisa tous ces liens pour acheter, par un exil de deux ans à Madère, le liien [)récieux qui donnait leur prix à Ions les autres.
En 1841, celle à latinelle il avait ainsi sacrifié une portion de sa vie revint en France radicale-
ment guérie ; et nous pourrions dire que leur existence reprit son cours interrompu et redevint ce qu'elle était précédemment, si l'inquiétude et lu souffrance, quelles qu'en soient les causes, une fois qu'elles ont touché le cœur humain, disparaissaient sans laisser trace de leur passage.
La phase heureuse était toutefois loin d'être encore écoulée, mais dans les pages consacrées à la vie publique de M. de Montalembert et à la considération détaillée des sujets qu'il porta tour à tour à la tribune de la Chambre des pairs, nous ne suivrons son biographe que de loin. Cette partie de la carrière de son héros étant la mieux connue du public français et notre but n'étant pas de refaire une narration déjà si bien faite par M. Foisset, nous ne voulons ici ({ue continuer h rechercher, dans le livre de madame Oliphant, la peinture du caractère de M. de Montalemberl et l'appréciation de ses actes. Il se trouve là quelques circonstances plus oubliées que d'autres que nous rappellerons chemin faisant. Parmi celles-ci, nous citerons une lettre qui fut peut-être ignorée en France à l'époque où elle fut écrite et à laquelle les controverses de notre temps donnent un intérêt nouveau.
Nous sommes loin déjà, il est vrai, des premiers jours de cette Renaissance anglicane, laquelle
LE COHTE DE XONTALEMUERT. 79
(laie î« peu [uvs <1«' l'aumV 18iO cl iHJUi-siiil cnvmv son cniiis; sans s'rtic le iiioiiis ilii momie lapprochr liii liiit «liiinriiipir «ju'rllr se pinpdsc, iii;ii>> il ("«1 iiilfH'>><,iiil loiilcrois do s<' rapjM'Icr l'cp(i(ju(' où rllc |ii-it iiaissaiicc et les picmièrjîs «liscnssioiis qu'cllt' souleva. IViitlaiil les Ireiile années rpii s<» sont écoulées depuis, l'école cpii l'inaii^'uia a \u ses plus illustres adliéienls déserter sa cause inia^'iuaire et, ou le sait, euilirasser la foi <le l'Kf^lise »pi'elle proclame et renie a la l'ois, à hupielic elle ne peut commanileret ne veut (ilM'ir. el (Idiil l'Ile l'ail ce{>eudaul des eirorts inouïs puni partager le {^Maiid nom. l'osilion semldaMe à celle des meud)res cou|)aldes d'une illustre famille (pii. ayant lorfait à l'Iionneui- de leni* race, ii'nsenl plus en |in'ri(lre le nom en présence de ceux <|ui ont gaidé le droit de le |MMler!
Madame (Mi|)liaid. qui évidenunent appartient à mie tout anire nuance du protestantisme, >oit (pichpir cliosc de coniujUt' dans cette prétention et seinlde avoir peine à ré|)rim('i' un sourire en citant une letlre adressée pai" .M. de Moulalemlieit à un révérend peisoima|.'e ajiparlenant à la Societi' de Canulcn, de Candiiidj:»'. leipiel (sans l'avoir consulté) avail inscrit le nom de l'illustre orateur catliolique parmi les mendtres honoraires de cette Société, vouée à la déténse des doctrines du haut
80 LE COMTE DE XO.NTALEMnEIlT.
aiiglicimisiiic on, ((Miiiiir ils rappcliiiriil, de Viin- (flo-calholivismc. (Icllc Irllic lui rciilc m anglais — M. (le Moiilalcmlicrl jiarlait cl rcrivail celle lanj^'iK; romiiie la sieiiiic — cl nous croyons (|iie jiis(|irù ce joui elle n'a jamais ùlé Iraduile. Quoi qu'il en soil, nous la reproduisons ici Iclle que nous la trouvons dans le livre que nous avons sous les yeux, uon-sculcment parce que ce tlocuuicMl a conservé son inlérùl et est fort caractéristique, mais aussi pour avoir l'occasion de corri^M'r l'ime des rares notes fausses qui se rcnconireul dans ces deux volumes et l'ont avec le reste une pénible dissonance.
« Je proteste, » écrit .M. de Monlalembert au Rév. J. Mason Nealc, « contre l'application du nom « de cathuliquenux choses ou aux personnes qui aj)- « parlieuuentà l'Kglise a<luclle d'Au;.delcrre, la dé- « clarant absolument iucpialiliable et injuste. Il est « facile de prendre un nom, mais il ne l'est point « de faire accepter ce nom d'abord par l'autorité « compéleiil(\ clensuile |)ai"le monde eiilier. Tout « homme peut sans doute prendre 1q nom de .Moul- « morency ou de Howard et même jouir de la con- « sidération duc; aux possesseurs de ces noms, « jus(|u'à ce (jue les véritables Montmorency et « Uowaid, apprenant celle usurpation, la dénon- « cent et fassent retomber cet homme plus bas
« qu'il ne se trouvait avant d'avoir ainsi cherciié « à s'élever.
« La tentative de nous dérober le titre glorieux « de catholiques pour l'appliquer à une fraction '( de l'Église d'Angleterre est une usurpation prou- « vée par tous les monuments du passé et du préce sent ; par le serment que prêtent vos souverains « en recevant la couronne ; par toutes les lois qui « ont fondé V établissement de votre Église; par la « récente réponse de votre Université d'Oxford « ellc-mônie à l'adresse des laïques contre le doc- « teur Pusey, réponse dans laquelle l'Église an- « glicane est désignée, comme elle doit l'être, sous « le nom d'Eglise protestante réformée. Une frac- (( tion considérable de votre Église repousse d'ail- (( leurs le nom que vous voulez prendre avec une vice rulence égale à celle qui sépare de cette fraction, c( comme de la vôtre, la plus large moitié des habic( tants de la Grande-Bretagne. — En un mot, vous c( en êtes dépossédés par le bon sens de l'humac( nité, d'accord en cela avec le jugement de l'Éc( glise de Rome et le sentiment de cent cinquante c( millions de ses enfants!
c( L'Église d'Angleterre a renié sa mère, il est ce juste qu'elle n'ait point de sœur. Elle a brisé le (( lien de l'obéissance et de l'unité. Qu'elle se pré- « sente donc seule devant le jugement de Dieu et
82 LE COMTE DE MONTALEMnE^T.
« (les lioinnics! L'Kgliso russe elle-même, celle « Église qui a peiiuis uu despolismc de l'asservir, « refuse cepeudanl le nom de catholique aux an- « glicaus; les hérétiques orientaux, malgré les « avances dont ils ont été l'objet de la part du « docteur Pusey, traitent avec dérision ce callio- « licisme fictif et nouveau.
« A tout prendre, les rationalistes protestants « seraient, danslescns étymoIocj'Kjue du mot. mieux « venus à s'en servir, car eux, du moins, ont le « lien d'une négation commune avec ceux qui, en « tous lieux, nient à la fois l'existence de l'auto- « rite de l'Église et celle d'une religion révélée. « Mais que les (,n(jIo-cathoHques, dont le seul nom « révèle l'usurpation, dont la liturgie, dont Diis- « toire tout entière les sépare de tous, hormis de « ceux qui sont Anglais de naissance et de lan- « gage; que ceux-là, uniquement en vertu de leur « propre jugement, prétendent être autre chose « que ce qu'ils sont aux yeux du genre humain « tout entier, c'est une idée qui sera rangée au « nombre des plus grandes aberrations de ce siècle « et ({ui ne pourrait être acceptée que s'il plaisait à « Dieu de renverser toutes les lois qui, jusqu'à ce « jour, ont régi le monde. Vous avez été libres de « vous détourner pendant trois siècles de la fon- « laine des eaux vivantes, et vous serez libres d'en
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« faire autant pendant trois siècles de plus ; mais « prétendre creuser de vos mains et pour votre « seul usage un étroifcanal dans lequel ces eaux « vivantes auraient un cours séparé de celui où « s'abreuvent les enfants lîdèles et toujours obéis- « sants de l'Église! voilà ce qui ne vous sera pas « plus concédé qu'aux Ariens, aux Nestoriens, aux « Donatistes, ou à tout autre bérésie triompbantel « Je proteste donc contre l'usurpation dun nom « sacré, comme contre un acte inique : et je re- « garde comme absurde le but que se propose « cette Société et tous les efforts de l'Église angli- « cane pour le même objet. »
Si, après avoir cité cette lettre, madame Olipbant se bornait à dire que cette pbilippique est un peu vive, et à exprimer, comme elle le fait, une compassion doucement ironique pour les révérends docteurs qui la reçurent en réponse à leur malencontreuse politesse, nous n'aurions rien à dire — Tout en trouvant que le sujet en question est l'un de ceux qui provoquent le plus l'impatience, parce qu'il semble être un défi donné à l'évidence et au bon sens, nous reconnaîtrons volontiers que, bien que foncièrement vraie, la lettre est, en somme, trop vive et peu courtoise. Mais lorsque madame Olipbant déclare que cette lettre « respire la flamme et le feu, et le San Be-
7Ûto, et tontes les tortures de Vinqmsh'wn ! » nous lui demandons, ol nous le dnniandorions aux docleurs de Candtridge cux-ummiics, si clic n'exagère pas ici mille fois plus encore (jne celui à (jui elle applique ces paroles inallendues. Eu vérilc, si nous renconlrions ces mois sous une aulre plume, nous penserions qu'ils ont élé choisis à dessein pour donner au leclcur une impression (pii l'cnipèche déjuger avec sang-froid le document dont elle parle. Mais un pareil soupçon ne peut naître lorsqu'il s'agit de madame Oliphant. Nous pensons donc qu'elle n'a voulu que plaisanter. Cette plaisanterie toutefois est mauvaise et semhle, il faut l'avouer, singulièrement déplacée, à propos d'une lettre signée du nom de M. de Montalemhert! Nous avons encore un reproche à adresser à madame Oliphant, qui sem])le, dans celle page de son livre, s'être tout d'un coup départie de sa remarquable et impartiale perspicacité. En effet, dans le but de signaler, à ce qu'elle croit, un nouveau paradoxe, elle rapproche tout à coup la Lettre que nous venons de citer d'un passage extrait d'un écrit de M. de Montalemhert, sur un tout autre sujet, et en tire des conclusions analogues à celles que nous avons réfutées, à propos de l'archevêque de Cologne. Que peut-elle cependant trouver de paradoxal, nous le lui demandons, à le voir
soutenir, d'une part, que le nom de catliolique appartient, de droit, à la seule Église à laquelle il est accordé par le consentement universel, et, d'autre part, à l'entendre rendre hommage au respect national de l'Angleterre pour la religion? Quelle inconséquence y a-t-il à trouver vaine et futile la tentative des Anglo-catholiques, et à approuver, en même temps, le cri d'indignation qui s'éleva, en Angleterre, contre le projet de restaurer les portes du temple de Somnauth? On regardait cet acte comme une concession à l'idolâtrie des Indiens et on le blâmait à ce titre. M. de Montalembert approuve ce blâme, et regrette hautement qu'il ne se soit pas produit avec la même énergie en France, lorsqu'un des fils du roi Louis- Philippe posa la première pierre d'une mosquée sur le sol où mourut saint Louis. Est-ce là être inconséquent ou intolérant? et comprend-on qu'un auteur, tel que le nôtre, puisse s'écrier à ce pro^ pos : « Que c'est encore là un exemple du mélange singulier de tolérance et d'intolérance, si frappant chez cet homme remarquable!» On dirait presque que, effrayée de son admiration pour le caractère qu'elle décrit, elle cherche à atténuer parfois l'effet de sa propre véracité, de crainte d'être accusée, par des lecteurs moins sincères qu'elle-même, de faire un panégyrique, au lieu d'écrire une histoire?
Au surplus, ces injustices sont rares et passagères, et c'est vérilablcmcnl sous cette plume qu'elles pourraient être taxées d'inconséquence; car, plus tard et lorsque l'atlitudc de Moiilalcnibert donnera vérilablcment à ce reproche un prétexte dont profiteront d'ingrats amis aussi bien que des adversaires acharnés, nous verrons madame Oliphant le défendre et pénétrer avec la })lus él range perspicacité dans sa pensée pour y découvrir la pure et noble raison de ses actes et le justifier avec autant de clarté que d'éloquence.
La période qui suivit immédiatement le retour de M. de Montalembert en France fut entièrement conascrée à sa lutte renouvelée et ardente en faveur de la liberté d'instruction; lutte qu'il poursuivit sans relâche, jusqu'au jour où, en 1840, la victoire vint enfui couronner ses généreux efforts — victoire, non pas complète, comme il l'avait longtemps rêvée, mais telle cependant, qu'elle rendit à l'éducation chrétienne, en France, une liberté qu'elle ne connaissait plus depuis que la main du premier Empire s'était appesantie sur elle.
Dans toule cette partie, nous n'avons plus qu'à suivre l'auteur, qui sait donner à cette glorieuse campagne son vrai caractère, avec autant de talent que de vérité. L'explication par laquelle elle débute, nécessaire pour le public auquel elle s'a-
dresse, n'est pas sans intérêt pour le noire, car les curieux efforts qu'elle fait, les comparaisons auxquelles elle a recours pour faire comprendre à ses lecteurs anglais la nature du régime qui pesait alors, chez nous, sur l'instruction publique, démontrent à quel point une telle législation était éloignée de toutes les idées ({ne, sur un pareil sujet, peut se faire un peuple libre. Elle cite, à l'appui de son exposé, un rapport présenté à la Chambre, en 1847, })ar M. Liadiéres, où sont émises toutes les prétentions de l'État en matière d'instruclion publique : prétentions fondées sur la plus énorme de toutes, à savoir le droit qu'aurait l'État de refuser aux pères de famille le privilège qu'ils réclament', n parce qii'd sait mieux qiCeux ce qui convient à leurs enfants. »
Elle demande si pareille théorie a jamais pu être admise ailleurs que dans un État purement despotique, et n'est pas, de tous points, insoutenable sous toute autre forme de gouvernement.
Elle explique ensuite comment ceux qui voulaient échapper à cet asservissement étaient enserrés de toutes parts; et après être entrée, à ce sujet, dans les détails les plus circonstanciés, elle s'écrie, à bon droit : « Jamais on ne vit d'esclavage
* Celui d'envoyer leurs enfants aux écoles qui leur plaisent pour les préparer aux eramens du baccalauréat.
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plus c<»iiij>l('l cl |>liis lial)ilcment combiné; cl il semble égalemciil inconcevable que de telles res- IrictioMs aient pu être supportées par un i)euple, cl (pi'un gouvernemeni, lontlc s:ir le principe de la liberté, ait osé les maintenir. »
L'espace nous iii;in(pic ponr vilcr tout ce (pii mériieiait de l'ètie, dans celte [tailie dn ié( il on tout est intéressant. .Mais, en évitant, coninie nou> l'avcMis résolu, 1(> récit propiement dit des longues discussions dont elle retrace admirablemeni les péripéties, nous signalerons la vivacité et la clarté avec lesquelles elle remet sous les veux du lecteui- ce que l'ut ce graïul combat. Onels intérêts étaient en j<'n, (piel devait être le prix de la victoire. S'appuyanl sur les discours de .M. de .Monlalembert, et sur les documents cités par luimême, elle prouve que c'était surtout l'éducation chrétienne et religieuse que le nmnopole uni\eisitaire environnait d'entraves, et que tel devait être le résultat de ce système, qu'elle s'étoime qu'on cliercbe ailleurs (jue dans celle inllnence empoisonnée la cause première des mallienr> qui ont accablé la France. « Pourquoi, dit-elle, n'en [»oinl accuser ces doctrinaires, ces bi(jots intellectuels, ([ui ont lait de leur mieux pour priver la génération confiée à leurs soins de tout sentiment du devoir religieux, île tonte loi chrétienne, de
i 0 LE COMTE DE MONTALEMBERT.
tout respect pour leur j)ropre culte. Ceux qu'elle a élevés ainsi, ce sont précisément les liommes qui ont permis plus tard au monde de s'étonner de l'état social de la France et de sa dépravation apparente ; ce sont ceux qui ont rempli sa littérature légère d'abominations, et sa littérature sérieuse de blasphèmes, et qui l'ont enfin conduite à cette chute dont nous avons été les spectateurs surpris. »
Lorsqu'on considère que ce sont de soi-disant libéraux qui furent les plus ardents à cette tâche d'asservissement, il n'est pas inutile de leur apprendre quelle est, à ce sujet, l'opinion d'un auteur qui ne peut être récusé comme rétrograde ou ullramontain, et aux yeux duquel les catholiques combattant, dans cette question, sous la bannière de Montalembert, apparaissent comme les vrais champions de la justice universelle aussi bien que de la liberté raisonnable et légitime.
Celte partie tout entière du second volume mérite Fattention de tous, et les jeunes catholiques eux-mêmes y liront avec fruit des passages tels que celui-ci :
«... Peu de gens, nous le croyons en vérité, en dehors de ceux qui prirent eux-mêmes part à cette grande lutte, se rappellent aujourd'hui le degré d'effort et de persévérance qu'il a fallu à Monta-
leinbeii et à ses amis pour olilenir aux Français le privilège d'élever clirélienneinenl leurs enfants, lorsque telle était leur volonté. »
Puis, ramenant sa pensée sur son propre pays, madame Uiiplianl ajoute :
«Leur victoire fut peut-être trop tardive })uur que les effets puissent en être encore sensibles. C'est là une question que je n'examinerai point ici, bien ({uc c'en soit une qui, dans l'état actuel des esprits, en Angleterre, sur la queslion de l'éducation, nous intéresse profondément : ce serait, assurément, un sujet l)ien digne d'étude, que celui des résultats de la grandi; expérience qui s'est faite si prés de nous, et nous devrions nous rendre bien compte de la part de responsabilité qu'il convient d'attribuer au système dont nous venons de parler, dans la fatale liistoire d'une décadence nationale »
Le désir de l'auteur, c'est que cette expérience serve de leçon au })arti qui s'agite en Angleterre pour y fonder, non point un régime semblable à celui dont il s'agit — il serait impossible de l'y introduire — mais un système toutefois qui, sous le nom iVcducation séculière^ lui a emprunté son trait le plus repoussant et le plus funeste : l'absence de toute instruction religieuse.
Reprenant ensuite son récit, madame Olipbant
(In ril ainsi l'atlilmlo do Montnlcmborl au inomciil «jui précéda iniinédiateiiieiit l«3 roiniiuMicciiienl «le. la bataille :
« Tel élail, (lil-cllc. ]'cHr(»y,il»l(' svslèiiie
(['((pjuessioii s|)irilii('ll(! el iiilellecliK-llc conlic lequel M(»iilaleiiiljerl avait mis sa lance en arrêt dés l'âge de vingt ans, et qu'il recommença à ((miihattre en ISîi, pour laii-e, de ce comltal, r(ni\rr de sa vie. l'en de champions enreiil jamais à al- IVonN r un (dus formidable géant. Heureusement, et grâce à ses persévérants efîorts, un esprit nouveau s'était réveillé. L'épiscoi)at français était sorti de son silence par de nombreuses protestations, cl il se trouvait maintenant, dans les deux (Chambres, quelques membres assez hardis pour réclamer, en faveur des parents chiétiens et pieux, des privilèges égaux à ceux dont jouissaient les parents qui n'étaient ni Inii ni l'autre et pour lesquels la religion n'était rien. Montalembert avait alors presque atteint ce « mezzu del cammin dï nostra ri/a', » cpii est l'âge le plus propice aux efforts énergiques et efficaces, et il se plaça, sans hésiter, à la tète de la petite arinét; qui s'était consacrée, avec lui, à la même cause. C'était, en vérité, une poignée d'hounncs qui semblaient des-
' Celte moitié du chemin de notre vie. {Da>te, I, 2.)
linés à lutter et à succomber, sans parveuir à remporter la victoire, mais ils avaient tout le courage nécessaire pour faire partie d'une troupe dévouée de cette sorte, et ce fut dans les termes suivants ijue leur chef les rangea, pour la première fois, en bataille. Ces nobles et éloquentes paroles sont à la fois un défi, une explication et un manifeste. Jusqu'à ce jour, le parti catholique n'avait été formé, dans les Chambres, que de quelques individus isolés. A l'avenir, il devint, quoique peu nombreux, un parti compacte et vigoureux, animé de l'esprit et de l'héroïsme de leur chef ^ :
« Permettez-moi de vous le dire , messieurs , il « s'est levé parmi vous une génération d'hommes « que vous ne connaissez pas. Qu'on les appelle « néo-catholiques, sacristains, ultramontains, le « nom n'y fait rien. La chose existe. Cette généra- « tion prendrait volontiers pour devise ce que di- « sait au dernier siècle le manifeste des généreux « Polonais qui résistèrent à Catlierine II : Nous ai- « mous la liberté plus que tout au monde, et la « religion catholique plus encore que la liberté ! « Nous ne sommes ni des conspirateurs ni des « complaisants. On ne nous trouve ni dans les « émeutes, ni dans les antichambres ; nous som-
' Mon., t. II, p. 56.
« mes rlraii^M'is i'i loiifos vos cdaliliriiis, ;i loutcs « vos rcciiminalions , à toutes vos lullcs «le ca- « hiiiol et (le paili. Nés et élevés au sr'in <!(• la « lihorlé et des institutions constitutionuf'llcs . « nous y avons Ironipé nf)ti(> àine |ionr tonj(inr>. « On nous <lit : Mais la lilicrlé n'est jias jionr « viins, elle est ((tnlie vous; ce n'est pas vous « qui l'avez laite. 11 est vrai que la liberté n'est « |tas notre œuvre , mais elle est notre pi-o- « priélé. A ceux (jni nous tiennent ce langa^'e, « nous répondrons : Mais, vous, avez-vous fait « le soleil ? Cependant vous en jouissez. Avez- « vous fait la France? Cependant vous êtes fiers « d'y vivre.
« Eh liicii. la liberté, c'est notre soleil. Il n'est « donné à personne d'en éleindre la luniière. La « Charte, c'est le sol sur lequel nous noui» ap- « puyons pour vous combattre quand il faiidra; « il n'est donné à personne d'arracher ce sol de
« dessous nos pieds
« Dans cette France, accoutumée à n'enfanter que « des gens de cœur et d'esprit, nous seuls, nous «seuls callioliques , nous consentirions à n'être « que (losini!)é(il('S(;ldes lâches? Nous nous recon- « nailrionsà tel point abâtardis, dégénérés de nos « pères, (iii'il faille abdiquer notre raison entre
« les mains du rationalisme, livrer notre con- « science à l'Université, notre liberté et notre di- « gnité aux mains de ces légistes dont la haine « pour la liberté de l'Église n'est égalée que par « leur ignorance profonde de ses droits et de ses « dogmes?... (Juoi ! parce que nous sommes de « ceux qu'on cojn'fesse, croit-on que nous nous re- « levions des pieds de nos prêtres tout disposés à « tendre nos mains aux menottes d'une légalité «anticonstitutionnelle? Quoi! parce que la foi « domine dans nos cœurs, croit-on que l'honneur « et le courage y aient péri ?... Ah ! qu'on se dé- « trompe. On vous a dit : Soyez implacables. Eh « bien, soyez-le, faites tout ce que vous voudrez « et tout ce que vous pourrez. L'Église vous répond « par la bouche de Tertulien et du doux Fénelon :
« Nous NE SOMMES PAS A CnA]>'DKE POUR VOUS ; MAIS NOUS
« NE vous CRAIGNONS PAS. Et moi j'ajoutc, au nom « des catholiques comme moi, des catiioliques du « dix-neuvième siècle : Au milieu d'un peuple « libre, nous ne voulons pas être des ilotes ; nous « sommes les successeurs des martyrs, nous ne « tremblons pas devant les successeurs de Julien « l'Apostat. Nous sommes les fils des croisés, nous « ne reculerons pas devant les fils de Voltaire ^ ! »
' Discours du 16 avril 1844.
fO LE COMTE DE MONTALEMIJEIIT.
Nous nous étions promis de ne point céder à la Iciilalion de citer les discours de M. de Moiitîileniheil; niiiis, (|uoi(|ue celui-ci soil I un des plus cuiiiiiis, nous iiiivons pu irsisler :mi drMrd'j'u rc;produire ces IVaguiculs (pu, ainsi (pic la ((''Irltre péroraison qui le termine, ont clé choisis par l'auteur pour compléter le lahleau qu'elle fait de cetle mcmoraltlc cain|tagiie. Ces cilations, d'ailleurs, pci incUcnl d'apprécier li manière dont elle sait se servir des documents qu'elle consulte, cl de rendre hommage une lois de plus à son intelligente sincérité.
Une fois la bataille engagée, voici le magnifique langage dans lequel madame Oliphant décrit la position et le maintien du champion catholique entre ses adversaires nombreux et acharnés et ses adhérents dévoués mais souvent inhabiles et incertains :
« Sans doute, il avait des auxiliaires dans la Chambre et dans le pays ; mais lui seul apparaît à nos yeux dans ce grand conflit, et l'altitude de ce seul homme entre la phalange serrée qu'il affronte et la masse flottante qui le suit est l'un des spectacles politiques les plus curieux et les plus intéressants qu'il soit possible de contempler. Il est là devant nous, allant de l'un à l'autre sans jamais se lasser, sans se décourager jamais. Soutenant le combat avec une éloquence toujours
9S LE COilTI:: f)i; MONTALLMBÏUT.
r^^ah' , laiilùl a\ec l'un , laiitùl avec Taiitie » prompt à la réplique contre tout argument contraire, rapide comme l'éclaii ((nilre toute asserlioii laiisse. Il se proclame le représentant des calholiques de l'rance, et il défend leurs droits avec autant de véhémence, d'ardeur et de force que si un million d'entre eux le suivaient ; et l'instant d'après, il se retourne vers ces mêmes callioliqnes et les adjure dans un langage inci'^ir où se mêlent, aux reproches et aux encouragements, parfois d'amers sarcasmes... Il comhattil amsi , seul, contre tous... Sa carrière, à cette époque, ressemble à un lleuve rapide et puissant, poursuivant son cours sans que rien puisse s'v opposer ou diminuer sa force entraînante et son incessante activité... Il allait ainsi, parfois impatient, parfois trop fougueux, non toujours parlementaire dans son langage et méritant peut-être le reproche que lui adressaient ses adversaires d'oser tout dire, mais jamais celui de leur imputer de vils motifs ou de se permettre contre eux une accusation fausse. Le (ils des croisés maintenait ainsi les traditions de sa race. Nul jdus (jue lui n'était vif à l'attaque et redoutable pendant le combat; mais il ignorait l'usage d'une arme déloyale aussi bien (jiie la lâcheté d'un coup frappé par derrière.
«Et cependant, poursuit-elle' (et ces paroles n'ont malheureusement pas cessé encore d'être applicables), il eut lui-même à subir un grand nombre de coups frappés de celte sorte, et ce n'est pas l'histoire de cette lutte qui nous apprend pour la première fois que, de toutes les formes d'étroite intolérance, il n'y en a pas d'égale à l'intolérance des hommes qui ne professent aucune religion, contre ceux qui en ont une et la professent liardiment. Dans toutes les circonstances où il fui question en France des droits les plus simples du })arti religieux, les politiques laïques de cette époque dépassèrent en amertume et en violence tout ce qui a jamais été imputé en ce genre au langage ecclésiastique. La dénomination de sacristains était la plus douce de celles qu'ils appliquaient à un parti représenté par un homme tel que Montalembert ! Et cette épithète insultante était loin d'êtie la seule ; les termes injurieux pleuvaient sur leurs têtes, sans que jamais cei)endant on ail réussi à leur en adresser un aussi spirituel que l'était celui que leur appliqua, en retour, leur grand adversaire, le jour où il les affubla du nom de mandarins. »
Nous avons déjà bien longuement cité notre
» Mem.. t. II, p. 85.
auteur, et cependant il nous faut encore ajouter ici les réflexions qui terminent le passage que l'on vient de lire, car elles apprennent et rappellent des choses qu'il est utile de savoir et de ne jamais oublier :
« 11 existe aussi assurément, chez nous
(en Angleterre), beaucoup d'apathie et beaucoup d'impiété ; cependant, ni dans le conseil, ni ailleurs, il ne serait permis à un ministre ou à un homme d'une importance politique quelconque, et parlant dans une situation officielle, d'oser, quelle que fût son opinion personnelle, tourner ouvertement en ridicule la religion ou môme se hasarder à nier publiquement son importance.
« Le gouvernement français, tel qu'il était alors représenté par ses membres, depuis Je ministre de l'instruction publique jusqu'aux professeurs enseignant en son nom, qui, à toute heure, attaquaient publiquement le christianisme, paraissait avoir mis de côté jusqu'aux moindres semblants d'impartialité et de justice. C'était un des membres du gouvernement qui, en exprimant l'avis de se refuser à faire droit aux réclamations des catholiques, s'était écrié : Soyez implacables ; et l'esprit public était si étrangement faussé sur ce point, qu'il ne discerna pas la suprême absurdité aussi bien que l'étrange mauvais goût d'un sem-
LE COMTK DE MOJiTALEMHERT. 10»
blable avis éman;iiil (Tiiii personnage dans celte situation *. »
Celte prenïièrc pailie de la canipaj^^ue, nommée à bon droit par M. de Montaleml)ert le siège du monopole universitaire, se termina, on le sail. pnr ce ([u'il appela aussi « une sortie des ass'u'ijés » sur la partit' la plus noble, la plus illustre, mais aussi la plus faible de l'armée assiégeante. A l'heure même où dans la cliaire de Notre-Dame un dominicain cl un jésuite tenaient tour à tour Paris tout entier attentif à leur parole, le gouverftement proposa une loi dont le but était d'interdire l'instruction publique aux ordres religieux, et Montalembert put, du haut de la triLune, désigner, avec une llerlé indignée, les deux hommes en qui renaissaient.toutes les gloires de la chaire française, et s'écrier que c'était là ceux qui étaient déclarés par la loi incapables de remplir les fonctions d'instituteurs ! ceux-là seuls, ou du moins pas d'autres avec eux, que les repris de justice et les galériens !...
La loi passa néanmoins , grâce à de vieux précédents exhumés du régime impérial, et à d'autres moyens encore, appropriés au but que se proposaient les législateurs.
» Mem., t. II, p. 85.
(( Ce fut par col acte d'intolérance triomphante, dit madame Oliphant', que la discussion se termina celte année-là. Ce fut, par conséquent, avec l'apparence d'une victoire pour le parti laïque ; mais les victoires ainsi ohleiuies ne durent guère: fermer de force la bouche aux adversaires, c'est un genre d'argument que les gouvernements aiment assez souvent à employer, et peut-être en France plus encore qu'ailleurs ; mais c'en est un qui ne réussit jamais, même en France. Le champion de la liberté de l'Église devait, en effet, savoir en tirer parti :
« La sortie a été faite, dit-il, et elle a réussi ; « mais le siège du monopole dure encore et il du- « rera longtemps... sachez-le, rien n'est fini... « Nous resterons debout, une main sur l'Évangile « et l'autre sur la Charte. Nous réclamerons tout « ce que nous avons réclamé et nous ne diminue- {( rons en aucune façon ni nos justes prétentions, (( ni le courage que nous y avons apporté. Nous « vous attendons sur ce même terrain l'année pro- « chaine'. »
« Mem., t. II, p. 88.
* Discours du 16 juillet 1845.
La question l'ut ajournée néanmoins, on le sait, pour un tcnijis plus long qu'il ne l'avait prévu, et de graves événements devaient s'aceomplii- avant qu'elle fût reprise. Pendant les trois années suivantes, eette discussion ne lut point renouvelée dans la Chambre. La voix éloquente de M. deMonlalendjeit ne demeura pas muette cependant, car de nobles et malheureuses causes réclamaient son appui. Les chrétiens de Syrie, les malheurs persévérants de la Pologne, les noirs que la Liance n'avait pas encore achevé d'émanciper, fuient lour à tour l'objet de ses ardents plaidoyers. En 1840, les massacres de Gallicie et l'annexion de Cracovie <3xcitèrent au plus haut degré cette indignation, que sa parole savait transformer en traits de feu 4:ontre les oppresseurs; mais ce qui porta cette indignation à son comble et fil jaillir de son i-ienr
et de ses lèvres des paroles d'une éloquence ])rophétiquequc l'hisloirc n'oubliera pas, ce fut (au commencement de 18i8) la lutte du Sondcrhund.
« Jusqu'à ce jour, dit son historien, les discours (le Moiilulcmbert avaient été reçus avec plus ou moins de faveur par la noble Assemblée à la- (jnelle ils s'adressaient. Ils étaient tous étincelants d'éloquence, de sincérité profonde et de tous les dons que peut posséder la parole. Mais celui-ci fit son premier grand discours en ce sens, que, pour la première fois, sa parole retentit au même degré dans tous les cœurs et lui valut un de ces triomphes réservés aux seuls orateurs : une victoire sur tous les préjugés, et presque sur les convictions elles-mêmes, que l'éloquence a parfois le privilège de remporter, enlevant les auditeurs avec une irrésislible puissance et les entraînant par une môme émotion, avec une force qu'aucune antre influence humaine n'exerce au même degré*. »
C'est bien ici assurément qu'il nous est diflicilc de résister à la tentation de reproduire en entier la longue citation de l'auteur, à l'appui de son assertion. Nous nous en abstiendrons cependant, ce mèmora])le discours étant plus présent
« Mem., t. II, p. 102.
que d'autres au souvenir de tout le inonde, et nous nous bornerons au seul pasrjage suivant dont on ne peut se lasser de rappeler l'éloquente et toujours opportune vérité :
« Qu'on ne vienne pas nous dire, comme cer- « tains esprits généreux mais aveugles, que le ra- « dicalisme est l'exagération du libéralisme. Non: « c'en est l'antipode. C'est l'extrême opposé. La « liberté, c'est la tolérance raisonnée, volontaire; « le radicalisme, c'est l'intolérance absolue qui ne « s'arrête que devant l'impossible, La liberté n'im- « pose à personne des sacrifices inutiles. Le radi- « calisme ne supporte pas une pensée, une parole, « une prière contraire à sa volonté. La liberté con- « sacre le droit des minorités, le radicalisme les « absorbe et les anéantit. En un mot, et pour tout « résumer : La liberté, c'est le respect de l'homme; « le radicalisme, c'est le mépris de l'homme poussé « à sa plus haute puissance. Non, jamais despote, « jamais tyran, n'a plus méprisé ses semblables, « que ne les méprisent ces clubistes radicaux qui « bâillonnent leurs adversaires vaincus au nom de « la liberté et de l'égalité !
« Je me crois plus que personne ce droit de « proclamer cette distinction. Car je défie qui que « ce soit de plus aimer la liberté que moi... Je « l'ai toujours défendue, toujours proclamée. Moi
106 LE COMTE DE MONTALEMBEllT.
»( qui ai tant parlé, tant rcril (l>eaii('()ii|) lri>|t, i(3 <( le reconnais), je drlic qu'itii nie cile une parole « sortie de ma jiIiiimc, jii lonii)ée de mes lèvres « qui ne soil pas destinée à la servir. La libeité 1 ah ! « je puis le dire sans phrase : elle a été l'idide de « mon àme. Si j'ai (pielqne reproche à me Caire, « c'est de l'avoir Iroj) aimée! aimée comme on « aime lorsqu'on est jeune, c'esl-à-dire sans l'rein « et sans mesure... Mais... je crois ne l'avoir ja- « mais plus aimée, jamais mieux servie qu'en ce « jour, et je m'efforce d'arracher le masque à ses « ennemis qui se parent de ses couleurs, qui usur- « peut son drapeau pour la souiller et jxiur la dés-
« honorer M »
On sait qu'ensuite M. Guizot, chargé d'y réjiondre et de défendre la politique du jiouvernemenl, «léclara que, tout en déclinant les reproches qui lui étaient adressés, ce discours contenait de trop nobles vérités pour qu'il voulût alors élever un débat quelcon(pie avec celui qui l'avait prononcé. « Je ne mettrai pas, dit-il, à la suite de tout ce qu'il vous a dit, une question politique et encore moins une question personnelle : j'attendrai que le débat ait cnntiimé et j)ris un autre tour. Je n'ai rien à répondre à .M. de .Monlalemix'il. »
* Discours du li janvier 1848.
LE COMIb: i)E MUNTALEMBLIIT. 107
Si telle lut l'impression produite sur un adversaire, et le plus haut placé de tous, on peut se représenter ce que dut être l'effet de ce discours, non-seulement sur les adhérents et amis de l'orateur, mais sur la France et même sur l'Europe tout entière.
Ce fut au mois de janvier 1848 que furent prononcées les paroles qui devaient avoir ce retentissement sans égal. Peu de semaines après, la tempête prévue et prédite par l'auteur s'était levée, en effet, violente et soudaine, et avait emporté, avec le trône, la Irihune où elles avaient été prononcées et l'Assemblée elle-même qui les avait entendues ! Ce fut une de ces secousses si profondes, qu'il semblerait impossible de croire qu'un même siècle pût les voir se renouveler, si la fatale évidence des faits n'était pas là pour nous en convaincre. 11 faut même avouer que, la mémoire remplie de tant de cruels et récents souvenirs, nous avons peine à nous reporter à l'époque ovi eut lieu cette seconde répétition du tremblement de terre de 1850, et nous sommes presque tentés d'oublier ce qu'elle fut, aujourd'hui où notre sol, ébranlé par une troisième et plus formidable secousse, tremble encore autour de nous de toutes paris. Ah ! si du moins nous pouvions espérer maintenant ce repos qui est d'ordinaire accordé à
la nature lorsqu'elle a par trois fois subi ainsi l'un (le ces chues iiiyslérieux qui seniljleut la soulever loul entière!... Malheureusement les passions humaines qui, dans l'ordre moral, ont la puissance de ces secousses, n'ont jamais eu encore celle de les régler, et si le fatal pouvoir de déchaîner les tempêtes leur est laissé, c'est à une autre parole que la leur qu'est réservé celui de les maîtriser ! Quoi qu'il en soit, cette seconde catastrophe, pour celui qui n'avait peut-être pas assez mesuré la gravité de la première et qui ne devait pas voir la troisième, fut l'événement le plus grave et le plus douloureux de sa vie. Tout, pour un temps, fut bouleversé en lui, comme autour de lui, et les conditions de sa destinée changèrent de face, non moins que celles du pays tout entier. Mais de même que dans ces cataclysmes naturels auxquels il est impossible de ne pas toujours comparer les révolutions, quelque banal que ce puisse être, lorsqu'un homme se retrouve au milieu des ruines, vivant, quoique meurtri, il se relève promptement et, s'il a le cœur vaillant, sa première pensée est pour ceux qui l'entourent et qui ont souffert connue lui, son premier effort est de soutenir ou de relever ce qui reste encore debout de l'édifice qui les abritait; en tout cas, ce qu'il veut, c'est agir, et non point se croiser les bras pour re-
garder, immobile, s'accumuler les décombres.
Telle fut en effet la première impulsion de Montàlembert dès qu'il fut possible de revoir quelque clarté après les sombres jours de confusion qui suivirent ce coup de foudre. Tout était menacé, le devoir était donc de tout défendre. Mais il fallait en avoir le moyen, et il n'en connaissait pas d' autre que celui dont il s'était déjà servi avec tant d'éclat. La tribune où sa voix s'était fait entendre était brisée, mais une autre lui était offerte, il accepta le mandat qui lui permettait d'y monter, c'est-à-dire de reprendre sa place sur la brèche, et au mois d'avril de la même année il devint membre de la nouvelle Assemblée nationale, comme représentant du Doubs.
Il faudrait tout citer dans cette partie du second volume où madame Oliphant continue à faire plus que jamais preuve de justesse et de pénétration fine et profonde dans son appréciation des motifs qui guidèrent M. de Montalembert pendant et après la tourmente. Nous nous bornerons donc à résumer de notre mieux ces pages intéressantes.
Madame Oliphant remarque d'abord que cette révolution qui, en nn instant, envahit l'Europe et y alluma un incendie général, produisit sur l'esprit noble, droit et avant tout sincère du comte de Montalembert, un double effet également
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marqué : d'une part, l'iiorrcur ot la haine des irimes counnis, jusqu'au point de le faire reeulei' devant la liberté elle-même, dont les auteurs de ces excès avaient invoqué et profané le nom!... de l'autre, une consolante surprise, en remarquant la différence survenue, depuis 1850, entre les sentiments inspirés par le clergé et l'Église à cette première époque, et ceux que le peuple, même au milieu de son délire, leur témoignait en ce moment. En 1850, effectivement, les prêtres avaient dû prendre la fuite ou dissimuler les marques extérieures de leur sacerdoce; en 1848, au contraire, non-seulement aucun d'eux n'avait à se cacher, mais on venait même de toutes parts les chercher et réclamer, jusqu'à l'abus, leur présence, dans le but singulier, mais non hostile, de faire donner par eux à la révolution nouvelle une sanction religieuse. Quelques années auparavant on avait hésité à laisser reparaître, même dans la chaire de Notre-Dame, l'habit blanc de saint Dominique. Maintenant on voyait ce même habit porté sur les bancs de l'Assemblée nationale par celui-là môme qui, plus que tous, avait su combattre et vaincre dans le cœur de la France d'indignes et stupides préjugés. Quelque chose avait donc été obtenu par ces courageux lutteurs, et ce n'était pas en vain (jue Montalembcrl lui-même
avait, depuis di.\-liiiil ans, si vaillamment comliattii?
Ces réflexions en amènent bientôt une autre. Avait-il toujours apporté à ce combat une modération suffisante?... Dans son ardeur à faire prévaloir ses justes désirs, et à assurer le triomphe de la cause sacrée à laquelle il s'était voué, avait-il assez réfléchi que quelques-uns des coups destinés aux gardiens de l'édifice étaient tom])és sur l'édifice lui-même? Tandis que plusieurs symplùmcs consolants attestaient les progrès lents mais ceitains obtenus pendant les luttes des années précédentes, les iuu'lements révolutionnaires qui se faisaient entendre n'indiquaient-ils pas, de leur côté, la présence d'un ennemi, plus hideux mille fois que ceux qu'il avait combattus, déjà levé pour profiter de la brèche ouverte et venir s'emparer du terrain?... Il s'entendit signaler lui-même, par l'un des organes de ce parti, comme « ini orateur (lotit la conscience était vendue aux ennemis de la France; qui avait indirectement conseillé le rétablissement de V inquisition... f abrutissement de l'espèce humaine par V ignorance, le rétablissement du bourreau dont la mission était de torturer des millions de victimes. » Enlin, (jnelques mois plus tard, l'armée de l'ordre et celle du désordre furent en présence. Elles en vinrent aux mains, et Montalem-
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bert vil alors de ses yeux lo sang français ruisseler dans les rues de Paris!...
A dater de ce jour, il ne changea rien aux opinions de toute sa vie, mais il comprit un fait que n'avait point admis jusque-là son àme ardente et naïve, qui n'avait jamais frappé son esprit plus droit, plus profond, plus élevé qu'il n'était habile, peut-être, à discerner les caractères. Il comprit qu'il pouvait être parfois utile et nécessaire pour le salut de tous, aussi bien que pour le succès de ses propres entreprises, de faire parmi ses adversaires de justes distinctions, et de ne pas les traiter tous en ennemis, comme dépuis sa jeunesse il avait été plus ou moins enclin à le faire. En face du danger public, en face de la société menacée, en face du socialisme apparaissant, il tendit une main loyale aux hommes du camp opposé, avec lesquels il avait en commun, sinon les opinions, du moins l'honneur et la sincérité, et il conclut avec eux une trêve qui fut diversement jugée, mais à laquelle il dut la conquête des libertés précieuses pour lesquelles il avait si longtemps lutté sans succès. En revanche, il accorda son concours à ses anciens adversaires lorsque, sans transiger avec aucun principe, il crut pouvoir le faire avec utilité pour le bien public. Enfin, tandis que jusque-là sa devise avait été Dieu et la
LE COMTE DE MONTALKMBERT. llô
liberté, il prit iiiainloiiaiif celle-ci : Dieu et la sol'iété; oui, lu sociélé chiélieiiiie, qu'il s'était jure de tlélendre coutre les iiieuaces d'un socialisme sauvage, et cela au prix de tous les sacrifices. Ces sacrifices, il les fit et il eu recueillit des fruits dont la France et l'Église profitent encore. .Malheureusement il goûta le fruit amer de l'iiigialitude, et c'était dans sa victoire elle-même (|u'il devait trouver la fin du repos de sa vie.
En attendant, celte; nouvelle phase de sa vie politique fut non-seulement brillante, mais couronnée de succès inconnus jusqu'alors. 11 avait sans «loute mille fois forcé ses adversaires à admirer rélo(|uence de ses plaidoyers. Jamais encore il n'avait su ce que c'était que d'obtenir gain de cause, il avait lutté avec le plus brillant éclat, il connut (iiifin la jouissance de vaincre. De l'aveu de tous, ennemis connue amis, son talent atteignit à <elle époque son apogée. On lui appliijua cette parole de Pascal : « La grandeur ne consiste pas à être clans l'un ou Vautre extrême, mais à savoir toucher /'/m et l'autre et remplir tout l'intervalle. » Cette condition (de l'aven même du froid critique Sainte-Beuve), se trouva réalisée à cette époque par sa parole. Ce fut alors aussi que M. Berryer, comprenant ce qu'il sacrifiait de prédilections personnelles au grand but qu'il voulait
alleindro, lui dil ces mots : « Je; reconnais que vous n'èlcs pas un esprit rt/;.so///, mais un esprit n'so///. »
Madame Olipliant, qui analyse cette situation avec beaucoup de soin, remarque que la jireniière occasion dans laquelle il jjlaida ainsi victorieusement lut digne du fils des croisés, car c'était en laveur de ses adversaires les plus acharnés. Ces magistrats, parmi lesquels se trouvait celui qui avait prononcé contre lui cette parole : Soijez implacables\ étaient menacés dans rinaniovibililé de leur charge. Il consacra à les défendre le nouvel éclat de sa parole, et ce fut celui qu'ils avaient si souvent désigné sous le nom de jésuite et de 5flcristain qui gagna leur cause et olttiiit que le sacerdoce de la justice (pour nous servir de son expression) demeurât inviolable.
Le matin de ce jour, « il avait été prier à Saint- Germain des Prés, comme il le faisait d'habitude lorsqu'il prévoyait qu'il aurait un important discours à prononcer. Ce fait est noté dans son journal. Au retour de la séance, il ajoute ces simples mots : Mon discoursa réussi; la cause est gagnée^. » La solennité de l'effort se révèle par la préparation au combat; mais aucune fanfare n'accompagne la victoire.
1 M. C. Dupin.
* Ment., t. II, p. 155.
Le second triomplie de sa parole fui plus sanglant, car il ne put l'obtenir qu'en se servant d'armes qui n'avaient jamais été les siennes, et en les tournant pour ainsi dire contre lui-même et contre la plupart de ceux avec lesquels il avait jadis ardemment combattu. Une loi pour la répression de la presse était présentée à l'Assemblée. Pour la première fois de sa vie, il allait se mettre en contradiction avec l'un des principes qu'il avait le plus souvent professés, en votant pour cette loi, et en montant luirdiment à la tribune pour la défendre. Quoi qu'on puisse penser de ce changement, il est, en tout cas, évident que, lorsque la démagogie est triomphante, appuyer ainsi ouvertement une loi proposée contre elle, ce n'est pas faire acte de faiblesse, mais acte de courage. Ce n'était pas
IIG LK COMTK DK MONTALKMnKUT.
ici, loiitcfois, soulomnit c(M«iura|ï«^ qui lui (Hait ualnicl vis-à-vis de loiilc cause vicloricuso, c'rlail celui (Tiuic c()u\iclinu Iri^-lc cl j'idlondc, doiil il (3xposail les niolifs par la cuiuparaison suivante' :
« Su|»p(ts()us un iiiédeciu appelé el eniisullé siu" « le i'c<^iuie d'uu lioiuuie rohusie, d'uu iioiunie (jui « se livre à Ions les travaux de la vie ordinaire, il « est bien permis à ee médecin, eu jugeant le lein- « pérameul de cet homme, de lui coiiseillei' un ré- « ginie substantiel, énergique, stimiilaul.
« Kli bien, c'est ce que nous avons lail (|M;ind «( nous voyions, (puuid nous étiuliious le lcui|iéra- « ment de la France, il y a quinze ans. Mous l'a- « vous crue alors robuste et capable de résister « au régime de liberté absolue (pii existait alors. « Mais si le niéuKi médecin est raj)|ielé, au bout de « dix ans, auprès du même sujet, et qu'il le trouve « épuisé par ses propres excès, qu'il le trouve eu « proie à la fièvre, au délire! est-ce qu'il conti- « nuera à lui imposer le même légime? S'il b; fai- « sait, ce iie serait plus un médecin, ce sei'ait un « ignorant, un assassin.
« Selon moi, la société française est pnd'ondé- « ment malade... il faut la sauver, messieurs, la « sauver à tout prix, et avec elle sauver la liberté.
» Discours du 20 juillet 18H),
« Et comment sauver la liberté? En la limitant *; « car l'expérience des dix-luiif mois par lesquels « nous venons de passer est là pour montrer que « la liberté illimitée est l'ennemie de la liberté... « et qu'il n'y a presque pas de transition entre la « liberté illimitée et la dictature.
« Oui, dans mon âme et conscience, la liberté, « telle qu'elle serait aujourd'hui... si cette loi « n'était pas votée, ce serait la dictature demain... « d'abord la dictature de l'anarchie, cette dicta- « ture que nous connaissons tous... dont les sa- « tellites sont partout enrégimentés, haletants « après la spoliation et le pillage; et après cette « dictature-là, savez-vous laquelle nous aurons? « Non pas la dictature d'un Napoléon, d'un Char- « lemagne ou d'un saint Louis, mais la dictature « du premier caporal qui vous apportera l'ordre « matériel au bout de son sabre, et que vous bé- « nirez tous ! »
Et comme il s'élevait des réclamations sur plusieurs bancs, il répéta avec force : « Oui ! que « vous accueillerez tous ! vous-mêmes qui m'in- « terrompez! »
* Tout le monde comprend que les limites dont parlait ici M. de Montalembert, et qu'il admettait, n'avaient rien de commun avec cette extinction totale de la liberté contre laquelle il protesta avec tant d'énergie après 1852.
Quelques mois plus tard, à Besançon', répondant, dans un banquet public, à un discours qui lui avait été adressé, il dit les paroles suivantes, que nous citerons encore, pour citer ensuite les réflexions qu'elles suggèrent à l'auteur :
« Deo et Cesari fideUs perpetuo-. Au premier « abord, je l'avoue, on peut trouver bizarre le « maintien de cette devise sous le régime actuel... « Mais chacun doit comprendre que César ne veut « pas dire tel empereur, tel roi ou tel président. « Non! César, c'est l'autorité; César, c'est la loi, « c'est l'ordre, c'est le pouvoir social, en un mot, « c'est la société. Lorsque le Sauveur du monde « prononça cette fameuse parole : Piendez à César « ce (jui est à César, sans doute il n'entendait pas « parler seulement de l'empereur Tibère, sous le- « quel il vivait, mais bien de l'autorité en géné- « rai, de cette autorité nécessaire, de ce respect « des lois et des pouvoirs établis, sans lequel la so- « ciété est impossible, et la liberté surtout n'est « qu'une chimère sanglante!
« Ainsi donc : Dieu et la société, c'est là votre' « devise, et j'ose dire que c'est aussi la mienne. « Elle est inscrite sur ce drapeau que vous m'avez « chargé de porter pour vous, et que j'ai planté
* Discours prononcé à Besançon le 2 septembre 18i8.
* Devise de la ville de Besançon.
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« «Ml voliv nom sur la Iriliiiiie iialiouulc. Je l'y « iiiiiiiitiendrai aiiUiiil «jiio mes forces me le per- « iiifllroiil ; je ne le «Irscilcriii jamais, cl le jour « où NOUS me ri'tii'cri'/. Notic iiiiiiidat, ou liirn le « jour où, l'ali^'ui' dune cairièie déjà remplie de « bien des lulles, j(î sentirai (juc le moment de la « ictiailc e>l m'iiu, cr jumi-I;i je déjioserai cf dra- « peau entre vos mains, siins rcproclic jiniir moi « et sans laelie poui' lui. »
«Quelles va<,aies et étran;;es |trnpliéties! s'écrie madame Oliplianl. (jiiclles pré\isions exactes, Itien qu'oliscuiTs, d'ini avriiii' alisulnmcnl dilTélent dr <-elui i]u'il attendait, et eependanl où un ^Tand nond)re des choses entrevues devaient s'accomplir!... .Vvaiit |MU, cette n<d)le bannière allait, en elïet, être arrachée de la main (pii l'avait si glorieusement portée! mais avant i)eu aussi, ce nom de César devait accpiérir une bien autre signification ! » .\i»rès cette réllcxion, l'auteur p<tursuit en ces leiines : « Sans doute, celui qui voudrait comparer la teneur des deux discours ipie nous venons de citer avec un grand nombre de passages extraits de ceux (jii'il avait prononcés naguère, y trouverait plus d'une parole qui semblerait les contredire. .Mais ce n'était pas là une considération qui pût l'arrêter. Il voyait le danger de son pays; il ne pensait qu'à le sauver; il ne
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pensait point à lui-même. Il avait porté avec ardeur, dans plus d'un laborieux combat, cette devise de sa jeunesse : Dieu et la liberté I Et lorsqu'au-dessus de celle-là il inscrivit cette devise nouvelle : Dieu et la société ! ce fut dans la plénitude d'un cœur convaincu, et sans se donner la peine d'examiner si ses ennemis allaient s'écrier qu'il se contredisait. Que lui importait ce qu'on dirait de lui? C'était à la France seule qu'il pensait, et nullement à la gloire de Charles de Montalembert.
« Il peut se trouver ainsi des inconséquences apparentes, qui sont plus nobles mille fois, plus vraies, plus généreuses, que l'adhérence obstinée à une tradition personnelle d'opinion ou d'attitude. L'inconséquence dont nous parlons (si elle exista) fut de ce nombre. Montalembert ne donna pas une pensée à son opinion personnelle ; tout fut absorbé en lui par celle de son pays. Au surplus, il n'y eut, par le fait, aucun changement véritable dans ses opinions. La liberté, qu'il s'était consacré à défendre depuis sa jeunesse, c'était cette liberté compatible, d'abord, avec l'amour de Dieu et du prochain, et animée pour les opinions d'autrui de considération et de charité ; c'était une liberté soumise aux lois de l'ordre et de la paix; honnête et modérée, virile et incapable d'excès^
LE COMTE DE MONTALEMBEItT. 121
licencieux ou d'nrrnfraiice. Pour une liherlé telle (jue celle-là, Monljilciuhi'il savait (ju'il n'existe pas (le plus fatal ennemi (jne la licence. En sorte que, tout en chan^^eanl la forme de sa devise, il ne changea absolument rien à son principe, et jamais il ne servit mieux cette lilteitê, (jui lui était si chère, que le jour f»ii il deviiil .linsi le clKmi|iiiMi de l'ordre, de l'autorité et de la loi ! »
Pour confirmer cette appréciation et dénKtntreià quel point ce changement apparent laissait intacte la pensée primitive et dominante de sa vie nous citerons ici (juchpies lignes d'une lettre datée du 20 décembre 1827, lors(|u'il n'avait pas en- «'ore dix-huit ans :
«... Tant (jue la libellé ne sera pas enlièrenieiil garantie,)) dit-il. «Dieu sait, et la patrie saura, avec quelle ardeur et quel eidier dévouement je combattrai pour elle. )>
Mais presque aussitôt transporté, comme par une intuition soudaine, aux jours qui suivront cette victoire, et en voyant d'avance l'abus qu'on en fera, il ajoute : « Ce jour-là, mon rôle changera, ce ne sera plus la liberté qu'il faudra défendre, ce sera le christianisme, le catholicisme qui sera exposé aux attacpies de l'impiété, du déisni<', du protestantisme, enfin de tout ce qui est lennemi de la vraie religion. Je ne sais si Dieu appe-
saillira sur la France le bras de sa colère, s'il lui l'era acheter ses libertés j)ar la perle de sa religion, ou s'il ne fera pas plutôt éclater sa grandeur et sa gloire en raffrancliissant et la sanctifiant en inéinc temps. Tout ce que je sais, c'est que, dès ce moment, je me range du côté des défenseurs de la religion, quels qu'ils soient. La vérité est encore jilus pour moi que la liberté, et mon ardeur et mon dévouement croilronl, s'il est possible, avec rimportance de la cause qui les réclamera. Tout ce que j'espère, c'est qu'il me sera permis de montrer, avant cette crise fatale, combien je redoute peu le pouvoir et combien j'adore la liberté ^.. »
Au delà de vingt années plus tard, celte situation, entrevue de si loin, fut amenée par des circonstances différentes de tout ce qu'il avait pu prévoir, et elle le trouva iidèle à ses convictions les plus hautes, et, par conséquent, à luimême.
Ce qui semble au biographe anglais plus difficile à expliquer, ce fut la faveur qu'au premier moment M. de Montalembert accorda à la candidature du prince Louis-Napoléon, et plusieurs seront tentés dépenser, comme lui, (jue l'inslincl pro-
* LcUre à un ami de collège [Conlcmpoiain, juillet).
plîétiqiie dont il avait donné tant de preuves dans ses discours, l'abandonna totalement le jour où il eut cet imprudent accès de confiance. Quant à nous, nous acceptons l'explication à laquelle s'arrête l'auteur.
« Peut-être, » dit-elle avec ce tact où le cœur d'une femme se sent à côté de la sagacité d'un historien, « peut-être l'honneur a-t-il ses superstitions comme la foi : l'idée d'un Bona})arte consacrant le prestige de son nom au bien-être de la France, sans aucune pensée d'intérêt personnel, lui sembla chevaleresque et poétique, et elle ne lui sembla pas invraisemblable. » L'âme de Montalembert était en effet de celles qui croient naturellement aux choses dont elles seraient ellesmêmes capables. Quoi qu'il en soit, l'illusion fut partagée par la France tout entière, sauf une imperceptible minorité, et la République eut un Napoléon pour président. Mais l'Assemblée demeurait encore souveraine, et deux grands actes furent accomplis peu après, dont la France garde encore le reconnaissant souvenir : le pape fut secouru et ramené à Rome, et l'instruction religieuse fut affranchie de ses dures entraves. M. de Montalembert prit à ces deux actes une part active et éminente ; il fut donné aux accents, presque les derniers de sa parole publique, de défendre les
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deux nobles causes auxquelles il s'était voué dés l'âge de vingt ans, et jamais cette parole ne letoniit avec plus d'éclat à la tribune que la veille du jour où il devait lui rire interdit de s'y faire entendre ^
Madame Oliphant sait parfaitement saisir linlérêl dramatique de ces deux discussions, et elle rappelle la fameuse séance où, défendant Tindépendance du souverain pontife, et répondant à M. Victor Hugo, qui était acclamé par l'extrême gauche, M. de Montalembert débute par ces mots :
« Messieurs, le discours que vous venez d'entendre a déjà reçu le châtiment qu'il méritait, dans les applaudissements qui l'ont accueilli... »
Mais elle omet d'ajouter l'à-propos avec lequel, après avoir été ])ruyamment rappelé à l'ordre, pour ce début, il reprit le discours interrompu, en corrigeant ainsi la parole incriminée :
« Puis<{ue le mot châtiment vous blesse, messieurs, je le retire, et je dis que le discours ((ue vous venez d'entendre a déjà reçu sa récompense par les applaudissements de l'opposition. » Ce fut là une de ces occasions où il fit preuve du rare esprit de repartie qu'il possédait, et qui, stimulé
« 18 octobre 1848.
LE COMTE DE MOîsTALEMBERT. 125
par l'opposilion violente de ses adversaires, mit i>i souvent les rieurs de son côté.
Ce discours est de ceux qu'il faut relire en entier, et nous ne pouvons ici donner place aux longs extraits de l'auteur. Nous rap})ellerons seulement que c'est dans ce discours que se trouve €e célèbre passage :
« Permettez-moi, messi(!urs, une comparaison « familière. Quand un homme est condanmé à « lutter contre une femme, si cette femme n'est <c pas la dernière des créatures, elle peut le bra- « ver impunément. Elle lui dit : « Frappez! mais « vous vous déshonorerez et vous ne me vaincrez « pas. » Eh bien, l'Eglise n'est pas une femme. « Elle est bien plus qu'une femme : c'est unemère!
« C'est une Mère ! C'est la Mère de l'Europe, la « Mère de la société, la Mère de l'humanité mo- « derne. On a beau être un fils dénaturé, un fils « révolté, un lils ingrat, on reste toujours fils, et «il vient un moment, dans toute lutte contre « l'Eglise, où cette lutte parricide devient insup- « portable au genre humain, et où celui qui l'a « engagée, tombe accablé, anéanti, soit par la « défaite , soit par la réprobation unanime de « l'humanité ! »
L'auteur s'interrompt ici pour écrire les lignes suivantes :
« Lorsque l'orateur prononça ces mots : « UÉ- (jUse, cest une mère ! » tous les cris divers qui l'avaient assailli jusque-là se tiansformèrent eu une seule acclamation. « Une triple salve (V applaudissement s suivit ces mots, » dit le froid et exact Moniteur en rendant compte de la séance ; et le Journal des Débats lui-môme, peu partisan de Montalembert en aucun temps, fut obligé de déclarer le lendemain « que ce discours avait été « suivi d'acclamations telles , que jautais on n'en « avait entendu de semblables dans aucune assemblée « délibérative. »
Enfin se livra la bataille décisive qui devait couronner l'œuvre première et principale de sa vie. Au mois de janvier 1850, la nouvelle loi sur l'instruction publique fut présentée à l'Assemblée nationale — « amendée » (ainsi que l'exprimait M. de Montalembert) « pour amener une paix digne et féconde, où il n'y aurait de victoire que pour le bien et d'humiliation pour personne'. » Et maintenant , celui qui avait si longtemps plaidé, sur ce sujet, pour une liberté illimitée, venait défendre un projet où, pour atteindre son but, plusieurs conditions étaient admises. Aussi était-il attendu à l'Assemblée avec une égale ar-
• Discours prononcé à Saint-Brieux, 10 août 1849.
fleur par amis et ennemis — les uns pour le soutenir, les autres pour rallaquer à outrance en cherchant à Ir nicltre en contradiction avec luiniènie. Mais ce lut en vain : il exposa courageuscmenl, clairement et sincèrement ce qui avait été concédé et ce qui avait été obtenu. 11 explicpia pourquoi, après avoir longtemps comliaKu pour obtenir la liberté tout entière, comme en Belgique et en Angleterre, il croyait aujourd'hui devoir appuyer par sa parole et son vote une liberté moins illimitée, mais telle, (luCii tout temps, si elle leur eût été offerte, les catholiques l'eussent acceptée avec empressement, puisqu'en tout cas elle suffisait, à ses yeux, pour alTi aiichii' l'instruction religieuse.
« Telle est ma conviction, dit-il; et je pousse- « rai jus{|u'au bout ma sincérité devant vous, en « ajoutant l'expression d'une crainte qui me dote mine, et que je formule ainsi : après le vote de M cette loi, ce ne sera pas la liberté (jui manquera « aux catholiques, ce seront plutôt les catholiques « qui manqueront à la liberté*. »
Cette crainte ne se vérifia pas. La victoire obtenue par Tardeur déployée pendant le combat et par la sagesse qui présida au traité de paix .
' Mon., t. Il, p. 180.
128 LK COMTi: l>K MONTALtMBEUT.
donna aux cnllioli(|in's en riimc*' iiiio libnlr doiil lous surent pioliltM-, dont lous jjiolilcnl encore, mais donl lous ne rureril pas égaleinenl reconnaissants.
Les paroles suivanlcs (liiMUcoiip plus liislcnienl rondé(îs), prononcées pai M. de .Monlaleinhcrl dans le nu^nie discours, soiil diin iiilérùt saisissant et do\ilnMicux, surtout si on les considère comme la preniièi'c expression d'une sonfTranre morale, deslinée plus lard i\ dépasser parfois ses lorces, et à Iriomplu'i' duM courage qui, devant la soulTrance physique, ne se démentit jamais :
« Il y a un au que lujus travaillons à cell»' loi « avec nos anciens adversaires. Nous sommes en- « très dans ce labeur avec le souvenir de nos ance ciennes luttes ; mais nous n'avons gardé ce sou- <( venir que pour nous encourager à traverser les « ennuis, à siuinonter les dilTicultés et les amerce lûmes inséparables d'une œuvre de cette na- « tuie. Nous n'y avons sacrifié aucune de nos f( ancieiuics affections ou de nos anciennes con- « viciions; mais nous leur avons ajouté la convic- « lidii de la iiéeessilé de l'union en présence de « renn<'uii (ommiiu, el un«' affection ardente et « sincère poui- la j)aix de cette société sans cesse « mcncée. Nous n'avons sacrifié ni la vérité ni la «justice; nous n'avons sacrifié que l'esprit de
« contention, l'esprit d'amertume et d'exagéra- « tion qui sont malheureusement inséparables des « luttes même les plus légitimes, lorsqu'elles sont « prolongées.
« C'est pourquoi je me suis associé du
« meilleur de mon âme à une œuvre dont je n'é- « tais nullement responsable, et dont la gloire « doit revenir au jeune et éminent ministre dont « le nom est devenu en France le synonyme de la « droiture, de l'éloquence et du courage ^
« Eh bien, ce rùle que j'ai assumé, cette union « que j'ai conclue, ce travail en commun avec mes « ennemis de la veille, m'a valu (permettez-moi « cet épanchement), m'a valu la plus grande « épreuve de ma vie politique. J'ai vu se dis- « soudre l'armée que j'avais, j'ose le dire, formée « pendant vingt années de lutte. J'ai vu se re- « tourner contre moi les hommes que j'avais gui- « dés et précédés dans cette lutte... Je les ai vus se « retourner contre moi au moment où j e croyais « qu'elle allait cesser; je les ai vus verser, comme « ils le disent dans leurs journaux, des larmes sur « ce qu'ils appellent mon suicide.
« ... Je n'incrimine pas ici, messieurs, les in- « tentions des hommes dont je parle. J'accepte
' )I. de Falloux,
« au roiilniirc colle (''piriivc rcuiiriir la j)his fîraruk- «de ma vif j»(»lili(|ii('. .If ra(<('|il(', voici c((iii- « iiiciil : je ii(! sais si jamais j'ai iiir((»imii dans « (raulrcslcmps les iiilciilioiis dcmcsadvcrsaiics; « je ne crois |)as l'avitir l'ail... Mais si jamais il a « pu m'anivei' à mou insu de méconuailre les « lois de la justice vis-à-vis de mes adversaires <( (raulrel'uis, eh bien, j'e.xpie celle l'aiile! .lésais « désoiiuaiscc que c'est (jue d'être méconnu, nou- « seulement par ses adversaires, mais par ses « amis. Si, au contraire, je n'ai, comme je le « crois en vérilé, rien à expier en ce genre, j'ac- « ceple encore celle épreuve, comme un dernier « hommage et un dernier service à la cause de la « liherté de l'Église.
« J'ai donné à celte cause ma vie, mon court rage, vingt ans de persévérance et de dévoue- « ment. Je lui offre encore aujourd'hui, comme (( un (Iciiiicr lioiiiiiia^^', ringralilude, Timpopula- « rilé el linjuslice (jne celte loi m'a l'ait récoller « au sein de nntn jiropre parli. »
-Madame Oliphant cile (|ii('l(iiies-uncs des invectives dont M. do Monlalemherl lui Tohjet de la part des orgaïuîs de l'opinion à la(|nelle il fail allusion dans ce discours; jiuis elle poursuit :
« Monlalciiiliei l, pour prix de s(tu long combat, l'nl abandonné de ses pailisans. Il demeura, à la
fois vainqueur et vaincu, sur le terrain qu'il avait si longtemps et si vaillamment défendu. La victoire obtenue, le chef demeura seul sur le champ de bataille. Cet étrange succès ressemble au dénoûment dramatique d'une tragédie. 11 atteignit le but qu'il avait poursuivi pendant vingt ans; mais en le touchant, il tomba frappé par les siens : en triomphant, il succomba. »
Pour compléter ce tableau, l'auteur rappelle ici qu'à l'occasion de cette même loi, décriée en France par un certain nombre de catholiques, la presse anglaise se déchaîna contre iM. de Montalembert, comme le promoteur d'une mesure qui allait livrer la France pieds et poings liés au clergé 1
« Au milieu de toutes ces clameurs, dit-elle, il demeura calme et ferme, et ne fut réellement atteint au cœur que parla désertion des siens. »
La carrière politique de Montalembert était, à son insu, presque achevée. Mais tandis qu'épuisé par la lutte dont il ne lui était pas même donné de goûter les fruits sans amertume, quelques jours de repos lui étaient accordés, il en profita pour se rendre à Rome, et la réception qu'il reçut du souverain pontife le dédommagea du mécompte qui avait accompagné sa victoire. Il reçut pendant ce séjour la faveur, rarement accordée, du patriciat
romain, et une médaille d'or fut frappée en son honneur : double et précieux témoignage décerné aux services rendus à l'Église par son courageux et infatigable champion. Ce fut pour lui un grand jour de consolation et de récompense. Mais au retour, il mesura la réalité et l'importance des défections survenues autour de lui. Il se sentit seul, et le poids soulevé retomba sur son cœur plus lourd que jamais. L'heure approchait en même temps de son brusque réveil du rêve d'honneur qui lui avait inspiré dans le président de la République une illusoire confiance. Tandis que M.Thiers disait déjà: U Empire est /V/./'^ .' Montalembert défendait encore celui qu'il jugeait incapable de trahir un serment récemment et publiquement prêté, et probablement il surprenait par là beaucoup celui-là même pour lequel il jetait ainsi aux vents les accents de sa loyale parole, et à qui il prêtait si gratuitement les sentiments chevaleresques qu'il empruntait à son propre cœur.
« Cette confiance, dit madame Oliphant, ressemble sans doute en ce cas à de la folie, et c'en était une, en effet, mais une noble folie, car elle naissait de la foi d'une âme honnête dans l'honnêteté d'autrui, et de l'impossibilité de croire à l'égoïsme, à l'ambition et à la déloyauté. Un homme capable de cette confiance peut être trompé, mais
LE COMTE DE MONTALEMBtllT. 135
son erreur vaut ininix soiiveiil (uruiio sagesse plus (Irliaulf. Tclk'lul la lulii-, IVnrur, l'illusion de Mdiilalciiiherl! Nous nous deuiaudous souveut, en vérilé, qui uscruil lui jeter la pierre, lorsqu'on le voit deltoul eu lace de celle Assemblée luiuultueuse, déleudaul a\ee uue candeur |({ui leiail sourire, si elle ne causait jias un alleudrisseiuenl inv<d<mlaire) celui (pij ;,ll;iil réduire sdu déleuseur el r.Asseuiidée elle-iuénie au silenci-, fermer p(Mii' toujours sa houclie éloquente, et lenvover, Insie et muet, |>i('udre sa plaee parmi ceux (jui étaient destinés comme lui ;i assister, immobiles et iuaclil's, à rasseivisseiueul et euliu à la ruine de leur patrie'. »
Le coup d'Klal eut lieu lroi> mois jilus l;iril. lu instant eucore .Monlalemberl liésila; nu iu>laul il espéra; uu iuslaiit il attendit, pourvoir si ce remède vitdent uélait pas uue di^^Mie jjIus forte élevée contre ranairliie, dans le but d'établir la liberté dans l'ordre mii' uue base plus larj:»' el plus solide. Mais (ctte lois, ou lésait, l'illusion ne fut pas lon<,qie, et, une biis (lissi|)ée, on sait aussi avec quelle iudi<:ualiou, (pielle énergie, (pi(dle lerme et invariable deleiiiiiualiou, il ronqiil avec celui qui l'avait lait uaitre. l'eul-élie même son
• Ml m., l. II, p. 20y.
horreur pour le régime qu'il vit inaugurer, au lieu de la conslitulion rêvée par sa bonne foi, alla-t-elle jusqu'à cet excès dans lequel tombe facilement une âme généreuse, lorsque sa confiance a été surprise et trompée.
Le talent et l'exactitude de madame Oliphant ne se démentent pas un moment dans sa narration des faits survenus pendant ce qu'elle nomme les semaines obscures qui suivirent le coup d'État. Elle semble avoir pénétré dans le cœur de la France aussi bien que dans l'âme de Montalembert pour tout comprendre, depuis le premier jour jusqu'à celui où les décrets de confiscation des biens de la maison d'Orléans ' brisèrent publiquement et sans retour son dernier lien de solidarité avec le gouvernement.
« Ainsi, dit l'auteur, finit l'existence politique d'un des plus éminents patriotes et d'un des plus grands orateurs que la France ait possédés. Un silence de jnort succéda aux luttes ardentes dans lesquelles il avait été engagé. Il garda néanmoins son siège dans la nouvelle Assemblée, prétendue nationale, jusqu'au jour où un candidat du gouvernement vint len déposséder. Mais il n'attachait plus alors aucun prix à le conserver : la vie polilique
* 25 janvier 1805.
(le la France était arnMôo ainsi qiip rollo do srs oratonrs l>;nll«)nn(''s cl «le ses lioiriirirs t\'\\l,\[ disiMTsés; l:i Ir.iiicf ('IIc-iik'iim' (-lail (IcNcniir imirltc coninic eux.
«( Les anin'fs (jiir j';ii passrcs an (!(irj)s lô^is- « lalir (II' l^.'i'J à lsr»7, » «''crivait-il peu de nmis avant ^a niori, « sont crrlaiin-iiicnt \r> pliis tristes « et les jdns niéiituires de tonte ma \ie. I^'s don- « leni's niatéiielles i|ne l'ini|daealde maladie m'a « fait connaitre dejmis lois ne sont lien an|iiès « des angoisses morales ((ne j'ai tiaversées pen- « dant celte sombre elalTreuse j)ériode. Je délen- « dais senl alors, j'ose \o dire, l'Iionneni' et la « lilieilé de la l'ianee, sans qne personne m'en « siil le moindre <^\r, sans «pie perximie eiil l'air « de s'en apercevoir dans le |»iil»li( . Je conihattais « en déses|)i''ré dans nne < a\e sans aii- ni In- « mière. »
I)o|-éna\anl. ce lui donc dans nn monde loii( anlie d'intérvts et d'occniiations (jne se rélnfièrenl les pensée^ et les actes de eelni qni sortait ainsi de l'arène politiqne train et vaincn. Uni, vuincu, et ce (pi'il resseidit ne Int pas s<Mdement la donlenr d'nne dél'aite, ce fnt celle d'nn amer mécompte, cl de la déception des plus cliéres espérances de sa vie, pour l'Église, ponr la I rance et ponr Ini-méme.
Celle analyse a pris, malgré nous, des porporlions qui dépassent de beaucoup celles que nous avions prévues, et nous sentons maintenant la nécessité de nous hâter. Le lecteur du livre, au contraire, suivra l'auteur avec plus de complaisance que jamais, au château de la Roche-en- Breny, où se retira, dans la force de l'âge et du talent, celui que la France permettait que l'on réduisit au silence.
II devait, au surplus, retrouver dans la retraite une manière non moins efficace de la servir, et cette retraite elle-même, il avait appliqué à l'embellir la faculté dont nous avons parlé plus haut, et ce fut pour lui un autre moyen d'occuper utilement ces heures qui semblaient se multiplier pour lui, par l'emploi qu'il en savait faire. Madame Oliphant, après avoir fait une description aussi dé-
taillée que gracieuse du paysage qui aujourdliui cnlourc le cliàleau, après avoir tlrpcinl les bosquets qui l'cuvirounent, la f'orùl de pins qui apparaît au loin, et tous les traits divers qui le caraclérisenl, dit, avec le bonlieur d'expression dont elle a si souvent l'ait preuve dans ce récit :
« Ce paysage appartient aussi directement à la biograpliie que nous écrivons, que les discours dont nous avons cité tant de l'ragnients et les ouvrages qui auront leur place à jamais dans toutes nos l)ibliotbèques, car ce paysage est l'œuvre du même génie et de la même main. Vingt ans auparavant, M. de Montalembeit s'était établi dans un château dont la situation était triste, et qu'enlouiail de Idules parts une nature aride et dépouillée, ^îais peu à peu, comme un homme se vêtit, on vit les côtes environnantes se couvrir d'un manteau de verdure. Les lignes lointaines de Tliorizon , ondulées gracieusement, mais tristes et grises, {irirent la teinte sombre et harmonieuse des pins dont elles lurent couvertes. Les étangs s'environnèrent de l'enillage, et, avec le temps, toute celte verdure vint entourer la demeure de celui qui avait planté ces arbres, et qui les avait cultivés et soignés avec intelligence et avec amour. Jamais ou ne vit plus de })oésie dans l'ombrage des bois! Partout l'on seid (|ue ce n'est pas là la
main d'un forestier vulgaire, mais celle, à la fois, d'un poëte et d'un artiste... Vingt années y ont suffi, un peu plus de temps qu'il n'en mit à obtenir la liberté d'instruction religieuse en France. Mais si la nature est lente, elle est fidèle, et elle récompense mieux que l'homme son patient cultivateur. »
Ce fut dans cette retraite, et au milieu de ce paysage créé par lui-même, que, retiré de la vie publique, Montalembert se livra à ses études toujours chères, et jamais délaissées. Ce fut là que, de temps à autre, ses écrits vinrent rappeler au monde la voix éloquente qu'il ne lui était plus donné d'entendre, et que, ne pouvant plus lutter à la tribune contre les fautes et les funestes erreurs des années suivantes, il les combattit avec une arme presque aussi puissante entre ses mains que celle de la parole ^ Ce fut aussi à la Roche qu'il poursuivit son grand ouvrage, les Moines d'Occident, dont la religion et l'histoire lui rendront grâces à jamais, et c'est là qu'il eût com-
' La place nous manque mainlonant pour enénumérer les occasions diverses, mais tout le monde se souvient, entre autres, des pages sorties de sa plume, à l'époque où il vit l'indépendance du Saint-Sicge menacée par l'unité de lltalie. On n"a pas oublié non plus les procès que lui valurent ses courageux écrits, et surtout celui qui, en 1850, lui donna pour défenseurs M. Dufaure et M. Berrver.
plél»'; rottto o^iivro (dcmoinvo, lirlas! iiuiclirvéo), si la inuladie li'iilc, lalalf, iiii|iiluyal(lt', (jui devait abréger ses jouis, n'asail |ia«>, pliisicurs aiiiu'rs d'avance, diminué ses Coitcs el alTailili sa main. (!«' Cl iii'l niiicmi N'a|)|ii*»Mliait à pas lents el inleriiiillenl^, lui lai^>>aiil des mois entiers de répit, employés alors à faire des voyages iiuil eontiniia j)eul-élie au delà de ses l'oires. Il revenait, à chaque retour. cliar;»'é de notes «lofit rintérél était aussi varié (ju'inépuisalde, cl peul-ùln' un jour sera-t-il donné à une main amie de les recueillir au pinlil de ceux qui aiment, avec l«'S descriptions extérieures des jiays lointain^, l'histoire de leur vie et aussi (;elle de leur àine. Il rapportait ce hutin précieux dans le cher manoir où tant de cœurs et (l'esprils dignes du sien savaient tout comprendre avec lui et tout partager — ce manoir, dont l'amitié, la piété, la science et le talent savaient si hieii le chemin, et où jamais, ainsi que le dit si liieii r;iuleui\ l'cunui n\'t(iit pan'eiiii à prni'trcr ini seul jour! Après cette remarque, madame Oliphant poursuit :
« L'àme toujours accessible à tout sentiment élevé, les yeux loiijinirs (tuverls pour noIi- et les oreilles pour eiileiidre toute Itelle et iiolde clio^e, le maitrc de celte demeure la rcm|dissail tout entière de sa présence, et y répandait une iii-
140 LE COMTK DE MO.NTAI.EMBERT.
fluencc bienfaisante et virile, un intérêt toujours constant et toujours vivant! »
Et elle termine par des lignes qui, bien que le lieu où nous écrivons ces pages ' n'ait pas été créé par lui, s'y appliquent non moins qu'a la Hocbe-en-Breny. Comme elle, nous i)ouvons dire ici : « Qu'il est partout présent encore : dans les chambres qu'il a habitées, dans les fauteuils qu'il a occupés, dans les clicmins qu'il a traversés, et que tout y est encore rempli de sa présence et retentit encore du son de sa voix évanouie \ »
Mais « l'épreuve des derniers jours » approchait pour ce combattant de tant de bons combats. De plus en plus menaçantes, les crises de sa fatale maladie se rapprochaient, et le laissaient, dans les intervalles, plus faible, j)lus épuisé et moins libre d'utiliser, par dimprudents excès de travail, le repos forcé auquel il avait été condamné. Il parla encore, dans quelques rares occasions, à l'Académie française, où il siégeait de})uis \Sb2, et il le fit avec son talent et sa verve accoutumés. Mais ce fut à Matines, en 1863, qu'il prononça son dernier grand discours (discours célèbre dont madame 01ii)hant cite des extraits nombreux et bien choisis). L'altération de ses traits, les signes
* Miiîchc, en Franche-Comté.
- Meni., t. H, p. 265.
trop évidents de la maladie qui minait ses jours, ajoutèrent encore, ce jour-là, à l'impression produite par sa vue et à l'effet de sa parole. 11 tint attentif pendant quatre heures un auditoire de quatre mille personnes, et, ])our la dernière fois, il entendit, comme un éclio des jours passés, les acclamations enthousiastes d'une assemblée nombreuse et illustre.
Dans le courant de cette même année, son cœur paternel avait été appelé à une souffrance imprévue et aussi à un insigne honneur. Sa fille la plus chérie (car c'est toujours ainsi qu'apparaît l'enfant que Dieu vous enlève) le quitta, dans tout l'éclat de la jeunesse et du bonheur, pour embrasser la vie religieuse. Ce que fut pour lui l'angoisse de ce sacrifice, lui-même nous l'a appris dans des pages bien connues, citées encore une fois par madame Oliphant, et qui dépassent en éloquence déchirante et sublime toutes celles qui, à aucune époque, soient sorties de sa plume ^ Qui ne les a lues, qui ne les relira, ces pages, que nous sommes tentées de ranger parmi les plus belles, non-seulement de la langue française, mais de la langue humaine? Ce qu'il faut toutel'ois se hâter d'ajouter ici, c'est que de ce brisement môme naquit sa
' Les dernières pages des Moines d'Occident.
suprôiiic consolation. Celle qu'il avait pleuréc avec (les larmes liop iiiimaines jH'ul-rlic poui' un aussi grand cil rélicn, il la iclronva ;i riiciuc où l'épreuve s'appesantissait sur lui. 11 la retrouva, non plus connue une enl'ant qui venait cherclicr son api»ui, mais connue un ferme el doux apjini (jn'il allait clicrclicr Ini-mème, comme une ànie forte et sereine près de hujuelle il puisait h; courage et la paix dont son ànic avait besoin, .\ucnn de nous ne peut mesurer les secours et les consolations prodigués dans ces douces heures de réunion; aucun ne peut pénétrer les mystères de grâce qui s'accomplissent lorsque la souffrance et la faiblesse rencontrent ainsi le sacrifice et la tendresse d'un cœur qui, pour aimer et prier, s'appuie sur le cœur de Dieu même!
Mais, lièlas! bientôt vint l'heure où il fut condamné à subir les deux conditions les plus dures de la vie à ses yeux : l'inaction et la dépendance. Lorsque Dieu les lui iniligea toutefois, il sut les acce})ler avec un impassible courage ; il sut même les transformer, car, obligé de mesurer rigoureusement ses heures de tiavail, et ne pouvant presque plus se mouvoir sans assistance, il trouva moyen néanmoins de se créer dans ce cadre étroit et pénible une vie nouvelle, qu'il sut rendre, nonseulement su})portable, mais utile el intéressante.
Il en partagea régulièrement les heures entre ses lectures accoutumées sur tous les sujets, sur tous les pays et dans toutes les langues, et ses intimes et longues causeries avec celles qui ont reçu de l'esprit et de l'àme de leur père une si profonde, si touchante et si fidèle empreinte. Le reste du court loisir que lui laissait la souffrance aiguë, ou l'assujettissement, plus pénible encore, des soins prescrits, il le donnait à ses amis, fidèles et nombreux, pour lesquels son affection, sa sollicitude, son intérêt, ne se démentirent jamais. Il était toujours prêt aussi à accueillir ceux qui lui étaient présentés, par eux, comme des dél)utanls dans la carrière qu'il avait lui-même si brillamment parcourue. Il aimait à les encourager, à les aider de ses conseils, à jouir de leurs succès ; car jamais homme ayant, comme lui, excellé en tant de manières, ne vit avec un plus généreux plaisir ceux qui venaient ajjrès lui exceller à leur tour. On peut même dire qu'à cet égard il tomba dans l'excès, et attribua parfois trop vite à quelquesuns d'entre eux la vigueur de sa propre foi et l'inviolable fidélité de son dévouement. Ce fut encore là un effet de cette superstition de l'honneur, selon l'expression déjà citée de madame Oliphant, qui l'empêchait souvent de discerner chez autrui le germe des actions dont il était lui-même inca-
pable. Ajoutons encore qu'une certaine candeur (singulier apanage d'un esprit si noble et si vaste), dont l'âge ni les mécomptes n'avaient pu le guérir, nuisait (nous l'avons indiqué ailleurs) à sa parfaite pénétration du caractère des autres, et permettait à sa bonne foi d'être facilement trompée. Quoi qu'il en soit, ce n'est assurément pas ceux qui l'ont approché pendant cette phase douloureuse et dernière de sa vie; ce n'est pas ceux qui ont été témoins du spectacle de cette lutte, toujours victorieuse, de l'intelligence et de l'àme contre le corps défaillant et torturé de souffrances; ce n'est pas ceux qui ont rencontré autour de cette chaise longue, où il était étendu, tant de nobles esprits, tant d'amis jeunes et vieux, anciens et nouveaux, tant de saints religieux, tant de prêtres vénérables, et qui ont eu le triste bonheur d'y porter eux-mêmes leur dévouement ancien et fidèle : ce n'est aucun de ceux-là qui ont pu représenter Montalembert comme séparé, dans les derniers temps de sa vie, du monde d'élite auquel il appartenait, pour n'être plus entouré que d'un cercle vulgaire et suspect, au milieu duquel il épanchait un mécontentement maladif contre le monde entier et contre lui-même. Cette peinture est fausse, absolument fausse, il nous est permis de l'affirmer, et nous ne serons démenti par aucun
LE cmiT^ ])Z MO.NTAL'iMDEPiT. 145
de ceux qui, en parlant de ces tristes jours, consulteront, non leur imagination prévenue, mais leurs vivants souvenirs.
Les jours passaient donc, ajoutant sans cesse aux souffrances du patient et courageux malade, sans parvenir à jamais vaincre chez lui l'indomptable régularité du travail, ou raclivilé incessante de la pensée. Bientôt, cependant, il lui fallut quitter sa bibliotliéque : écrire devint une fatigue, le nombre des occupations qu'il pouvait encore poursuivre se restreignit de plus en plus, et, en dépit de son énergie, il fallut allonger la durée (]u repos qui lui était imposé cbaque jour. l'endant ces heures croissantes de silence et d'inaction , s'étonnera-t-on que le grand athlète, tombé avant l'heure, attacliàt encore, de loin, ses regards sur la lice où il avait si longtemps et si vailhunnuMit combattu, et [)rit aux luttes ([ui s'y livraient encore un intérêt ardent et souvent douloureux?... S'étonnera-t-on, ensuite, qu'en voyant les armes arrachées de ses mains, non-seulement devenir inhabiles à atteindre l'ennemi, mais tournées contre ses compagnons d'armes et contre lui-même, une amertume sans nom et sans mesure se soit emparée de son âme et se soit parfois exhalée en impétueuses paroles?... Il lui semblait, en effet, voir l'œuvre de sa vie tout entière annulée et dé-
truite. Il avait aimé l'Église au delà de la liberté, au delà de la gloire, au delà de toute ambition humaine. Avec tous les dons qu'un homme peut posséder pour parveriir aux honneurs et aux dignités de ce monde, il avait tout rejeté, tout refusé, tout méprisé, pour demeurer plus libre de se dévouer à cette mère souverainement aimée. Un jour s'était levé, pendant ce siècle, où il avait cru voir revenir à elle tous les cœurs ; un jour, à la fois d'élan et d'union, où l'immense et fatal malentendu, légué par la génération passée à la nôtre, avait semblé, au moment de s'éclaircir. Cette grande espérance avait été le soleil de sa jeunesse, et il avait marché; joyeux et courageux, à sa glorieuse lumière!
Et maintenant, tout s'était obscurci de nouveau ! Les nuages menaçants s'amoncelaient de toutes parts. La haine, la méfiance mutuelle, l'invective cruelle et toujours inutile , l'injure personnelle redevenaient habituellco dans cette guerre dont la charité aurait dû régler tous les coups. D'autre part, et dans la môme proportion, renaissaient les furieux préjugés d'un autre âge. Tous les vains fantômes, conjurés depuis vingt ans reprenaient, aux yeux des peuples, le masque mensonger qui leur avait été arraché, et au lieu du grand avenir de paix religieuse et politique
LK CUMTE DE MOMALKMBKUT. 147
rôvé par le champion catholique, il [i".a\,iil [llu^ ruine i«Miipli(î que de prévision» nienaçanles et funestes, dont il lui fut accord«3 de ne pas vivre assez lonjilenqis pour vrtir liftrop complet et trop fatal a«(dmpli>semeut ! •
Le poids de celle épreuve afi^rravail, outre mesure, celui de ses souffrances phvsi(pies. Kt quoi- ([u'il n'appartienne (ju'à un conn- callioliciue d'en apprécier la nature et d'en saisir tontes les nuances, madame Oliphant a su les indiipier avec uin* palliéliipie él(M|uenc(î.
Kll(! raconte lidèlement au^^i une conversation dans laquelle M(»nlalemhert, peu de jours avant sa niDil, e\|)rimait la détermination |(|ui n'a étonné (|ue ceux (|ui ne le connaissaient pa^) de se soumettre au décret du Concile, (piel (ju'il fût, dés qu'il serait promulgué. Mais lorsqu'elle ajoute : «Qu'une telle soumission étomieceuv qui pensenl comme elle, (pi'en matière de docliiue, lu cotiviction seule doit commander, » elle a l'air de supposer, fort à tort, que, nous autres catholiques, nous obéissons à une autre loi. Klle a trop hien étudié cepeiulant notre foi pour ignorer cpie la luise même tie cette foi, c'est la conviction innuuahle que la vérité divine nous parle par l'autmilé et la voix de l'Kglise. Ce (jui devrait donc paraître singulier aux protestants, connue^ à tous, c'est (jue.
Lli COMTE DE îlOxNTALEMBERT.
lorsque cette autorité a prononcé et que cette voix s'est fait entendre, la conscience de tous les callioliques ne soit pas convaincue et soumise.
Il nous semble superflu, maintenant, de protester, avec indignation, contre ceux qui, révoltés ou insoumis, oseraient prétendre qu'aujourd'hui ce fils illustre de l'Église pourrait être confondu dans leurs rangs! Leur répondre, en vérité, serait à nos yeux une insulte à sa noble mémoire. Et luimême, s'il nous était donné d'entendre sa voix, ne se bornerait-il pas à leur dire, sans émotion, quoique non sans dédain :
Examinez ma vie, et songez qui je suis!
Disons donc, encore une fois, avec son intelligent et impartial biographe, mais avec une conviction plus profonde encore et })lus assurée que la sienne, « que celte àme fidèle, fut fidèle jusqu'à la mort : fidèle lorsque tout était conforme à ses vœux; fidèle lorsque tout leur était contraire, et (ju'aucune puissance humaine n'eût jamais pu }»orter atteinte à cette humble, courageuse et fidèle obéissance ! »
A l'appui de celte assertion, ajoutons en terminant les lignes suivantes, dans lesquelles Montalembert, au début de sa jeunesse, semble
LE COMTE DE MOMALEMBEni. 149
avoir résiimr liii-iuriiic, (ravaiico, sa \io loiil cnliùi'C :
(( I.a religion, la lihcrli'', h'is suiil les foii-
(Iciiiciils ('Icriicls (1(! la vcilii. St'ivir Dieu, rlic libres, voilà nos devoirs. C'est à les remplir que nous emploierons toutes les ressources , tous les moytMis (jue la l'roviileuce mettra entre nos mains.
« Nous aimerons Dieu île tout notre cœur, et notre prochain comme nous-mêmes. Dans un siècle où l'on mécoMMail les vérités sublimes du christianisme, on Ion se joue de ses mystères, nous sacrifierons toutes nos inclinations, nous surmonterons toutes les difficultés pour y rester fidèles. Nous observerons exaclemeiit ses lois divines, et le resi)e(l liumain ne nous entraînera jamais à des complaisances coupables. Nous tâcherons de prati(iuer une charilé universelle, et les malheuieu\ seront toujours les objets de nos soins et de notre compassion.
« Sincèrement convaincus, nous bannirons de notre esprit les doutes que pourrait y élever une raison faible et orgueilleuse. Mais, courbés humblement devaiil le Dieu qui nous a créés, et qui nous a rachetés, nous résisterons aussi, avec une lîerlé légitime, à rinfluence de ceux qui, sous le voile d'une religion d'indulgence et de paix, ten-
leraient de faire triompher leur ambition et leurs préjugés funestes
« En vivanl pour noire patrie, nous aurons
aussi vécu pour Dieu, et quand on a vécu pour Dieu et sa patrie, on peut mourir sans douleur
comme sans honte '
Ces paroles furent écrites à Sainte-Barbe, en 1827, lorsque Montalembert avait dix-sept ans. Elles prouvent sans réplique, ce nous semble, avec quel incontestable droit, le défenseur mourant de l'Église pouvait s'appliquer celles qu'il inscrivit, quarante ans plus tard, en tête de ses œuvres : •
Qualis ah incepto !
En finissant ma tâche, je ne puis résister au besoin de tendre la main à celle que j'ai si longtemps suivie, et dont j'ai si souvent traduit les pensées, sans les avoir, je l'espère, jamais trahies. Française de sang et de cœur, je la remercie d'avoir rendu un si juste hommage à l'une des plus illustres mémoires de mon pays. Appartenant aussi par un lien puissant à l'Angleterre, je la
* Lettres du comte de Montalembert à im ami de collège. (Voy. le Contemporain, 1" juillet 1872.)
remercie encore, d'avoir élevé un monument à Charles de Montalembert, dans la patrie de sa mère, dans le pays où il reçut les premières leçons de son aïeul, et dans la langue qu'il aima et cultiva toute sa vie, presque à l'égal de celle qu'ont illustrée sa parole et ses écrits.
Maiche, le 17 octobre 1872.