Le comte de Montalembert
Vous m'avez fait l'honneur de me demander quelques lignes de préface à la Vie de Montalerabert que vous venez d'écrire. Je vous les adresse bien volontiers, car à vous qui avez consacré votre vie, depuis plus de trente ans, à la défense de la liberté d'enseignement, il appartenait tout particulièrement de retracer la biographie de celui qui en a été un des premiers et un des plus utiles champions.
Cette biographie est si complète que je ne vois rien à y ajouter. Aussi me bornerai-je à deux réflexions.
La première, c'est que les catholiques de toutes les écoles — il est parfaitement légitime, à part les points de discipline et de dogme, qu'il y ait parmi les catholiques des écoles différentes, — c'est, dis je, que tous les catholiques, à quelque école qu'ils appartiennent, suivent aujourd'hui les conseils de Montalembert et s'inspirent de ses exemples.
Quels sont les conseils qu'il a donnés aux catholiques de sa génération ?
Il leur disait d'abord : Affirmez nettement, clairc-
ment, hautement, que vous êtes catholiques- Il là fait lui-même à l'âge de 20 ans, si je ne me trompe, danx une circonstance solennelle, lorsqu'il fut traduit devant la Chambre des Pairs pour un délit bien mince. Il déclara devant cette assemblée, qui senibla un peu étonnée, qu'il était catholique, en ajoutant que ce nom était grand comme le monde.
Cette affirmation, qui surprenait autrefois et qui a eu beaucoup de retentissement, n'en aurait aucun aujourd'hui. Personne n'hésite plus à s'affirmer catholique ; le temps est passé où l'on s'en cachait par respect humain. L'affirmation de la qualité de catholique, en particulier dans la jeunesse, est claire, ferme, courageuse, et, sur ce point, le conseil de Montalembert a été singulièrement suivi.
Il donnait ensuite au.x catholiques un autre conseil. Il leur disait : « Ne demeurez pas dans une petite chapelle qui finirait par sentir le renfermé; vivez au grand air, mêlez vous au mouvement de votre temjfs, prenez part à toutes les manifestations légitimes de la vie sociale. » // leur disait surtout :
« ... Servez-vous, pour soutenir vos idées, de toutes les armes que la société moderne met à votre disposition ; servez-vous des libertés que vous avez pour conquérir celles que vous n'avez pas. »
Quelles étaient les libertés dont les catholiques jouissaient alors?
C'était d'abord la liberté de la presse. Chacun sait avec quelle habileté, quelle éloquence Montalembert s'en est servi. Il a été un journaliste incomparable. Dans la collection de /'Avenir qui a été condamné pour certains
excès de doctrine, mais dont tous les articles ne sont pas ù blâmer, il y en a de magnifiques, et depuis, soit dans les journaux religieux du temps, soit dans des brochures, soit dans le Correspondant, i7 a été un polémiste hardi, habile, incisif, n'hésitant pas à porter la guerre, quand il le fallait pour la défense de la vérité, dans le camp des aduersaires, de sorte que fai le droit de dire que cette presse catholique, qui aujourd'hui est si forte, qui défend si bien les intérêts religieux, est issue de Monlalembert et que tous les journalistes catholiques, sans en excepter aucun, ont été ses disciples.
Les catholiques jotiissaient encore d'une autre liberté, celle de la tribune. Quel orateur s^en est servi avec autant d'habileté et d'éloquence que Monlalembert ? Que ce fût à la Chambre des Pairs, ou dans les assemblées tumultueuses qui suivirent la révolution de 1848, ou encore durant les quelques années où i7 fit partie du Corps législatif, chacun sait également avec quelle ardeur, quelle souplesse, quelle habileté, il a défendu les intérêts catholiques. A la tribune encore, son exemple a été suivi, et aujourd'hui j'ai le droit de dire que nos grands orateurs catholiques, un de Mun à la Chambre des députés, un Lamarzelle au Sénat, sont aussi les disciples de Monlalembert.
Quelles étaient les libertés que Monlalembert réclamait pour les catholiques ? Il y en avait une à laquelle' il tenait passionnément, c'était la liberté d'association. Sous la monarchie de Juillet, les associations étaient encore régies par l'article "291 du Code pénal. C'était un legs de l'ancien régime, qui l'avait passé à la Révolution, qui l'avait passé au premier Empire, qui l'avait
passé àla Restauration La monarchie de Juillet l'a passé au second Empire et même à la troisième Ri'publii{ue jusqu'en 1901. Cet article interdisait toutes les associations, quelles qu elles fussent. Montatembert a toujours défendu les associations et les congrégations, d'abord dans le passé, par sa magnifique Histoire des Moines d'Occident, et aussi dans le présent, en réclamant pour elles la liberté. Mais il ne demandait pas un monopole pour les congrégations ; il réclamait une liberté d'association dont tout le monde pût se servir, laïcs et religieux. Or, dans la lutte actuelle, que faisons-nous quand nous combattons cette loi de 1901 ? Nous n'en demandons pas l'abrogation ; nous nous bornons à protester contre le titre de la loi qui a créé une exception à l'égard des congrégations et qui les met hors de la loi générale. Mais nous ne réclamons pas pour elles un monopole- Ce que les catholiques réclament, c'est la liberté pour tous, parce qu'ils sauront s en servir.
Il est une autre liberté que Monlalembert a rcclanice avec une égale passion: c'est la liberté de l'enseignement.
Ah ! je crois que, même parmi ceux qui lui sont le plus opposés, personne ne méconnaît les services qu'il a rendus à cette grande cause. Il partage avec M. de Fallou.v l'honneur d'être le promoteur de cette loi de 1850, si attaquée aujourd'hui. Mais que demandait-il ? Prenant modèle sur la loi de 1S33 qu'un protestant, M. Guizot, avait eu l'honneur de faire voter, il demandait que l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur fussent libres, comme l'était l'enseignement primaire. Nous ne voulons pas davantage ; ce que nous demandons, c'est
l'abrogation de ces mesures odieu&es prises contre les congréganistes, mesures qui les excluent de l'enseignement populaire, eax qui ont tant fait pour le peuple. Nous ne demandons pas pour eux le monopole, nous demandons la liberté, et c'est pourquoi je dis que tous les catholiques, aujourd'hui, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne U veuillent pas, qu'ils s'en doutent ou qu'ils ne s'en doutent pas, tous les catholiques suivent les exemples et les conseils de Montalembert, et qu'ils réclament comme lui le droit commun dans la liberté. Dans notre pags, je crois que les catholiques ont raison de ne pas demander et qu'ils n'ont pas chance d obtenir autre chose.
La seconde observation que je veux faire est celle-ci. C'est que, sur un autre point encore, les catholiques demeurent fidèles à l'exemple donné par Montalembert II n'a pas été seulement un orateur, un polémiste ; il a été un historien, un archéologue. Personne plus que lui n'a apprécié la beauté de ces monuments que le mogeu âge a laissés. Il a défendu, contre les Vandales du temps, nos églises et nos cathédrales et je suis sûr que, s'il était encore de ce monde, personne ne s'associerait avecplus de cœur que lui à la campagne que fait mon confrère Maurice Barrés pour la déftnse de nos vieilles églises. Ce qu il voulait, c'est que les catholiques eussent l'esprit ouvert à toutes les nobles préoccupations de l'esprit humain. Que ce fût la poésie, l'archéologie ou l'histoire, il voulait qu'ils eussent <(des clartés de tout». Or je suis particulièremenl frappé de ceci : c'est que la jeunesse catholique en particulier, de qui dépend en France l'avenir de l'Eglise, s'inspire de ce conseil, et c'esJ,
pour ceux qui descendent d'un pas rapide la pente de la vie, une consolation que de penser qu'ils laisseront de tels successeurs.
C'est un peu le tort de la vieillesse de parler toujours dupasse. Elle dit sans cesse : jadis... autrefois... et elle trouve le présent très inférieur au passé- Le vieillard est volontiers : laudator teniporis acti. Je ne crois pas avoir ce tort, et quand je compare la génération — je parle ici de la jeunesse catholique — dont je faisais partie à la nouvelle, je crois que la nouvelle lui est infiniment supérieure.
Quand j'étais jeune [cela ne remonte pas au déluge, mais avant la guerre), il y avait certainement des ieunes gens catholiques : il n'y avait pas de jeunesse catholique, et voici en quoi consiste à mes yeu.v la distinction- Certainement, il y avait des jeunes gens qui pratiquaient leurs devoirs religieux et qui vivaient d'une vie correcte. Les meilleurs étaient affiliés aux Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, modeste institution qui faisait beaucoup de bien et qu'on a peut-être un peu trop abandonnée ; mais une jeunesse catholique s'affirmant, une jeunesse catholique embrigadée, résolue, défendant ses droits, ne se laissant pas marcher sur le pied, faisant joyeusement à sa foi les sacrifices qu'il est nécessaire de faire, cette jeunesse catholique n existait pas de mon temps. Elle existe aujourd'hui, et c'est, pour la génération dont les derniers représentants disparaissent peu à peu de la scène du monde, un motif de eonsolation et d'espérance.
Cette génération na pas été heureuse- En pleine activité, en pleine jeunesse, elle a reçu au ca'ur le coup de
la guerre, et les efforts qu elle a tentés pour s^en remettre n'ont pas été couronnés de succès. Elle n'a guère connu que des épreuves et des défaites. A ses successeurs elle aurait voulu pouvoir léguer des victoires ; elle ne lègue que des espérances. On lègue ce qu'on peut. Mais ces espérances-là, c'est à la jeunesse quelle les doit.
Tout le monde connaît ces admirables vers où Lucrèce parle des hommes qui transmettent aux générations nouvelles les traditions de l'expérience et de la science et où il les compare à ces coureurs antiques qui se transmettaient de main en main un flambeau- Quand ils tombaient épuisés, ils le passaient à un autre, craignant toujours de le voir s'éteindre...
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.
Nous passons aux jeunes gens ce flambeau que nous avions reçu de Monlalcmbert, mais que nos mains débiles n'ont pas su porter assez haut. Entre leurs jeunes et fortes mains il ne court pas risque de s'éteindre et ils sauront le faire briller d'un nouvel éclat. Je les engage. Monsieur, à lire cette vie que vous avez écrite en partie pour eux. Ils y trouveront plus d'une leçon à méditer et plus d'un exemple à suivre.
Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments empressés.
HA USSONVILLE.
Paris, 15 novembre 1912.