‹ Le comte de MontalembertChapitre 2 sur 7 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Charles-Forbes-René de Montalembert est ne à Londres, le 15 mars 1810, d'un père émigré et d'une mère anglaise. Depuis les Croisades, ses ancêtres paternels, fixés en Poitou et en Saintonge, n'avaient pas cessé de guerroyer ; c'était sous les Valois qu'ils s'étaient signalés davantage. Sous les Bourbons, durant l'éclat de la monarchie absolue, ils étaient restés à l'écart et, malgré une alliance avec M""^ de Maintenon, n'avaient guère paru à Versailles. Au xviii^ siècle, l'un d'eux avait même vendu la terre d'Angoumois dont il portait le nom pour chercher fortune aux colonies. La Révolution, qui avait retrouvé les Montalembert en France, les avait jetés en deux camps opposés. Pendant que l'un, Marc-René, maréchal de camp en 1789, inventeur d'un sys-

tème de fortifications et membre de l'ancienne Académie des sciences, travaillait, sous la direction de Carnot, à la défense du territoire, un autre, Jean, se plaçait à la tète d'une troupe d'émigrés qui reçut le nom de Légion Montalenxbert et où s'enrôlait son fils. Celui-ci, quand rémigration cessa de combattre, se réfugia en Angleterre, y prit du service et fit successivement campagne en Egypte, aux Indes, en Portugal et en Espagne, où il soutint vaillamment Ihonncur de son nom. A la chute de Napoléon, il rentra dans sa patrie sur le vaisseau qui ramenait le roi, et fut ensuite nommé ministre plénipotentiaire de France à Stuttgart.

Durant son séjour en Angleterre, ce dernier, le père de l'orateur catholique, avait épousé vers la fin de 1808 Elise Forbes, issue d'une race où le sang écossais s'était mêlé au sang irlandais et fille unique d'un voyageur alors renommé, qui devait, après avoir habite les Indes et fait le tour du monde, dévouer ses dernières années à la première enfance de son petit-fils Charles de Monlalembert. La mère savait à quelles mains elle confiait son cher fils et quelle forte éducation lui serait donnée, au cours des continuels déplacements imposés à l'ambassadeur et au pair du roi Louis XVIIL

Son père unissait ù la bravoure chevaleresque d'une race antique et très française, à la respec-

tueuse observance des obligaflons qu'il devait au roi, un amour passionné de la liberté et de la gloire de son pays. Sa mère, protestante anglicane, née dans la libre Angleterre, était fille d'un homme de science distinguée et de rigide piété. Aussi, son successeur à l'Académie française, un prince du sang de France, a-t-il pu rendre, en toute justice, ce témoignage qu'il avait été « le type accompli de l'union des deux races ».

Le grand-père de celui dont nous résumons la vie entoura l'enfant de sa paternelle affection. Il s'efforça d'éveiller en son âme la connaissance du beau et l'insatiable désir d'une universelle curiosité. Chrétien austère et pratiquant, il s'ingénia à faire naître en lui l'amour de Dieu, la continuelle recherche de la vérité, l'horreur de toute oppression, le mépris de toute bassesse. Pendant plusieurs années, Charles accompagne son grandpère dans ses promenades, ne quitte guère la vaste et belle bibliothèque de Slanmore ; ses premiers jouets, ses premiers amis d enfance, sont des livres, les œuvres des orateurs et des poètes anglais, les ouvrages aux belles histoires, aux tirades passionnées ; il aime à lire et à déclamer les discours enflammés des éloquents défenseurs de l'Irlande et des grands amis de la liberté parlementaire ; reposant sa tête fatiguée, il se réjouissait à la vue des splcndides collections de fleurs, de plantes et d'animaux que son aïeul, grand

16 LE COMTE DE ilONTALEMBERT

voyageur, avait rapportées des Indes et de l'Afrique, et qui ne formaient pas moins de quarante-deux volumes in-quarto. Ainsi passèrent dans la grasse campagne des environs de Londres, les premières années du jeune Charles de Montalembert.

Une fois cependant, M Forbes et son petit-Cls vinrent à Paris : c'était au mois d'août 1816, l'enfant n'avait guère plus de six ans, à peine l'âge de raison pour tant d'autres. Avec son grand-père, mn dimanche, il se promenait sur les boulevards, profondément blessé, dans son âme chrétienne, des multiples atteintes à l'observation de la loi divine du dimanche. Une marchande des quatresaisons, dont la voiturette était surchargée de fruits alléchants et de grappes de raisins vermeilles, leur offrit sa tentante marchandise. Mais Charles, redressant sa tête virginale, qu'encadraient d'adorables cheveux blonds, répondit avec dignité : « Madame, nous n'achetons jamais rien le dimanche I (1) »

Le grand-père, résolu à mettre Charles au collège le plus tôt possible, consomma son douloureux sacrifice — depuis cinquante et un ans, NL Forbes n'avait presque jamais vécu seul et il souffrait beaucoup de l'isolement — en se séparant de cet enfant si affectueux et qui avait plu-

(1, Jouriinl inédit de M. Forbes.

sieurs années d'avance sur les enfants de son âge. Voici en quels termes il raconta à sa fille comment il le conduisit à l'école de Fulham, sur les bords riants de la Tamise, en un jour qu'il qualifiait d'épreuve peu commune pour lui :

« Lorsque nous fûmes à moitié chemin entre Londres et Fulham, observant qu'il regardait soigneusement autour de lui, je lui demandai ce qu'il cherchait. Il me répondit : « qu'il voulait voir s'il y avait encore des maisons sur la route ». Je lui répondis que nous étions sur la partie du chemin où il y en avait le moins. Je lui demandai ce que cela lui faisait. Alors, mettant ses deux petits bras autour de mon cou et cachant son visage sur mon épaule, il me dit avec un gros sanglot et d'une voix entrecoupée :

« Maintenant, cher grand-papa, comme vous m'avez enseigné qu'il fallait toujours dire la vérité et queje ne devais rien vous cacher, je vous supplie de répondre vous-même avec vérité à la question que je vais vous faire. » Je le lui promis, et maintenant voici pour vous et Montalembert les propres paroles que ce cher enfant m'adressa :

« Vous savez, mon cher grand-papa, que lorsque papa et maman, mon frère et ma soeur, sont partis pour Stuttgart, ils m'ont laissé ici pour être votre enfant. Et maintenant, jusqu'à ce que nous les retrouvions, vous et moi nous sommes tout l'un pour l'autre. Dites-moi donc.

— mais dites le-moi bien vrai, — depuis que je suis venu de Paris, ai-je été tout à fait ce que. vous désiriez, et ce que vous attendiez que je fusse? Et m'ainicz-vous autant que lorsque nous étions là tous ensemble ? » C'en était trop pour moi. Cependant je pus lui assurer avec vérité qu'il avait été tout, et au delà de tout ce que j'attendais de lui. — « Alors, dit-il, je suis le plus heureux garçon qu'il y ait au monde, et je ne verserai pas une larme en vous quittant. » Et il n'en versa point en effet (l).

Cependant, le père de Charles, estimant que l'éducation tout anglaise qu'il recevait ne pouvait se prolonger, jugea le moment venu de placer son fils dans un collège français. Il se disposait l'année suivante — 1819 — à l'enlever au pauvre grand-père qui appréciait la prudence de la paternelle affection, lorsque la mort emporta soudain M. Forbes, ramenant à Stuttgart son petit-fils. « Jamais Montalembert n'oublia celte nuit affreuse où, pourla première fois, il rencontra la mort ; jamais surtout il n'oublia l'aïeul vénérable qui avait entouré son enfance d'une tendresse passionnée, lui inspirant pour toujours le goût du travail, le culte de l'honneur et l'amour de Dieu (2). »

M. de Meaux, dans la belle Vie de Montalembert y

(1) M"" Craven. M. de Montalemherl, p. 6 el 7.

(2) R. p. Lecanuet, MoiitaU-mbert, l. I, p. 19.

écrite d'une plume élégante, si riche en impressions et que nous nous permettpons de mettre plus d'une fois à contribution, a porté sur M. James Forbes ce jugement auquel nous nous rallions sans réserves : « Il est permis de penser que le futur champion de l'Eglise romaine en France a reçu de son aïeul anglais et protestant, non seulement l'ardeur et la constance au travail, l'indépendance et l'activité de l'esprit, mais encore les premières impressions religieuses de l'âme. »

Ce rapide résumé des origines du comte de Montalembert explique comment les impressions de sa jeunesse inspirèrent sa conduite et, depuis, dominèrent toute sa carrière.

La mort venait d'enlever à Charles son grandpère, qui avait exercé sur lui une influence maternelle; quand il disparut, il ne fut pas remplacé. Voici ce pauvre enfant de neuf ans en France, sachant à peine le français !

A la fin de 1819, Charles entre au lycée Bourbon, où il se familiarise avec le français. Il souffrit beaucoup de l'internat et il garda toujours rancune à ces collèges parisiens, « vraies prisons, murées entre deux rues, dominées partout par des toits et par des tuyaux de cheminée, avec deux rangées d'arbres étiolés au milieu d'une cour pavée ou sablée, et une malheureuse prome-

nade tous les huit ou quinze jours à travers les guinguettes des faubourgs (1) ». Il passe l'année suivante à Stuttgart, dans sa famille, apprenant et parlant l'allemand, puis il rentre à Paris et continue ses études sous des maîtres spéciaux.

C'est ici que le R. P. Lecanuet, dans son remarquable ouvrage sur Montalembert, place deux événements qui exercèrent la plus salutaire influence sur cette âme éminemment religieuse, sa première communion et la conversion de sa mère.

Charles avait alors pour confesseur l'abbé Busson, directeur au séminaire des Missions étrangères. Il appartenait à ce saint prêtre d'achever l'œuvre si bien commencée par M. Forbes, dallumer et d'entretenir dans l'àme de Montalembert l'amour de l'Lglise catholique. Cet abbé convertit au catholicisme la comtesse de Montalembert, élevée dan» l'Eglise anglicane, et fut en même temps, en matière de religion, le premier maître et le premier guide de son fils, qui, trente ans après, écrivait à son sujet : « Je me rappelle très bien que ce fut en écoutant et en transcrivant de ma main d'enfant les éclaircissements réclamés par ma mère, que je fus porté à réfléchir pour la première fois aux preuves historiqu^es de la religion et à prendre goût à ce genre d'études (2). »

(1) Montalembert, Œuvres, V, p. ."^40.

^2) Vie de l'alhé Ihisson, par l'abbc Besson, depuis évoque (Je Nimes ; — Mgr liesson, Montalenibart en Franche-Comté.

A la fin, les prières de son fils, la science et la vertu de l'abbé Busson l'emportèrent et M""^ de Montalembert fit son abjuration solennelle entre les mains du cardinal Latil, le 6 mars 1822.

L'année suivante, Charles suivit à Saint-Thomas-d'Aquin le catéchisme de labbé Eugène de la Bourdonnays. L'époque de la première communion approchait ; Montalembert s'y prépara avec une foi et une piété admirables. Quand il rentra de l'auguste cérémonie, il écrivit, dans le journal qu'il tint toujours, à l'exemple de son grand-père, ces paroles qui étonneraient de la part d'un enfant moins précoce : « Pour la première fois, je compris qu'il pouvait être doux de mourir ! »

On le voit, dès lors, suivre des cours qui semblent bien au-dessus de son âge. Souvent le vénérable duc de Montmorency, qui l'aime comme son fils, l'emmène aux conférences de la Sociélé des Bonnes Études. Là, il est en commerce avec les esprits les plus distingués ; aujourd hui il applaudit Berryer, demain il entend M. Rio, dont il ne tarde pas à devenir l'ami : « Quand je le rencontrai pour la première fois, a écritce dernier, il avait treize ans et je fus non moins émerveillé de ses connaissances précoces que de son impatience d'en acquérir de nouvelles (1). » Une véri-

(1) Rio, Epilogue à lart chrétien, I, 328.

table fièvre de travail s'est emparée de lui, et ses notes de chaque jour nous le montrent dévorant quantité d'ouvrages de toute sorte. Il en transcrit les plus belles pages et nous donne son avis sur Tacite, Corneille, Racine, Shakespeare, etc. Par exemple, il trouve la Tempête sublime dans certaines parties, ridicule dans d'autres, le Songe dune nuit d'été un peu ennuyeux, Othello trop émouvant, Hamlel divin (1).— Ses goûts studieux étaient contrariés par sa mère, qui s'obstinait à le distraire, l'entraînant dans ses promenades à travers Paris. Ces atteintes portées à sa jeune liberté avaient le don d'exaspérer le futur défenseur des libertés catholiques : « On se figure, écrivait il, que jai besoin de distractions, et l'on cherche à me jeter dans des futilités et une paresse qui me font horreur, d

Nous avons vu l'enfant élevé d'abord en Angleterre, ensuite en France ; nous avons suivi les progrès de son esprit, qui s'est étendu et aiguisé au contact des deux pays. A douze ans, Charles avait rejoint ses parents à Stuttgart, et s'était familiarisé avec la langue allemande. Son père, rentré dans la carrière diplomatique et nommé ministre plénipotentiaire à Stockholm, décide que Charles achèvera ses éludes au collège Sainte- Barbe- Rollin, qui jouissait d'une excellente réputation,

fl) Joinnal, passitn.

justifiée parsessuccèset par lauloritéde son supérieur, M. l'abbé Nicole, prêtre d'une grande vertu. Entré en rhétorique au mois d'octobre 1826, l'adolescent se retrouve atteint de nouveau, dans son intelligence sensible et dans son cœur innocent, par la desséchante vie des « prisons collégiales ». Ses camarades, qui se sont distingués dans la suite, se nomment M. de Melun, le général Fleury, Alfred Nettement, Victor Duru}^ Désiré Nisard, etc.

Voici quelques appréciations sur le collège où il fait sa rhétorique et sa philosophie : « Malgré les soins éclairés et le zèle évangélique de deux aumôniers du plus réel mérite, le collège Sainte- Barbe n'échappait pas à la fièvre irréligieuse qui régnait alors parmi la jeunesse confiée à l'Université, à Paris principalement (1). » Montalembert lui-même, répondant seize ans plus tard à son ancien professeur de rhétorique, qui s'était plaint de ses attaques contre l'Université (2), constatait que « quand il était entré dans sa classe, au sortir de la maison paternelle et d'une éducation domestique où la foi tenait une place incontestée et souveraine, il s'était trouvé au milieu de trente jeunes gens dont pas un ne croyait à la divinité de Jésus-Christ ». « Je sus bientôt, — ajoutait-il,

(1) Lettres à un ami de collège. Inlroduction, par M. Cor» nudet.

{2) Lettre inédite, 16 octobre 1844.

— qu'il eu était de même dans les autres classes du grand collège, notamment en philosophie, où M. Léon Cornudct, aujourd'hui maître des requêtes, se trouvait précisément dans la même position que moi en rhétorique. Je n'oublierai jamais les propos affreux, les blasphèmes monstrueux qui circulaient sur les bancs à l'approche de la confession et de la communion pascales. Et je me tais encore sur tout ce qu'il y avait d'immonde, quant aux mœurs, dans le langage et les habitudes de la majorité de ces jeunes gens, cela est étranger à l'enseignement, et l'enseignement seul est du ressort des professeurs. Voilà donc comment me sont apparus vos élèves... Un pareil sj^stème (l'abstention systématique en matière religieuse) doit et peut convenir à des parents incrédules ou indifférents qui seraient fort embarrassés d'avoir des enfants plus religieux qu'eux-mêmes. Mais il est atroce de l'imposer à ceux qui croient au vieux catholicisme, qui pratiquent ses lois et qui trouvent que cette foi et cette pratique sont le plus précieux héritage dont ils puissent doter leurs enfants. J'ai passé deux années à Sainte-Barbe, j'y ai été fort heureux, je marchais au bord de l'abîme presque sans m'en apercevoir ; mon âme s'ouvrait graduellement à l'atmosphère empoisonnée qui avait tout infesté autour de moi... Si j'étais entré plus tôt pour rester plus longtemps, j'aurais à coup sur suivi le torrent. Dés que je

pus mesurer la profondeur du gouffre auquel j'avais échappé, une vraie terreur s'empara de mon cœur et ne fit place qu'à la résolution énergique de combattre tant que je vivrai un monopole qui dérobe sournoisement à l'Eglise sa liberté, et aux pères de famille catholiques la foi et l'innocence de leurs enfants. »

L'enthousiasme de ce jeune homme de seize ans, sa puissance de travail, son instruction précoce, sa mémoire qui lui permettait de leur réciter d'une voie vibrante les plus beaux discours de Fox et de Burke contre lord Hastings, avaient vile émerveillé ses camarades. Mais entre eux et lui une séparation profonde était creusée par la foi chrétienne qu'il professait et pratiquait ouvertement. Sa foi était devenue militante. Au fond, il y avait là de quoi y rattacher davantage le rejeton d'une race chevaleresque, ayant hérité des goûts belliqueux de ses ancêtres paternels, en même temps que des goûts studieux de son aïeul maternel, et destiné à devenir, on l'a vu et proclamé plus tard, « dans la vie civile un homme de guerre ».

Charles va avoir un témoin de son indomptable courage, et ce témoin, c'est Dieu même qui le suscite, en lui accordant le secours inappréciable d'un ami chrétien. « Il y avait alors à Sainte- Barbe un jeune homme d'une excellente famille de province, fils d une sainte mère et petit-fils

d'un niartjT décapité pendant la Révolution. «Il s'appelait Léon Cornudet et était en philosophie. Depuis plusieurs années il défendait aussi la liberté de sa foi contre ses camarades incrédules. Naturellement les deux écoliers se rapprochèrent et, comme ils avaient les nicmes croyances, la même élévation d'idées, les mômes combats à livrer, une étroite amitié s'établit entre eux (1). » Bientôt, les récréations ne suffirent plus aux nouveaux amis pour épancher leurs sentiments. Ils résolurent de s'écrire, quand il leur serait impossible de se rencontrer. Voilà ce qui nous a valu cette correspondance journalière, qui respire le plus juvénile et le plus religieux enthousiasme. S'il est peu d'écoliers de dix-sept ans dont les lettres méritent d'être publiées, celles-là le méritent à tous égards ; l'àme de Montalcmbert, l'une des plus belles du siècle passé, s'y révèle tout entière : ses opinions politiques sont déjà formées. Qualis ah inceplo, c'est une des devises de Montalcmbert. Comme nous voudrions citer quelques-unes de ces belles Lettres à un ami de eollège ! Faute de place, reproduisons dn moins celle-ci, dans laquelle il dit qu'il aimerait mieux mourir que de compromettre l'honneur de sa conscience : « Ne vaudrait il pas mieux périr à la tlcur de l'âge, jeune de sentiments et d'innocence, heureux par

(1) U. P. Lecamict, Montnlemhcrt, 1. I, p. 28."

la seule anticipation du bonheur et de la gloire, que de s'éteindre tristement, après avoir vu toutes ses espérances déçues, s'être souillé peut-être par des passions impures, s'être abaissé aux idées d'intérêt qui souvent déshonorent l'âge mûr et la vieillesse, enfin après avoir survécu à tout ce qu'on a de plus cher au monde (1). »

Cependant, Léon Cornudet avait achevé sa philosophie ; les deux jeunes gens allaient se séparer. Qu'allaient devenir leurs généreux desseins ? L'idée leur vint de prendre devant Dieu un solennel engagement de fidélité, résolution à la fois candide et virile. Une poésie illyrienne, les Probratimi (demi-frères), où deux amis s'enchaînent pour la vie l'un à l'autre par un serment religieux, les avait enthousiasmés. Ils firent de même. Après avoir communié ensemble, Montalembert rédigea, et tous deux signèrent « ce pacte admirable, par lequel ils s'engagent à ne défendre toute leur vie que l'honneur, la patrie, la liberté et la religion ; pacte étonnant et magnifique qu'on ne peut pas relire sans croire qu'on a sous les yeux je ne sais quel parchemin oublié d'une croisade d'enfants (2) :

« Dieu nous a comblés de bienfaits : il nous a fait naître dans un pays libre ; il nous a mis en

(1) Lettres à un ami de collège, p. 58.

(2) Discours de M. Cochin, sur le Comte de Montalembert, prononcé le l" avril 1870 à la Société générale d'éducation.

état de profiter des lumières de notre siècle ; il a sanctifié notre vie par la religion ; il l'a embellie par l'amitié. Notre reconnaissance ne pourra jamais égaler sa miséricorde ; mais du moins pourrons-nous lui en donner un témoignage, en consacrant noire vie à sa gloire et à sa volonté... Nous aimerons Dieu de tout notre cœur et notre prochain comme nous-mêmes. Dans un siècle où l'on méconnaît les vérités sublimes du christianisme et où Ion se joue de ses mystères, nous sacrifierons toutes nos inclinations, nous surmonterons toutes les oppositions pour lui restei fidèles. Nous observerons exactement les lois divines, et le respect humain ne nous entraînera jamais à des complaisances coupables. Nous tâcherons de pratiquer une charité universelle, et les malheureux seront toujours l'objet de nos soins et de notre compassion. Sincèrement convaincus, nous bannirons de notre esprit les doutes que pourrait \' élever une raison faible et orgueilleuse... Nos mœurs seront exemptes de tout reproche ; pratiquant ouvertement la religion et dévoués au culte de la liberté, nous ne souillerons pas cette sorte de sacerdoce par des désordres qui nous dégraderaient autant qu'ils nous rendraient malheureux... Aujourd'hui, nous avons confirmé cette consécration à Dieu et à la patrie, ce pacte d'amitié, par l'acte le plus auguste de notre religion. Nous Tofirons à Dieu dans toute la pureté de nos

âmes, et nous espérons qu'il ne rejettera pas cet élan de deux jeunes cœurs vers la vertu, la liberté et l'amitié. »

Nous voyons Charles braver pour la défense de sa foi, sans jamais faiblir, les attaques et les railleries de ses camarades de collège. « Combien étions-nous de jeunes chrétiens, même dans les collèges les mieux famés, disait-il plus tard ? A peine un sur vingt (1). » Grâces à Dieu, nous n'en sommes plus là aujourd'hui. Et — observe judicieusement leR. Père Lecanuet (2i, — il faut en savoir gré à ces vaillants catholiques tels que Montalembert et Ozanam qui, en affirmant résolument leur foi, en la défendant avec intelligence, onttuéle respect humain.

Au sortir de la classe de rhétorique, où il a remporté, au concours général, un second prix de discours français, le jeune Montalembert est invité à passer ses vacances — le mois de septembre 1827 — chez le duc de Rohan, ami de sa famille, déjà prêtre et bientôt cardinal, dans son beau et historique château de la Roche-Guyon. C'était le noble plaisir de ce grand seigneur élégant et pieux de s'entourer de jeunes hommes destinés à marquer dans 1 Eglise ou dans le monde, d'appuyer leurs premiers pas et de les mettre en

(1) Des intérêts catholùiues au X/X* siècle, t. V des Œuvres, p. 58.

^2) Ouvrage déjà cité, p. 27.

lumière. Il a ainsi poussé et soutenu dans la carrière ecclésiastique plusieurs prêtres qui ont plus tard fait honneur à l'Eglise de France. Parmi les hôtes du château, Montalembert remarque un séminariste à la physionomie distinguée, qui deviendra plus tard un de ses meilleurs amis, l'abbé Dupanloup ; mais ils se parlent à peine. Il se lie d'amitié avec un esprit supérieur, M. Gabriel Lemarcis, plus âgé que lui de quelques années, et avec lequel il entretint une correspondance remarquable (1). . . Le duc de Rohan ne parvient pas à engager son jeune hôte dans la voie politique où il marchait lui-même. Il consacre de longues heures à la lecture, dansdesolitairespromenades dans les bois delà Roche-Guyon. Quand il est fatigué de lire, il monte sur un tertre et, préludant à ses triomphes oratoires, interpelle avec véhémence les grands arbres de la forêt.

A cette époque, et pour ne citer que les plus illustres personnages, il entre en relations avec Guizot, M. Rio, Cousin qui devait figurer dans la suite en première ligne parmi ses adversaires.

Sa dernière nuit à Sainte-Barbe est pleine de tristesse. Un ordre de son père vient d'arriver, l'appelant en Suède, et cette décision bouleverse tous les projets d'éludé du courageux écolier. « Maintenant, que vais-je devenir ? Je sens que

(1) On trouvera ses autres relations d'amitié au ch. v, consacré h V homme privé.

mon enfance, que mon adolescence est finie... Je me fais vieux... Mes plaisirs diminuent tous les jours... Ah ! puissé-je du moins ne jamais perdre, ne jamais oublier ni la simplicité ni l'enthousiasme de l'enfance (1) ! » Avoir dix-huit ans, un idéal sublime à atteindre, et se sentir arrêté, détourné de sa voie par les nécessités de la vie, voilà ce qui remplissait de mélancolie cette belle âme. « J'ai tant travaillé, tant aimé, pendant ces derniers neuf mois, que mon cœur et mon esprit s'effrayent également de leur oisiveté future... Ma mère me parle de voj^ages à Pétersbourg et en Norvège. Je voudrais, pour ma part, que la Scandinavie et la Sarmatie fussent encore au pouvoir des Gothset des Huns inhospitaliers. On ne pourrait pas alors aller y perdre sa jeunesse (2). »

Sa jeunesse I Notre orateur catholique du xix'^ siècle va la fortifier, l'ennoblir encore par ses voyages en Suéde, en Irlande, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, à travers l'Europe enfin, qui déterminent sa mission, marquent son âme et sa carrière d'une empreinte ineffaçable : tour moral du monde, comme Augustin Cochin l'a heureusement qualifié.

Ayant déjà parcouru et même habité le territoire germanique, le jeune Montalembert n'avait

(1) Journal intiwe, 10 et 14 août 1828. (2j Lettre à Lemarcis, juillet 1828.

pas encore pénétré la pensée germanique. Un prêtre bavarois, Laurent Studach, venu à Stockholm en qualité d'aumônier de la princesse roj'ale, lui ouvre ce nouvel horizon.

A travers le mouvement confus des esprits travaillés en tous sens, il lui signale les écoles qui semblaient présager un réveil chrétien. La philosophie de Kant recommandée par Cousin l'avait rebuté. L'abbé Studach lui fait connaître celle de Schelling et de ses disciples, qui poursuivaient alors l'alliance de la raison avec la foi et dans la recherche delà vérité assignaient une place importante au sentiment du beau, à la connaissance de l'esthétique... Suivant l'observation profonde de M. de Meaux(l), « c'est un prêtre calholicjuc, jeté presque seul et comme perdu au fond de la Suède protestante, qui a signalé le premier le génie allemand et ses ressources à 1 un des écrivains français qui devaient en profiter ». A Cornudcl, resté sous le charme de Cousin et de son école, il riposte, de Stockholm, avec beaucoup de verve et de bon sens : « Cet éclectisme, que tu proclames comme la seule vraie philosophie universelle^ ne saurait être, à proprement parler, une philosophie, car une philosophie pour être vraie doit être exclusive ; la vérité est essentiellement exclusive... Vouloir ériger en philosophie, en

(1) Viconile de Menus. Monlaleiidyert, p. 27.

seule vraie philosophie, un système qui vit d'emprunts, qui, conciliateur timide, ne saurait faire faire un seul pas à l'esprit humain, c'est une vraie dérision, une prétention insoutenable. » — Mais notre jeune homme de dix-neuf ans ne s'occupe pas seulement de philosophie ; il profite de son séjour en Suède pour étudier la langue et l'histoire de ce pays. Il y a trouvé une intolérance implacable, en face de la religion catholique à peine tolérée, misérable, étouffée, et, avec la générosité d'un noble cœur, il n'a pas hésité entre la puissance injuste et la faiblesse opprimée ; il s'est incliné du côté de la faiblesse, il a voué au malheur un amour qui ne finira qu'avec sa vie et à l'injustice une colère qui ne devait non plus jamais s'éteindre. C'est de Stockholm, après un séjour de dix mois, qu'il apporte à M. Guizot son premier écrit. Cet écrit, que publia la Revue française, avait pour objet et pour titre : la Liberté constitutionnelle en Suède.

L'ambassadeur de Charles X avait deux autres enfants : Marc- Arthur, né le 6 août 1812, de deux ans plus jeune que Charles, qui porta sous les drapeaux la vaillance chrétienne de son frère, et Elise, cette douce et aimable jeune fille qui se mourait de la poitrine, à quinze ans, dans les glaces du Nord.

Charles allait s'embarquer à Stockholm pour

Dublin, lorsque la maladie de sa jeune sœur l'arrêta. Il fallait la conduire vers un climat plus doux. Elle partit, le 7 août 1829, accompagnée de sa mère et de son frère Charles, et en route, à Besançon, elle succomba au bout de deux mois, le 3 octobre, faisant généreusement son sacrifice. Voici les termes émouvants dans lesquels Montalembert fait part de sa douleur à Cornudet : « Aujourd'hui, à midi, mon Elise, ma sœur unique, est montée au ciel après une agonie de douze heures ; ses derniers instants ont été doux et paisibles, elle s'est endormie dans le Seigneur sans angoisses, sans effort. . . C'est le duc de Ruhan qui lui a administré hier, comme par uue prévoyance miraculeuse, le sacrement de pénitence. C'est lui qui a lu les prières des agonisants à côté de son lit, qui a placé le crucifix entre ses mains mourantes. Il nous assure qu'elle est au ciel; je le crois du fond de mon cœur... Mon Dieu ! vous m'êtes témoin que j'achèterais par le sacrifice de toute ma jeunesse encore une année de sa vie. » Quelques jours plus tard, il ajoute : « Dieu nous a envoyé un véritable consolateur dans la personne d'un jeune homme, Henri de Bonnechose, avocat général à la cour de Besançon, que nous n'avions jamais vu de notre vie et qui nous dévoue la sienne. Depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir, il est resté auprès de ma mère ; et moi, il m'a soutenu tout le temps

de cet affreux service, pendant que j'étais agenouillé devant la fosse de ma sœur. C'est un jeune homme admirable sous tous les rapports, et je lui ai voué une longue et sincère amitié. » Ce jeune avocat général de Besançon est devenu le cardinal de Bonnechose, mort archevêque de Rouen.

Ce fut après avoir enseveli sa sœur et en la pleurant toujours que son frère reprit le chemin de rirlande. Une seconde fois il devait en être détourné. Il venait d'arriver à Londres, lorsqu'il apprit les ordonnances de Charles X et le soulèvement qu'elles provoquaient. Apprenant, le 4 août, la Révolution de 1830, il ne peut rester hors de la France ; il accourt à Paris, avec cette curiosité passionnée, qui ne l'abandonna pas pendant toute sa vie, des événements nouveaux. Il est prêt à combattre le pouvoir arbitraire, quand il le croit menaçant, et il est promptement dégoûté par le spectacle de la Révolution, dès qu'il assiste à son triomphe. Mais son père, effrayé de son exaltation, redoutant les fausses démarches où pourraient l'entraîner ses vingt ans, n'avait pas hésité à le renvoyer en Angleterre avant la^ fin du moisd'août. Il faut qu'il repasse la Manche, et cette fois enfin, le 9 septembre 1830, après a^^oir traversé l'Angleterre, il débarque à Dublin.

Ce « tour du monde moral », qu'entreprit dans sa jeunesse le comte de Montalembert, a été décrit par M. Cochin avec une émotion, une richesse

de coloris qui s'adaptent merveilleusement au sujet. On nous permettra d'en relever ici presque toute la description, pour deux raisons : les lecteurs y trouveront une magnifique revue des voj'ages de celui dont nous résumons la vie ; — l'auteur y fera un acte de piété filiale, qui lui est très cher, envers la Sociélé Générale crEdacalion, puisque cet éloquent hommage évoqué à la mémoire de Montalembert fut rendu trois semaines après sa mort, à la demande de M. Léon Cornudet, alors président de cette grande Sociélé, qui venait de qualifier son éminent ami « le plus illustre et le plus glorieux défenseur de la liberté de l'enseignement ».

O'Connell, après vingt ans de combat, venait de remporter une victoire inattendue, par cette fameuse élection du comté de Clare qui lui ouvrait de force les portes du parlement d'Angleterre. « Montalembert trouva tous ces souvenirs encore vivants à une année de distance. Ses j^eux furent à la fois éblouis par la nature et émus par l'histoire de ce pa^'^s poétique. Il vit cette contrée riante et pittoresque, ces cascades, ces rochers, cette verdure, tous ces aspects qu'une Providence maternelle semble avoir prédestinés à la consolation des malheureux. Il fit 00 milles à-cheval pour visiter O'Connell dans son manoir, il contempla avec attendrissement celte nation martyre, op[)rimée, lidèle, héroïque. Les récits de la grande

bataille électorale parvinrent à ses oreilles ; vous en connaissez les incidents. Les pauvres n'étant pas électeurs, la lutte avait été engagée entre les propriétaires et les tenanciers. Exposés à être renvoj'és, ruinés, mis en prison, les tenanciers n'avaient écouté que leur devoir. On avait raconté au jeune voyageur français des histoires vraiment héroïques, — une conversation, par exemple, entre un propriétaire et un tenancier. Celui-ci le menaçait d'aller en prison pour dettes, s'il votait pour O'Connell. Le tenancier regardait ses enfants sans pain, et il allait commettre une lâcheté, quand tout à coup sa femme se précipite devant lui et, le tirant par le bras, lui dit ces simples paroles ; « Rappelle-toi ton âme et la liberté ! Remember your soûl and liberly ! »

« Montalembert avait encore entendu chanter ce bel hymne : l'Irlande est libre 1 entonné par soixante mille hommes qui agitaient des branches vertes au moment de la victoire d'O'Connell.

« C'était au son de ses accents, devant ces tableaux, au milieu de ces souvenirs, que ce jeune homme de vingt ans avait appris à contempler, à aimer, à admirer la foi unie au patriotisme, et, hâtons-nous de l'ajouter, il avait été le témoin d'un spectacle différent et presque aussi beau en Angleterre. 11 avait admiré la victoire mémorable du bon sens de Robert Peel et de Wellington sur les hésitations de George IV. Il avait vu un

parti aux affaires, tout-puissant, mépriser les préjugés, même les reproches d'inconsistance et de peur, pour faire la justice, quand l'heure est venue.

« ... Le voici de nouveau à Paris, oùl'attcndent le génie puissant, mais néfaste, de Lamennais, l'amitié solide et l'éclatante ardeur de Lacordaire. Ils partent pour l'Italie tous les trois. A Naples, Montalembert est charmé en passant par le touchant amour d'Albert de la Ferronna3"s, dont le Récit d'une sœur nous a tous rendus après lui les témoins attendris. Puis il vient à Rome, où son âme est saisie par la majesté sublime de l'Eglise éternelle, par la beauté de cette unité toujours vivante, qui attend la liberté, ne la gène pas; quoi qu'on dise, mais l'attend et, au jour venu, l'arrête, l'éclairé et la soumet. Il était passé de Rome en Lombardie, où il avait été échauffé et entraîné vers l'amour des arts par le compagnon de ses premiers voyages, M. Rio, l'ami de sa jeunesse, l'historien de l'art chrétien, en même temps qu'il était persécuté par la police autrichienne, qui l'avait prié poliment de passer la frontière.

«... A Stockholm, il avait vu la violence aux prises avec la faiblesse ; à Dublin, le patriotisme aux prises avec l'oppression ; la sagesse politique s'inclinant devant la justice à Londres, le génie des souvenirs allié à la majesté de la foi à

Rome, l'innocence de l'amour à Naples. Il avait joui de la beauté des arts en Lombardie, il avait vu l'admirable magnificence de l'histoire et des arts réunis en Allemagne (1). Les arts, le patriotisme, la puissance, l'amour, l'histoire, lui étaient apparus marqués au front du sceau de la foi ; il n'y avait pas un de ces sentiments généreux qui ne se fût présenté à lui comme transfiguré par un rayon du ciel, de sorte que la foi de cet homme de vingt-cinq ans ne s'était pas formée, comme la nôtre, entre la routine et l'indifférence, mais elle était descendue sur lui comme une gerbe de rayons lumineux qui éclaira sa route et échauffa son âme tout le reste de sa vie. Si telles ont été les origines de ce jeune homme et les sources où s'abreuvèrent ses lèvres éloquentes avant l'âge de vingt cinq ans, vous ne serez pas étonnés de la singularité de ses convictions héroïques et de l'effet extraordinaire qu'il produisit quand, montant à la tribune devant des vieillards respectables, mais qu'il avait plus d'une raison d'appeler les fils de Voltaire, il leur apparut comme un enfant perdu des Croisades et un chevalier armé de pied en cap pour le service de la foi, de l'honneur et de la liberté, comme un héros du moyen âge en face des temps modernes. »

(1) On retrouvera son voyage en Allemagne quand il sera parlé de son livre sur sainte Elisabeth, au ch. iv, consacré à V histofien.

L'époque où Montalembert errait, solitaire et triste, à travers rAllemagne, était celle-là même où sainte Elisabeth s'apprêtait à couronner son historien avec une noble fleur issue de sa tige royale: par une douce et providentielle récompense, elle lui réservait la main de son arrièrepetite-fille. « La jeune fille qu'il épousa, le 16 août 1836, au château de Trélon, dans le Hainaut français, Anne-Henriette-Ghislaine de Mérode, descendait, par son père, de sainte Elisabeth et, par sa mère, d'une des plus pures et des plus vénérables victimes de la Révolution, la duchesse d'Ayen. Elle vivait entre son aïeul maternel, le marquis de Graramont, beau-frère du général La Faj'ette, dont il partageait les sentiments politiques, et son père, le comte Félix de Mérode, un des fondateurs de l'indépendance et de la liberté de la Belgique, en qui l'on s'étonnait alors de trouver la foi antique et les traditions d'une race illustre unie aux idées modernes (1). » Plas d'honneur que d'honneurs ! telle est la fière devise que les Mérode portent sur leur écu. En contractant cette union glorieuse, qui devait appiorter dans sa maison tant d honneur et de félicité, Montalembert trouve ce qui avait trop manqué à sa jeunesse, la joie, la chaleur et le charme du foyci-, ce qu'il avait rêvé toute sa vie, le bonheur dans l'amour

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 70.

chrétien Son mariage (1) achève de le préparer à sa carrière publique.

(1) Nous eussions voulu décrire au long le mariage, l'intervention si délicate de l'abbé Gerbet, les relations de Montalenibert avec Albert et Alexandrine de la Ferronnays, le second voyage en Italie, les trois audiences de Grégoire XVI. Ces récits sont présentés de la façon la plus touchante dans le ch. xix du l^"" vol. du R. P. Lecanuet, auquel nous bous permettons de renvoyer les amis et admirateurs du comte de Montalembert.

Page 1