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LES VINGT DERNIÈRES ANNÉES, LA MALADIE, LA MORT

II nous reste à envisager la seconde période de la vie de Montalembert. Cet homme généreux en avait passé la première partie dans la gloire et la lumière ; nous avons essayé de le montrer. S'il pa-ssa la seconde dans l'ombre, les épreuves et les disgrâces, nous l'admirerons encore, parce qu'elle fut chargée de labeurs, de mérites et de signalés services.

Nous l'avons laisse à cette époque de sa vie publique où il fut élu député au Corps législatif, en 1852. L'examen du budget fut l'œuvre principale de celte première session. Comme cette Assemblée était nommée par les électeurs et que, dans le principe, elle n'était pas rétribuée, Montalembert espéra un moment qu'en dépit des précautions prises par Louis-Napoléon pour l'amoindrir, l'élection et la gratuité lui assureraient quelque crédit et quelque indépendance ; niais il commit l'imprudence d'exprimer cet espoir dans un discours que le prince-président

entendit. Etant venu ce jour-là, comme par hasard, assister dans une tribune à la séance, il dit en sortant : « Je vois où est la lézarde de l'édifice» et, cinq mois après, un sénatus-consulte octroj'ait à chaque député une indemnité mensuelle de 2.500 francs. La confiscation des biens d'Orléans provoqua, le 26 juin de la même année 1852, une protestation noble et mesurée de Montalembert. Mais son effort pour communiquer la vie à l'Assemblée où il avait pris place fut vain. Au bout de quatre ans, il sortit de celte Chambre où il ne respirait plus ; pourtant il n'en sortit pas de son plein gré ; sentinelle perdue dans la nuit, il se croyait tenu de rester à son poste. Les électeurs l'en relevèrent; aux élections de ISTi?, un chambellan lui fut préféré. C'est l'anéantissement définitif de sa vie politique.

« Après six autres années, en 1863, quand l'air et le jour pénétrèrent de nouveau dans l'enceinte où il n'était plus, quand la voix des orateurs cessa d'être étouffée et que la France se reprit à les écouter, quand la tribune se releva, quand les émules de Montalembert, Thiers et Bcrryer reparurent, lui n'y revint pas. Dans ce pays où l'Eglise lui devait la liberté de l'enseignement et le rétablissement du Pape à Rome, il ne se trouva pas de collège pour l'élire (1). » Il souffrit ci'uel-

(1) Vicomte de .Meaux, Montalembert, p. 219 et siiiv.

lement de cette noire ingratitude du corps électoral.

Nous l'avons montré, chapitre iv.publinnt son beau livre : Des intérêts catholiques au XIX^ siècle. Nous Talions voir se remettre à la tâche avec une intrépidité nouvelle. Il jugea le moment venu d'ouvrir un abri aux âmes libres qui voulaient rester croyantes, de ménager pour l'avenir un asile aux espérances déçues et aux convictions désertées. L'école opposée à ses idées avait un journal qui parlait haut et se faisait entendre au loin, l'Univers. Montalembert trouva un refuge dans une revue déjà vieille de trente ans, dont la publication, suspendue quelques années après la révolution de Juillet, avait été reprise en 1844 sous la direction d'un savant homme, Charles Lenormant, ramené au catholicisme par l'étude de l'histoire et qui avait eu à cœur de combattre pour sa foi, aussitôt après l'avoir embrassée : nous avons nommé le Correspondant. En 1855, Montalembert vint s'installer dans cette revue que son souffle ranima et sur laquelle lui et ses amis « plantèrent d'une main ferme, comme autrefois, à côté de la croix, le drapeau de la liberté, sauf à ne pas les voir salués très gracieusement ensemble, soit par les serviteurs de la croix, soit par les amis de la liberté (1) ».

(1) Cochîn, Di'«oiirs prononcé en 1870 à losseniblëe

<( Les meilleurs parmi ses compagnons d'armes, depuis Foisset jusqu'à Falloux, ne manquèrent pas de l'y rejoindre. Les deux prêtres qui l'avaient soutenu dans sa vie militante, Lacordaire et Dupanloup, encore que plus d'un dissentiment continuât de les séparer, s'accordèrent à bénir l'entreprise et lui prêtèrent soit leur concours, soit leurs conseils. Deux hommes nouveaux dans l'armée catholique, le prince Albert de Broglie, Augustin Cochin, se rangèrent à côté de Montalembert et Orent là leurs premiers exploits : le prince de Broglie, issu d'une race (jue l'ancien régime avait rendue illustre, mais qui, à partir de 1789, se sentait appelée à une vie et aune renommée nouvelles; Augustin Cochin, héritier des traditions et des instincts séculaires de la bourgeoisie parisienne, dont cette même dnte de 1789 marquait l'avènement et le triomphe. Tous deux prétendaient servir l'Eglise, sans abjurer les idées et les sentiments de la société moderne. Rapprochés au Correspondant . ci dcpiûs lors étroitement liés ensemble ils étaient les brillants prémices d'une génération que le régime impérial réduisait, à cette époque, à languii- et qu'on a vu plus tard écartée de sa tâche à peine commencée. Celui ci, frappé au cœur par le

gf'D^rnle de la Sociélc générale d'Educallon et d'Enseigne' nient.

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désastre de la patrie, est mort prématurément au moment de paraître et d'agir ; celui-là a pu, il est vrai, monter au premier rang, mais pour être brisé presque aussitôt. Heureusement, lorsqu'ils entrèrent au Correspondant, ils ignoraient l'aveniret ses déboires! Dès 1853, Montalembert avait apprécié le prince deBroglie. Deux ans plus tard, il avait donc mis le plus grand prix à l'associer à son œuvre. Quanta Cochin, c'était, par-dessus tout, la charité(ses ouvrages comme sa vie l'attestent) qui l'avait attaché à la foi. C'est surtout dans sa correspondance qu'il excellait. .. En maintes occasions, il a suggéré à l'évêque d Orléans les paroles qu'a prononcées celui-ci, préparé les écrits qu'il a signés, en y jetant çà et là quelques traits, quelques accents qui lui étaient propres. Montalembert lui-même, qui pourtant regimbait à s'approprier le travail d'autrui, a quelquefois eu recours à cette plume facile et dévouée quand, déjà malade, il était pressé par ses soldats de paraître encore à leur tête.

« Enfin, autour de pareils chefs s'enrôlaient et s'exerçaient quelques conscrits, plus soucieux de servir une cause que de s'ouvrir une carrière. Parmi eux, au premier rang se signalait Léopold de Gaillard, qui avait débuté récemment dans le journal l'Assemblée nationale et devait plus tard diriger \e Correspondant même.

« A la tête de cette milice, la principale tâche

de Montalenibert consistait à établir l'accord, à susciter l'ardeur. Des hommes partis de camps dififérents s'étonnaient, en se rencontrant près de lui, de penser et de sentir de même. En rendant largement justice et honneur aux antécédents de chacun, il les afl'ermissait dans une ^confiance réciproque, il les disposait à une action commune, dont aurait pu profiter l'avenir.

«Dans une période de silence et de sommeil, les jeunes gens étaient exposés à s'engourdir et à salïaisser, son accueil les relevait à leurs propres yeux et les réchauiïait ; il leur tenait compte du moindre eflort ; volontiers il leur pardonnait tout, excepté la paresse et la peur. C^cux dont la jeunesse commençait alorssout vieux maintenant, et plus d'un, à travers des mécomptes répétés, a conservé, au fond de lui-même, quelque reste de la flamme allumée par Montalembert (1). »

Ces dernières lignes respirent une émotion bien légitime, et le gendre du restaurateur du Correspondant leur donne un accent particulier. Elles marquent l'un des principaux services qui recommandent Montalembert à la reconnaissance des catholiques.

Cet homme de son temps, constamment préoccupé de la place considérable que 1 Elise avait à

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 241 et :>uiv.

prendre dans notre société transformée, avait l'intuition des immenses services qu'elle était appelée à rendre au pays : « Je regarde devant moi, disait-il en son grand langage, et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter toujours, tout atteindre et tout recouvrir. Je m'en effrayerais volontiers comme homme; je ne m'en effraye pas comme chrétien ; car en même temps que le déluge, je vois l'arche. » Et précisant sa pensée à la fois politique et religieuse, il ajoutait : « L'avenir de la société moderne dépend de deux problèmes : corriger la démocratie par la liberté, concilier le catholicisme avec la démocratie». Ces deux problèmes, il les posa au congrès de Malines en 1863 ; il s'appliqua à résoudre surtout le second, la dernière fois qu'il parla en public, dans son discours fameux sur r « Eglise libre dans l'Etal libre ». Il trouvait réalisé en Belgique ce quil avait souhaité toujours et ce qu'il n'apercevait nulle part ailleurs en Europe : la liberté de l'Eglise fondée sur les libertés publiques ou, comme il disait alors, a l'Eglise libre dans l'Etal libre », et mieux encore : « l'Eglise libre dans la nation libre ».

(( Relégué dans sa patrie hors des assemblées délibérantes, il vint donc à Malines, il y prononça deux discours pleins de flamme et d'éclat où, prenant pour exemple le pays qu'il avaiPsous les yeux, il pressa les catholiques « d'accepter les

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conditions vitales de la société moderne, aGn d'exercer sur elle une action léconde et salutaire ». Il observa que, dans les sociétés anciennes, la liberté des diverses classes, des diverses professions, et au premier rang la liberté de l'Eglise, avait été fondée sur le privilège, mais que dans la société moderne, éprise avant tout d'égalité, la liberté de qui que ce soit ne peut s'établir, si ce nest en vertu du droit commun, et la liberté de l'Église moins qu'aucune autre. Les catholiques doivent-ils donc redouter pour leur foi un tel régime ? Loin de là : passant en revue les principales libertés modernes : la liberté de l'enseignement, la liberté d'association, la liberté de la presse, enlin la liberté des cultes. lorateur soutint que l'Eglise a plus à gngner qu'à perdre à leur exercice et trouve, en nos jours, avantage à les revendiquer. Il déclara d'ailleurs qu'en ceci « il ne faisait point de théorie, ni surtout de théologie, qu'il parlait uniquement en homme politique et en historien, qui invoque les faits et en tire des enseignements purement pratiques (1). » Les dernières paroles de Montalembert furent un acte de soumission filiale : « Je ne saurais terminer une étude où j'ai touché, sur tant de points, à des matières religieuses d'une nature si délicate, sans remplir mon devoir de catholique, en sou-

(1; N'icoiuti' lie Mraux, Montaleiiil'cr!, p. 2()G, 2G7.

mettant toutes mes expressions comme toutes mes opinions à l'infaillible autorité de l'Eglise. Après quoi, je dirai avec M. de Maistre : Quand même ma respectueuse voix s'élèverait jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y être prise pour celle de l'audace ou de l'imprudence. Dieu donne à la franchise, à la fidélité, à la droiture un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu. »

Emporté par son éloquence, la passion de son sujet, l'amour de la liberté, l'orateur dépassa, à de certains instants, les prévisions de sa pensée. Il eut le tort d'élever à la hauteur d'une règle absolue des situations contingentes que l'Eglipe est amenée à tolérer. Ses paroles, applaudies à Malines, eurent un immense retentissement. Montalembert dut les expliquer en les justifiant (1). Les adversaires très animés de l'école libérale se livrèrent à un long travail pour obtenir de Rome une condamnation, et jusqu'à la suppression du Correspondant . A la suite d'une enquête prescrite

(1) Plus tard, il voulut consigner encore dans un dernier écrit les sentiments qui avaient inspiré ses derniers discours ; il intitula cet écrit Espagne et Liberté, parce qu'il débutait par le compte de ce qu'a coûté à la catholique Espagne le pouvoir absolu ; il y laissa échapper l'amertume qu'il ressentait de certaines ingratitudes et de certaines palinodies et, l'ayant tracé d'une main fiévreuse et mourante, il ne le publia pas. (\'icomte de Meaux, MonlaUmbert, p. 267.)

par le Saint-Père, un blâme, exprimant la peine que cette détermination cause au Souverain Pontife, mais aussi la pleine conGance que lui inspirent la foi protonde et le dévouement filial de Montalembert, lui fut adressé, dès les premiers jours de mars 18G4. La lettre adressée par le cardinal Antonelli causa une indicible peine au champion de l'Eglise. « Cet étonnement et cette douleur ne peuvent être égalés ou surmontés dans mon cœur que par mon inaltérable dévouement à 1 Église et ma déférence filiale pour son auguste chef », lit-on dans sa noble réponse.

Il s'était rangé définitivement, nous l'avons vu, du côté des vaincus ; mais ce ne fut pas sans quelque difficulté que ces vaincus, qui venaient de l'avoir pour adversaire au Parlement, l'admirent dans leur camp. S'ils avaient des ombrages et des ressentiments qu'il avait à cœur d'effacer, Montalembert, de son côté, gardait un mécontentement amer contre le vainqueur, qui l'avait déçu, et aussi contre lui-même, qui s'était laissé décevoir. Son adhésion, si momcnlanée quelle eût été, à la dictature, avait rendu cet amant de la liberté d'autant plus impatient de manifester, à tout ris-, que et à tout propos, son opposition au régime impérial. C'est ainsi que, dès 1853, il avaitadressé une verte philippique à Dupin, l'ancien président de l'Assemblée législative, l'ancien exécuteur testamentaire de Louis-Pbili])pc, pour les avances

qu'il venait de faire au gouvernement qui avait chassé l'Assemblée et dépouillé la maison d'Orléans. II avait témoigné toute sa réprobation « pour un système qui condamne toutes les intelligences au néant, tous les caractères à l'abaissement, toutes les consciences au silence ou à la prévarication ». Le gouvernement, olYensé de la publication de cette lettre à l'étranger, avait voulu en poursuivre l'auteur, et le Corps législatif, dont Montalembert faisait encore partie, avait autorisé les poursuites. En la circonstance, les magistrats donnèrent une leçon aux députés : ils décidèrent que, la publication de la lettre incriminée ne pouvant pas être imputée à son auteur, il n'y avait pas lieu de le poursuivre ; le procès fut abandonné.

Le débat au Parlement anglais sur VJnde et le gouvernement qui lui convient désormais, tel est le sujet d'un article plein de vie qu'il publia dans le Correspondant du 25 octobre 1858, et qui provoqua, cette fois, des poursuites contre l'auteur de l'article et contre la revue elle-même. Montalembert, qui avait été témoin de cette importante discussion, veut faire assister avec lui les lecteurs français à ce débat, pareil à ceux auxquels luimême, peu de temps auparavant, prenait part et qu'écoutait sa patrie. Dans le tableau qu'il en trace, il ne manque pas d'opposer « les libertés répudiées par la France » et florissantes au delà

du détroit, « à l'humiliante tutelle d'un pouvoir sans contrôle, à l'énervante sécurité d'un troupeau docilement indolent ». De nouveau, le pouvoir s'irrite, et, cette fois, le procès se déroule devant deux degrés de juridiction. Condamné par les premiers juges à une peine qui pouvait entraîner, selon le bon plaisir du gouvernement, la transporlalion ou tout au moins l'exil, Montalembert trouve peu dejoursaprès, le2 décembre 1858, dans le Moniteur, cette note : « L'empereur, à l'occasion de l'anniversaire du 2 décembre, a fait grâce à M. le comte de Montalembert de la peine prononcée contre lui ». C était rappeler qu'il avait contribué à l'établissement du pouvoir qu'il attaquait. Mais, pour lancer cet épigramme au moment voulu, il a fallu se hâter à l'excès ; les délais d'appel ne sont pas expirés. Montalembert en profite pour appeler de la condamnation et surtout de la grâce ; le débat se renouvelle devant des juges plus indépendants ; la première sentence est réformée, et l'empereur, qui ne veut ni ne peut retirer la grâce repoussée, n'a plus à faire remise que d'une peine insignifiante.

« Ce qui resta de ce procès, ce fut la défense. Les débats de ces sortes d'affaires ne pouvaient être publiés en France ; mais dans l'étroite enceinte où ils s'agitaient, les vétérans des assemblées parlementaires se pressaient à côté de la jeunesse libérale ; les avocats parlaient sans con-

trainle ; leurs discours, soigneusement recueillis, paraissaient à l'étranger et, rapportés en France, se distribuaient sous le manteau ; quelque étincelle des vieilles flammes couvait sous la cendre. Montalembert avait choisi pour défenseurs Berryer et Dufaure, deux collègues dont le coup d'État l'avait séparé.

« La plaidoirie de Dufaure, modèle de dialectique incisive et serrée, détermina les jugeb d'appel à retrancher de la première sentence ce qu elle contenait d'inquiétant. Quant à Berryer, il prit à tâche « de parler de M. de Montalembert luimême, comme il avait le droit qu'il en fût parlé », d'expliquer « l'identité de ses convictions à toutes les époques et sous tous les régimes », et quand le gouvernement eut jeté dans le débat le souvenir du 2 décembre, ce fut lui, son ancien antagoniste, que Montalembert chargea d'exposer sa conduite à cette époque, aj^antà cœur de la justifier devant les vaincus, bien plus encore que devant les juges. Avant d'aller à l'audience, renonçant, sur les instances de ses avocats, à prendre, dans sa propre cause, la parole, il lui avait écrit : « Je vous remets mon honneur. Il ne saurait être en meilleures mains », et Berryer s'acquitta si fièrement d'un tel mandat, il stigmatisa les procédés impériaux avec tant de hardiesse et de vigueur, que Montalembert «rangea parmi les plus belles journées de sa vie celle où il avait entendu la voix U

plus éloquente de son temps et de son pays, justiGer son passé, confondre ses détracteurs et réduire au rang d'accusé son tout-puissant adversaire (1). » Il appela alors un tel défenseur « son vengeur » (2).

Une âme sainte avait dit de Montalembert : « Avant de mourir, il lui faudra passer par toutes les épreuves. » Cette prophétie se réalise. En 1852, il a perdu la confiance des catholiques ; en 1857, à 46 ans, il est rejeté de la vie publique. Pendant qu'il s'attristait de la défaite électorale qui, six ans après, ruinait ses dernières espérances politiques, il fut tout à coup atteint jusqu'au plus intime de son être par une blessure bien autrement profonde. « J'entre, dit-il, dans l'ère de ces grandes douleurs que m'avait prédites M"'^ Swetchine, » Sa seconde fille, Catherine, était l'honneur et la joie de son foyer. Il y avait vingtdeux ans que leurs vies, pour ainsi dire, se confondaient. En 1853, il avait failli la perdre, à la suite d'une fièvre maligne, au moment où elle allait faire sa première communion. Voici qu'elle \eut quitter le monde pour se donner à Dieu :

(1) Lettre h Berryer à la suite du prociNs. Ce procès, nvee tout ce qui s'y ratlache, osl complètement et fidclenu-nt exposé dans la belle histoire de Berryer, écrite par M. (Charles de I.acomhe.

(2) Vicoujle de Meau.x, Moulalciiibert, p. 234 et suiv.

elle annonce à son père sa vocation religieuse (!}. Cochin a traduit avec éloquence cette scène déchirante, la séparation d'une enfant chérie qui s'enferme pour la vie derrière les grilles du cloître : déclaration qui ravit les anges elles saints, mais qui crucifie les pères. « Un jour, son enfant charmante et chérie entre dans son cabinet de travail que nous avons tous connu, et elle lui dit : « Mon père, j'aime tout, j'aime le plaisir, j'aime l'esprit, le monde, la danse, j'aime la famille, j'aime mes études, mes compagnes, mon âge, ma vie, j'aime ma patrie, mais j'aime mieux Dieu, et je veux me donner toute à lui. » Et comme il lui disait : « Mais, ma chère enfant, n'as-tu pas quelque chagrin ? » elle courut à sa bibliothèque, chercha un de ces livres où il a raconté l'histoire des Moines d'Occident, et elle lui dit : « Vous m'avez appris qu'on n'offre pas à Dieu des cœurs flétris et des courages fatigués [2). »

Admirons cette grande âme. Elle se fondit comme en un flot de douleur et de tendresse, (l'admiration pour son enfant et d'adoration pour

(1) Le P. Lecanuel raconte avec émotion (t. III, p. 342 et suiv.) l'entrée en religion de M"' de Montalembert. Nous l'avons connue religieuse du Sacré Cœur au couvent de la rue de Varenne ; elle réside présentement dans le couvent que sa congrégation possède dans la capitale de cot Empire austro hongrois si dévot à sainte Elisabeth.

1*2) Cochin, Discours prononce à l'assemblée générale de la Société d' Education an 1610.

son Dieu. On en trouvera l'expression presque poignante dans lapage qui clôt les volumes publiés par lui sur les moines : cette page, elle est tombée desa plumeet descendue de son cœur le vendredi saint de l'année 1865, sous le toit de son grand ami l'évêque d'Orléans, au terme d'un cbapitre sur les religieuses anglo-saxonnes :

« De ce monde perdu dont nous nous efforçons de retrouver l'empreinte, tout a disparu, tout a péri, ou tout a changé, hormis l'armée du sacrifice... Douze siècles après ces Anglo-Saxonnes, la même main vint s'abattre sur nos foyers, sur nos cœurs désolés, pour en arracher nos filles et nos sœurs. Et jamais, depuis que le christianisme existe, ces sacrifices n'ont été plus nombreux, plus magnanimes, plusspontanésqu'aujourd'hui... Un matin, une fille bien-aimée se lève et s'en vient dire à son père et à sa mère : Adieu ! Tout est fini. Je vais mourir, mourir à vous, mourir à tout. Je ne serai jamais ni épouse ni mère ; je ne serai plus même votre fille. Je ne suis plus qu'à Dieu. Rien ne la retient. . . étincelante et charmante, vaillante et radieuse, elle marche à l'autel ou plutôt elle y court, elle y vole, comme un soldat à l'assaut, contenant à peine la passion qui la dévore, pour y courber la tcle sous ce voile qui sera un joug pour le reste de sa vie, mais qui sera sa couronne pour l'éternité. .. Quel est donc cet amant invisible, morl sur un gibet il y a dix-

huit siècles, et qui attire ainsi à lui la jeunesse, la beauté et l'amour ?... Est-ce un homme ? Non : c'est un Dieu. Ce Jésus, dont la divinité est tous les jours insultée ou niée, la prouve tous les jours, entre mille autres preuves, par ces miracles de désintéressement et de courage qui s'appellent des vocations. »

Cette page marque toute la profondeur de la foi qui toujours anima et soutint Montalembert. C'est bien le langage de cette foi intime, prenant jusqu'aux fibres de l'àme, que nous retrouvons toujours en lui, même dans ces moments douloureux où \e triomphe, dans l'Etat et dans l'Eglise même, des idées et des tendances qu'il avait combattues, lui arrachait telle parole amère ou violente, que l'on doit regretter et blâmer.

Quelque désenchanté qu'il fût sui la destinée de la patrie et la destinée de l'Eglise, qui n'avaient répondu, ni l'une ni l'autie, à son attente et à ses constants efforts, il demeurait fidèle aux opinions que, dans le feu de l'action, il avait soutenues ; mais il les complétait, dès qu'il était instruit par une pénible expérience, car il avait l'esprit toujours ouvert à la leçon des événements : « En 1853, une première visite du duc de Nemours à Frohsdorfif ayant donné lieu de croire à la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon : « Nous voici donc pourvus, écrivait-il, d'un avenir possible et désirable^ au

lieu des éventualités honteuses auxquelles on Youdrailnous enchaîner. Comme l'a dit le duc de Nemours au duc de Levis, c'est un pont jeté sur «n abîme qu'on croyait infranchissable (1). » Cette réconciliation ne s'étant pas achevée à cette époque, il continua longtemps de la souhaiter et de l'attendre.

Dans ses divers voyages en Angleterre, lorsqu'il abordait les princes d'Orléans exilés, c'était le désir qu'il leur exprimait. Il est le dernier personnage politique que la duchesse d'Orléans ait entretenu, avant d'être frappée d'une mort presque soudaine, et c'est en opposant une assez vive résistance à ses conseils, qu'elle dit cette parole souvent citée depuis : « Mon fils n'a pas de droits ; mais il a des chances et des titres, je dois les lui conserver (2). » Les vœux que Montalembcrt formait alors étaient ceux qu'avait formés avant lui et qu'a poursuivis encore après lui une élite de patriotes et de politiques en France ; ils avaient pour objet de rendre possible le rétablissement « d'une monarchie traditionnelle et tempérée ,3) ».

(1) Journal, 1853, 14 janvier, 24 et 25 novembre.

(2) Ibid., 1858, 8 mai.

(3) l'rojet de déclaration proposé aux princes de la maison d Orléans par Monlalembert, à l'occasion de la proclamation de l'Empire en novembre 1852. — La citation est cxiiuite de l'ouvrage de M. deiMeaux, Montalembert, p. 271 et

En ce qui concerne l'Eglise, il ne pouvait se consoler qu'elle n occupât point la place qu'il s'était consumé à lui préparer. La lutte avec VUnivers, qui redoublait d'âpreté, ajoutait à ses épreuves et ses amertumes ; on nous permettra de ne pas nous arrêter à ces tristes querelles. S'il accusait l'aveuglement et l'ingratitude de la France, il reconnaissait en même temps, avec une douloureuse surprise, ce qui manquait à lEglise même pour accomplir ce qu'il attendait d'elle, il découvrait les infirmités et les défaillances de l'enveloppe humaine où résidait lame divine. « Les catholiques modernes, disait il, excellent dans la vie privée, ils succombent dans la vie publique. Ils y sont, sans cesse et partout, primés, dépassés, vaincus ou dupés par leursémules, leurs antagonistes et leurs oppresseurs (1). »

En 1867, Montalembert, qui souffrait, depuis quinze ans, d'une maladie des reins, mais qui pouvait encore être transporté au delà de la frontière, passa plusieurs mois dans un vieux manoir des Mérode, à Rixensart, en Brabant, et comme un Congrès catholique, pareil à celui où, quatre ans auparavant, sa parole avait retenti pour la dernière fois, se tenait dans le voisinage, à Malines, les représentants des races les plus diverses de la chrétienté vinrent le saluer.

(1) Premier discours du Malines.

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« Durant ce séjour, les princes qu'il avait visités dans leur exil voulurent le visiter à leur tour dans sa maladie. Le 23 juillet, le comte de Paris et le duc d'Aumale vinrent à Rixensart. Au témoignage du duc d'Aumale, ils retrouvèrent la parole du malade, « toujours vive, animée, pleine d'indignation contre le mal et d'enthousiasme pour le bien, gourmandant le scepticisme des uns, la paresse des autres, mais avec un ton nouveau... je ne sais quoi d'indulgent et de majestueux, avec la sérénité du chrétien qui sait que se>s heures sont comptées et qui voit, sans pâlir, approcher le moment où il paraîtra devant son créateur (1). »

Hélas 1 La mort guettait, en efl'et, celte grande âme. A la veille de sa comparution devant Dieu, deux événements considérables, l'un dans l'Eglise, lautre dans l'Etat, l'occupèrent : la réunion du Concile du Vatican, la tentative faite pour rendre l'Empire libéral, par le rétablissement du gouvernement parlementaire.

« La première annonce du Concile fut accueillie par lui avec une ardente espérance. Mais bientôt, l'école qu'il combattait en France prétendant prévaloir dans l'auguste assemblée, il s'eflfraya, et le principal adversaire de cette école, l'évèque d'Orléans, ayant décidé de s'opposer à ce qu'elle

(1) Discours de réception à l'Académie française.

proposait alors (1) : la proclamation de l'infaillibilité du Pape, Montalembert se rangea résolument du côté de son grand ami. Non pas qu'au fond la doctrine de l'infaillibilité pontificale en matière de foi lui répugnât ; il l'avait toujours admise et n'avait, d'ailleurs, aucun penchant à se mêler aux débats purement ihéologiques. Mais il redoutait l'omnipotence que des esprits exagérés attribueraient au Pape en matière politique, comme conséquence de son infaillibilité doctrinale. L'Église était, à ses yeux, une monarchie tempérée : il souhaitait qu'elle ne devînt pas une monarchie absolue. Sous l'empire de cette appréhension, il tennit un langage d'autant plus vif et libre qu'il se sentait plus ferme dans sa croyance. 1,1 écrivait alors : «Je suis de l'opposition autant qu'on peut l'être ; mais je suis bien résolu à ne jamais franchir les limites inviolables... L'Eglise n'en reste pas moins l'Eglise, c'est-à-dire la dépositaire unique des vérités, des vertus qui sont à la fois les plus nécessaires et les plus difficiles d'accès à la société moderne... A soixante ans qjae je vais avoir bientôt, je sens que je l'aime et que je crois en elle avec une tout autre énergie qu'à vingt ans (2). » Voilà, vers son dernier jour,

(1) Il est jusle d'observer que Mgr Dupanloup ne fnisait pas difQculté non plus de croire à 1 iiit'ailiibilitc ; il Irouvait seulement inopporUine la définition de ce dogme

^2 Lettre à lady Herbert, 9 octobre 18G9.

le fond de son âme, comme l'ont vue tous ceux qui l'approchaient (1). »

Fidèle h la liberté, passion dominante de sa vie, il applaudit l'Empire libéral et le ministère Ollivier, qui appelait aux affaires plusieurs de ses amis et, parmi eux, celui qui a droit à une montion particulière, le comte Daru. Réduit pour son l)ropre compte à une définitive impuissance, il espéra, comme la dit le duc d'Auniale en prononçant son éloge, « la résurrection politique du pays » Dieu, en le retirant promptement de C8 monde, lui a épargne la plus cruelle déception.

Montalembert, gravement atteint depuis longtemps par une maladie pénible et douloureuse, passa les quatre dernières années de sa vie en proie à un mal implacable. Après les mécomptes et les déboires de la politique, après la vocation de sa bien aimée fille, Dieu lui envoyait, comme des raj'ons directs de sa lumière et de son amour, les souffrances de sa dernière maladie, suprême épreuve pour celui qui avait tant aimé l'indépendance et le mouvement. Le champion de lÉglise ne devait plus rencontrer de vertus consolatrices que dans la foi et dans les merveilles d'amour conjugal, de piété filiale et de charité qu'elle enfantait autour de lui. Son gendre a dépeint,

(1) Viconile de Meaux, MoiilaleiDbcit, p. 302. .303,

avec une piété toute filiale et une saisissante expression de vérité, la constance, l'opiniâtreté au travail de cette âme intrépide aux prises avec la cruelle torture du mal qui l'envahissait, « la suprématie de l'âme sur le corps et la victoire de la force morale sur toutes les misères de la nature fl) ».

« Il était né avec un tempérament singulièrement robuste. Je lui ai ouï dire que, dans lecours de sa vie publique, à travers les plus péniblessoucis, il n'avait jamais éprouvé d'insomnie ; à travers les plus opiniâtres labeurs, jamais ressenti de fatigue de tête. Aussi ne savait-il ce que c'était que se reposer, si ce n'est en changeant d'occupation. Mais vers la fin de 1851, survint une maladie des reins qui, par intervalles, lui infligea de rudes souffrances et l'obligea à des traitements douloureux ; pourtant elle n'arrêta encore ni ses travaux ni ses voyages. En 1866, il avait résolu de visiter les Etats-Unis ; s'étant épuisé à poursuivre en Europe l'alliance de la religion et de la liberté, il voulait contempler celte alliance et les fruits qu'elle porte dans le Nouveau Monde. Des jeunes gens associés à ses sentiments, heureux de se placer sous son égide, MM. de Chabrol, Lefébure et de Lubersac, devaient l'accompagner ; il allait s'em-

(1. Montalemberl, le P. Lacordaire, 18G2.

barquer, quand tout ù coup son mal s'aggrava et le terrassa. Pour conjurer un danger imminent, une opération fut faite par la main habile du savant et prudent Nélaton ; elle éloigna, en effet, le péril de mort, mais ne tarit pas le mal à sa source, il continua à ronger le malade. A cinquante-quatre ans, Montalembert devint infirme et jusqu'à la fin, il ne cessa plus de souffrir. C'étaient, tour à tour, de cuisantes douleurs, des fièvres, des angoisses, des dégoûts et des défaillances sans cesse renouvelés. Enfin, épreuve pour lui plus difiicile à supporter que toute autre, il était réduit à l'immobilité et à la dépendance. Il pouvait encore être transporté d'un lieu à un autre en voiture ou en chemin de fer, mais non se mouvoir lui-même. Pour passer dans son appartement d'une chambre à l'autre, pour prendre un livre dans sa bibliothèque, il avait besoin du bras d'autrui. La plus grande partie de la journée, il restait couché sur une chaise longue, à peine lui était-il permis de s'asseoir quelques heures devant son bureau. Et c'est dans cet état que, tantôt dictant, tantôt maniant avec effort le crayon et la plume, il a entretenu la correspondance la plus étendue et la plus active, poursuivi son histoire de la conquête d'Angleterre par les moines, composé divers autres écrits. A la veille de sa mort, il livrait encore à l'imprimeur un avantpropos destiné à précéder la dernière œuvre, le

Testament^ comme il l'appelait, du P. Lacordaire, que lui avait légué, .en lui confiant le soin de le publier, 1 abbé Perreyve.

« En même temps, il continuait de lire, sans relâche, livres, journaux et revues ; quand ses amis avaient à traiter quelque question nouvelle, souvent, pour être renseignés sur les documents qu'ils devaient consulter, ils avaient recours à « l'invalide sur son grabat », comme ilse désignait lui-même. Il guettait parmi la jeunesse tous les signes de réveil et de renaissance intellectuelle ou politique. Au milieu de ses pires souffrances, il écrivait à l'un de ses collaborateurs du Correspondant qu'il avait le plus goûté : «Ce qui charme en vous, c'est la vie ; car, à mesure que celte vie m'échappe, je l'estime et la recherche davantage chez les autres (1). »

« Rien ne lui échappait de ce qui était capable d'exister ou de renouveler sa propre pensée. Les études économiques de Le Play l'ont particulièrement intéressé à cette époque (2). Il goûtait cette vaste enquête sur les principes nécessaires aux sociétés humaines, cet effort, poursuivi avec une vaillante indépendance, pour faire accepter par la société moderne l'autorité du Décalogue, et

(1) Lettre à M. Léopold de Gaillard, 24 septembre 1869.

(2) Montalembert déclarait qu'il « s'imbibait de Le Play, à raison de quatre pages par jour ». Nous tenons ce propos de la boucbe même delémiueut économiste.

notamment pour restaurer, au moyen de la liberté de tester, la puissance paternelle.

« Enfin, quand son mal lui laissait quelque répit, des visiteurs nombreux et choisis se succédaient à certaines heures, des entretiens animés et variés se tenaient autour de la chaise longue où il gisait. Un observateur sagace, Doudan, a marqué sous quel aspect il apparaissait alors à ceux qui l'approchaient dans cette bibliothèque de la rue du Bac, jadis son asile pour l'étude et son arsenal pour le combat : » Sur une barque assaillie par les quatre vents du ciel, il causait, travaillait, méditait paisiblement et regardait sans se troubler les eaux qui devaient l'engloutir. C'est comme une vertu militaire que tant de sang-froid et de discipline intérieure gardés au milieu de périls si pressants (1). »

C'est en termes non moins émouvants que sont décrits ses derniers moments. « Au commencement de l'année 1870, il était revenu de la Rocheen-Brénil à Paris. Chaque jour, ses forces diminuaient et ses souflVances augmentaient. Sa dernière sortie eut lieu le dimanche 5 février ; il se traîna à l'église Saint-Thomas d'Aquin, en face de sa demeure, entendit la messe, reçut la communion et rentra exténué. Cinq semaines plus tard, sa dernière journée s écoula comme celles

(1) X. Doudan, Mélanges el Lettres, t. H, p. 523.

qui avaient précédé. Il écrivitàM.de Champagny, qui venait de prendre séance à l'Académie française en prononçant l'éloge de Berryer. Vers cinq heures, il reçut M. Emile Ollivier, alors ministre de la justice et des cultes, qu'il désirait aussi faire entrer à l'Académie, à la place de Lamartine ; il l'entretint de cette candidature et, de plus, lui recommanda la promotion à l'épiscopat du P. Perraud, de l'Oratoire, plus tard cardinal. La nuit venue, quand il dut passer de sa bibliothèque à sa chambre à coucher, il laissa sur son bureau le brouillon d'une lettre destinée au baron Hubner, pour le féliciter de son Histoire de Sixte-Quint, récemment parue. Le lendemain, dimanche 13 mars, vers huit heures du matin, tout à coup la Sœur qui le soignait vit sur son visage la mort. Elle eut le temps de lui suggérer, il eut le temps de pousser le cri suprême du chrétien mourant : « Mon Dieu, pardon », et il expira (1). »

La nouvelle de sa mort n'avait pas tardé à se répandre dans Paris ; elle y causa une émotion profonde. L'émotion de tous fut indicible, quand le P. Félix l'annonça l'après-midi, à Notre- Dame. UUnivers, encadré de deuil, écrivit, dans son article nécrologique du lendemain 14 mars, celte phrase d'une justesse parfaite :/< M. de Mon-

(Ij Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 296 et suiv.

talerabert a été, de tous les laïques de ce temps, celui qui a rendu à l'Eglise les services les plus grands et les plus dévoués. » Cependant, son corps était étendu sur sa couche funèbre. Pendant trois jours, une foule recueillie ne cessa de défiler devant ces pauvres restes. Beaucoup pleuraient ; des prêtres baisaient avec respect ces mains vaillantes, consacrées à la défense des plus saintes causes. Les obsèques eurent lieu le jeudi 17 mars, àSainte-Clotilde,aumilieud'un concours immense. « Après la messe, célébrée simplement, sans fleurs, sans tentures et sans discours, car le défunt avait demandé que les prières de l'Église fussent les seules et dernières paroles prononcées sur sa tombe, le triste cortège sortit, se dirigeant par les quais de la rive droite vers le cimetière de Picpus. Il faisait un temps sombre et pluvieux. Un étudiant a raconté que dans le faubourg Saint- Antoine des ouvriers, frappés de voir ce déOlé plus nombreux et plus recueilli que de coutume, lui demandèrent : « Qui donc est ce qu'on enterre là ? » L étudiant répondit : « Mais c'est Montalembert I — Ah ! s'écrièrent-ils, comment ? c'est Montalembert ! » Et une expression émue et religieuse à la fois se peignit sur leurs visages. « C'est qu'il était populaire, ajoutait l'étudiant, et très estimé des petites gens (1). v

(1) P. Lecanuel, Montalembert, t. III. p. 477. — Nous

Ainsi s'est terminée, après de longues souffrances, par une mort soudaine, la carrière rapidement remplie, prématurément brisée, de Montalembert. Cochin, son fidèle ami, lui a rendu ce dernier hommage : « J'ai le droit d'affirmer que l'agonie de Montalembert a fait partie de sa gloire ; j'ai le droit d'affirmer qu'il est mort, désespéré sans doute de n'avoir pas salué de ses derniers regards le triomphe passager de l'Église par les armes nouvelles de la liberté, mais aj'a t pu contempler et savourer les vérités, les vertus, les grâces, répandues sur la vie et sur la mort, qui sont l'apanage éternel, incomparable, directement et certainement divin, de la religion véritable, au delà et au-dessus de toutes les combinaisons de la politique humaine ! Sur ce lit, après ces souffrances, ces combats, ces mérites, la nuit tomba sur sa dernière lecture et la mort sur sa dernière prière (1).

Le moment est venu de condenser les conclusions que présente cette grande vie : « Ce labeur, repris et poursuivi avec une persévérance vraiment héroïque, n'a pas été entièrement stérile.

regreUons vivement de ne pouvoir reproduire fniite de place, les lignes les plus touchantes de son beau testament.

(1) Cochin. Discours prononcé à l'assemblée générale de la Société d'Education en 1870.

Montalerabert a eu le bonheur, avant de mourir, de voir se lever une nouvelle aurore sur la plupart des causes qu'il avait servies. L'Irlande est, enfin, sortie de l'injustice qu'elle avait subie pendant plusieurs siècles. La race des esclaves a été presque partout émancipée. La Hongrie a été réorganisée. Il a vu la liberté renaître en France par la main de ses amis, et 4e l'un des plus chers à son cœur, M. le comte Daru. Ses yeux ont pu jeter sur la patrie, avant de mourir, un regard moins mélancolique, et s'emplir d'espérance (1). »

Mgr Baudrillart estime que, si le pouvoir lui eût été confié Montalcmbert eût pu être, aussi bien que Falloux, un homme d'Fltat : « On peut regretter que cette occasion de se révéler tout entier ne lui ait pas été fournie, mais, à un autre point de vue, je ne dissimule pas qu il y ait eu là pour lui un avantage, car, si restreint que soit le théâtre sur lequel s'exerce le pouvoir, il n'est pas possible à celui qui l'exerce de ne pas perdre quelque chose de son idéal, dans le maniement des hommes. Ses facultés généreuses s'usent ; il constate bien des déchéances morales, le déchaînement d'intérêts très âpres ; il méprise un peu ; il est obligé lui-même d'entrer dans beaucoup de combinaisons, d'accepter bien des tran-

(1) Cochiii, ibid.

sactions ; il lui est difficile de voir les hommes en beau et non moins difficile d'appliquer toutes ses idées ; il risque enfin de s'aigrir plus ou moins dans la lutte, de se laisser entraîner par la passion, par le besoin de se défendre et de se maintenir. Montalembert, n'ayant pas eu à assumer la responsabilité du pouvoir, a pu rester l'homme de son idéal, de ses convictions généreuses, de ses enthousiasmes. Il a pu échapper aux diminutions, aux atténuations qu'auraient forcément produites en lui les rapports trop constants avec les hommes qu'il aurait eu la mission de conduire. »

L'éminent recteur de l'Institut catholique de Paris résume son jugement d'ensemble sur les titres de Montalembert à la reconnaissance des catholiques : « Il n'est la propriété d'aucun parti, de quelque nom qu'on le décore, mais il appartient à toute l'Église catholique. Au fur et à mesure que s'éteindra le souvenir des discussions passées, qui pour vous, jeunes gens, ne sont déjà que de l'histoire, on ne songera plus qu'à la noblesse de son caractère, à l'ardeur de sa foi, à la magnificence de sa parole, à l'étendue de ses services, et tous les catholiques s'uniront dans la même gratitude pour celui à qui l'Eglise a dû, outre quelques-unes de ses plus belles victoires au siècle passé, l'honneur de pouvoir, une fois de plus, présenter

un de ses enfants à l'estime et à l'admiration de tous, adversaires ou amis (1). »

La caractéristique de la vie de labeur du grand orateur catholique nous paraît être son admirable unité. C'est ainsi que les deux sentiments entre lesquels, au début, se partageait son âme, l'amour de la religion, l'amour de la liberté, s'accordèrent ensemble, affermis par la foi, pour inspirer jusqu'à la fin sa parole et diriger sa vie. La carrière de Montalembert, les résultats qu'elle nous laisse, font l'objet, sous la plum^ de ^L de Meaux. de cette vue d'ensemble : « Il a continué la lignée des laïques illustres qui ont rallumé, durant le siècle présent, le flambeau de la foi chrétienne. Mais il l'a continuée, en marchant dans une voie jusqu'à lui non frayée. Ses devanciers parmi nous, Chateaubriand, Maistre, Bonald, s'étaient arrêtés, en quelque sorte, en dehors du christianisme ; ils s'étaient proposé démontrer sa beauté extérieure ou son utilité sociale. Montalembert, avant tout autre homme du monde, a porté la lumière à l'intérieur delà vie chrétienne. Son premier ouvrage a été consacré à la sainteté d'une jeune femme, épouse et veuve, morte à vingt- quatre ans il y a six siècles ; le dernier, aux vertus surnaturelles, déployées durant le moyen âge, par les moines.

1) Mgr Baudrillnrt, Discours prononcé le 26 mai 1911. Htv. Montalembert, 25 juin 1911, p. 408 et suiv.

D'autre part, en éclairant et glorifiant de la sorte le passé de l'Eglise, il s'est refusé à s'y renfermer sans regarder au delà ; par une initiative hardie, il s'est retourné vers l'avenir, et, dans le dessein de préparer à la religion sa juste place à travers cet avenir, il a invoqué, au profit de sa foi, ce qui paraissait dès lors la condition et le gage de tout progrès moderne : la liberté.

« Il a invoqué la liberté avec un accent qui ne pouvait tromper, en homme qui l'aimait pour elle-même, sans arrière pensée ni calcul, par l'élan naturel de son âme. En tout pays, à toute époque, ill'aurait servie. Dans la France contemporaine, les mœurs et les institutions libres lui ont paru seules capables de régler et de purifier^ en son développement irrésistible, la démocratie. A ses yeux, l'égalité étant désormais inévitable, la liberté devenait d'autant plus désirable, et aussi d'autant plus difficile à maintenir et à pratiquer. C'esi pourquoi, se rendant à cet égard témoignage à lui-même, il s'est rangé à la suite des hommes dignes de mémoire qui, dans notre pays, d'âge en âge, depuis L'Hôpital jusqu'à Tocqueville, « ont voulu, rêvé, réclamé une liberté honnête, sincère et réglée ». Il tient, en elTet, dans celte élite des citoyens, une place analogue à celle qu'il s'est faite dans l'élite des chrétiens. Tandis que la plupart des libéraux français ne se souciaient guère que de la liberté politique, c'est-

à-dire de la participation du citoyen au gouvernement de l'État, Montalembert, d'accord avec eux pour vouloir cela, a de plus cherché à étendre la liberté individuelle et domestique, c'est-à-dire la faculté pour chacun de disposer, sans intervention de l'Etat, de lui-même et de ce qui lui est propre. La première liberté, qu'à son entrée dans la vie publique il a revendiquée, a été celle du père de famille dans l'éducation de ses enfants, et la dernière, qu'il a souhaitée dans sa retraite, a été celle du père de famille dans la distribution de son patrimoine.

a Comme il était, d'ailleurs, homme d'action, plutôt même qu'homme de doctrine, il a employé les libertés politiques à conquérir les libertés d'un autre ordre. Il s'est attaché aux institutions parlementaires, ainsi que le soldat s'attache à l'arme qu'il manie. Il a agi, il a lutté, par la parole plus encore que par la plume, et, chez lui, l'orateur s'est montré supérieur à l'écrivain.

i Si l'on demande maintenant à quels résultats ont abouti de telles visées et de tels efforts, il faut tout d'abord le reconnaître : le terrain que l'Église a gardé et gagné à notre époque a été conquis soit par Montalembert, soit en suivant la route où il s'est engagé. Au profit de l'Église et en vertu du droit commun, la liberté d'enseignement et la liberté d'association sont entrées depuis un demisiècle dans les lois ou dans les mœurs et, en

dépit des haines que soulève l'usage religieux qui en a été fait, en face d'ennemis implacables et toujours menaçants, elles survivent aux coups qui les frappent; elles restent fécondes.

« Et pourtant, les combats que Montalembert a livrés ont rarement été victorieux. Même après sa mort, la mauvaise fortune a semblé poursuivre ceux qui ont marché sur ses traces ; ils ont vu les mécomptes succéder aux désastres ; jamaisdans leur vie publique ils n'ont connu d'heureux jours. C'est à travers de courts succès et de longues défaites qu'en définitive la liberté religieuse a pu se développer et se maintenir.

« Aujourd'hui, au milieu des obscurités de l'avenir, rien n'apparaît clairement, si ce n'est ce que Montalembert avait pressenti quand sa carrière s'est ouverte et ce qu'il proclamait encore quand elle s'est fermée, à savoir que la démocratie, pour se rendre digne de la liberté, a besoin de devenir chrétienne et que l'Eglise, pour être libre, a besoin que la nation le soit elle-même. Sans la liberté religieuse, la liberté civile et politique est insuffisante et, sans la liberté civile et politique, la liberté religieuse est impossible (1). »

La placenous manque pour entretenir le lecteur des manifestations provoquées en 1910, et depuis,

(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 305 et suit.

par le centenaire de Montalembert. Nous en citerons, du moins en quelques mots, les principales.

« Il ne faut pas, déclarait Mgr Breton en 1910, à la réunion solennelle des évèques protecteurs de l'Institut catholique de Toulouse, que cette année s'achève sans que nul ne vienne proposera une assemblée catholique d'acclamer le nom de Charles, comte de Montalembert. »

Le 26 mai 1911, la Réunion des Elndianis, qui a pour organe la Revue Montalembert, inaugurait le buste du grand orateur. Ce fut l'occasion d'un discours de Mgr Baudrillart sur les titres de Montalembert à la reconnaissance des catholiques. Nous avons parlé, ici, plusieurs fois, de ce beau discours.

La Belgique non plus n'a pas voulu se montrer oublieuse des services que lui a rendus l'illustre défenseur de son intégrité territoriale, de ses libertés politiques et de ses croyances traditionnelles. La séance du 11 février 1912, présidée par S. Em. le cardinal Mercier, et à laquelle assistaient, en grand nombre, avec S. Exe. le Nonce apostolique, les représentants les plus autorisés du parti, fut, pour les fidèles à cctle grande mémoire, une consolation en même temps qu'un exemple. Le P. Rutten, de l'ordre des Frères Prêcheurs, y parla de Montalembert et les Ordres monastiques ; M. Léon de Lantsheere, de Montalembert et les temps nouveaux; M. Henri

Cochin, àe Montalembert et TArt chrétien. Le cardinal-archevêque de Malines clôtura cette réunion en rendant, à son tour, un éclatant hommage au champion de l'Eglise et de la liberté. Nous ne pouvons relever que quelques lignes de cette déclaration, toute lumineuse de sérénité et de justice : « Le P. Lecanuet, à l'une des dernières pages de sa biographie si remarquable, fait allusion à une lettre de la comtesse de Montalembert à la duchesse de Norfolk, où sont relatées quelques-unes des paroles du grand chrétien disparu. Je dois à une communication bienveillante d'un ami le texte d'une lettre adressée aussitôt après la mort de Montalembert à la comtesse hongroise Apponyi, qui avait donné à Montalembert, en 1861, une hospitalité magnifique. Voici cette lettre :

« Ce qui m'est une bien intime consolation religieuse, écrit la comtesse de Monlalembert- Mérode, c'est que, tout en étant décidé à lutter jusqu'au bout, tant qu'on en avait le droit, sur les questions qui avaient tant agité le Concile et les consciences de la minorité dont nous étions presque tous disciples dans la famille, il était, avec la même netteté, tout décidé d'avance à se soumettre sur la question de 1 infaillibilité, le jour oîi elle serait décidée (définie)... Ma bellesœur de Mérode venait de lire une brochure sur ces questions difliciles. Celte lecture l'avait troublée. Elle lui dit : « Voyons. Charles,

avec votre grand esprit, que ferez-vous cependant si l'infaillibilité est proclamée? » Il se redressa avec un geste animé et s'écria : « On dit toujours que le Pape est pour nous comme un père. Eh bien ! il y a des pères qui veulent quelquefois vous imposer des choses que nous trouvons désagréables, peu conformes à nos vues, à nos idées ; alors un Gis lutte, cherche à persuader son père, discute môme avec lui. Puis, quand il a fait tout cela, quand il voit qu'il n'y a pas moyen et qu'on lui refuse nettement ce qu'il demande, il se soumet. Je ferai comme cela. »

« Ma belle-sœur, voulant aller plus loin et se rendre compte du fin fond de ses pensées, ajouta : (( Oh ! vous vous soumettrez extérieurement, mais je ne suis pas capable de concevoir comment vous parviendrez à arranger cette soumission avec vos idées et vos convictions. » Il reprit plus nettement encore : « Je n'arrangerai rien du tout. Je soumettrai ma volonté comme on la soumet à toutes sortes d'autres questions de for intérieur. Le bon Dieu ne medemandera pas de comprendre, de combiner quoi que ce soit, il medemandera de soumettre ma volonté et mon intelligence, et je les soumettrai (1). »

(1) Voy. les deux article» publiés dans le Correspondant sur le centenaire de Moiitalembert : livraisons des 10 et 25 février 1912.

Ce témoignage d'une si haute valeur, donné par le Primat de Belgique, est bien fait pour rassurer pleinement tous ceux qui auraient conservé quelques doutes sur la pleine soumission de Montalerabert aux décisions du Saint-Siège et à l'autorité de l'Eglise. Nous l'avons offert d'autant plus volontiers au lecteur qu'il reconnaîtra que nous nous sommes efforcé d'éviter, dans le cours de cette étude, de raviver des polémiques entre catholiques. Nous nous sommes ainsi conformé avec joie aux instructions que Sa Sainteté a données aux catholiques français, notamment de s'unir sur le terrain religieux en dehors de tous les partis.

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