CHAPITRE V
Il est temps de suivre Montalembert dans la retraite occupée et féconde où l'Empire l'a confiné. Le spectacle de sa vie privée, au milieu de sa famille et de ses amis, n'offre pas moins d'intérêt et d attrait que ses luttes politiques et religieuses.
N'ayant pas eu l'occasion d'exercer le pouvoir, il conserva toujours l'idéal dont on est trop souvent exposé à perdre quelque chose dans le maniement des affaires publiques. Pour ce motif, il est resté jeune, et là n'en est pas la seule et même la principale raison. Ce qui fait le fond de l'éternelle jeunesse que nous admirons en lui, c'est sa foi toujours vive, c'est la puissance de ses convictions, c'est l'amour de Dieu et de ses frères. La vie ne fit jamais de lui un sceptique. Ce grand chrétien démontra, par l'unité de son existence et de ses convictions, par l'élévation de son caractère et par la dignité de ses mœurs, que l'action intérieure doit toujours précéder l'action exlé-
rîeure ; il donna cette haute leçon qu'aucun homme ne peut représenter l'Eglise catholique et soutenir sa cause d'une manière efficace s'il n'est pas lui-même profondément catholique et croyant. Il devenait de plus en plus persuadé et pénétré de l'action intérieure et divine de cette Eglise sur l'âme fidèle. A cette action, il s'était, pour son propre compte, livré dès sa jeunesse, et depuis, jamais à aucune époque de sa carrière agitée, il ne s'était départi des pratiques et des habitudes de la piété chrétienne. Dans sa retraite, il ne manqua pas de s'y retremper. Il assistait à la messe tous les jours où il le pouvait. Il était toujours disposé à reconnaître la grandeur et la beauté des sacrifices faits a Dieu : partout où il les rencontrait, particulièrement dans les conditions humbles et obscures, chez les pauvres prêtres, chez quelque religieuse ignorée, il en était touché. Son Journal, qu'il tint toujours si fidèlement, témoigne de la profonde humilité avec laquelle il s'inclinait devant les épreuves dont il plut à Dieu de laccabler.
La vie de Montalembert fut toute chrétienne et patriarcale, dans toute l'acception et la noblesse du terme. Il goûta pleinement la vie de famille, et le Père Lecanuet décrit avec infiniment de charme et de délicatesse, sous le titre ; la Roche-en-Brény, la famille et les amis, le comte Arthur de Montalembert, toute la place que tenaient dans le cœur
de ce grand homme les sentiments de famille et ceux, si intimement unis et presque aussi sacrés, de lamitié. Renvoj'ant le lecteur à ces deux chapitres si intéressants (1), nous reproduirons ici quelques-unes des pages consacrées par M. de Meaux à la retraite de son beau-père ; faute de place, nous sommes condamné, pour le surplus : règle de vie, méthode de travail, hospitalité de la Roche-en-Brény, visites rendues, à une rapide analyse du très intéressant ouvrage qui présente si complètement la vie de Montalembert.
« Lorsque Montalembert sortait de son travail, écrit M. de Meaux, pour animer le cercle formé par sa femme et ses enfants, il se mettait en frais, sa causerie avait autant d'intérêt, de mouvement et d'attrait que dans les salons les plus recherchés et les plus brillants. Durant son enfance et sa jeunesse, il n'avait pas habité la campagne ; mais, grâce sans doute au sang anglais et écossais qu'il avait dans les veines, il s"}' plaisait et s'y attardait volontiers, il demandait au grand air, à l'exercice, la force de porter le poids de tout ce qu'il lisait ou écrivait.
« En dépit de tous ses autres travaux, il avait trouvé le temps de s'arranger une demeure, de marquer de son empreinte le coin de terre où il se retirait. A l'extrémité du Morvan, sur la fron-
(1) P. Lecamiet, Muntalembert, t. 111 jh. xi cl xii.
tière de Bourgogne, à la Roche-en-Brény, il avait acquis, peu de temps après son mariage, un manoir démeublé et délabré, dont les murs épais et les tours baignaient dans des fossés remplis d'eau, dont les salles vastes et hautes, où pendaient quelques vieilles tapisseries, offraient un aspect imposant et sévère. Il avait pris peine, il avait trouvé plaisir à le réparer et à le meubler à son gré, avec moins de souci du confort que d'éloignément pour la vulgarité, l'avait peuplé de ses livres, qui débordaient de sa vaste bibliothèque le long des corridors, puis de cartes, de dessins, de portraits, souvenirs de ses voyages et de ses amitiés, témoignages de ses prédilections historiques. C'étaient par exemple, non loin de plans d'abbayes et d'antiques cités, les barons el les évoques anglais jurant leur Grande Charte ; Washington à Mount-Vernon au milieu des siens ; Louis XVIII signant sur le bureau qu'il avait rapporté de l'exil la Charte française. Sur les poutres des plafonds qu'il avait fait peindre, il avait inscrit des devises, d'abord celle des Mérode, Plus d'honneur qued'honneurs ; ensuite celle qu'il s'était appropriée, Ni espoir ni peur ; d'autres encore cueillies dans les anciennes chroniques : Pour l'âme et Ihonneur ; — Ou bien ou rien ; — J'obéis à qui je dois, je sers à qui me plaît, je suis à qui me mérite.
«1 Le sol granitique sur lequel est posé ce ma-
noir présentait, dans le creux des vallons, des étangs solitaires, encadrés au loin d'épais taillis de chênes et tout à côté, sur la croupe des collines, des champs arides et nus. Il résolut de les revêtir de verdure. Il introduisit dans cette portion du Morvan les diverses espèces d'arbres résineux, changea autour de lui l'aspect du paysage et devint un habile forestier. Kn regardant pousser ses pins, il disait parfois, avec mélancolie et non sans injustice assurément, soit pour son temps, soit pour lui-même : « C'est la seule entreprise où j'aie réussi (1). »
Le labeur dun Bénédictin a rempli, à la lettre, toute la vie de Montalembert. Prenez-le à quelque époque que ce soit, et vous vous en rendrez compte. L'époque de sa jeunesse d'abord et des premières années de son âge mûr, ces années de combat qui ont duré pour lui jusqu'à l'avènement du second Empire. Plus tard, quand, par suite des circonstances, il sera réduit au silence, lorsque, scmble-t-il, il pourrait jouir tranquillement de sa gloire et des affections qui l'entourent, cessera-t-il de travailler? Non. « Le mal de la vieillesse, disait-il quelquefois, c'est le froid : la sentant approcher, de peur de se refroidir, il ne consentait pas à se reposer. Le regret, si amer qu'il fût, des occupations qui lui manquaient ne lui
(1) Vicomte de Meaux, Montalembert, p. 277 et suit.
donna jamais le dégoût de celles qui restaient à sa portée. Aussi, à défaut de la vie publique, non seulement il employa la plus grande part de son temps à sa table de travail, dans la compagnie de ses livres de tout âge et de toute langue. Lorsqu'après de grandes promenades faites à travers ses bois, tantôt avec sa famille, tantôt avec ses hôtes, il rentrait dans sa bibliothèque, ce n'étaient pas seulement les écrits qu'il se préparait à publier qui l'occupaient. De toutes les contrées du monde, dans les langues les plus diverses, lettres, journaux, revues, livres, affluaient chaque matin. Les lettres, qui ne restaient jamais sans réponse, étaient rangées et conservées, dés qu'elles présentaient quelque intérêt. Dans les journaux, les revues et les livres, un trait léger de son crayon rouge marquait les lignes qui, à un titre quelconque, l'avaient frappé. Les journaux et les revues étaient ensuite découpés, et ces extraits, rais en ordre et collés sur de grands registres, formaient peu à peu des recueils considérables. Pour les livres, à la 6n de chaque volume, il dressait à son usage une table des passages qui, soit en bien, soit en mal, avaient fixé son attention et dont il désirait se souvenir. Les ouvrages nouveaux, d'ailleurs, ne portaient préjudice ni aux vieux in-folios, dans lesquels il aimait à se plonger, ni à ses auteurs préférés, auxquels il ne se lassait pas de revenir.
« Avec l'âge, le cercle de ses auteurs favoris s'était même agrandi. Il disait, dans un petit séminaire (1), aux élèves dont il encourageait les études : « A quarante ans, j'ai refait mon éducation classique avec l'illustre évéque d'Orléans. » La vérité est que dans sa jeunesse, après ses humanités, épris du moyen âge, versé dans les littératures étrangères, il avait négligé les classiques, soilgrecset latins, soitfrançais. Dante et Shakespeare étaient alors l'objet, à peu près exclusif, de ses prédilections. Il s'était même rangé du côté des novateurs qui prétendaient bannir les auteurs païens des collèges chrétiens, et cela non sans causer un assez vif déplaisir à Mgr Dupanloup, ardent défenseur de lopinion contraire. Aussi celui-ci cherchait-il à l'occasion à réconcilier son ami avec les lettres antiques. Un jour qu'au milieu des orages et des labeurs des assemblées républicaines, il avait, pour se rafraîchir et se distraire, arrangé avec le prélat une excursion à laquelle, selon sa coutume, il avait donné pour but le site d'une ancienne abbaye, tandis que tous deux s'en allaient ensemble à travers la campagne, sousun beauciel deprintcmps,à Saint-Benoîtsur- Loire, l'évêque entreprit de faire goûter son poète préféré, Virgile, à l'athlète des luttes politiques.
,1) Le séiniiinire de Consolation, dans le dioccsL' de Hesan-
Comme Montalembert imputait aux chants du courtisan d'Auguste quelque mollesse et quelque langueur, l'évêque, qui connaissait à fond son auteur, prit soin de citer les passages énergiques et fiers. Le vers qui acheva de gagner Montalembert fut celui-ci :
...Ausi omne immane nefas ausuqiie potiti.
« Les deux amis l'appliquèrent aux terroristes français, dont on essayait alors de glorifier la mémoire. Nous avons tenu à rapporter ce trait, parce qu'il met bien en lumière le caractère de Montalembert, préoccupé, par-dessus tout, de la situation politique de son temps et des luttes auxquelles il prenait part.
Dans le même temps, Montalembert revint au xviii^ siècle et l'apprécia davantage. L'anarchie des esprits, dont il était le témoin attristé, contribua sans doute à le tourner vers une époque où l'ordre et la règle prévalaient, dans les lettres, comme dans l'Etat. Un article sur l'Histoire de M"'^ de Maintenon, par le duc de Noailles. marqua ce retour. Il fréquenta assidûment Bossuet et ses sermons. Pourtant, comme il n'avait pas abjuré ses répugnances contre le pouvoir absolu, il adopta pour guide à travers la cour de Louis XIV le duc de Saint-Simon ; il se délecta dans sa compagnie. Dante et Shakespeare ne furent pas
mis de côté ; mais Bossuet et Saint-Simon prirent place auprès deux (1). »
Après Dieu et son Eglise, la famille remplit le cœur de Monlalembert. Pendant trente-quatre années, personne mieux que M""* de Monlalembert n'a secondé l'orateur catholique, personne ne l'a soutenu avec plus de persévérance, conseillé avec plus de sagesse. Dans son portrait du duc de Saint-Simon, Montalembert insiste à dessein sur « l'union intime, parfaite et si pleinement réciproque » qui régna toujours entre lui et celle qu'il appelait « sa perle unique » ; il cite avec complaisance les témoignages de reconnaissance et de fidélité de l'auteur des Mcinoircs pour cette femme « toujours plus sage que moi » ; il nous montre le vieux grand homme seul, oublié de tous, sans postérité masculine pour hériter de cette pairie qu'il prisait si fort, ordonnant que, dans le caveau de famille, son cercueil fût attaché par une chaîne de fer à celui de la duchesse, et « si bien rivé qu'il soit impossible de les détacher l'un de l'autre sans les biiscr tous deux ». Sous ces traits touchants, Montalembert se peint lui-même autant que Saint-Simon. Rapprochement qui nous paraît faire surtout honneur à Saint-Simon.
« Quatre filles restaient de cette sainte union ;
(1) Vicomte de Meoux, Montalembert, p. 280 el suiv.
Elisabeth, Catherine, Madeleine et Généreuse- Thérèse, née à Maîche en 1856. Montalembert n'éprouvait-il pas quelque mécompte de ne point se survivre dans un fils qu'il eût formé à son image ? « Bah ! disait-il plaisamment, un fils eût peut-être mal tourné ; il serait devenu sénateur ou chambellan. . . Je ne puis que répéter la belle parole de Bourdaloue au bon Dieu : « MonDien, je ne sais si vous êtes content de moi ; mais je suis, moi, très content de vous. » En vérité, je ne saurais assez remercier Dieu de m'avoir donné une succession de filles, également délicieuses, quoique si différentes les unes des autres. » Aussi bien, ces qualités d'esprit et de cœur qu il appréciait chez elles, c'était lui qui les avait en grande partie semées et entretenues. Avec quelle sollicitude il veilla à leur éducation I M"^* de Montalembert et lui se partagèrent cette œuvre délicate. Dès le matin, à la première heure, il s'occupait de ses enfants, leur donnant, tout en faisant sa barbe, une leçon de langue vivante ou d'histoire. Elles apportaient leur page d'anglais, d'allemand, voire même de latin ; et chaque phrase, ch^aque mot, étaient examinés et discutés avec le plus grand soin. Le professeur savait répandre sur toutes choses une vie, un intérêt extraordinaires. S'agissait-il d'histoire, il fallait juger les événements, apprécier les caractères, dire ce qu'on pensait de tel ou tel personnage. Celle qui, de
préférence, se prononçait pour les causes vaincues et les héros malheureux, recevait des éloges. Surtout, on ne devait jamais trouver quelque chose d'ennuyeux ou de difficile : « Sachez, disait-il, que ces deux mots sont sj'nonj'mes de niais et de paresseux. Je ne permets pas qu'on les prononce devant moi. » Même de loin, il suivait les progrès de ses filles ; il exigeait qu'elles lui écrivissent en anglais ou en allemand, et que leurs lettres fussent un compte rendu sérieux de leurs lectures et de leurs travaux (1). »
« Lorsqu'il revenait dans son appartement du numéro 40 de la rue du Bac, il n'interrompait pas ses travaux, mais il les entremêlait aux relations sociales les plus variées. Si recherché qu'il fût dans le monde choisi que le régime impérial éloignait des aiïaircs, il trouvait moyen de s'enfermer durant de longues heures, au milieu de ses livres, devant son vaste hureau, chargé de papiers et de documents de toute sorte, et de s'y rendre inahordahle : ce qui ne l'empêchait pas, grâce à la méthode rigoureuse et précise avec laquelle il distribuait son temps, de donner d'autres heures aux amis, aux compagnons d'armes, aux étrangers avides de l'entretenir, surtout à la jeunesse studieuse, qu'il ne cessa jamais d'accueillir. Le soir venu, il se dépensait d'ordinaire dans les salons
(1) Père Lecanuet, Moiitaleiubcrt, t. III, p. 2^5. 2156.
où il pouvait couser, et comme il rentrait ensuite le plus souvent à pied, rafraîchi par l'air de la nuit, il retrouvait sa lampe allumée au fond de sa bibliothèque silencieuse et se remettait à travailler, jusqu'au moment tardif où le sommeil le gagnait.
« Dans sa jeunesse, il avait résisté à sa mère, qui voulait l'entraîner constamment dans le monde. « Quand on a payé le tribut que l'on doit à sa patrie, — écrivait-il alors, — quand on peut se présenter couvert des lauriers de la tribune ou du champ de bataille, ou du moins jouissant d'une estime générale, quand on est sûr de commander partout l'admiration et le respect, on a bien le droit de s'amuser dans le monde et de s'y présenter avec assurance... Mais quand on se voit confondu... dans la foule des élégants qui se croient forcés tous les soirs d'errer dans trois ou quatre maisons où l'on s'étouffe en disant que l'on s'amuse, je n'y vois ni plaisir ni honneur, je n'y vois qu'une perte de temps (1). »
«... Pour sa part, il attendit, avant de s'y répandre, d'avoir payé, comme il disait, son tribut à la patrie. Mais alors il goûta vivement le plaisir si français de la conversation . Car il y avait encore sous le second Empire, à l'écart du bruit et des fêtes de la Cour impériale, des salons où l'on conversait à Paris ; les uns, ouverts tous les soirs à
(1) Lollrc VU' à un ami de collège. Août 1827.
quelques habitués, les autres, une fois par semaine, à un cercle plus nombreux, mais lort loin encore de ressembler à une foule. C'était, par exemple, les salons de quelques étrangères qui prisaient fort l'esprit français : M"^* Swetchine,la princesse Lieven, la duchesse de Galliera ; ou ceux de quelques Françaises de marque : M'^'^Duchâtel, M'"^ de Gontaut, la duchesse Pozzo di Borgo, M"'" de Tissier, M""" de Forbin. Selon la coutume de tous les temps, on y glosait sur les ridicules et les misères du temps, la platitude dés gens en place, les iniquités du gouvernement.
« Parmi ces salons, le plus animé et le plus A'arié peut-être était, chaque mercredi, celui de Montalembert lui-même. Ce qui restait de l'ancienne aristocratie française, et parfois quelques liauts dignitaires de l'Eglise venant saluer le champion de leur cause, s'y rencontraient avec les personnages politiques et les hommes de lettres. Sous les auspices d'un maître de maison qui avait des aflinités avec tous et s'appliquait à faire jaillir de chaque esprit lélincelle, ces visiteurs si divers se trouvaient également à l'aise et se frottaient volontiers les uns aux autres. Les relations de Montalembert s'étendaient plus loin encore. Depuis l'ambassadeur d Autriche avant la guerre de 1859, le baron Hubner, jusqu'au ministre des Etats-Unis durant la guerre de Sécession, M. Bigelow, les étrangers se plaisaient, au sortir des
réceptions officielles, à aborder la société française chez le Français le plus familiarisé avec les hommes et les choses du dehors. On y voyait fréquemment le marquis Brignole, héritier des anciens doges de Gênes, cordial et simple autant qu'imposant ; l'ambassadeur d'Espagne, Donoso Cortès, censeur austère et sombre du siècle en ses discours et ses écrits, causeur alerte, séduisant et pétillant dans un salon. Les amis de vieille date de Montalembert n'étaient pas ceux dont l'entretien présentait autour de lui le moins d'intérêt. Son beau-frère, le comte Werner de Mérode, mettait les saillies de l'esprit le plus prompt et le plus facile au service du sens politique le plus avisé. Son conseiller attitré en matière d'assistance publique et de charité, l'âme des bonnes œuvres à cette époque, le vicomte de Melun, avait peine à dissimuler aux parlementaires avec lesquels il frayait quelques dédains pour leurs agitations et leurs mécomptes ; ce qu'on a plus tard appelé la question sociale l'occupait déjà tout entier ; il employait son savoir-faire et son bien-dire à intéresser les heureux du monde au sort des misérables. Enfin, à côté des anciens amis, ce salon était fréquenté par les anciens adversaires ; M. Guizot y portait sa bonne grâce un peu solennelle, sa gravité bienveillante et sereine ; M. Villemain, sa verve un peu apprêtée, mais intarissable. Ce rapprochement avec ses antagonistes d'autre-
fois était, dans la défaite et la retraite, la meilleure consolation de Montalembert (1). » « J'ai sul)i autant que personne — a-t-il écrit — l'attrait vainqueur de la vie publique. J'ai connu tousses entraînements ; j'ai connu l'ivresse de la lutte et des applaudissements publics ; mais je n'ai rien connu qui vaille cette émotion intime, cette joie généreuse qu'éprouve un honnête homme à rendre justice et hommage à un noble adversaire, à lui tendre une main toujours loyale, mais naguère armée, et désormais amie (2). »
Les amis de Montalembert : MM. Rio, Gustave Lemercis, d'Herbelot, Saint-Laumer, à leur tête, son ami d'enfance, Léon Cornudet. A la nouvelle de la destitution du conseiller d'Etat pour sa noble indépendance lors de l'arrêté de conflit piis en 1852 par le gouvernement dans l'affatrc des biens de la famille d'Orléans, Montalembert, dont l'affection pour Cornudet était restée ce que nous l'avons connue autrefois, lui avait exprimé son indignation devant l'iniquité et il s'était attiré cette belle réponse qui honore l'un et l'autre : «J'étais bien sûr de ta tendre sympathie, lui écrivait Cornudet, et j'en lisais à l'avance l'expression dans mon cœur. J'ai eu deux grands bonheurs dont je ne saurais trop bénir Dieu, celui de naître
(1) Vicorali- de Mcaiix, Montalembert, p. 283 et suiv.
(2) Œuvres complètes, a\-ant-propos.
d'une mère chrétienne dans toute l'étendue du mot et celui de rencontrer de bonne heure dans la vie deux amis, toi et Rio, toi surtout, clier bien aimé ami, qui ont été pour moi la personnification de l'honneur chrétien. C'est à ces deux influences que je dois d'avoir conservé, dans ce temps d'abaissement, quelque honnêteté. J'aime donc, dans cette circonstance où je suis frappé pour un acte de devoir fort simple d'ailleurs et qui ne mérite pas qu'on l'exalte, j'aime t'en reporter une bonne part et te dire qu'il m'est doux de me sentir, par cette souffrance, plus digne de ton amitié (1). » — M""* Swetchine, « cette étrangère transplantée en France et devenue comme Française, à la suite de sa conversion au catholicisme », la constante conseillère et le soutien réconfortant du champion de 1 Église. — M. Foisset, « austère et laborieux comme les magistrats de vieille roche, versé comme eux dans la connaissance des lettres classiques, aussi bien que de l'histoire et du droit ecclésiastique », le plus fidèle de ses amis, l'éminent critique de l'écrivain dont la plume ne publia rien sans le lui avoir soumis d'avance. Berryer, l'âme du comité de jurisconsultes qui assista les jésuites dans leur résistance légale au milieu du xix' siècle. Ce fut
(1 Lettres à un ami de collège, Léon Cornudetà Montalem- .bert. 10 août 18.')2.
à propos des difficultés opposées à ces maîtres de la jeunesse que, dans le cours de leur vie publique, Montalembert et Berryer se rapprochèrent pour la première fois. « Berryer, si beau à la tribune, m'a extrêmement plu pai- la décision et la lucidité de ses avis dans nos conseils » (1), écrivait Montalembert à son ami Foissct. Ils étaient destinés à se séparer encore à plusieurs reprises, avant de finir cordialement unis. Enfin, dans les dernières années de sa vie, l'abbé Pcrreyve, dont la mort prématurée fit tomber tant d'espérances, ce prctri^ qu'il appréciait depuis longtemps et mort à la fleur de l'âge, qu'il aimait comme un fils, avec une tendresse de coeur qu'il ne prodiguait point; l'abbé Perreyvc, que Lacordaire lui avait recommandé comme « un esprit d'élite et un caractère comme son esprit ». En l'aimant, il semblait à Montalembert que c'était Lacordaire qu'il aimait encore et que leur amitié « à la fois paternelle et fraternelle » se prolongeait au delà de la tombe.
Montalembert fut intimement lié à deux grands hommes de l'Eglise dont il a été déjà parlé au cours de celte élude: le P. Lacordaire. qu'il avait eu pour compagnon de lutte, dans les tentatives de sa jeunesse ; l'évcque d Orléans^ l'associé dans les entreprises de son âge mûr.
Le prêtre qui devait devenir Mgr Dupan-
(1) Pari», 12 mai 1845.
loup tint, à partir de 1848, dans la vie de Montalerabert la place précédemment occupée par Lacordaire. « L'abbé Dupanloup, à ses débuts dans le sacerdoce, avait rencontré chez le cardinal de Rohan le futur champion de l'Eglise, encore adolescent, et dès lors ils avaient éprouvé un mutuel attrait. Quelques années plus tard, l'opposition de l'abbé Dupanloup aux doctrines de l'Avenir et les méfiances de Montalembert contre le clergé royaliste les éloignèrent l'un de l'autre, mais peu à peu la campagne poursuivie pour affranchir l'enseignement les rapprocha. En emploj'ant au service de la religion les libertés modernes, l'abbé Dupanloup cessa de les maudire ; l'usage victorieux qu'il en sut faire l'inclina à les aimer. Enfin, quand l'ecclésiastique qui avait témoigné le plus de répugnance pour le journalisme se décida à guerro3er au moyen du journal et devint lui-même un maître dans l'art de manier celte arme légère et terrible, quand l'héritier le plus fidèle de l'ancienne Église de France parut, aux regards des profanes, « le plus vénérable des libéraux » (1), alors rien ne le sépara plus de Montalembert ; ils se placèrent sur le même terrain, soutinrent mêmes combats, eurent mêmes
(1; je trouve cette jolie expression dans un billet de Prévost-Paradol à Montalembert. qui l'avait engagi* à dîner pour faire connaissance avec l'évèque d'Oiloans. (Note de M. de Meaux.)
auxiliaires et, jusque dans leur propre camp, mèiues adversaires (1).
« Le dissentiment sur la question italienne est le dernier qui se soit élevé entre Montalembert et Lacordaire, la dernière épreuve qu'ait traversée el surmontée leur amitié. En sexpliquant à ce sujet, Montalembert, au soir de sa vie, jetait un coup d'oeil sur les vicissitudes du temps écoulé : « Nous n'avons — écrivait-il à son ami - jamais été divisés que deux fois, el sur la conduite à tenir en deux circonstances 1res graves la première, en 1832, lorsque tu t'es sépare de M. de Lamennais; la seconde, en 1848, à l'occasion de la révolution de février. En 1832, tu as eu pleinement raison contre moi. En 1848, je crois que j'ai eu raison contre toi » Aveu el jugement qu'il avait complétés d'avance, en disant dans une autre lettre : « Je te livre une page de ma vie... C'est mon erreur, non pas de 1848, mais de 1851, lorsque j'ai cru, pendant quinze jours, que la dictature pouvait aboutir à autre chose qu'au triomphe de légoïsme impérial, lorsquej'ai eu le malheur de passer pour complice dune politique dont je devais être dupe et victime. » Puis, revenant à l'affection réciproque qui avait embelli et consolé leur carrière, comme il se montrait alors ardemment soucieux de préserver son ami de tout repro-
(1) Vironiip H<» \fp;aix, MoiUalfmhfrt, p. 181. 182.
che et de sauvegarder le pur éclat d'une renommée si chère, il ajoutait : « Quand nous étionsjeunes et ardents tous les deux, tu m'aimais plus que je ne t'aimais. Aujourd'hui, les rôles sont renversés ; je ne m'en plains pas, je te demande seulement de me supporter et de ci'oire en moi, de croire à la sincérité et au désintéressement profond de ma sollicitude pour ta gloire (1). »
Le moment était venuoù les deux amis devaient être séparés par la mort, La journée dans laquelle le P. Lacordaire prit séance à l'Académie est la dernière où il ait paru en public. Huit mois après, Montalembert le revit dans sa retraite de Sorèze, « se débattant contre les dernières étreintes du mal qui, depuis deux ans, le minait ». Il le pressa d'entreprendre encore un travail, de « recueillir ses souvenirs et de les faire mettre par écrit sous sa dictée, de façon à laisser un témoignage authentique des intentions et des convictions qui avaient animé sa vie ». Dès le lendemain, de ses lèvres pâlies, le mourant laissa tomber ce récit que l'approche de l'agonie a interrompu, œuvre suprême du grand orateur et peut être, en ses proportions resserrées, la plus accomplie. Ce testament du P. Lacordaire, voilà encore un service dont les catholiques sont redevables à Montalembert !
(1) Hoche- en Brétiil, G novembre 18ÔÔ 28 février 1860.
Combien nous voudrions pouvoir rappeler ici, autrement que par une sèche énuniératiou de leurs noms, les hôtes distingués qui fréquentèrent le salon de Montalembert, soit à la Roche, soit à Paris : Mgr Dupanloup, Foisset, Augustin Cochin, prince Albert de Broglie, Changarnier, Lacordaire, etc.!
Le Père Lecanueta fait une galerie de tableaux de ces illustrations ; il a décrit les visites rendues par le châtelain de la Roche à Berryer à Angerville, à M. de Falloux au Bourg d'Irè : il l'a fait avec autant de charme que de coloris. Nous n'en retiendrons que ce passage sur Augustin Cochin. Le lecteur comprendra que nous fassions une mention particulière de l'ami de Montalembert, auquel nous avons fait nous même plusieurs emprunts :
« Montalembert, dans un accès de découragement, vient d'exprimer la crainte de s'être trompé en poursuivant 1 alliance de la religion et delà liberté. Cochin relève vivement ces paroles. Il est jeune, sympathique, spirituel, éloquent, généreux, plein d'avenir et par conséquent optimiste : « Ce dont vous ne vous consolez pas, dit-il à Montalembert, c'est que votre conviction ne soit pas partagée par la foule ; vos principes sont indifférents à la foule. Depuis quand cette noble famille des Fénelon et des Turgot, à laquelle vous appartenez si légitimement, s'cst-elle crue populaire?
Qu'importe la foule à l'élite ? Vous, le plus courageux des hommes, vous à qui le combat plaît sans la victoire, vous qui, comme M. Bunsen dans ses dernières et admirables paroles, pouvez dire : Je n'aijamais servi que le noble ! avez-vous vraiment cru que la toule était pour vous comprerrdre ? Non I Dès lors, pourquoi se plaindre et pourquoi l'accuser ? Et pourquoi se croire échoué, parce quon est sur un promontoire ? Est-il vrai que la liberté politique et religieuse soit éteinte ? Regardez l'Europe : le gouvernement libre est, fut ou sera le gouvernement de tous les Etats !... Même vaincu, il serait toujours vrai... » Il ajoutait encore : « Pour moi qui me suis uni à vos travaux en 1855, au moment du retour de l'adverse fortune, cher ami, je me regarde comme ayant été destiné à vous consoler, à vous aider dans ce passage;, et je garde mes espérances. Pourquoi nous plaindre, si nous sortons avec des cheveux plus blancs, mais sur un front plus calme, de cette série d'heures pénibles ! C'est le moment de préférer à nos idées quelques vertus (1). »
Outre les hôtes illustres que nous avons mentionnés, Montalembert, en souvenir de l'ac-
(1) Ces paroles que je me permets de placer sur les lèvres de Cochin sont extraites de ses lettres à Montalembert du 30 décembre 1860 et du 11 août 1865. (Note du P. Leca- Duet, Montalembert, III, p. 246.)
cueil qu'écolier en vacances il recevait du duc de Rohan, invitait chaque année à la Roche plusieurs jeunes gens, en qui il avait remarqué des qualités exceptionnelles et qu'il appelait les espérances de la France. Là, tout en se promenant et conversant avec eux, il dirigeait leurs travaux, encourageait leurs efforts et leur inspirait le feu sacré, l'amour de l'Eglise et de la vraie liberté. Parmi eux, Albert Gigot, les deux frères Chai les et Hilaire de Lacombe, et surtout le vicomte Camille de Mcaux, qu'il a toujours regardé, écrivait-il à Mgr Dupanloup, comme l'un des plus distingués d'entre les jeunes catholiques de sa génération. « Aussi, lorsqu'au commencement de 1858, M. de Falloux vient demander pour M. de Meaux la main de M"* Elisabeth de Montalembert, obtient-il une réponse favorable. Le mariage est célébré le 10 septembre dans la chapelle de M'**"^ Swetchine, à l'hôtel de Luynes. Tous les amis de Montalembert l'entourent en celte fête louchante. Avant de recevoir les promesses des jeunes époux, Lacordaire prononce un discours admirable, « l'un des plus délicieux bijoux de son incomparable écrin, dune suavité et d'une profondeur d'émotion qui m'arrachent des larmes bien douces », remarque Montalembert... Jusqu'à la Gn de sa vie, l'avenir politique de NL de Mcaux restera une des grandes préoccupations de Montalembert. « Il me semble, dit- il,
que, quand même il ne serait point mon gendre, je m'intéresserais tout particulièrement à lui. La vieillesse ne diminue nullement chez moi mon goût déjà si ancien pour les jeunes gens. Combien je désire que la Providence veuille bien lui fournir enfin le théâtre dont il a besoin pour montrer tout ce qu'il vaut (1) !» — Le ministre du maréchal de Mac-Mahon, l'écrivain couronné par l'Académie a comblé les vœux du beau-père. Le lecteur a pu apprécier ici même la distinction des sentiments du gendre.
« A peine avons-nous entrevu, au cours de ce récit, la figure du comte Arthur de Montalembert. Pourtant, les deux frères sont demeurés toujours étroitement unis. Charles, plus âgé, devenu de bonne heure chef de famille, a veillé sur la jeunesse d'Arthur. Il l'a vu avec plaisir embrasser la carrière des armes et rester fidèle à l'énergique devise de ses pères : Fernim fero, fero feror ! Le mariage d'Arthur avec M"^ de Rochechouart, en 1845, le comble de joie. En 1850, le capitaine de Montalembert a poussé le premier cri de : Vive l'Empereur ! sur le passage du prince Louis, au camp de Satorj'; il est depuis lors demeuré fidèle â son premier mouvement et, malgré l'admiration qu'il professe pour son frère, a plus d'une fois blâmé son opposition irréconciliable. Montalem-
(1) P. Lecanuet, Vontalembert, t. III, p. 249.
bert ne songe même pas à lui en vouloir ; il évite le plus qu'il peut toute discussion politique à ce sujet et se plaît à le recevoir à la Roche avec sa famille. Aussi bien, en dépit de ses sympathies pour 1 Empire et au risque de compromettre sa carrière, Arthur de Montalembcrt n'hésite pas en 1858 à venir s'asseoir à côté de son trère, à l'audience de la police correctionnelle, lorsque l'auteur du Débat sur l'Inde est poursuivi (1). »
L'année suivante, nous trouvons Arthur de Montalembert arrivant de la campagne d'Italie, comme lieutenant-colonel des lanciers de la garde et venant d'être nommé colonel du P"" chasseurs d'Afrique, le plus beau de nos régiments de cavalerie. Le l" chasseurs est désigné pour faire partie d'une expédition qui s'organise, cette même année 1859, en Algérie pour réprimer les incursions des tribus marocaines, déjà remuantes en ce temps-là. Arthur de Montalembert le rallie à Oran, le 15 octobre, et ordonne, le même jour, le départ pour la frontière. Brusquement, sur les troupes harassées de fatigue, voici que le choléra éclate. Au milieu des morts et des mourants, deux hommes rivalisent d'héroïque charité, le colonel de Montalembert et le capitaine deSonis, qui sert sous ses ordres. Le 29 octobre, Arthur de Montalembert ressent les premières atteintes du
(1) P. Lecanuel, Montalembert. t. III, p. 253. 254.
terrible mal et, comme il attend anxieusement un prêtre, il renouvelle la scène sublime qui se passa sur le champ de bataille où Bayard allait mourir : « Capitaine, dit le malade, le prêtre n'arrive pas ; je n'aurai plus la force de parler quand il viendra, veuillez entendre ma confession, vous la lui répéterez ensuite pour moi. » Le prêtre arrive le 2 novembre. Le colonel succombe, le 11, dans les plus admirables sentiments de foi et de résignation.
« Arthur de Montalembert mourait à quarantecinq ans, laissant cinq enfants en bas âge. Son testament contenait ces paroles dignes de remarque : « L'homme est en ce monde pour travailler et pour souffrir Je conjure mes fils de ne jamais oublier Dieu. . En ce siècle où les plus grands noms s'éteignent dans l'oisiveté, je veux que mes fils prennent tous une carrière et, au besoin, un métier. » « Montalembert lui-même n'eût pas mieux dit. D'accord avec sa belle-sœur, il travailla sans relâche à réaliser ce programme. Dès ce moment, les enfants de son frère devinrent ses enfants. Il surveilla leurs études, leur éducation, le choix de leur carrière, et le succès couronna ses efforts. René, le second, suivit, comme son père, la carrière des armes; Geoffroy, le plus jeune, s'engagea en 1870 dans les zouaves de Charette, se battit vaillamment à Patay et défend aujourd'hui dans nos assemblées repu-
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blicaines les mêmes causes que sononclc; André, l'aîné, embrassa la vie religieuse et s'élança d'un bond jusqu'à la sainteté. » — Montalcmbert montra autant de fermeté que de délicatesse dans la conduite de ce pupille qui s'était fait jésuite et mourut à vingt-cinq ans : angélique figure (1), dont les luttes intérieures et la fin triomphale ont été dépeintes avec une émo-tiun communicative par le P. Lecanuet, auquel nous avons eu souvent recours pour ce chapitre.
(1) P. Lecanuet, Montalembert, t. III, p. 258 et suiv.