‹ Le Comte De Monte-Christo Par Alexandre DumasChapitre 23 sur 35 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

celle d'Albert eût paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner au père et àTépoux abandonné le dernier regard, Tadieu et le regret, c'est-à-dire le pardon.

Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher, brisée par la force de l'explosion.

xu

On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.

Aussi Morrel , en quittant Monte-Christo , s'acbemina-t-il lentement vers la maison de Villefort.

Nous disons lentement : c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure à lui pour faire cinq cents pas; mais, malgré ce temps plus que suffisant, il s'était empressé de quitter Monte-Christo, ayant hâte d'être seul avec ses pensées.

Il savait bien son heure : l'heure à laquelle Va-

198 ViLLEIlTlRE.

lentine, assistant au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans ce pieux devoir. Noirtier et Valcntine lui avaient accordé deux visites par semaine , et il venait profiter de son droit.

Il arriva, Yalentine l'attendait. Inquiète, presque égarée, elle lui saisit la main et Tamcna devant son grand-père.

Cette inquiétude, poussée, comme nous le dirons, presque jusqu'à l'égarement, venait du bruit que Taventure de Morcerf avait faite dans le monde ; on savait (le monde sait toujours) l'aventure de TOpéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne fût la conséquence forcée de cette aventure; Yalentine, avec son instinct de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Christo , et avec le cournge bien connu du jeune homme, avec cette amitié profonde qu'elle lui connaissait pjur le comte, elle craignait qu'il n'eût point la force de se borner au rôle passif qui lui était assigné.

On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés , donnés et reçus , et Morrel put lire une indicible joie dans les yeux de sa bienaimée quand elle sut que cette terrible affaire avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.

— Maintenant, dit Yalentine en faisant signe à Morrel de s'asseoir à côié du vieillard et en s'asseyant elle-même sur le tabouret où repo$aîent ses

yAtSlfTlFTE^ 199

pieds, maintenant parlons an peu de nos affaires. Vous savez , Maximilicn , que bon papa avait eu un instant l'idée de quitter la maison , et de prendre un appartement hors de Thôtel de M. de Villefort?

— Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y avais même fort applaudi.

— £h bien ! dit Valentine , applaudissez encore, lUazimilien, car bon papa y revient.

— Bravo ! dit Maximilien.

— Et savez-vous , dit Valentine , quelle raison donne bon papa pour quitter la maison?

Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'œil; mais Valentine ne regardait point Noirlier; ses yeu|[ , son regard , son sourire , tout était pour Morrel.

— Oh ! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier , s'écria Morrel , je déclare qu'elle est bonne.

— Excellente , dit Valentine : il prétend que l'air du faubourg Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.

— En effet , dit Morrel ; écoutez , Valentine , M. Noirtier pourrait bien avoir raison ; depuis quinze jours, je trouve que voire santé s'altère.

-— Oui, un peu , c'est vrai, répondit Valentine; aussi bon papa s'est constitué mon médecin , et comme bon papa sait tout, j'ai la plus grande con^ (iance en lui*

âOO VALBNTIIIB.

— Mais enûn il est donc vrai que Toas souffrez , Valeiitîne? demanda virement Morrel.

— Oh ! mon Dieu , cela ne s'appelle pas souffrir : je ressens un malaise général , voilà tout ; j'ai perdu Tappétit , et il me semble que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer à quelque chose.

Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valen* tine.

— Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie inconnue?

•— Oh ! bien simple , dit Yalentine ; j'avale tous les matins une cuillerée de la potion qu'on apporte pour mon grand-père; quand je dis une cuillerée, j'ai commencé par une , et maintenant j'en suis à quatre. Mon grand-père prétend que c'est une panacée.

Yalentine souriait ; mais il y avait quelque chose de triste et de souffrant dans son sourire.

Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence: elle était bien belle , mais sa pâleur avait pris un ton plus mat , ses yeux brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude , et ses mains , ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire qu'une nuance jaunâtre envahit avec le temps.

De Yalentine , le jeune homme porta les yeux sur Noirtier ; celui-ci considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune fille , absorbée dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel, suivait ces traces d'une sourde souffrance ^ si peu

VALEIVtlNB. âOl

visible d'ailleurs qu'elle avait échappé à l*œilde tous, excepté à celui du père et de Tamant.

— Mais , dit Morrel , cette potion dont vous êtes arrivée jusqu'à prendre quatre cuillerées , je la croyais roédicamentée pour M. Noirtier ?

— Je sais que c'est fort amer , dit Valentine , si amer que tout ce que je bois après cela me semble avoir le même goût.

Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.

— Oui , bon papa , dit Valentine , c'est comme cela. Tout à l'heure, avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucrée ; eh bien ! j'en ai laissé la moitié, tant cette eau m'a paru amère.

Noirtier pâlit, et fit signe qu'il voulait parler.

Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.

Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.

En effet, le sang montait à la tête de la jeune fiilc, ses joues se colorèrent.

— Tiens! s'écria-l-elle sans rien perdre de sa gaieté , c'est singulier : un éblouissement ! Est-ce donc le soleil qui m'a frappé dans les yeux?...

Et elle s'appuya à l'espagnolette de la fenêtre.

— H n'y a pas de soleil , dit Morrel encore plus inquiet de l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de Valentine.

Et il courut à Valentine*

M2 TAIElITIIfB.

La jeune fille sourit.

— Rassure-'toî , bon père , dU-elle à Noirtîer ; rassurez - vous , Maximilien , ce n*cst rien, et la chose est déjà passée; mais écoutez donc!... n'eslce pas le bruit d'une voiture que j'entends dans la cour?

Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du corridor, et revint précipitamment.

-* Oui, dit-elle, c'est madame Danglars et sa fille qui viennent nous faire une visite. Adieu , je me sauve, car on me viendrait chercher ici ; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, M. Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.

Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez madame de Villefort et chez elle.

Dès qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le dictionnaire.

Morrel obéit ; il s'était , guidé par Yalentine , promptement habitué à comprendre le vieillard.

Cependant, quelque habitude qu'il eût, et comme il fallait passer en rcvue[une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet et trouver chaque mot dans le dictionnaire , ce ne fut qu'au bout de dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces paroles :

«c Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de Yalentine. »

TAURTIIIK. S03

Morrel sonna aussitôt le domestique qai avait remplacé Barrois, et au nom de Noirtier lui donna cet ordre.

Le domestique revint un instant après.

La carafe et le verre étaient complètement vides.

Noirtier fit signe qu*il voulait parler.

— Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides ? demanda-t-il. Valentine^ dit qu'elle n'en avait bu que la moitié du verre.

La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.

— Je ne sais , dit le domestique ; mais la femme de chambre est dans l'appartement de mademoiselle Yalentine ; c'est peut-être elle qui Ta vidé.

— Demandez-le-lui, dit Morrel, traduisant cette fois la pensée de Noirtier par le regard.

Le domestique sortit , et presque aussitôt rentra.

— Mademoiselle Yalentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle de madame de Villefort, dit-il; et en passant , comme elle avait soif, elle a bu ce qui restait dans le verre ; quant à la carafe, M. Edouard l'a vidée pour faire un étang à ses canards.

Noirtier leva les yeux au ciel , comme fait un joueur qui joue sur un coup tout ce qu*ii possède.

Dès lors les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne quittèrent plus cette direction.

S04 TAlïNTIIfE.

C'étaient en effet madame Danglars et sa fille qne Valentine avait mes ; on \ed avait conduites à la chambre de madame de Villefort , qui avait dit qu'elle recevrait chez elle ; voilà pourquoi Valentine avait passé par son appartement , sa chambre étant de plain-pied avec celle de Valentine, et les deux chambres n'étant séparées que par celle d'^donàrd.

Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de roideur officielle qui fait présager une communication.

Entre gens du même monde une nuance est bien** tôt saisie. Madame de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.

En ce moment Valentine entra, et les révérences recommencèrent.

— Chère amie , dit la baronne , tandis que les deux jeunes filles se prenaient les mains , je venais avec Eugénie vous annoncer la première le trèsprochain mariage de ma GUe avec le prince Cavalcanti.

Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire avait trouvé que cela faisait mieux que comte.

— Alors permettez que je vous fasse mes sincèreâ compliments, répondit madame de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune homme plein de rares qualités.

— Écoutez , dit la baronne en souriant ; si nous

TALENTINE. 305

parlons comme deax amies, je dois tous dire que le prince ne nous parait pas encore être ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d'œil un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort bon cœur, beaucoup de finesse d'esprit, et, quant aux convenances, M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse : c*est son mot.

— Et puis, dit Eugénie en feuilletant l'album de madame de Yillefort , ajoutez , madame , que vous avez une inclination toute particulière pour ce jeune homme.

~ Et, dit madame de Ylliefort, je n'ai pas besoin de vous demander si vous partagez cette inclina* tion ?

— Moi ! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le moins du monde, madame; ma^ vocation , à moi , n'était pas de m'enchalner aux soins d'un ménage ou aux caprices d'un homme , quel qu'il fût. Ma vocation était d'être artiste , et libre par conséquent de mon cœur, de ma personne et de ma pensée.

Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si ferme , que le rouge en monta au visage de Yalentine. La craintive jeune ûlle ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui semblait n'avoir aucune des timidités de la femme.

— Au reste , continua-t-elle , puisque je suis

LB COMTX DB MONTB-CBRUTO. 7. 1^

S06 VAURTUIB.

destinée à être mariée, bon gré mal gré, je dois remercier la Providence qui m'a du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf ; sans cette ProTidence, je serais aujourd'hui la femme d'an homme perdu d'honneur.

— C'est pourlsnt vrai , dit la baronne avec cette étrange naïveté que l'on trouva quelquefois chez les grandes dames, et que les fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à fait; c'est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma fille épousait ce M. Albert : le général y tenait beaucoup, il était même venu pour forcer la main a M. Danglars ; nous l'avons échappé belle.

— Mais , dit timidement Yalentine , est-ce que toute celte honte du père rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de toutes ces trahisons du général.

— Pardon , chère amie , dit l'implacable jeune fille ; M. Albert en réclame et en mérite sa part : il parait qu'après avoir provoqué hier M. de Monte- Christo à l'Opéra , il lui a fait aujourd'hui des excuses sur le terrain.

— Impossible ! dit madame de Yillefort.

— Ah ! chère amie , dit madame Danglars avec cette même naïveté que nous avons déjà signalée; la chose est certaine , je la sais de M. Debray , qui était présenta l'explication.

Yalentine aussi savait la vérité , mais elle ne répondait pas. Repoussée par un mot dans ses souve-

VAIINTIIIB. S^7

mrs , elfe se retrouvait en pensée dans la chambre de Noirlier, où Fallendait Morrel.

Plongée dans celte espèce de contemplation intérieure, Yalentine avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation ; il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit depuis fu^ques minutes , quand tout à coup la main de madame Danglars, en s*appuyant sur son bras, la lira de sa rêverie.

— Qu'y a-t-il, madame? dit Yalentine eu tres« saillant au contact des doigts de madame Dan-> glars comme elle eût tressailli à un contact électrique.

— - Il y a, ma chère Yalentine, dit la baronne, que vous souffrez sans doute?

— Moi? flt la jeune fille en passant sa main sur son front brûlant.

— Oui, regardez-vous dans cette glace ; vous avez rougi et pâli successivement trois ou quatre fois dans Tespacc d'une minute.

— En cfiTet, s'écria Eugénie, tu es bien pâle !

— Oh ! ne t'inquiète pas, Eugénie ; je suis comme cela depuis quelques jours.

Et si peu rusée qu'elle fût, la jeune fille comprit quec^était une occasion de sortir. D'ailleurs madame de Yillefort vint à son aide.

— Retirez-vous, Yalentine, dit-elle ; vous soufiTrez réellement, et ces dames voudront bien vous pardonner ; buvez un verre d'eau pure , et cela vous remettra.

308 VALBHTllfE.

Valentine embrassa Eugénie, salua madame Danglars déjà levée pour se retirer, et sortit.

~ Cette pauvre enfant, dit madame de Villefort quand Valentine eut disparu, elle m'inquiète sérieusement , et je ne serais pas étonnée quand il lui arriverait quelque accident grave.

Cependant Valentine, dans une espèce d'exaltation dont elle ne se rendait pas compte , avait traversé la chambre d'Edouard sans répondre à je ne sais quelle méchanceté de l'enfant, et par chez elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous les degrés moins les trois derniers; elle entendait déjà la voix de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux , son pied roidi manqua la marche , ses mains n'eurent plus de force pour la retenir à la rampe, et, froissant la cloison, elle roula du haut des trois derniers degrés plutôt qu'elle ne les descendit.

Morrel ne fit qu'un bond ; il ouvrit la porte , et trouva Valentine étendue sur le palier.

Rapide comme l'éclair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans un fauteuil.

Valentine rouvrit les yeux.

•— Oh ! maladroite que je suis 1 dit-elle avec une fiévreuse volubilité ; je ne sais donc plus me tenir ! j'oublie qu'il y a trois marches avant le palier !

— Vous vous êtes blessée peut-être , Valentine ! s'écria Morrel. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !

Valentine regarda autour d'elle : elle vit le plus

TALBNTIflE. 309

profond effroi peint dans les yeux de Noirtier.

— Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est rien , ce n'est rien... la léte m'a tourné, voilà tout.

— Encore un étourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh ! faites-y attention, Yalentine, je vous supplie.

— Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est passé et que ce n'était rien. Maintenant laissez-moi vous apprendre une nouvelle : dans huit jours , Eugénie se marie , et dans trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de fiançailles. Nous sommes tous invités , mon père, madame de Villefort et moi... à ce que j'ai cru comprendre, du moins.

— Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails? Oh ! Yalentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa, tachez qu'il vous réponde: Bientôt!

— Ainsi, demanda Valentine , vous comptez sur moi pour stimuler la lenteur et réveiller la mémoire de bon papa ?

-- Oui, s'écria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu!

faites vite. Tant que vous ne serez pas à moi , Yalentine , il me semblera toujours que vous allez m'échapper.

— Oh ! répondit Yalentine avec un mouvement convulsif, oh! en vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif pour un officier, pour un soldat qui,

210 VALIlfTIHB.

dit-on, ii*a jamais connu la peur. Âh ! ah ! ah !

Et elle éclata d*ttn rire strident et douloureux , ses bras se roidirent et se tournèrent , sa tête se renversa sur son fauteuil , et elle demeura sans mouvement.

Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier jaillit de son regard.

Morrel le comprit , il s'agissait d'appeler du secours.

Le jeune homme se pendit à la sonnette, la femme de chambre qui était dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait remplacé Barrois accoururent simultanément.

Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette maison maudite les prit , et qu'ils s'élancèrent par les corridors en criant au secours.

Madame Danglars et Eugénie sortaient en ce moment mémo; elles purent encore apprendre la cause de toute celte rumeur.

— Je vous l'avais bien dit ! s'écria madame de Villcfort ; pauvre petite !

li'a

Au même instant on entendit ]a voix de M. de Yillefort qui, de son cabinet, criait :

— Qu'y a-t-il ?

Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout son sang- froid , et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet où déjà une fois , dans une circonstance à peu près pareille , il s'était réfugié.

Il n'eut que le temps de prendre son chapeau etdc s'y jeter tout haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le corridor.

212 L*ATHJ.

yillefort se précipita dans la chambre , coomt à Yalentine et la prit entre ses bras.

— Un médecin! an médecin!... M. d'Avrigoy!

cria Yilleforl ; ou plutôt j'y vais moi-même.

£t il s'élança hors de l'appartement.

Par l'autre porte s'élançait Morrel.

Il venait d'être frappé au cœur par un épouvantable souvenir ; cette conversation entre Yillefort et le docteur, qu'il avait entendue la nuit où mourut madame de Sainl-Méran, lui revenait à la mémoire; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant , étaient les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.

En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille cette voix de Monle-Christo , qui lui avait dit, il y avait deux heures à peine :

-— De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je peux beaucoup.

Plus rapide que la pensée , il s'élança donc du faubourg Saint-Honoré dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue des Champs-Elysées.

Pendant ce temps, M. de Yillefort arrivait dans un cabriolet de place à la porte de M. d'Avrigny ; il sonna avec tant de violence que le concierge vint lui ouvrir d'un air effrayé. Yillefort s'élança dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le connaissait, et le laissa passer en criant seulement :

l'atbv. 313

— Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!

Yillefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.

— Ah ! dit le docteur, c'est vous?

— Oui , dit Villefort en refermant la porte derrière lui ; oui, docteur, c*est moi qui viens vous demander à mon tour si nous sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite !

— Quoi 1 dit celui-ci froidement en apparence , mais avec une profonde émotion intérieure , avezvous encore quelque malade ?

— Oui , docteur , s*écria Villefort en saisissant d'une main convulsive une poignée de cheveux, oui !

Le regard de d'Avrigny signiûa :

-— Je vous l'avais prédit.

Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots :

— Qui va donc mourir chez vous , et quelle nouvelle victime va vous accuser de faiblesse devant Dieu?

Un sanglot douloureux jaillit du cœur de Villefort; il s'approcha du médecin, et lui saisissant le bras :

— Valentinel dit-il, c'est le tour de Valentine !

— Votre fille ! s*écria d*Avrigny, saisi de douleur et de surprise.

— Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez la voir, et sur son lit de douleur demandez-lui pardon de l'avoir soupçonnée.

314 L*ftVBIJ«

— Gbaqae fois que tous m*avf« prévesa , dit M. d^Avrigny, il était trop tard ; n'importe, j'y rais ; mais faâtens-noas , monsieur; avec les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps à perdre.

-- Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l'assassin et je frapperai.

^ Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit d'Avrigny. Venez !

Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot , accompagné de d'Avrigny, au moment même où , de son côté, Morrel frappait à la porte de Monte-Christo.

Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.

En entendant annoncer Morrel qui le quittait il y avait deux heures à peine , le comte releva la tcte.

Pour lui , comme pour le comte , il s'était sans doute passé bien des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme qui l'avait quitte lo sourire sur les lèvres revenait le visage bouleversé.

11 se leva, et s'élança au-devant de Morrel.

•— Qu'y a-t-il donc, Maximilien? lut demandat-il ; vous êtes pâle, et votre front ruisselle de sueur.

Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu'il ne s'assit. .

L'An». SIS

— Oui , dil-il , je sais venu vile , j'avais besoin de vous parler.

— Toat le monde se porte bien dans votre (amilie? demanda te comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de laquelle personne ne se fût trompé.

— Merci , comte , merci , dit le jeune homme visiblement embarrassé pour commencer l'entretien, oui, dans ma famille tout le monde se porte bien.

— Tant mieux; cependant vous avez quelque chose à me dire? reprit le comte de plus en plus inquiet.

— Oui , dit Morrel , c'est vrai, je viens de sortir d'une maison oh la mort venait d'entrer , pour accourir à vous.

— Sortez-vous donc de chez M. de Morccrf ? demanda Monte-Christo.

— Non , dit Morrel ; quelqu'un est-il mort chez M, de Morcerf ?

— Le général vient de se brûler la cervelle, ré* pondit froidement Monte-Christo.

— Oh ! l'affreux malheur ! s'écria Maximillen.

— Pas pour la comtesse , pas pour Albo't , dit Montc-Ghristo ; mieux vaut un père et un époux mort , qu'un père et un époux déshonoré ; le sang lavera la honte.

— Pauvre comtesse ! dit Maximilien , c'est elle que je plains surtout, une si noble femme!

— Plaignez aussi Albert, Maximilien, car, croyez-

216 l'aveu.

le, c'est le digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous : vous accouriez vers moi , m'avez-vous dit ; aurais-je le bonheur que vous eussiez besoin de moi?

-— Oui, j'ai besoin de vous , c'est-à-dire que j'ai cru comme un insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance où Dieu seul peut me secourir.

— Dites toujours, répondit Monte-Ghristo.

— Oh ! dit Morrel , je ne sais en vérité s'il m'est permis de révéler un pareil secret à des oreilles humaines; mais la fatalité m'y pousse, la nécessité m'y contraint, comte... ,

Morrel s'arrêta hésitant.

— Croyez-vous que je vous aime? dit Monte- Christo prenant affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.

— Oh ! tenez , vous m'encouragez ! et puis quelque chose me dit là (Morrel posa la main sur son cœur) que je ne dois pas avoir de secret pour vous.

— Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle à votre cœur, et c'est votre cœur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit votre cœur.

— Comte , voulez-vous me permettre d'envoyer Baptislin demander de votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez ?

— Je me suis mis à votre disposition , à plus forte raison j'y mets mes domestiques.

i'atbu. 217

— Oh ! c*est que je ne vivrai pas tant que je n'aurai pas la certitude qu'elle va mieux.

— Voulez'vous que je sonne Baptistin ?

— Non, je vais lui parler moi-même.

Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas. Le valet de chambre partit tout courant.

— Eh bien ! est-ce fait? demanda Monte-Ghristo en voyant reparaître Morrel.

— Oui, et je vais être un peu plus tranquille.

— - Vous savez que j'attends , dit Monte-Ghristo souriant.

— Oui, et moi je parle. Écoutez. Un soir je me trouvais dans un jardin ; j'étais caché par un massif d'arbres ; nul ne se doutait que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi, permettez que je taise provisoirement leurs noms ; elles causaient à voix basse , et cependant j'avais un tel intérêt à entendre leurs paroles, que je ne perdis pas un mot de ce qu'elles disaient.

— Gela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pâleur et votre frisson, Morrel.

— Oh ! oui , bien lugubrement, mon ami ! Il venait de mourir quelqu'un chez le maître du jardin où je me trouvais ; l'une des deux personnes dont j'entendais la conversation était le maître de ce jardin, et l'autre était le médecin. Or le premier con-^ fiait au second ses craintes et ses douleurs ; car c'était la seconde fois depuis un mois que la mort

S18 L'ATEt.

s'abattait, rapide et imprévue, sar cette maison, qii^on croirait désignée par quelque ange exteraiH nateur à la colère de Dieu.

— Ah ! ah ! dit Monle-Christo en regardant fixement le jeune homme, et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de manière à se placer dans Pombre, tandis que le jour frappait le visage de Maximilien.

— Oui , continua celui-ci , la mort était entrée deux fois dans cette maison en un mois.

— Et que répondait le docteur? demanda Monte- Chrislo.

— Il répondait. •• il répondait que celte mort n*élait point naturelle, et qu^il fallait Tattribuer...

— A quoi?

— Au poison !

~ Vraiment! dit Monte^Chrtslo avec cette tout légère qui, dans les moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa rougeur , soit sa pâleur, soit l'attention même avec laquelle il écoutait; vraiment , Maximilien , vous avez entendu de ces choses-là ?

— Oui , cher comte , je les ai entendues , et le docteur a ajouté que si pareil événenKïnt se renouvelait , il se croirait obligé d'en appeler à la justice.

Monte-Christo écoulait ou paraissait écouter avec le plus grand calme.

— Eh bien î dit Maximilien , la mort a frappé une Iroisièmc fois , et ni le maître de la maison

l'aviu. â19

ni le docteur n'ont rien dit ; la mort va frapper une quatrième fois, peut-élre. Comte, à quoi croyez^vous que la connaissance de ce secret m'engage?

— Mon cher ami , dit Montc-Ghristo , vous me paraissez conter là une aventure que chacun de nous sait par cœur. La maison où vous avez entendu cela , je la connais , ou tout au moins j'en connais une pareille ; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un docteur , une maison où il y a eu trois morts étranges et inattendues. £h bien ! regardez-moi , moi qui n'ai point intercepté de confidence et qui cependant sais tout cela aussi bien que vous , est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non! cela ne me regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble désigner cette maison à la colère du Seigneur; eh bien! qui vous dit que votre supposition n'est pas une réalité ? Ne voyez pas les choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si c'est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la justice de Dieu.

Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois da lugubre, de solennel et de terrible dans Taccent du comte.

— D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué qu'on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la bouche du mémç

â20 L'AVBDé

homme ; d'ailleurs , qui vous dit que cela recom^ mencera ?

— Cela recommence , comte ! s'écria Morrel , et voilà pourquoi j'accours chez vous.

— Eh bien ! que voulez-vous que j'y fasse , Morrel? Youdriez-vous par hasard que je prévinsse M. le procureur du roi?

Monte-Christo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à coup, s'écria :

— Comte ! comte 1 vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?

— £h ! parfaitement , mon bon ami , et je vais vous le prouver en mettant les points sur les t ou plutôt les noms sur les hommes. Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Yillefort ; d'après ce que vous m'avez dit, je présume que c'est le soir de la mort de madame de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de celle non moins étonnante de la baronne. M. d'Avrigny disait qu'il croyait à un empoisonnement, et même à deux empoisonnements; et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà depuis ce moment occupé à palper votre cœur, à jeter la sonde dans votre conscience pour savoir s'il vous faut révéler ce secret ou le taire. Nous ne sommes plus au moyen âge , cher ami , et il n'y a plus de sainte-vehme, il n'y a plus de francs-juges ;

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que diable allez-vous demander à ces gens-là? Conscience , que me veux-tu? comme dit Sterne. Eh ! mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment, laissezles pâlir dans leurs insomnies s'ils ont des insomnies, et, pour l'amour de Dieu, dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empêchent de dormir.

Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il saisit la main de Monte-Christo.

— Mais cela recommence ! vous dis-je.

— Eh bien ! dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il ne comprenait rien, et regardant Maximilien plus attentivement , laissez recommencer : c'est une famille d'Âtrides ; Dieu les a condamnés, et ils subiront la sentence ; ils vont tous disparaître comme ces moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui tombent les uns après les autres sous le soufQe de leur créateur, y en eûtil deux cents. C'était M. de Saint-Méran il y a trois mois ; c'était madame de Saint-Méran il y a deux mois; c'était Barrois l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune Valentine.

— Vous le saviez? s'écria Morrel dans un tel paroxysme de terreur que Monte-Christo tressaillit, lui que la chute du ciel eût trouvé impassible ; vous le saviez et vous ne disiez rien ?

— Eh! que m'importe! reprit Monte-Chrislo en haussant les épaules, est-ce que je connais ces genslà , moi ? et faut-il que je perde l'un pour sauver

aS2 l'AVEV.

Taulre? Ma foi , non , car entre k coupable et la victime, Je n'ai pas de prcféreiicc.

•— Mais moi , moi , s'écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je l'aime !

— Vous aimez, qui? s'écria Monte-Chrislo en bondissant sur ses pieds , et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les tordant, vers le ciel.

— J'aime éperdumenl, j'aime en insensé, j'aime en homme qui dotinerait tout son sang pour lui épargner une larme, j'aime Valentine de Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien? je l'aime, et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver !

Monte-€hristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.

— Malheureux ! s'écria-t-il en se tordant les mains à son tour, malheureux ! tu aimes Valentine! lu aimes cette ûlle d'une race maudite !

Jamais Morrel n'avait vu semblable expression ; jamais œil si terrible n'avait flamboyé devant son visage; jamais le génie delà terreur, qu'il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algérie, n'avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.

Il recula épouvanté.

Quant à Monte-Ghristp , après cet éclat et ce

l'aveu. Sâ5

bruit , il ferma un moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs; pendant ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que Ton voyait peu à peu s'apaiser le mouvement onduleur de sa poitrine gonflée de tempêtes, comme ou voit après Ja nuée se fondre sous le soleil les vagues turbulentes et écumeuses.

Ce silence, ce recueillement, celle lutte, durèrent vingt secondes à peu près.

Puis le comte releva son front pÂli.

— Voyex, dit-il d'une voix à peine altérée, voyez, cher ami , comme Dieu sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne. Moi qui regardais , assistant impassible et curieux; moi qui regardais le développement de cette lugubre tragédie ; moi qui, pareil au mauvais ange , riais du mal que font les hommes , à l'abri derrière le secret (et le secret est facile à garder pour Jes riches et pour les puissants), voilà qu'à mon tour je me sens mordu par ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au cœur !

Morrel poussa un sourd gémissement.

— Allons , allons , continua le comte , assez de plaintes comme cela , soyez homme , soyez fort , soyez plein d'espoir, car je suis là, car je veille sur vous.

Morrel secoua tristement la télé.

-- Je vous dis d'espérer, me comprenez^vous ?

2SI l'atev.

s*écrta Monte-Christo. Sachez bien que jamais je ne mens , que jamais je ne me trompe. 11 est midi , Maximilien , rendez grâce au ciel de ce que vous êtes venu à midi au lieu de venir ce soir, au Heu de venir demain matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel : il est midi; si Valentine n'est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel, moi qui l'ai laissée mourante !

Monte-Christo appaya une main sur son front.

Que se passa-t-il dans ^cetle tête si lourde d'effrayants secrets? Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l'ange lumineux ou l'ange des ténèbres?

Dieu seul le sait !

Monte-Christo releva le front encore une fois, et cette fois il était calme comme l'enfant qui se ré« veille.

— Maximilien , dit-il , retournez tranquillement chez vous ; je vous commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une préoccupation, je vous donnerai des nouvelles ; allez.

— Mou Dieu I mon Dieu! dit Morrel , vous m'épouvantez, comte, avec ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort? Étes-vous plus qu'un homme? Êtes-vous un ange? Êtes-vous un dieu?

£t le jeune homme, qu'aucun danger n'avait

L*AV£D. âS5

jamais fait reculer d'un pas, reculait devant Monle- Christo, saisi d'une indicible terreur.

Mais Monte-Christo le regarda avec un sourire à la fois si mélancolique et si doux , que Maximilien sentit les larmes poindre dans ses yeux.

— Je peux beaucoup , mon ami , répondit le comte. Allez, j'ai besoin d'être seul.

Morrel , subjugué par ce prodigieux ascendant qu'exerçait Monte-Chrislo sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas même de s'y soustraire. 11 serra la main du comte et sortit.

Seulement à la porte il s'arrêta pour attendre Baptistin, qu'il venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui revenait tout courant.

Cependant Yillefort et d'Avrigny avaient fait diligence. A leur retour Valentine était encore évanouie , et le médecin avait examiné la malade avec le soin que commandaitia circonstance, et avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.

Yillefort, suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le résultat de l'examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille , plus avide d'une solution que Yillefort lui-même, attendait aussi , et tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.

Enfin d'Avrigny laissa échapper lentement ces paroles:

— Elle vit encore.

— Encore? s'écria Yillefort, oh! docteur, quel terrible mot vous avez prononcé là !

— Oui, dît le médecin, je répète ina phrase ; elle vit encore, et j'ca suis bien surpris.

*- Mais est-elle sauvée? demanda le père.

— Oui , puisqu'elle vit.

£n ce moment le regard de d'Avrigoy renconlia Tœil de Noirlier. 11 étincekit d'une joie si extraordinaire, d'une pensée tellement riche et féconde, que le médecin en fut frappé.

Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille dont les lèvres se dessinaient à peine , taoi paies et blanches elles étaient , à Tuttisson du reste du visage , et demeura immobile , et regardant Noirlier par qui tout mouvement du docteur était attendu et commenté.

— Monsieur, dit alors d'Avrigny à Villefort, appelez la femme de chambre de mademoiselle Y^leutine, s'il vous plaît.

Villefort quitta la tête de sa fille qu'il soutenait , et courut lui-même appeler la femme de chambre.

Aussitôt que Villefort eut refermé la porte , d'Avrigny s'approcha de Noirticr.

— Vous avez quelque chose à me dire? de* manda-t-il.

Le vieillard cligna expressivemenl des yeux; c'était, on se le rappelle, le seul signe affirraatif qui fût à sa disposition.

— A moi seul?

— Oui, fit Noirtier.

— Bien, je demeurerai avec vous.

l'avkc, «27

En ce inoment VîHefort rentra, suivi de la femme de chambre ; derrière la femme de chambre mar« cliaît madame de Villefort.

^ Mats qu'a donc cette chère enfant ? s'écriat-elle; elle sort de chez moi, et elle s'est bien plainte d'être indisposée, mais je n'avais pas cru que c'était sérieux.

Et la jeune femme , les larmes aux yeux et avec toutes les marques d'afifeclion d'une ycritable mère, s'approcha de Valentine, dont elle prit la main.

B'Avrigoy continuait de regarder Noirtier ; il tît les yeux du vieillard se dilater et s*arrondir, ses joues blêmir et trembler; la sueur perla sur son front.

— Ah ! fit - il involontairement en suivant la direction du regard de Noirtier , c'est-à-dire en Gxtnt ses yeux sur madame de Villefort qui répétait :

— Celte pauvre enfant sera mieux dans son Hl. Venez, Fanny, nous la coucherons.

M. d'Avrigny, qui voyait dans cette propesition un moyen de rester seul avec Noirtier, fit signe de la tète que c'était cifectivement ce qu*il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu'elle ne prit rien au monde que ce qu'il ordonnerait.

On emporta Valentine qui était revenue à la connaissance , mais qui était incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres étaient brisés par la secousse qu'elle venail d'éprouver.

S38 l'atbv.

Cependant elle eut la force de saluer d'un eonp d*œilson grand-père, dont il semblait qa'on arrachât Tânie en remportant.

D'Âyrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées , de les rapporter lui-même et de l'attendre dans la chambre de sa fille.

Puis après avoir renouvelé l'injonction de ne rien laisser prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier , ferma soigneusement les portes , et après s'être assuré que personne n'écoutait :

— Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de votre petite-fille?

— Oui , fit le vieillard.

— Écoulez, nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous interroger et vous me répondrez.

Noirtier fit signe qu'il était prêt à répondre.

— Avez-vous prévu l'accident qui est arrivé aujourd'hui à Valentine?

— Oui.

D'Âvrigny réfléchit un instant; puis se rapprochant de Noirtier :

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajoutat-il, mais nul indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois ?

Noirtier leva les yeux au ciel.

L'AYEU. 839

— Savez-vous de quoi ii est mort? demanda d'Avrigny en posant sa main sur l'épaule de Noirtier.

— Oui , répondit le vieillard.

■— Pensez-vous que sa mort ait été naturelle? Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lèvres inertes de Noirtier.

— Alors l'idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue?

— Oui.

— Croyez-vous que le poison dont il a été victime lui ait été destiné?

-Non.

— Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé Barrois , en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui Valentine?

— Oui.

— Elle va donc succomber aussi ? demanda d'Avrigny en fixant son regard profond sur Noirtier.

Et il attendit l'efTet de cette phrase sur le vieillard.

— Non I répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouler toutes les conjectures du plus habile devin.

— Alors vous espérez? dit d'Avrigny avec surprise.

— Oui.

— Qu'espérez-vous?

Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait répondre.

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