LE CONTRAT
Chacun prit place , ou plutôt les femmes ûrent cercle, tandis que les hommes , plus indifférents à l'endroit du style énergique, comme dit fioileau , Grent leurs commentaires sur l'agitation fébrile d'Andréa, sur Tattention de M. Danglars, sur Timpassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait cette importante affaire.
Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais aussitôt la lecture achevée , la rumeur recommença dans les salons, double de ce qu'elle était auparavant : ces sommes brillantes , ces millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui venaient compléter l'exposition qu'on avait faite , dans une chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la mariée et des. diamants de la jeune femme, avaient retenti avec tout leur prestige dans la jalouse assemblée. Les charmes de mademoiselle Danglars en étaient doublés aux yeux des jeunes gens , et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.
Quant aux femmes , il va sans dire que, tout en jalousant ces millions , elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.
Andréa , serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andréa était sur le point de perdre la tête.
Le notaire prit solennellement la plume , l'éleva au-dessus de sa tête et dit :
— Messieurs, où va signer le contrat.
t06 l« CONTRAT.
Le baron devait signer le premier , puis le fondé de pouvoirs de M. Cavalcanli père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier timbré.
Le baron prit la plume et signa , puis le chargé de pouvoirs.
La baronne s^approcha , au bras de madame de Villefort.
— Mon ami , dit-elle en prenant la plume , n'esUce pas une chose désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire d*assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Christo a failli être victime , nous prive d'avoir M. de Villefort.
— Oh ! mon Dieu ! fit Danglars du même ton dont il aurait dit : « Ma foi, la chose m'est bien indifférente! »
— Mon Dieu! dît Monte-Christo en s'approchaot, j'ai bien peur d*étre la cause involontaire de cette absence.
— Comment ! vous, comte? dit madame Danglars en signant. S'il en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.
Andréa dressait les oreilles.
— Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte ; aussi je tiens à le constater.
On écouta avidement : Alonte-Chrislo, qui desserrait si rarement les lèvres, allait parler.
— Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du
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plus profond silence, que c'est chez moi qu*est mort ce malheureux qui était venu pour me voler, et qui en sortant de chez moi a été tué, à ce que Ton croit, par son complice ?
— Oui, dit Danglars.
~ Ëh bien , pour lui porter secours on Favait déshabillé, et Ton avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés ; mais la justice, en prenant Phabit et le pantalon pour les déposer au greffe, avait oublié le gilet.
Andréa pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la porte ; il voyait paraître un nuage à l'horizon , et ce nuage lui semblait renfermer la tempête dans ses flancs.
~ Eh bien, ce malheureux gilet, on Ta retrouvé aujourd'hui tout couvert de sang et troué à l'endroit du cœur.
Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à s'évanouir.
~ On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette guenille ; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la victime. Tout à coup mon valet de chambre , en fouillant avec dégoût et précaution celte funèbre relique, a senti un papier dans la poche et l'en a tiré : c'était une lettre adressée à qui ? à vous , baron.
-- A moi? s'écria Danglars.
— Oh ! mon Dieu , oui , à vous ; je suis parvenu à lire votre nom sous le sang dont le billet était
268 lE CONTRAT.
maculé, répondit Monte- Christo au milieu des éclats de la surprise générale.
— Mais , demanda madame Danglars regardant son mari avec inquiétude , comment cela empéohet-ilM. deVilleforl...?
— C'est tout simple , madame , répondit Monte- Cbristo, ce gilet et cette lettre étaient ce qu*on appelle des pièces de conviction ; lettre et gilet , j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous comprenez , mon cher baron , la voie légale est la plus sûre en matière criminelle , c'était peut-être quelque machination contre vous.
Andréa regarda fixement Monte-Christo, et dis* parut dans le deuxième salon.
— C'est possible, dit Danglars, cet homme assassiné n'était-il point un ancien forçat?
— Oui , répondit le comte, un ancien forçat, nommé Caderousse.
Danglars pâlit légèrement , Andréa quitta le second salon et gagna l'antichambre.
— - Mais signez donc , signez donc , dit Monle- Christo ; je m'aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi , et j'en demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne, et à mademoiselle Danglars.
La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.
— M. le prince Cavalcanti , dit le tabellion , M. le prince Cavalcanti, où étes-vous ?
LE CORTRAT. £26^
— Andréa 1 Andréa! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité de rappeler par son nom de baptême.
-— Appelez donc le prince ! prévenez-le donc que c*est à lui de signer ! cria Danglars à un huissier.
Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée , dans le salon principal , comme si quelque monstre effroyable fût entré dans les appartements, guœrens quem devoret»
11 y avait en effet de quoi reculer, s'eflVayer, crier. . .
Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de chaque salon , et s'avançait vers Danglars, précédé d'un commissaire de police ceint de son écharpe.
Madame Danglars poussa un cri et s'évanouit.
Danglars , qui se croyait menacé ( certaines consciences ne sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage décomposé par la terreur.
— Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte- Christo s'avançant au-devant du commissaire.
— Lequel de vous , messieurs , demanda le magistrat sans répondre au comte , s'appelle Andréa Cavalcanti ?
Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon.
On chercha ; on interrogea.
â70 LE GOUTRAT.
*— Mais qu'est donc cet Andréa Cavalcanti? demanda Danglars presque égaré.
— Un ancien forçat échappé da bagne de Toulon.
— ' Et quel crime a-t-il commis ?
— 11 est prévenu , dit le commissaire de sa voix impassible, d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Christo.
Monte-Christo jeta un regard rapide autour de lui.
Andréa avait disparu.
Ei« ronte 4e Bslgiqn
Quelques instants après la scène de confusion produite dans les salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de gendarmerie et par la révélation qui en avait été la suite , le vaste hôtel s'était vidé avec une rapidité pareille à celle qu'eût amenée l'annonce d'un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé parmi les convives : en quelques minutes, par toutes les portes, par tous les escaliers, par toutes les sorties , chacun s'était empressé de se retirer , ou plutôt de fuir ; car c'était là une de ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de donner ces banales consola-