‹ Le Comte De Monte-Christo Par Alexandre DumasChapitre 9 sur 35 · LA PROVOCATION · texte numérisé non relu

LA PROVOCATION

Danglars pâlit, Cayalcanti fit un mouvement, Albert se retourna vers le jeune homme.

— Oh ! mon Dieu ! dit-il , venez si vous voulez , M. le comte ; vous avez le droit d*y être , vous êtes presque de la famille , et je donne de ces sortes de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en trouve pour les accepter.

Cavalcanli regarda d'un air stupéfait Danglars , lequel, faisant un effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque d'Albert à Andréa venait de le placer sur un autre terrain, et il espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle qu'il lui avait supposée d'abord.

— Ah çà ! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.

— Vous vous trompez , monsieur, dit Morcerf avec un sombre sourire, je ne parle pas mariage le moins du monde, et je ne m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. £t puis tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui querelle à tout le monde ; mais soyez tranquille , M. Danglars , la priorité vous appartient.

— Monsieur, répondit Danglars pâle de colère et de peur, je vous avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin un dogue enragé , je

106 LA PBOTOCATIOir.

]e tue , et que, loio de me croire coopable, je pense avoir rendu on seryice à la sociélé. Or, si yoos éles enragé et que voas tentiez de me mordre , je wous en préviens, je vous taerai sans pitié. Tiens ! est-ee ma faute à moi si votre père est déshonoré?

— Oui, misérable ! s'écria Horcerf, c'est ta faute ! Danglars fit un pas en arrière.

— Ma faute! à moi ! dit-il ; mais vous êtes fou ! Est-ce que je sai^'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux de Janina? de trahir...?

— Silence ! dit Albert d'une voix sourde. Non , ce n'est pas vous qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais c'est vous qui l'avez hypo« critement provoqué.

— Moi!

— Oui, vous ! D'où vient la révélation?

— Mais 11 me semble que le journal vous Fa dit, de Janina, parbleu!

— Qui a écrit à Janina ?

— A Janina?

— Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père?

— Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.

— Une seule personne a écrit cependant.

— Une seule?

— Oui ! et cette personne, c'est vous!

LA PROTOCATIOIf» 107

— Taî écrit, sans doute ; il me semble que, lorsqu'on marie sa fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme; c'est non-seulement un droit, mais encore un devoir.

— Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la réponse qui vous viendrait.

— Moi ! Ah ! je vous jure bien , s'écria Danglars avec une confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur peut-être que de Fintérét qu'il ressentait au fond pour le malheureux jeune homme, je vous jure que jamais je n'y eusse pensé a écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?

— Alors, quelqu'un vous a donc poussé à écrire?

— Certainement.

— On vous a poussé?

— Oui.

— Qui cela?... achevez. .. dites...

— Pardieu! rien de plus simple; je parlais du passé de votre père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette fortune. J'ai répondu : u En Grèce. » Alors elle m'a dit «c : Eh bien , écrivez à Janina. »

— Et qui vous a donné ce conseil?

— Parbleu I le comte de Monte-Ghristo, votreami.

— Le comte de Monle-Christo vous a dit d'écrire à Janina?

108 LA PROTOCATIOIV*

— Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous la montrerai.

Albert et Beauchamp se regardèrent.

— Monsieur, dit alors Beauchamp qui n'avait point encore pris la parole , il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?

— Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je|répéterai devant M. le comte de Monte-Christo ce que je viens de dire devant vous.

— Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue?

— Je la lui ai montrée.

— Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et que son nom de famille était Mondego?

— Oui , je le lui avais dit depuis longtemps ; au surplus je n'ai fait là dedans que ce que tout autre eût fait à ma place , et même peut-être beaucoup moins. Quand le lendemain de cette réponse, poussé par M. de Monte-Christo, votre père est venu me demander ma Glle officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, j'ai refusé , j'ai refusé net , c'est vrai , mais sans explication , sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat, moi? En quoi l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importait-il? Cela ne faisait ni hausser ni baisser la rente.

Albert sentit la rougeur lui monter au front ; il

LA PROVOGAnOH. 109

n'y avait plus de doute , Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la vérité , non point par conscience , il est vrai, mais par terreur. D'ailleurs , que cherchait Morcerf ? ce n'était pas le plus ou moins de culpabilité de Danglars ou de Monte-Christo , c'était un homme qui répondit de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battit, et il était év^ent que Danglars ne se battrait pas.

Et puis chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Christo savait tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha ; or, sachant tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Celle réponse connue , il avait accédé au désir manifesté par Albert d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit d'Haydée ( mais ayant sans doute donné à la jeune fille, dans les quelques mots romaïques qu'il avait prononcés, des instructions qui n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père); d'ailleurs, n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en ^Normandie au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun doute, Monte- Christo s'entendait avec les ennemis de son père. 7. 10

110 lA PROVOCATION.

Albert prit Beanchamp dans un coin et lai communiqua toutes ces idées.

— Vous avez raison , dit celui-ci, M. Danglars n'est dans ce qui est arrivé que pour la partie brutale et matérielle, c'est à M. de Monte-Christo que vous devez demander une explication.

Albert se retoarna.

— Monsieur, dît-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas encore de vous un congé déGnitif ; il me reste à savoir si vos inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez M. le comte de Monte-Christo.

Et saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître autrement s'occuper de Cavalcanti.

Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et à la porte renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnelle ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.

vu

A la porte du banquier , Beaachamp arrêta Morcerf.

— Écoutez , lui dit-il , tout à Theure je vous ai dit chez M, Danglars que c'était à M. de Monte- Christo que vous deviez demander une explication ?

— Oui, et nous allons chez lui.

— Un instant , Morcerf , avant d'aller chez le comte, réfléchissez.

— A quoi voulez-vous que je réfléchisse?

— A la gravité de la démarche.

112 l'insulte,

— Esl-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?

— Oui ; M. Danglars était un homme d'argent, et , vous le savez , les hommes d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre facilement. L'autre au contraire est un gentilhomme, en apparence du moins ; mais ne craignez-vous pas , sous le gentilhomme, de rencontrer le bravo ?

— Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se batte pas.

— Oh ! soyez tranquille, ditBeauchamp, celui-là se battra. J'ai même peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien ; prenez garde î

—- Ami , dit Morcerf avec un beau sourire , c'est ce que je demande ; et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'être tue pour mon père : cela nous sauvera tous.

— Votre mère en mourra.

— Pauvre mère! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le sais bien , mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de honte.

— Vous êtes bien décidé, Albert?

— Allons donc !

— Mais croyez-vous que nous le trouvions?

— 11 devait revenir quelques heures après moi , et certainement il sera revenu.

Ils montèrent et se firent conduire avenue des Champs-Elysées, n" 50.

Beauchamp voulai t descend re seul , mais A Iberl 1 u i fil observer que cette affaire, sortant des règlesordi-

L'iTfSULTE. 113

naires, lui permettait de s^ccarter de Tcliquette du duel.

Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte , que Beauchamp n'avait autre chose à faire qu'à se prclcr à toutes ses volontés ; il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.

Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut Baptistin qui le reçut.

Le comte venait d'arriver effectivement , mais il était au bain, et avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.

— Mais, après le bain? demanda Morcerf.

— Monsieur dînera.

— Et après le dîner ?

— Monsieur dormira une heure.

— Ensuite?

— Ensuite il ira à l'Opéra.

— Vous en êtes sûr? demanda Albert.

— Parfaitement sûr ; monsieur a commandé ses chevaux pour huit heures précises.

— Fort bien , répliqua Albert ; voilà tout ce que je voulais savoir.

Puis, se retournant vers Beauchamp :

— Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites tout de suite; si vous aviez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain. Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l'Opéra. Si vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud.

Beauchamp profita de la permission et quitta Al-

114 L'iIfflVLTE.

bert après lui avoir promis de le Tenir prendre à huit heures moins un quart.

Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir qu'il avait de les voir le soir même à rOpéra.

Puis il alla visiter sa mère , qui depuis les événements de la veille avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la trouva au lit , écrasée par la douleur de cette humiliation publique.

La vue d'Albert produisit sur Mercedes l'effet qu'on en pouvait attendre; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots. Cependant ces larmes la soulagèrent.

Albert demeura un instant debout et muet près du Ht de sa mère. On voyait, à son visage pâle et à ses sourcils froncés, que sa résolution de vengeance s'émoussait de plus en plus dans son cœur.

— Ma mère , répondit Albert , est-ce que vous connaissez quelque ennemi à M. de Morcerf ?

Mercedes tressaillit; elle avait remarqué que le jeune homme n'avait pas dit : A mon père.

— Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les ennemis qu'on connaît ne sont point, vous le savez, les plus dangereux.

— Oui , je sais cela ; aussi j'en appelle à toute votre perspicacité. Ma mère , vous êtes une femme si supérieure, que rien ne vous échappe, à vous !

— Pourquoi me dites-vous cela ?

l'insulte. 11 tt

— Parce que voas aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal que nous avons donné , M. de Monte-Christo n'avait rien voulu prendre chez nous.

Mercedes se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la fièvre :

— M. de Monte-Christo ? s'écria-t-elle , et quel rapport cela aurait*il avec la question que vous me faites?

— Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Ghristo est presque un homme d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de vengeance, ne man* gent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.

— M. de Monte-Christo notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit Mercedes en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui vous a dit cela ? Pourquoi? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Christo n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte- Christo vous a sauvé la vie, c*est vous-même qui nous l'avez présenté. Oh ! je vous en prie, mon fiis, si vous aviez une pareille idée , écartez-la , et si j'ai une recommandation à vous faire , je dirai plus , si j'ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec lui.

— Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard , vous avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.

— Moi ! s'écria Mercedes, rougissant avec la même rapidité qu'elle avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore qu'auparavant.

116 L*I1I9CLTE.

— Oui ! sans doute, el cette raison , n*est~ce pas, reprit Albert, est que cet homme ne peut nous faire du mal ?

Mercedes frissonna , et attachant sur son fils un regard scrutateur :

— Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le comte? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie ; il y a trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme votre meilleur ami.

Un sourire ironique effleura les lèvres d'Albert. Mercedes vit ce sourire, et avec son double instinct de femme et de mère, elle devina tout ; mais prudente et forte, elle cacha son trouble et ses frémissements.

Albert laissa tomber la conversation ; au bout d'un instant la comtesse la renoua.

— Vous veniez me demander comment j'allais?

dit-elle ; je vous répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie ; j'ai bien besoin de n'être pas seule.

— Ma mère , dit le jeune homme , je serais à vos ordres , et vous savez avec quel bonheur , si une affaire pressée et importante ne me forçait à vous quitter toute la soirée.

— Ah ! fort bien, répondit Mercedes avec un soupir, allez, Albert , je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale.

l'insulte. 117

Albert 6t semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit.

A peine le jeune homme eut-il referme la porte, que Mercedes ût appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre compte à rinstant même.

Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle fût , se ût habiller pour être prête à tout événement.

La mission donnée au laquais n'était pas difficile à exécuter. Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche sévère. A huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva : il avait vu Ghàteau-Renaud , lequel avait promis de se trouver à l'orchestre avant le lever du rideau.

Tous deux montèrent dans le coupé d'Albert qui, n'ayant aucune raison de cacher où il allait, dit tout haut :

— A rOpéra.

Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau.

Château-Renaud était à sa stalle : prévenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune explication à lui donner. La conduile de ce fils cherchant à venger son porc était si simple que Château-Renaud ne tenta en rien de le dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il était à sa disposition.

Debray n'était pas encore arrivé, mais Albert sa-

118 l'insultc*

Tait qa'il manquait bien rarement une représentation de rOpéra. Albert erra dans le théâtre jusqu'au lever du rideau. Il espérait renconlrer Monte- Christo , soit dans le couloir , soit dans l'escalier. La sonnette l'appela à sa place, et il vint s'asseoir à l'orchestre entre Château-Renaud et Beauchamp.

Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entrecolonnes qui pendant tout le premier acte semblait s'obstiner à rester fermée.

Enfin , comme Albert , pour la centième fois , interrogeait sa montre , au commencement du deuxième acte la porte de la loge s'ouvrit, et Monte- Ghristo, vêtu de noir, entra et s'appuya à la rampe pour regarder dans la salle ; Morrel le suivait, cherchant des yeux sa sœur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge du second rang et leur fit signe.

Le comte, en jetant son coup d'œil circulaire dans la salle, aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient attirer avidement ses regards ; il reconnut bien Albert, mais l'expression qu'il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla sans doute de ne point l'avoir remarqué. Sans faire donc aucun mouvement qui décelât sa pensée, il s'assit, tira son binocle de son étui et lorgna d'un autre côté.

Mais sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de vue , et lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son coup d'œil infaillible et sûr

L*IlfSULTE. 119

suivit le jeune homme sortant de Torchestre et accompagné de ses deux amis. Puis la même tête reparut aux carreaux d'une première loge en face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge, quoiqu'il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le plus riant, le comte savait à iquoi s'en tenir, et il s'était préparé à tout.

La porte s'ouvrit.

Seulement alors Monte-Christo se retourna et aperçut Albert livide et tremblant; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.

— Tiens ! s'écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui distinguait d'habitude son salut des banales civilités du monde , voilà mon cavalier arrivé au but. Bonsoir, M. de Morcerf.

£t le visage de cet homme si singulièrement maître de lui-même exprimait la plus parfaite cordialité.

Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reçue du vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le priait de se trouvera l'Opéra, et il comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible.

— Nous ne venons point ici pour échanger d'hypocrites politesses ou de faux semblants d'amitié , dit le jeune homme ; nous venons vous demander une explication, M. le comte.

La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses dents serrées.

120 LlffSDLTE»

— Une explication à l'Opéra? dit le comte avec ce ton si calme et avec ce coup d'oeil si pénétrant, qu'on reconnaît à ce double caractère l'homme éternellement sur de lui-même. Si peu familier que je sois avec les habitudes parisiennes , je n'aurais pas cru, monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.

» Cependant lorsque les gens se font celer, dit Albert, lorsqu'on ne peut pénétrer jusqu'à eux, sous prétexte qu'ils sont au bain, à la table ou au lit, il faut bien s'adresser à eux là où on les rencontre.

— Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte- Christo , car hier encore , monsieur , si j'ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.

— Hier , monsieur, dit le jeune homme dont la tète s'embarrassait , j'étais chez vous parce que j'ignorais qui vous étiez.

£t en prononçant ces paroles , Albert avait élevé la voix de manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir.

Aussi les personnes des loges se retournèrentelles et celles du couloir s'arrétèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au bruit de cette altercation.

— D'où sortez-vous donc, monsieur ? dit Monte- Christo sans la moindre émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.

— Pourvu que je comprenne vos perfidies, mon-

l'iwsclte. làl

sieur, et que je parvienne à vous faire comprendre que je veux m'en venger, je serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.

— Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monle-Christo , et quand même je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore que trop haut. Je suis ici chez moi , monsieur , et moi seul ai le droit d'y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!

Et Monte-Chrislo montra la porte à Albert avec un geste admirable de commandement.

— Ah ! je vous en ferai bien sortir de chez vous! reprit Albert en froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne perdait pas de Yue.

—Bien, bien ! dit flegmatiquementMontc-Christo, vous me cherchez querelle, monsieur , je vois cela ; mais un conseil , vicomte , et retenez-le bien : c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, M. de Morcerf.

A ce nom , un murmure d'étonnement passa comme un frisson parmi les auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était dans toutes les bouches.

Albert , mieux que tous , et le premier de tous , comprit l'allusion , et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et Château- Renaud , craignant que la scène ne dépassât la li- 7. 11

lââ L'iIfSULTB.

mite d'une provocation , le retenaient par derrière. Mais Monte-Christo, sans se lever, en incUDant sa chaise, étendit la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune homme le gant humide et écrasé :

— Monsieur , dit-il avec un accent terrible , je tiens votre gant pour jeté , et je vous renverrai roulé autour d^une balle. Maintenant, sortez de chez moi , ou j'appelle mes domestiques et je vous fais jeter à la porte.

Ivre , effaré , les yeux sanglants , Albert fit deux pas en arrière.

Morrcl en profila pour refermer la porte.

Monte-Christo reprit sa jumelle et se remit à lorgner comme si rien d'extraordinaire ne venait de se passer.

Cet homme avait un cœur de bronze et un visage de marbre.

Morrel se pencha à son oreille :

— Que lui avez-vous fait? dit-il.

^ Moi ? rien , personnellement , du moins , dit Monte-Christo.

— Cependant cette scène étrange doit avoir une cause ?

— - L'aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune homme.

— Y êtes- vous donc pour quelque chose?

— C'est par Haydée que la chambre a été instruite de la trahison de son père.

l'irsulte. 125

— En effet , dit Morrel , on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le croire, que celte esclave grecque que j'ai vue avec vous ici , dans cette loge même , était la Gile d'Âli-Pacha ; mais je n'ai point voulu le croire.

— C'est la vérité, cependant.

— Oh ! mon Dieu ! dit Morrel, je comprends tout, alors, et cette scène était préméditée.

— Comment cela ?

— Oui. Albert m'a écrit de me trouver ce soir à l'Opéra , c'était pour me rendre témoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.

— Probablement , dit Monte-Christo avec son imperturbable tranquillité.

— Mais que ferez-vous de lui ?

— De qui?

— D'Albert ?

— D'Albert, reprit Monte-Christo du même ton , ce que j'en ferai , Maximilien ? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la main , je le tuerai demain avant dix heures du matin ; voilà ce que j'en ferai.

Morrel à son tour prit la main de Monle-Christo dans les deux siennes , et il frémit en sentant celte main froide et calme.

— Ah ! comte, dit-il, son père l'aime tant !

— Ne me dites pas ces choses-là ! s'écria Monte- Christo avec le premier mouvement de colère qu'il eût paru éprouver ; je le ferais souffrir.

134 l'insulte.

Morrel , stupéfait , laissa retomber la main de Monte-Christo.

— Comle ! comte ! dit-il.

— CherMaximilien, interrompit le comte, écoutez donc de quelle adorable façon Duprez chante cette phrase :

HatbUde ! Idole de mon Ame.

Tenez , j*ai deviné , le premier, Duprez à Naples et Tai applaudi le premier. Bravo ! bravo !

Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien à dire , et il attendit.

La toile , qui s'était levée à la Cm de la scène d'Albert , retomba. Presque aussitôt on frappa à la porte.

— Entrez, dit Monte-Chrislo sans que sa voix décelât la moindre émotion.

Beauchamp parut.

— Bonsoir , M. Beauchamp , dit Monte-Christo comme s'il voyait le journaliste pour la première fois de la soirée ; asseyez-vous donc.

Beauchamp salua , entra et s'assit.

— Monsieur, dit-il à Monle-Christo, j'accompagnais tout à l'heure , comme vous avez pu le voir , M. de Morccrf.

— Ce qui veut dire, reprit Monte-Christo en riant , que vous venez probablement de dîner en-

L'irrsuLTE. 125

semble. Je suis heureax de voir , M. Beauchamp , que TOUS êtes plus sobre que lui.

— Monsieur, dit Beauchamp , Albert a eu, j'en conviens , le tort de s'emporter , et je viens , pour mon propre compte, vous faire des excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes, entendez-vous, M. le comte? je viens vous dire que je vous crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina. Puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.

Monte-Christo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui commandait le silence.

— Allons ! ajouta-il en riant, voilà toutes mes espérances détruites.

— Comment cela? demanda Beauchamp.

— Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation d'excentricité ;je suis, selon vous, un I^ara , un Manfred , un lord Ruthwen ; puis , le moment de me voir excentrique passé , vous gâtez votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications, enfin. Allons donc! M. Beauchamp, vous voulez rire.

— Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions où la probité commande...

— M. Beauchamp, interrompit l'homme étrange, ce qui commande à M. le comte de Monte-Christo , c'est M. le comte de Monte-Christo. Ainsi donc, pas

126 L*I]fSVLTK.

on mot de tout cela , s'A toos plalU Je fais ce que je Teox, M. Beaacbamp , et , croyei-moi , c'est toujours fort bko fait.

— Monsieur , répondit le jeune homme , on ne paye pas d'bonnétes gens avec cette monnaie; il faut des garanties à l'honneur.

— Monsieur , je suis une garantie vivante , re« prit Monte-Cbristo impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'éclairs menaçants. Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie de verser , voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse au vicomte , et dites-lui que demain avant dix heures j'aurai vu la couleur du sien.

— Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu'à ûxer les arrangements du combat.

— Gela m'est encore parfaitement indifférent , monsieur , dit le comte de Monte-Christo ; il était donc inutile de venir me déranger au spectacle pour si peu de chose. £n France , on se bat à Tépéc ou au pistolet ; aux colonies, on prend la carabine ; en Arabie, on a le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté, pour être exceutrique jusqu'au bout , je lui laisse le choix des armes , et que j'accepterai tout sans discussion , sans conteste; tout, entendez-vous bien? tout, même Je combat par voie du sort, ce qui est toujours stupîde. Mais moi, c'est autre chose, je suis sûr de gagner.

— Sûr de gagner ! répéta Beauchanip en regardant le comte d'un œil effaré.

l'insulte. 127

— £h ! certainement, dit Monte Ghristo en haussant légèrement les épaules. Sans cela , je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je lo tuerai , il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez moi, indiquez-moi Tarme et Theure, je n'aime pas a me faire attendre.

— Au pistolet, à huit heures du matin , au bois de Yinccnncs, dit Beauchamp décontenancé, ne sachant pas s*il avait affaire à un fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.

— C'est bien, monsieur, dit Monte-Christo; maintenant que tout est réglé , laissez-moi entendre le spectacle , je vous prie , et dites à votre ami Albert de ne pas revenir ce soir; il se ferait tort avec toutes ses brutalités de mauvais goût; qu'il rentre et qu'il dorme.

Beauchamp sortit tout étonné.

— Maintenant , dit Monte-Christo en se retournant vers Morrel, je compte sur vous, n'est-ce pas?

— Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi , comte; cependant...

— Quoi?

— 11 serait important, comte, que je connusse la véritable cause...

— C'est-à-dire que vous me refusez ?

— Non pas.

— La véritable cause , Morrel , dit le comte , ce jeune homme lui-même marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause , elle n'est connue

128 L'iIfSDlTK.

que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur , Morrel, que Dieu , qui la connaît, sera pour nous.

— - Gela suffit, comte , dit Morrel. Quel est votre second témoin ?

— Je ne connais personne à Paris à qui je yeuilie faire cet honneur que vous , Morrel , et voire frère Emmanuel. Croyez- vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service ?

— Je vous réponds de lui comme de moi, comte.

— Bien ! c'est tout ce qu'il me faut. Demain , à sept heures du matin chez moi, n'est-ce pas ?

— Nous y serons.

— Chut ! voici la toile qui se lève , écoutons. J'ai rhabilude de ne pas perdre une note de cet opéra ; c'est une si adorable musique que celle de Guillaume Tell/

La unit.

M. deMonte-Ghristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût chanté son fameux Suivez-moi J et alors seulement il se leva et sortit.

A la porte Morrel le quitta en lui renouvelant la promesse d'être chez lui avec Emmanuel le lendemain matin à sept heures précises.

Puis il monta dans son coupé, toujours calme et souriant.

Cinq minutes après, il était chez lui.

Seulement il eût fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à Texpression avec laquelle il dit en rentrant à Ali :

— Ali, mes pistolets à crosse d'ivoire.

Ali apporta la botte à son maître , et celui-ci se mit à examiner ces armes avec une sollicitude bien naturelle a un homme qui va confier sa vie à un peu de fer et de plomb.

C'étaient des pistolets particuliers que Monte-- Ghristo avait fait faire pour tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour chasser la balle, et de la chambre à côté on n'aurait pas pu se douter que le comte , comme on dit en termes de tir, était occupé à s'entretenir la main.

11 en était à emboîter l'arme dans sa main, et à chercher le point de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.

Mais avant même qu'il eût ouvert la bouche , le comte aperçut dans la porte demeurée ouverte une femme voilée, debout, dans la pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.

£llc avait aperçu le comte le pistolet à la main , elle voyait deux épées sur une table, elle s'élança.

Baptistin consultait son maître du regard.

Le comte fit un signe, Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.

— Qui étes-vous, madame? dit le comte à la femme voilée.

Ik NUIT. 151

L'inconnne jeta un regard autour d'elle pour s^assurcr qu'elle était bien seule, puis s'inclinant comme si elle eût voulu s'agenouiller, et joignant les mains avec l'accent du désespoir :

— Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils! Le comte fît un pas en arrière, jeta un faible cri

et laissa tomber l'arme qu'il tenait.

— Quel nom avez-vons prononcé là, madame de -Morcerf? dit-il.

— Le vôtre, s'écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que seule peut-être je n'ai pas oublié. Edmond, ce n'est point madame de Morcerf qui vient à vous, c'est Mercedes.

— Mercedes est morte , madame , dit Monte- Christo, et je ne connais plus personne de ce nom.

— Mercedes vit , monsieur , et Mercedes se souvient, car seule elle vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et même sans vous voir, à votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix, et de]^is ce temps elle vous suit pas à pas , elle vous surveille , elle vous redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'où partait le coup qui frappait M. de Morcerf.

— Fernand , voulez-vous dire , madame ? reprît Monte-Christo avec une ironie amére ; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos noms , rappelons-nous-les tous.

Et Monte-Christo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle expression de haine, que Mer-

cédés sentit le frisson de l'effroi courir par tout son corps.

— Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée, s'écria Mercedes, et que j'ai raison de vous dire : Épargnez mon fils !

— £t qui vous a dit, madame, que j'en voulais à votre fils ?

— Personne , mon Dieu ! mais une mère est douée de la double vue. J'ai tout deviné, je l'ai suivi ce soir à l'Opéra, et, cachée dans une baignoire, j'ai tout vu.

— Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils de Fernand m'a insulté publiquement? dit Monte-Ghrislo avec un calme terrible.

— Oh! par pitié!

— Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'eût jeté son gant à la figure si un de mes amis, M. Morrel , ne lui eût arrêté le bras.

— Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui ; il vous attribue les malheurs qui frappent son père.

— Madame, dit Monte-Christo, vous confondez : ce ne sont point des malheurs, c'est un châtiment. Ce n'est pas moi qui frappe M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.

— £t pourquoi vous substituez-vous à la Providence ? s'écria Mercedes. Pourquoi vous souvenezvous quand elle oublie? Que vous importent, à vous , Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelen ?

— Aassi, madame, répondit Monte-Chrislo, tout ceci est-il une affaire entre le capitaine franc et la fille deVasiliki. Gela ne me regarde point, vous avez raison, et si j'ai juré de me venger, ce n'est ni du capitaine franc ni du comte de Morcerf : c'est du pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercedes.

— Âh ! monsieur, s'écria la comtesse, quelle terrible vengeance pour une faute que la fatalité m'a fait commettre! caria coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de quelqu'un, c'est de moi qui ai manqué de force contre votre absence et mon isolement.

— Mais, s'écria Monle-Christo, pourquoi étais-je absent? pourquoi étiez-vous isolée ?

— Parce qu'on vous avait arrêté, Edmond, parce que vous étiez prisonnier.

— Et pourquoi étais-je arrêté? pourquoi étais-je prisonnier?

— Je l'ignore, dit Mercedes.

— Oui , vous l'ignorez, madame, je l'espère du moins. Eh bien ! je vais vous le dire , moi. J'étais arrêté, j'étais prisonnier, parce que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je devais vous épouser, un homme, nommé Danglars , avait écrit cette lettre que le pécheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la poste.

Et Monte-Christo, allant à un secrétaire, Gt jaillir un tiroir où il prit un papier qui avait perdu sa couleu r première et dont l'encre était devenue coule COMTE DE MONTE-CHRISTO. 7. 13

15i LA ITDIT.

leur de ronflle, qu'il mit sous les yeux de Mercedes.

C'était la lettre de Danglars au procureur du roi, que, le jour où il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte de Monte-Christo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dantès.

Mercedes lut avec efifroi les lignes suivantes :

« M. le procureur du roi est prévenu par un ami du trône et de la religion que le nommé Edmond Bantès, second du navire ie Pharaon y arrivé ce matin de Smyrne , après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo , a été chargé par Murât d'une lettre pour l'usurpateur, et par l'usurpateur d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

« On aura la preuve de ce crime en l'arrêtant , car on trouvera celte lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon. »

— Oh! mon Dieu! fit Mercedes en passant sa main sur son front mouillé de sueur; et cette lettre...

— Je l'ai achetée deux cent mille francs , madame , dit Monte-Christo ; mais c'est bon marché encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me disculper à vos yeux.

•- Et le résultat de cette lettre...

— Vous le savez, madame, a été mon arrestation ; mais ce que vous ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a duré , cette arrestation. Ce que vous ne savez pas , c'est que je suis resté quatorze

ans à an quart de lieue de vous^dans un cachot du château d'If. Ce que vous ne savez pas , c'est que« chaque jour de ces quatorze ans , j'ai renouvelé le vœu de vengeance que j'avais fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et mort de faim !

~ Juste Dieu ! s'écria Mercedes chancelante.

— Mais voilà ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans après y être entré, et voilà ce qui fait que sur Mercedes vivante et sur mon père mort j'ai juré de me venger de Fernand, et... et je me venge.

— Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fiait cela ?

— Sur mon âme , madame, et il l'a fait comme je vous le dis; d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Français d'adoption, passé aux Anglais ; Espagnol de naissance , combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu'était-ce que la lettre que vous venez de lire? une mystiûcation galante que doit pardonner , je l'avoue et le comprends , la femme qui a épousé cet homme , mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'épouser. £h bien! les Français ne se sont pas vengés du traître ; les Espagnols n'ont pas fusillé le traître ; Ali, c;ouché dans sa tombe, a laissé impuni le traître ; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans

156 LA NIIIT.

une tombe , je suis sorti de cette tombe par ]a grâce de Dieu, je dois à Dieu de me venger; ii m'envoie pour cela, et me voici.

La pauvre femme laissa retomber sa tète et ses mains ; ses jambes plièrent sous elle et elle tomba à genoux.

-— Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi qui vous aime encore !

La dignité de Pépouse arrêta l'élan de l'amante et de la mère. Son front s'inclina presque à toucher le tapis.

Le comte s'élança au-devant d'elle et la releva.

Alors, assise sur un fauteuil, elle put, à travers ses larmes, regarderie mâle visage de Monte-Christo, sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un caractère menaçant.

— Que je n'écrase pas cette race maudite ! murmura-t-il ; que je désobéisse à Dieu , qui m'a suscité pour sa punition! impossible, madame, impossible!...

— Edmond, dit la pauvre mère essayant de tous les moyens , mon Dieu ! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m*appeiez-vous pas Mercedes ?

— Mercedes ! répéta Monte-Christo , Mercedes ! Eh bien ! oui, vous avez raison, ce nom m'est doux encore à prononcer, et voilà la première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement au sortir de mes lèvres. Oh ! Mercedes, votre nom, je l'ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, avec

lA HUIT. 157

les gémissemetats de la donlear, avec le râle da désespoir ; je l'ai prononcé , glacé par le froid , accroupi sur la paille de mon cachot ; je Tai prononcé, dévoré par la chaieur,'en me roulant sur les dalles de ma prison. Mercedes,. il faut que je me venge , car quatorze ans j*ai souffert , quatorze ans j'ai pleuré, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis, Mercedes, il faut que je me venge !

£t le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu'il avait tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.

— Vengez- vous, Edmond, s'écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur les coupables, vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne vous vengez pas sur mon fîls !

— Il est écrit dans le livre saint, répondit Monle- Christo : K Les fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération. )> Puisque Dieu a dicLé ces propres paroles à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?

— Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui échappent aux hommes.

Monte-Christo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement , et saisit ses beaux cheveux à pleines mains.

— Edmond , continua Mercedes les bras tendus vers le comte, Edmond, depuis que je vous connais j'ai adoré votre nom , j'ai respecte votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas de ternir cette

138 tk iniiT.

image noble et pure reflétée sans cesse dans le mt* Voir de mon cœur. Edmond , si vous saviez toutes les prières que j'ai adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et depuis que je vous ai cru mort ! Oui , mort , hélas ! Je croyais votre cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour ; je croyais votre corps précipité au fond de quelqu'un de ces abîmes où les geôliers laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais ! Moi, que pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier et pleurer? Écoutez-moi ; pendant dix ans j'ai fait chaque nutt le même rêve. On a dit que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un prisonnier, que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort, et qu'alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du château d'If; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos eusevelisseurs devenus vos bourreaux. Eh bien ! Edmond , je vous le jure sur la tète de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond , pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant dix ans j'ai chaque nuit entendu un cri terrible qui m'a réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Kd* mond, oh! croyez-moi, toute criminelle que je fus, oh ! oui, moi aussi, j'ai bien souffert I

— Avez-vous senti mourir votre père en votre absence? s'écria Monte-Christo en enfonçant ses

Là ffUIT. 139

mains dans ses cheveux ; avez-voas vu la femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival tandis que vous râliez au fond du gouffre?...

— Non, interrompit Mercedes ; mais j'ai vu celui que j'aimais prêt à devenir le meurtrier de mon fils!

Mercedes prononça ces paroles avec une douleur si puissante , avec un accent si désespéré , qu'à ces paroles et à cet accent un sanglot déchira la gorge du comte.

Le lion était dompté ; le vengeur était vaincu.

— Que me demandez-vous ? dit-il ; que votre ûls vive? eh bien! il vivra!...

Mercedes jeta un cri qui J5t jaillir deux larmes des paupières de Monte^Christo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt, car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir, bien autrement précieuses qu'elles étaient aux yeux du Seigneur que les plus riches perles de Guzarale et d'Ophir.

— Oh! s'écria-t-elic en saisissant la main du comte et en la portante ses lèvres, oh! merci, merci , Edmond ! te voilà bien tel que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé. Oh ! maintenant je puis le dire.

-— D'autant mieux, répondit Monte-Ghristo, que le pauvre Edmond n'aura pas longtemps à être aimé par vous. La mort va rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.

— ■ Que diles-vous, Edmond ?

— Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercedes, il faut mourir.

— Mourir ! Et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? D'où vous reviennent ces idées de mort?

— Vous ne supposez pas qu'outragé publiquement, en face de toute une salle , en présence de vos amis et de ceux de votre Gis, provoqué par un enfant qui se gloriflera de mon pardon comme d'une victoire ; vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le désir de vivre. Ce que j'ai le plus aimé après vous , Mercedes, c'est moi-même, c'est-à-dire ma dignité, c'est-à-dire cette force qui me rendait supérieur aux autres hommes; cette force, c'était ma vie. D'un mot, vous la brisez. Je meurs.

— Mais ce duel n'aura pas lieu , Edmond , puis* que vous pardonnez.

— 11 aura lieu , madame , dit solennellement Monte-Christo ; seulement, au lieu du sang de votre fils que devait boire la terre , ce sera le mien qui coulera.

Mercedes poussa un grand cri et s'élança vers Monte-Christo, mais tout à coup elle s'arrêta.

— Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond de mon cœur. En attendant son appui, je me repose sur votre parole. Vous avez dit que mon fils vivrait ; il vivra, n'est-ce pas?

lA IfVIT. 141

— Il vivra, oui, madame, dit Monte-Christo surpris que sans autre exclamation , sans autre surprise, Mercedes eût accepté l'héroïque sacri&ce qu'il lui faisait.

Mercedes tendit la main an comte.

— Edmond , dit-elle , tandis que ses yeux se mouillaient de larmes eu regardant celui auquel elle adressait la parole , comme c'est beau de votre part! comme c'est grand ce que vous venez de faire là! comme c'est sublime d'avoir eu pitié d'une pauvre femme qui s*offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses espérances ! Hélas ! je suis vieillie par les chagrins plus encore que par l'âge , et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par un sourire, par un regard, cette Mercedes qu'autrefois il a passé tant d'heures à contempler. Ah ! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit que moi aussi j'avais bien souffert ; je vous le répète, cela est bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule joie, sans conserver une seule espérance; mais cela prouve que tout n'est point fini sur la terre. Non ! tout n'est pas fini , je le sens à ce qui me reste encore dans le cœur. Oh ! je vous le répète, Edmond , c'est beau , c'est grand, c'est sublime de pardonner comme vous venez de le faire!

-— Vous dites cela, Mercedes, et que diriez-vous donc si vous saviez l'étendue du sacrifice que je vous fais ? Supposez que le Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé le chaos, se fat

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