‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 12 sur 31 · LES INFORMATIONS · texte numérisé non relu

LES INFORMATIONS

doute entendu parler des aventures de jeunesse de M. Zaccone? — Le père? — Non, le fils. — Ah ! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j'ai perdu mon jeune camarade de vue. — 11 a fait la guerre? — Je crois qu'il a servi. — Dans quelle arme? — Dans la marine. — Voyons, vous n'êtes pas son confesseur? — Non, monsieur; je le crois luthérien. — Gomment, luthérien? — Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs je croyais la liberté des cultes établie en France. — Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de 5f. le préfet de police, je vous somme de dire ce que vous en savez. — Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l'a fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde guère qu'aux princes, pour les services éminents qu'il a rendus aux chrétiens d'Orient ; il a cinq ou six grands cordons conquis par dés services rendus ainsi aux princes ou aux États. — Et il les porte? — Non, mais il en est fier; il dit qu'il aime mieux les récompenses accordées aux bienfaiteurs de Thumanité que celles accordées aux destructeurs des hommes. — C'est donc un quaker que cet homme-là? — Justement c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron, bien en^ tendu. — Lui connaît-on des amis? — Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent. — Mais enfin il a bien quelque ennemi? — Un seul. — Comment le nommez-vous?

— Lord Wilmore. — Où est-il? — A Paris dans ce moment même. — Et il peut me donner des renseignements?

— Précieux. 11 était dans l'Inde en même temps que Zaccone. — Savez-vous où il demeure? — Quelque part dans la Chaussée-d'Antin ; mais j'ignore la rue et le numéro. — Vous êtes mal avec cet Anglais ? — J'aime Zaccone et lui le déteste ; nous sommes en froid à cause de cela. — M. l'abbé, pensez-vous que le comte de Montecristo soit jamais venu en France avant le voyage qu'il vient de faire à Paris? — Ah ! pour cela je puis vous répondre pertinemment. Non,

iU LE COMTE DE MONTE€RISTO.

monsieur, il n*y esl jamais yenu, puisqu'il s'est adressé k moi, il y a six mois, pour avoir les renseignements qu'il désirait. De mon côté, comme j*ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui ai adressé M. Cavalcanti. — Andréa? — Non ; fiartolomeo le père. — Trèsbien, monsieur ; je n'ai plus à demander qu'une chose, et je vous somme au nom de l'honneur, de Thumanité et de la religion, de me répondre sans détour. — Dites, monsieur. — Savez-vous dans quel but M. de Montecristo a acheté une maison à Auteuil? — Certainement, car il me l'a dit. — Dans quel but, monsieur? — Dans celui d'en faire un hospice d'aliénés dans le genre de celui fondé par le baron de Pisani à Palerme. Connaissez-vous cet hospice ? — De rëpu^ tation, oui, monsieur. — C'est une institution magnifique. » Et là-dessus, l'abbé salua l'étranger en homme qui désire faire comprendre qu'il ne serait pas fâché de se remettre au travail interrompu.

Le visiteur, soit qu'il comprit le désir de l'abbé, soit qu'il fût au bout de ses questions, se leva à son tour. L'abbé le reconduisit jusqu'à la porte. « Vous faites de riches aumônes, » dit le visiteur, u et quoiqu'on vous dise riche, j'oserai vous offrir quelque chose pour vos pauvres ; de votre côté, daignerez-vous accepter mon offrande? — Merci, monsieur; il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi. — Mais, cependant... — C'est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous trouverez : hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des misères à coudoyer ! » L'abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte ; l'étranger salua à son tour et sortit.

La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort.

Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea vers la rue Fontaine-Saint-George. Au n* 5 die s'arrêta. C'était là que demeurait lord Wilmore. . L'étranger avait écrit à lord Wilmore pour lui demander

LES INFOBMATfONS. m

tm rondez-TOus que celui-ci avait fixé à dix heures. Ausdi, eomme l'envoyé de M. le préfet de police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il répondu que lord Wilmore, qui était l'exactitude et la ponctualité en personne , n'était pas encore rentré, mais qu'il rentrerait pour sûr à dix heures sonnantes.

Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable et était comme tous les salons d'hôtel garni. Une cheminée avec deux vases de Sèvres moderne, une pendule avec un Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux, de chaque côté de cette glace une gravure, représentant, l'une Homère portant son guide, Tautre Bélisaire demandant l'aumône ; un papier gris sur gris ; un meuble en drap rouge imprimé de noir : tel était le salon de lord Wilmore.

Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient qu'une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux fatigués de l'envoyé de M. le préfet de police.

Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au cinquième coup, la porte s'ouvrit, et lord Wi^ more parut.

Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris rares et roux, le teint blanc, et les cheveux blonds grisonnants. Il était vêtu avec toute l'excentricité anglaise, c'est-à-dire qu'il portait un habit bleu k boulons d'or et à haut collet piqué comme on les portait en i81i, un gilet de Casimir blanc et un pantalon de nankin de trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe empêchaient de remonter jusqu'aux genoux.

Son premier mot en entrant fut : <c Vous savez, monsieur, que je ne parie pas français. — Je sais du moins que vous n'aimez pas à parler notre langue, » répondit l'envoyé de M. le préfet de police. « — Mais vous pouvez la parler, vous, » reprit lord Wilmore ; « car si je ne la parle pas, je la

comprends. — Et moi , » reprit le visiteur en changeant d'idiome, <c je parle assez facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne vous gênez donc pas, monsieur. — Hao ! » jSt lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux naturels les plus purs de la Grande- Bretagne.

L'envoyé du préfet de police présenta h lord Wilmore sa lettre d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican ; puis , lorsqu'il eut terminé sa lecture : « Je comprends, » dît-il en anglais, « je comprends très-bien. »

Alors commencèrent les interrogations.

Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées h l'abbé fiusoni. Mais comme lord Wilmore, en sa qualité d'ennemi du comte de Montecristo, n'y mettait pas la même retenue que l'abbé, elles furent beaucoup plus étendues ; il raconta la jeunesse de Montecristo, qui , selon lui, était, à l'âge de dix ans, entré au service d'un de ces petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est là qu'il l'avait , lui , Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu'ils avaient combattu l'un contre l'autre; dans cette guerre Zaccone avait été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, rais sur les pontons, d'où il s'était enfui h la nage. Alors avaient commencé ses voyages, ses duels , ses passions ; alors était arrivée l'insurrection de Grèce, et il avait servi dansr les rangs des Grecs. Tandis qu'il était à leur service, il avait découvert une mine d'argent dans les montagnes de la Thessalie, mais il s'était bien gardé de parler de cette découverte à personne. Après Navarin , et lorsque le gouvernement grec fut consolidé , il demanda au roi Othon un privilège d'exploitation pour cette mine; ce privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait, selon lord Wilmore, monter à un ou deux millions de revenu , fortune qui néanmoins pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait.

«( Mais , n demanda le visiteur, n savez-vous pourquoi il

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