SCENE CONJUGALE
ment obéi k cet axiome du code : « La femme doit suivre « son mari. » — Des injures ! — Vous avez raison : arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites- vous? Soit; opérez sur la vôtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs qui sait si tout cela n'est pas un coup de jarnac politique ; si le ministre, furieux de me voir de l'opposition et jaloux des sympathies populaires que je soulève , ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner? — Comme c'est probable! — Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle télégraphique, c'est-à-dire l'impossible ou k peu prés , des signes tout h fait différents donnés par les deux derniers télégraphes ? C'est fait exprès pour moi , en vérité. — Monsieur, » dit plus humblement la baronne, tf vous n'ignorez pas, ce me semble, que cet employé a été chassé, qu'on a parlé même de lui faire son procès, que l'ordre avait été donné de l'arrêter, et que cet ordre eût été mis & exécution s'il ne se fût soustrait aux premières recherches par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité... C'est une erreur. — Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au ministre , qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d'État, mais qui à moi me coûte sept cent mille francs. — Mais, monsieur, » dit tout à coup Hermine, <c puisque tout cela, selon vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi accusez-vous l'homme, et vous en prenez-vous à la femme ? — Est-ce que je connais M. Debray, moi? » dit Danglars; « est-ce que je veux le connaître ? Est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils? Est-ce que je veux les suivre? Estce que je joue? Non, c'est vous qui faites tout cela, et non pas moi ! — Mais il me semble que puisque vous en profitez... » Danglars haussa les épaules.» — Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies parce 3. ^<-7^^ 9
qu'elles ont conduit une pu dix intrigues de façon à n*étre pas affichées dans tout Paris ! Mais songez donc qu'eussiez-vous caché vos dérèglements à votre mari même, ce qui est TA b c de Tart, parce que la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde. Mais il n'en est pas ainsi pour moi ; j'ai vu et toujours vu ; depuis seize ans à peu près vous m'avez caché une pensée peu^être, mais pas une démarche, pas une action , pas une faute , tandis que vous, de votre côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me tromper; qu'en est-il résulté? C'est que , grâce à ma prétendue ignorance , depuis M. de Villefort jusqu'à M. Debray, il n'est pas un de vos amis qui n'ait tremblé devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait traité en maître de la maison , ma seule prétention près de vous ; il n'en est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis moi-même aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux , mais je vous empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends positivement et par-dessus tout de me ruiner. »
Jusqu'au moment où le nom de Villefort avait été prononcé , la baronne avait fait assez bonne contenance ; mais à ce nom elle avait pâli, et se levant comme mue par uu ressort, elle avait étendu les bras comme pour conjurer une apparition , et fait trois pas vers son mari comme pour lui arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas , ou que peut-être , par quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement.
« M. de Villefort! que signifie? que voulez-vous dire? — Cela veut dire, madame, que M. de Nargonnc , votre premier mari , n'étant ni un philosophe, ni un banquier, ou peut-être étant l'un et l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'un procureur du roi , est mort de diagrin ou de colère de vous avoir trouvée -enceinte, de six mois
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après une absence de neuf. Je suis brutal ; non-seulement je le sais , mais je m*en vante : c'est un de mes moyens de succès dans mes opérations commerciales. Pourquoi, au Heu de tuer , s'est-il fait tuer lui-même ? Parce qu'il n'avait pas de caisse à sauver; mais moi, je me dois à ma caisse. M, Debray , mon associé , me fait perdre sept cent mille francs ; qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos affaires ; sinon qu'il me fasse banqueroute de ces deux cent cinquante mille livres , et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers , qu'il disparaisse. Eh! mon Dieu, c'est un charmant garçon , je le sais , quand ses nouvelles sont exactes : mais quand elles ne le sont pas, il y en a cinquante dans le monde qui valent mieux que lui. »
Madame Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour répondre h cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil , pensant à Villefort , à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui depuis quelques JQurs s'abattaient un à un sur sa maison , et changeaient en scandaleux débats le calme ouaté de son mé-
Danglars ne la regarda même pas, quoiqu'elle ftt tout ce qu'elle pot pour s'évanouir. Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et rentra chez hii ; de sorte que madame Danglars, en revenant de son demiévanouissement , put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve.
Le lendemain de cette scène , à l'heure que Debray avait coutume de choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à madame Danglars , son coupé ne parut pas dans la cour.
A cette hcure^li, c'est-à-dire vers midi et demi, madame Danglars demanda sa voiture , et sortit.
Danglars , placé derrière un rideau , avait guetté cette sortie qu'il attendait. Il donna l'ordre qu'on le prévint aussitôt que madame reparaîtrait, mais k deux heures elle n'était pas rentrée.
A deux heures il demanda ses chevaux , se rendit à la chambre , et se fit inscrire pour parler contre le budget.
De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant ses dépêches , s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur chiffres , et recevant entre autres visites celle du major Gavalcanti , qui , toujours aussi bleu , aussi roide et aussi exact , se présenta à l'heure annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier.
En sortant de la chambre, Danglars , qui avait donné de violentes marques d'agitation pendant la séance, et qui surtout avait été plus acerbe que jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture , et ordonna au cocher de le conduire avenue des Champs-Elysées, n? 30.
Montecrislo était chez lui : seulement il était avec quelqu'un , et il priait Danglars d'attendre un instant au salon.
Pendant que le banquier attendait , la porte s'ouvrit, et il vit entrer un homme habillé en abbé qui , au Heu d'attendre comme lui , plus familier que lui sans doute dans la maison , le salua , entra dans Tintérieur des appartements et disparut.
Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se rouvrit , et Montecristo parut.
41 Pardon , » dit-il , » cher baron , mais un de mes bons amis , Tabbé Busoni , que vous avez pu voir passer , vient d'arriver à Paris; il y avait fort longtemps que nous étions séparés et je n'ai pas eu le courage de le quitter tout aussitôt ; j'espère qu'en faveur du motif vous m'excuserez de vous avoir fait attendre. — Comment donc, » dit Danglars, « c'est tout simple ; c'est moi qui ai mal pris mon moment , et je vais me retirer. — Point du tout , asseyez-vous donc au contraire; mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux ; en vérité , vous m'efiFrayez : un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage toujours quelque grand malheur au monde. — J'ai, mon cher monsieur, » dit Danglars, «< que la mauvaise chance est sur mol depuis plusieurs jours et que je n'apprends que des sinistres. — Ah ! mon Dieu ! n dit Montecristo , « est-ce que vous avez eu une rechute à la bourse? — Non, j'en suis guéri , pour quelques jours du moins ; il s'agit tout bonnement pour moi d'une banqueroute à Trieste. — Vraiment? est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo Manfredi ? — Justement ! Figurez-vous un homme qui faisait depuis je ne sais combien de temps pour huit ou neuf cent raille francs par an d'affaires avec moi. Jamais un méconaptc, jamais un retard ; un gaillard qui payait comme un prince... qui paye. Je me mets en avance d'un million avee lui , et ne voiià-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses payements! — En vérité? — C'est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres qui me reviennent impayées , et de plus je suis encore porteur de quatre cent
mille francs de lettres de change signées par lui, et payables fin courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30 , j'envoie toucher ; ah bien oui ! le correspondant a disparu. Avec mon affaire d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois. — Mais est-ce vraiment une perte votre affaire d'Espagne? — Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que cela. — Comment diable avezvous fait une pareille école , vous , un vieux loup-cervier? — Eh ! c'est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était entré en Espagne ; elle croit aux rêves. C'est du magnétisme, dit-elle, et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu'elle assure, doit infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer; elle a sa cassette et son agent de change, elle joue et elle perd. 11 es|; vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue. Cependant , n'importe , vous comprendrez que lorsque sept cent mille francs sortent de la poche de la femme , le mari s'en aperçoit toujours bien un peu. Comment ! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un bruit énorme. — Si fait, j'en avais entendu parler , mais j'ignorais les détails ; puis je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de bourse. — Vous ne jouez donc pas? — Moi! et comment voulez-vous que je joue, moi qui ai déjà tant de peine à régler mes revenus? Je serais forcé, outre mon intendant, de prendre encore un commis et un garçon de caisse. Mais h propos d'Espagne , il me semble que la baronne n'avait pas tout à fait rêvé l'histoire de la rentrée de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de cela? — Vous croyez donc aux journaux , vous ? — Moi , pas le moins du monde ; mais il me semblait que cet honnête Messager faisait exception à la règle , et qu'il n'annonçait que les nouvelles certaines , les nouvelles télégraphiques. — Eh bien 1 voilà ce qui est inexplicable , » reprit Danglars , u c'est que cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle télégraphique. — En sorte , » dit Montecristo , « que c'est
dix-sept cent mille francs & peu près que tous perdrei ce mois-ci ? — Il n'y a pas d'à peu près , c'est juste mon chiffre. — Diable ! pour une fortune de troisième ordre, » dit Monteeristo avec compassion , « c'est un rude coup. — De troisième ordre ! » dit Danglars un peu humilié; « que diable entendez-vous par là? — Sans doute, >» continua Montecristo , « je fais trois catégories dans les fortunes : fortunes de premier ordre , fortunes de deuxième ordre , fortunes de troisième ordre. J'appelle fortunes de premier ordre celles qui se composent de trésors que l'on a sous la main , les terres, les mines, les revenus sur des États comme la France, l'Autriche et l'Angleterre, pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus forment un total d'une centaine de millions; j'appelle fortunes de second ordre les exploitations manufacturières, les entreprises par association, les viceroyautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille francs de revenu , le tout formant un capital d'une cinquantaine de millions ; j'appelle enfin fortunes de troisième ordre les capitaux fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté d'autrui ou des chances du hasard , qu'une banqueroute entame ou qu'une nouvelle télégraphique ébranle ; les banques , les spéculations éventuelles, les opérations soumises enfin aux chances de celte fatalité qu'on pourrait appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d'une quinzaine de millions. N'est-ce point là votre position à peu près, dites? — Mais dame, oui I » répondit Danglars. « — Il en résulte qu'avec six fins de mois comme celle-ci , » continua imperturbablement Monteeristo, « une maison de troisième ordre serait à l'agonie. — Oh ! » dit Danglars avec un sourire fort pâle, <c comme vous y allez ! — Mettons sept mois , » répliqua Monteeristo du même ton. u Dites-moi : avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille francs font douze millions ou à peu près?... Non?... Ëh bien! vous
iOO LE COMTE DE MONTEGRISTO.
avez raison , car avec des réflexions pareilles, on n'engagerait jamais ses capitaux , qui sont au financier ce que la peau est à Thomme civilisé. Nous avons nos habits plus ou moins somptueux , c'est notre crédit ; mais quand l'homme meurt, il n'a que sa peau; de même qu'en sortant des affaires , vous n'avez que votre bien réel , cinq ou six millions tout au plus ; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de fer n'est toujours 9 au milieu de la fumée qui l'enveloppe et qui la grossit, qu'une machine plus ou moins forte. £h bien ! sur ces cinq ou six millions qui forment votre actif réel, vous venez d'en perdre à peu près deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crédit; c'est-à-dire, mon cher M. Danglars, que votre peau vient d'être ouverte par une saignée, qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort. £h! eh! faites attention, M. Danglars. Avez-vous besoin d argent? Voulez-vous que je vous en prête? — Que vous êtes un mauvais calculateur! » s'écria Danglars en appelant à son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence; u à l'heure qu'il est, l'argent est rentré dans mes coffres par d'autres spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai été battu à Trieste, mais mon armée navale de l'Inde aura pris quelques galions, mes pionniers du Mexique auront découvert quelque mine. — Fort bien ! fort bien ! Mais la cicatrice reste, et à la première perte elle se rouvrira. — Non , car je marche sur des certitudes, » poursuivit Danglars avec la faconde banale du charlatan dont l'état est de prôner son crédit ; « il faudrait, pour me renverser, que trois gouvernements croulassent. — Dame! cela s'est vu. — Que la terre manquât de récolles. — Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres. -— Ou que la mer se retirât comme du temps de Pharaon ; encore il y a plusieurs mers , et mes
PROJETS DE MARIAGE. iOl
vaisseaux en seraient quittes pour se faire caravanes. — Tant mieux, mille fois tant mieux, cher M. Danglars, » dit Montecristo, « et je vois que je m'étais trompé et que vous rentrez dans les fortunes de-second ordre. — Je crois pouvoir aspirer h cet honneur, » dit Danglars avec un de ces sourires stéréotypés qui faisaient à Montecristo TefTet d'une de ces lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines ; « mais , puisque nous en sommes à parler d'affaires , » ajouta-t-il , enchanté de trouver ce motif de changer la conversation , u dites-moi donc un peu ce que je puis faire pour M. Gavalcanti. — Mais lui donner de l'argent, s'il a un crédit sur vous et que ce crédit vous paraisse bon. — Excellent ! il s'est présenté ce matin avec un bon de quarante mille francs, payable à vue sur vous, signé fiusoni , et renvoyé par vous à moi avec votre endos ; vous comprenez que je lui ai compté à l'instant même ses quarante billets carrés. » Montecristo fit un signe de tète qui indiquait toute son adhésion. uMais ce n'est pas tout , » continua Danglars ; » il a ouvert à son fils un crédit chez moi. — Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme ? — Cinq mille francs par mois. — Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien , » dit Montecristo en haussant les épaules ; « ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois? — Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille francs de plus... — N'en faites rien , le père vous les laisserait pour votre compte ; vous ne connaissez pas tous ces millionnaires ultramontains : ce sont de véritables Harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit? — Oh ! par la maison Fenzi , l'une des meilleures de Florence. — Je ne veux pas dire que vous perdrez , tant s'en faut , mais tenez-vous cependant dans les termes de la lettre. — Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Gavalcanti? — Moi , je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans les fortunes de second ordre, dont je vous
parlais tout à l'heure, mon cher M. Danglars. — Etavee cela , comme il est simple ! Je Taurais pris pour un major, rien de plus. — Et vous lui eussiez fait honneur, car vous avez raison , il ne paye pas de mine. Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a fait l'effet d'un vieux lieutenant moisi sous la contre-épaulette. Mais tous les Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand. ils n'éblouissent pas comme des mages d'Orient. — Le jeune homme est mieux, » dit Danglars. « — Oui. Un pfeu timide peutélre; mais en somme il m'a paru convenable. J'en étais inquiet. — Pourquoi cela? — Parce que vous l'avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le monde, à ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur trèssévère et n'était jamais venu à Paris. — Tous ces Italiens de qualité ont l'habitude de se marier entre eux , n'est-ce pas? » demanda négligemment Danglars, u ils aiment à associer leurs fortunes. — D'habitude ils font ainsi, c'est vrai ; mais Gavalcanti est un original qui ne fait rien comme les autres. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme. — Vous croyez? — J'en suis sûr. — Et vous avez entendu parler de sa fortune? — Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des millions, les autres prétendent qu'il ne possède pas un paul. — Et votre opinion à vous? — 11 ne faudrait pas vous fonder dessus, elle est toute personnelle. — Mais enfin... — Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats , tous ces anciens condottieri , car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné des provinces; mon opinion , dis-je , est qu'ils ont enterré des millions dans des coins que leurs aines seuls connaissent et font connaître à leurs aines de génération en génération , et la preuve, c'est qu'ils sont tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la république, dont ils conservent un reflet à force de les regarder. — Parfait , >» dit Danglars , « et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur connaît pas un pouce de terre, à tous
ces gens-là. — Fort peu , du moins; moi, je sais bien que je ne commis à Gavalcanti que son palais de Lucques. — Ah ? il a un palais? » dit en riant Danglars; u c'est déjà quelque chose. — Oui , et encore le loue-t-il au ministre des finances, tandis qu'il habite, lui , dans une maisonnette. Oh ! je vous Tai déjà dit ; je crois le bonhomme serré. — Allons, allons, vous ne le flattez pas. — Écoutez, je le connais à peine ; je crois l'avoir vu trois fois dans ma vie ; ce que j'en sais , c'est par l'abbé Busoni et par lui-même; il me parlait ce matin de ses projets sur son fils et me laissait entrevoir que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un pays mort , il voudrait trouver un moyen , soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions; mais remarquez bien toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abbé Busoni personnellement , moi , je ne réponds de rien. — N'importe, merci du client que TOUS m'avez envoyé, c'est un fort beau nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, h qui j'ai expliqué ce que c'était que les Cavalcanti , en est tout fier. A propos, et ceci est un simple détail de touriste, quand ces gcnslà marient leurs fils, leur donnent-ils des dots? — Eh ! mon Dieu ! c'est selon. J'ai connu un prince italien , riche comme une mine d'or, un des premiers noms de la Toscane, qui , lorsque ses fils se mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, qaand ils se mariaient malgré lui , se contentait de leur faire une rente de trente écus par mois. Admettons qu'Andréa se marie selon les vues de son père, il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c'était avec la fille d'un banquier, par exemple, peut-être prendrait -il un intérêt dans la maison du beau-pcre de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa bru lui déplaise : bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de son coffre-fort , donne un double tour à la serrure, et voilà maître Andréa obligé de vivre comme un fils de famille parisien , en biseautant des cartes ou en pipant des dés. — Ce garçon-là trou-
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vera une princesse bavaroise ou péruvienne ; il voudra une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose. — Non , tous ces grands seigneurs de l'autre côté des monts épousent fréquemment de simples mortelles ; ils sont comme Jupiter, ils aiment à croiser les races. Ah çk , mais estrce que vous voulez marier Andréa, mon cher M. Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là? — Ma foi , » dit Banglars , « cela ne me paraîtrait pas une mauvaise spéculation , et je suis un spéculateur, moi. — Ce n'est pas avec mademoiselle Danglars , je présume; vous ne voudriez pas faire égorger ce pauvre Andréa par Albert? — Albert, » dit Danglars en haussant les épaules , « ah bien oui ! il se soucie pas mal de cela. — Mais il est fiancé avec votre fille, je crois? — C'est-à-dire que M. de Morcerf et moi nous avons quelquefois causé de ce mariage, mais madame de Morcerf et Albert... — N'allcz-vous pas me dire que celui-là n'est pas un bon parti? — £h! eh! mademoiselle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble! — La dot de mademoiselle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas, surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies. — Oh! ce n'est pas seulement la dot, mais dites-moi donc à propos? — Eh bien ! — Pourquoi donc n'avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre dîner? — Je l'avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec madame de Morcerf , à qui on recommande l'air de la- mer. — Oui , oui, » dit Danglars en riant, >c il doit lui être bon. — Pourquoi cela ? — Parce que c'est Tair qu'elle a respiré dans sa jeunesse. » Montecristo laissa passer l'épigramme sans paraître y faire attention.
« Mais enfin, » dit le comte, « si Albert n'est point aussi riche que mademoiselle Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom? — Soit, mais j'aime autant le mien, » dit Danglars. « — Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a cru l'orner ; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n'avoir point compris que.
selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour qu'on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de vingt ans. — £t voilà justement pourquoi, » dit Danglars avec un sourire qu'il essayait de rendre sardoni* que, u voilà pourquoi je préférerais M. Andréa Gavalcanti à M. Albert de Morcerf. — Mais cependant , » dit Monteeristo , « je suppose que les Morcerf ne le cèdent pas aux Gavalcanti? — Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, » reprit Danglars, « vous êtes un galant homme, n'est-ce pas?
— Je le crois. — Et, de plus, connaisseur en blason? — Un peu. — Eh bien ! regardez la couleur du mien ; elle est plus solide que celle du blason de Morcerf. — Pourquoi cela? — Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle Danglars, au moins. — Après? — Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf. — Comment! illae s'appelle pas Morcerf? — Pas le moins du monde. — Allons donc! — Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas.
— Impossible. — Écoutez , mon cher comte , » continua Danglars, « M. de Morcerf est mon ami, ou plutôt ma con* naissance depuis trente ans ; moi, vous savez que je fais bon marché de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oublié d'où je suis parti. — C'est la preuve d'une grande humilité ou d'un grand orgueil, » dit Montecristo. « — Eh bien! quand j'étais petit commis, moi, Morcerf était simple pécheur. — Et alors on l'appelait? — Fernand. — Tout court? — Fernand Mondego. — Vous en êtes sûr? — Pardieu ! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse.
— Alors pourquoi lui donniez-vous votre fille? — Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis, tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses cependant, qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi. — Quoi donc ? — Rien. — Ah ! oui, je comprends ; ce que vous me dites là me rafraîchit la mémoire à propos du nom de Fernand Mondego. J'ai entendu
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prononcer ce nom-là en Grèce. — A propos de Taftire d'Ali-Pacha ? — Justement. — Voilà le mystère , » reprit Danglars , « et j'avoue que j'eusse donné bien des choses pour le découvrir. — Ce n'était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie. — Comment cela ? — Sans doute vous avez bien quelque correspondant en Grèce ? — Pardieu I — A Janina? — J'en ai partout. — Eh bien ! écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel rôle a joué dans la catastrophe d'Ali Tcbelen un Français nommé Fernand. — Vous avez raison! » s'écria Danglars en se levant vivement, «j'écrirai aujourd'hui même. — Faites. — Je vais le faire. — Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse... — Je vous la communiquerai. — Vous me ferez plaisir. » Danglars s'élança hors de l'appartement, et ne fît qu'un bond jusqu'à sa voiture.
Laissons le banquier revenir au grand train de ses chevaux, et suivons madame Danglars dans son excursion matinale.
Nous avons dit qu'à midi et demi madame Danglars avait demandé ses chevaux et était sortie en voiture. EHe se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain , pHt la rue de Seine et fit arrêter au passage du Pont-Neuf. Elle défeèndit
e( tf^versa le passage. Elle était vêtue fort simplement , cQmipc il convienl à une femme de goût qui soirtle matin. Rue Guénëgaud, elle monta en iSacre, en désignant comn^Q le but de sa course la rue de Harlay. Â peine fut-elle dansî la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir très-épais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille ; puis elle remi( soi^ chapeau sur ça tète, et vit avec plaisir, en se regardant dans un pçtit miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la prunelle étincelante de son œil.
Le fiacre pyit le Pont-Neuf, et entra par la place Dauphine dans la cpur de Harlay ; il fut payé en ouvrant la portière, et madame Danglars, s'élançant vers l'escalier qu'elle fran^ chit légèrement, arriva bientôt à la salle des Pas-Perdus. Le matin il y a beaucoup d'affaires, et encore plus de gens affairés au palais ; les geqs affairés ne regardent pas beaucoup les fepames ; madaqie Danglars traversa donc la salle des Pas- Perdus sans être plus remarquée que dix autres femmes qui guettaient leur avocat. Il y avait encombrement dans l'antichaçibre de M. de Villefort, mais madame Danglars n*eut pas même besoin de prononcer son non) ; dès qu'elle p^rut, un huissier se leva, vint à e]le, lui demanda si elle n'était point la personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné pendez-vous, et, sur sa réponse affirmative, il la conduisit par uii corridor réservé ai; cabinet de M, de Villefort.
Le magistrat écrivait assis sur son fauteuil, le dos tourné il la porte : il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer c^ parqles ; «« Enlr^, madame ! » et la porte se refermer, sans faire un seul mouvemcQt ; mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier qui ^'éloignait, qu'il se retourna yiyement, alla pousser les verrous, tirer les rideaux, et visitep chaque coin du cabinet. Puis, lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait êtrç ni vu ni entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé : « Merci, madame, » dit-il, « njercl de votre exîictitude. » Et il lui offrit un siège que ^^4§9I^ OQDglW accepta, car )^ cœur ]ui battait $1 fort^
ment qu'elle se sentait près de suffoquer, u Voilà, » dit le procureur du roi en s'asseyant à son tour, et en faisant décrire un demi-cercle a son fauteuil afin de se trouver en face de madame Danglars, u voilà bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrivé d'avoir ce bonheur de causer seul avec vous, et, à mon grand regret, nous nous retrouvons pour entamer une conversation bien pénible. — Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier appel, quoique bien certainement cette conversation soit encore plus pénible pour moi que pour vous. » Villefort sourit amèrement. « — Il est donc vrai, » dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt qu'aux paroles de madame Danglars; t( il est donc vrai que toutes nos actions laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans notre passé ! il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon ! Hélas! pour beaucoup ce sillon est celui de leurs larmes, — Monsieur, » dit madame Danglars, » vous comprenez mon émotion, n'est-ce pas? Ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m'assieds à mon tour honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge menaçant. » Villefort secoua la tête et poussa un soupir, u — Et moi , » reprit-il , u et moi je me dis que ma place n'est pas dans le fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accusé. — Vous? » dit madame Danglars étonnée. «« — Oui, moi. — Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagère la situation, » dit madame Danglars, dont l'œil si beau s'illumina d'une fugitive lueur. K Ces sillons dont vous parliez à l'instant même ont été tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions, au delà du plaisir, il y a toujours un peu de remords ; c'est pour cela que l'Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour soutien, à nous autres pauvres
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femmes, Tadmirable parabole de la fille pécheresse et de la femme adultère. Aussi , je vous Tavoue, en me i^eportant à ces délires de ma jeunesse, je pense quelquefois que Dieu me les pardonnera, car sinon Texcuse, du moins la compensation s'en est bien trouvée dans mes souffrances ; mais vous, qu'avez-vous à craindre dans tout cela, vous autres hommes que le monde excuse, et que le scandale ennobUt? — Madame, » répliqua Villefort, « vous me connaissez ; je ne suis pas un hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si mon front est sévère, c'est que bien des malheurs l'ont assombri ; si mon cœur s'est pétrifié, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a reçus. Je n'étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'étais pas ainsi ce soir de fiançailles où nous étions tous assis autour d'une table de la rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et autour de moi ; ma vie s'est usée à poursuivre des choses difficiles et à briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. II est rare que ce qu'on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi la plupart des mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, déguisées sous la forme spécieuse de la nécessité ; puis , la mauvaise action commise dans un moment d'exaltation, de crainte et dé délire , on voit qu'on aurait pu passer auprès d'elle en l'évitant. Le moyen qu'il eût été bon d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on était, se présente à vos yeux facile et simple ; vous vous dites : « Comment n'ai-je « pas fait ceci au lieu de faire cela? » Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous êtes tourmentées par des remords , car bien rarement la décision vient de vous ; vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont presque toujours le crime des autres. — En tout cas, monsieur, convenez-en, » répondit madame Danglars, « si
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j'ai eommis une faute, cette faute itit-elle personnelle , /'en ai reçu hier soir la sévère punition. — Pauvre femme! i» dit Villefort en lui serrant la main, «< trop sévère pour votte force, ear deux fois vous avez failli y succomber, et cependant... — Eh bien? — £h bien ! je dois vous dire... rassemblez tout votre courage , madame , car vous n'êtes pas encore au bout. — Mon Dieu ! » s*écria madame Danglars efltayée, «qu'y a-t-il donc encore? — Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien ! figurezvous un avenir plus sombre encore, un avenir.... affreux certainement... sanglant peut-être!... »
La baronne connaissait le calme de Villefort ; elle fut si épouvantée de son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri mourut dans sa gorge. « Comment est-il ressuscité, ce passé terrible? » s'écria Villefort; « comment , du fond de la tombe et du fond de nos cœurs où il dormait, est-il sorti comme un fantdme, pour faire pâlir nos joues et rougir nos fronts? — Hélas! » dit Hermine, « sans doute le hasard ! — Le hasard ! » reprit Villefort ; « non , non, madame, il n'y a point de hasard! — Mais si; n'est-ce point un hasard fatciL il est vrai, mais un hasard qui a faî^ tout cela? T^*est«ce point par hasard que le comte de Montecristo a acheté cette maison ? N'estHie point par hasard qu'il a fait creuser la terre? N'est-ce point par hasard eiifin que ce malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente créature sortie de moi, à qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais à qui j'ai donné bien des larmes. Ah ! tout mou cœur a volé au-devant du eomte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des fleurs. — Eh bien! non, madame; et voilà ce que j'ayais de terriblç à vous dire, » répondit Villefort d'une voix sourde ; <c non , il n'y a pas eu de dépouille trouvée sous les fleurs ; non, il n'y a pas eu d'enfant déterré ; non, il bc faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir, il faut trembler. — Que voulez-vous dire? » s'écria madame Danglars toute
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foissonoante. «< — le veux dire que M. de Montecristo , e^ eveiisaat au pied de ces arbres, n'a pu trouver ni squelette d'enf^Dt, ni ferrures de coffrç, parce que sous ces arbres il n'y av$it ni l'un ni l'autre. — Il n'y avait ni Fun ni Tau.-, tre ! u redit madame Danglars en fixant sur le procureur du roi des yeux dont la prunelle effroyablement dilatée in* diquait Iq terreur ; » il n'y avait ni l'un ni l'autre ! » répétât-elle encore comme une personne qui essaye de fixer par le seo des paroles et par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper. « — Non I » dit Villefort en laissant tomber son front dans ses mains; «< non, cent fois non!... — Mais eQ n'est donc point \k que vous aviez déposé le pauvre enfant, monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites? — C'est là; mais écoute?-moi, écoutez-moi, madame, et vous allez me plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire. — Mon Dieu ! vous n^'effrayea ! mais n'impprte, parlez, je vous écoute. — Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre délivrance. L'enfant vint, me fut remis, sans mouvement, sans souffle, sans voix : nous le crûmes mort. » Madame Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu ^'élancer de sa chaise. Mais Villefort l'arrêta en joignant les mains , comme pour implorer son attentiop. « Nous le crûmes mort , » répéta-t-il ; « je le mis dans un coffre qui devait remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je preusai une fosse et l'enfouis à la hâte. J'achevais à peinie de le couvrir de terre, que le bras du Corse s'étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, uq frisson glacé me parcourut tout le corps et m'étreignit a la gorge... Je tombai mourant et me crus tué. Je n'oublierai jamais TQtro sublime «Qurfige, quapd, revepu à moi, je me
traînai expirant jusqu'au bas de l'escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe ; vous eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles ; pendant trois mois, je luttai contre la mort; enGn, comme je parus me rattacher à la vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portèrent de Paris & Châlons, en faisant six lieues par jour. Madame de Viilefort suivait le brancard dans sa voiture. A Châlons, on me mit sur la Saône, puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je descendis jusqu'à Arles, puis d'Arles je repris ma litière et continuai mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois ; je n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous étiez devenue. Quand je revins à Paris, j'appris que, veuve de M. de Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars. A quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m'était revenue? Toujours à la même chose , toujours à ce cadavre d'enfant qui chaque nuit dans mes rêves s'envolait du sein de la terre, et planait au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi à peine de retour à Paris, je m'informai ; la maison n'avait pas été habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d'être louée pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui appartenait au père et à la mère de ma femme , j'offris un dédommagement pour qu'on rompit le bail, on me demanda six mille francs , j'en eusse donné dix mille , j'en eusse donné Vingt mille. Je les avais sur moi; je fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. .Personne depuis que j'en étais sorti n'était entré dans la maison. Il était cinq heures de l'après-midi, je montai dans
la chambre rouge et j'attendis la nuit. Li, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle se représenta bien plus menaçant que jamais h ma pensée. Ce Corse qui m*aYait déclaré la vendetta, qui m'avait suivi de Nimes à Paris ; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m'avait frappé, m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait en arriver à vous connaître ; peut-être vous connaissait- il... Ne vous ferait-il pas payer un jour le secret de cette twrible affaire?... Ne serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance quand il apprendrait que je n*était pas mort de son coup de poignard? 11 était donc urgent qu'avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces de ce passé, que j'en détruisisse tout vestige matériel ; il n'y aurait toujours que trop de réalité dans mon souvenir. C'était pour cela que j'avais annulé le bail, c'était pour cela que j'étais venu, c'était pour cela que j'attendais. La nuit arriva, je la laissai bien s'épaissir; j'étais sans lumière dans cette chambre, où des soufflet de vent faisaient trembler les portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion embusqué; de temps en temps je tressaillais; il me semblait derrière moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon cœur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin j'entendis s'éteindre, l'un après l'autre, tous ces bruits divers de la campagne. Je compris que je n'avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être ni vu ni entendu, et je me décidai k descendre. Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme; mais lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier que j'avais retrouvée dans mes habits, cette petite clef que nous chérissions tous deux , et que vous aviez voulu faire attacher à un anneau d'or; lorsque j'ouvris la porte, lorsque à travers les fenêtres je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale , une longue bande de lumière blanche pareille à un spectre, je
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me retins au mur et je fu^ près de crier ; il me «embluit que j*aUaia devenir fou. Enfin je parvins à me rendre mattre de moi-même. Je descendis Fescalier marehe à marche ; la seule chose que je n'avais pu vaincre, c'était un étrange (remblement dans les genoux. Je me cramponnai à k rampe; si je l'eusse lâchée un instant, je me fusse pirécipilé. J'arrivai à la perte d'en bas ; ea dehors de celte porte une bêche était posée contre le mur. Je la pris et je m'avançai vers le massif, fe m'étais muni d'une lanterne sourde ; au milieu de la pelouse je pi^'arrêtai poiir l'allumer, puis je continuai mon chemin. JNovemhrç finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les arbree n'étaient plus que des squ^ leltes aux longs bras décharnés , et les feuilles morte^ criaient avec le sable sous mes pas. L'effroi m'étreignait si fortement le cœur qu'en approchant du massif j» tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyait toujours voir apparaître à travers les branches la figure du Corse« J'édairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai les yeux tout autour de moi , j'étais bien seul ; aucun hruit ne troublait le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait son cri aig^i et lugubre comme un appel aux fantAmes de la nuit. J'attaebai ma lanterne i uae branche fourchue que j'avais déjà remarquée un an auparavant , à l'endroit même où je m'arrêtai pour oreuscr Içi fesse. L'herbe avait , pendant l'été , poussé bien épaisse h cet endroit, et, Tautomue venu, personne ne o*étfût trouvé là pour la faucher. Cependant une plaee moins garnie attira mon attention ; il était évident que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'œuvre. J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un an ! Aussi, comme j'espérais, comme j^ travaillais, comme je sondais chaque touffe de gazon , croyant sentiB de la résistance au bout de ma béehe ! rien 1 et cependant je fis un trou deux fois plus grand que p'était le premier. Je eru^ n^'être ai)usé, m'être trompé de plaee; je m'omonte^, je
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regardai les arbr^, je ehtrbhai h reconhatirè léâ détails qui m'avaient frappé. Une bise froide et aiguë sifflait i travers les branches dépooiltées, et cependant la sueur ruisselait sur nion front. Je me rappelai que j'avais reçu le coup de potgnArd au moment bu je piétinais la terre pour i^ecouvrit ht fosse ; en piétinant cette terre , je m'appuyais k un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel destiné b servir de banc aux prohieneurs, car en tombant, ma main, qui venait de quitter l'ébénier, avait senti la fraicheur de cette pierre ; à ma droite était le faux ébéni^, derrière moi était le rocher; je tombai en me plaçant dé n^éme» je me rdevai et toie remis à creuser et à élargir le trou; rien, toujours ^ien : le coffret n'y était pas. — Le coffret n'y était pas ! h murmura madame Danglars suffoquée par l'épouvante. « — Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, » continua Villefort, a non. J« fouiUai tout le massif; je pensais que l'assassin , ayant déterré le coffre et croyant que c'était un trésor, avait voulu s'en emparer, l'avait emporté ; puis , s'àpercevalit de son erreur, avÎRit fait k son tour un tarou et l'y avait déposé ; rieii. Puii^il me vint cistte idée qu'il n'avait point pris tant de précautions , et levait purement et simplement jeté ^ns quelque coin. Dans cette dernière h3rpothèse , il me ftillait , pour fairb mes redberchès , attendre le jour. Je remontai dans la chambre et j'attendis. — Oh ! mon Dieu ! — Le jolir venu, je descend» de nouveau. Ma première visite fut pour le massif; j'espérais y retrouver des traces qui m'auraient échappé pendant l'obscurité. J'avais reto^rhé là terre sur une superficie de plus de vingt pieds carrés et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une journée eût à ^ine suffi à un homine salarié pour faire ce que j'avais fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rkA, Alors je me mis k la recherche dà coffre , selon la supposition que j'avais faite qu'il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être isor le chemin qui eenduisait à la petite porte de sortie; mais cette noti-
Telle investigation fat aussi inutile que la première, et, le cœur serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun espoir. — Oh! » s'écria madame Danglars, u il y avait de quoi devenir fou! — Je l'espérai un instant,» dit Villefort, « mais je n'eus pas ce bonheur ; cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées : Pourquoi cet homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je. — Mais vous l'avez dit, » reprit madame Danglars, « pour avoir une preuve. — Eh non ! madame, ce ne pouvait plus être cela ; on ne garde pas un cadavre un an, on le montre k un magistrat, et l'on fait sa déposition. Or rien de tout cela n'était arrivé. — £h bien alors?... » demanda Hermine toute palpitante. « — Alors il y a quelque chose de4)lus terrible, de plus fatal, de plus effrayant pour nous ; il y a que l'enfant était vivant peut-être, et que l'assassin Ta sauvé. » Madame Danglars poussa un cri terrible , et saisissant les mains de Villefort : « — Mon enfant était vivant ! » dit-elle, u vous avez enterré mon enfant vivant, monsieur! Vous n'étiez pas sûr que mon enfant était mort , et vous l'avez enterré ! ah ! ..^ » Madame Danglars s'était redressée et elle se tenait devant le procureur du roi , dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et presque menaçante. » — Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose, » répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet homme si puissant était près d'atteindre les limites du désespoir et de la folie. « — Ah ! mon enfant, mon pauvre enfant! » s'écria la baronne, retombant sur sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
Villefort revint à lui, et comprit que, pour détourner l'orage maternel qui s'amassait sur sa tête , il fallait faire passer chez madame Danglars la terreur qu'il éprouvait luimême. (( Vous comprenez alors que si cela est ainsi, » ditil en se levant à son tour, et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus basse, « nous sommes per«
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dus ; cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit, quelqu'un a notre secret ; et puisque Montecristo parle devant nous d'un enfant déterré où cet enfant n'était plus, ce secret, c'est lui qui l'a. — Dieu! Dieu juste! Dieu vengeur! » murmura madame Danglars. Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement. « — Mais cet enfant , cet enfant , monsieur? « reprit la mère obstinée. « — Oh! que je l'ai cherché ! » reprit Villefort en se tordant les bras ; « que de fois je l'ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil ! que de fois j'ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un million d'hommes , et pour trouver mon secret dans les leurs ! Enfin , un jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai pour la centième fois aussi ce que le Corse avait pu faire de l'enfant; un enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s'a percevant qu'il était vivant encore l'avait-il jeté dans la rivière. — Oh ! impossible ! » s'écria madame Danglars ; u on assassine un homme par vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant ! — Peut-être , » conlinua Villefort , « l'avait-il mis aux Enfants-Trouvés. — Oh ! oui, oui ! » s'écria la baronne, « mon enfant est là, monsieur ! — Je courus à l'hospice, et j'appris que cette nuit même, la nuit du 20 septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé d'une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre H. — C'est cela , c'est cela ! » s'écria madame Danglars , » tout mon linge était marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m'appelle Hermine. Merci, mon Dieu, mon enfant n'était pas mort! — Non , il n'était pas mort. — Et vous me le dites ! vous me dites cela sans craindre de me faire mourir de joie , monsieur? Où est-il? où est mon enfant? n Villefort haussa les épaules. « — Le sais-je? » dit-il ; « et croyez-vous que, si je le savais, je vous ferais passer par toutes ces épreuves et par toutes ces gradations comme le ferait un dramaturge S. 11
AiB LE COMTE DE MONTECaiSTO.
OU un romancier? Non, hëlas! non ! je ne le sais pas. Un^ femme, il y avait six mois environ, était venue rédamer Tenfant avec l'autre moitié de la serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi exige , et on le lui avait remis. — Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir. — Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J'ai feint une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers, d'adroits agents, je les ai mis à sa recherche. On a reU*ouvé ses traces jusqu'^ Châlous; à Châlons on les a perdues. — Perdues? — Oui, perdues; perdues à jamais. »
Madame Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme , un cri pour chaque circonstance, u Et c'est tout? » dit-elle, « et vous vous êtes borné là? — Oh! non , » dit Villefort ; a je n'ai jamais cessé de chercher, de m'enquérir, de m'informer. Cependant depuis deux ou trois ans je m'étais donné quelque relâche. Mais aujourd'hui je vais recommencer avec plus de persévérance et d'acharnement que jamais, et je réussirai, voyez-vous, car ce n'est plus la conscience qui me pousse , c'est la peur. — Mais, » reprit madame Danglars, «c le comte de Montecristo ne sait rien ; sans quoi, il me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait. — Oh ! la méchanceté des hommes est bien profonde , » dit Villefort , « puisqu'elle est plus profonde que la bonté, de Dieu. Avez-vous remarqué les yeux de cet homme tandis qu'il nous parlait? — Non. — Mais l'avez-vous examiné profondément parfois? — Sans doute il est bizarre, mais voilà tout ; une chose m'a frappée seulement; c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donné, il n'a rien touché ; c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part. -— Oui ! oui ! » dît Villefort, « j'ai remarqué cela aussi. Si j'avais su ce que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse louché à rien ; j'aurais cru qu'il voulait nous empoisonner. — Et vous vous seriez trompé , vous le voyez bien. — Oui, sans doute ^ mais, croyez-moi^ cet homme ^
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d'autres projets ; voilà pourquoi j'ai voulu vous voir, voilà pourquoi j'ai demandé à vous parler, voilà pourquoi j'ai voulu vous prémunir contre tout le monde, mais contre lui surtout. Dites-moi , » continua Yillefort en fixant , plus profondément encore qu'il ne l'avait fait jusque-là, ses yeux sur la baronne, « vous n'avez parlé de notre liafson à personne ? — Jamais , à personne. — Vous me comprenez , » reprit afTectueu sèment Villefort, « quand je dis à personne, pardonnez-moi celte insistance, à personne au monde, n'est-ce pas? — Oh! oui, oui, je comprends très-bien, « dit la baronne en rougissant ; »c jamais, je vous le jure. — Vous n'avez point l'habitude d'écrire le soir ce qui s'est passé dans la matinée? Vous ne faites pas de journal? — Non! hélas ! ma vie passe , emportée par la frivolité , moi-même je l'oublie, — Vous ne rév^z pas haut, que vous sachiez? — J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?» Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de Villefort. « — C'est vrai , » dit-il si bas qu'on l'entendit à peine. « — Èh bien? » demanda la baronne. « — Eh bien ! je comprends ce qu'il me reste à faire , « reprit Villefort ; « avant huit jours d'ici je saurai ce que c'est que M. de Montecrîsto, d'où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants qu'on déterre dans son jardin.»
Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le comte s'il eût pu les entendre. Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner, et la reconduisit avec respect jusqu'à la porte.
Madame Danglars reprit un autre fiacre qui la ramena au passage , de l'autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui en l'attendant dormait paisiblement sur son siège.
iSO LE COMTE DE MOm^CRISTO.
UN BAL d'Été.
Le même jour, vers Fbeure où madame Danglars faisait la séance que nous avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n"* 27 et s'arrêtait dans la cour.
Au bout d'un instant la portière s'ouvrait , et madame de Morcerf en descendait ,. appuyée au bras de son fils.
A peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle , que , commandant un bain et ses chevaux , après s'être mis seulement aux mains de son valet de chambre, il se fit conduire aux Champs-Elysées, chez le comte de Montecristo.
Le comte le reçut avec son sourire habituel. C'était une étrange chose ^ jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le cœur ou dans l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela, forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.
Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts , laissa , en le voyant , et malgré son sourire amical , tomber ses bras ^ et osa tout au plus lui tendre la main.
De son côté , Montecristo la lui toucha comme il faisait toujours , mais sans la lui serrer. <c Eh bien ! me voilà , » dit-il , a cher comte. — Soyez le bienvenu. — Je suis arrivé depuis une heure. — De Dieppe? — Du Tréport. — Ah! c'est vrai ! — Et ma première visite est pour vous. — C'est
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charmant de votre part, » dit Montecristo comme il eût dit toute autre chose. «( — Eh bien ! voyons , quelles nouvelles?
— Des nouvelles ! vous demandez cela à moi , à un étranger ! — Je m'entends : quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous avez fait quelque chose pour moi. — M'aviez-vous donc chargé de quelque commission ? » dit Montecristo en jouant l'inquiétude. » — Allons ! allons ! » dit Albert , « ne simulez pas Tindifférence ; on dit qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance : eh bien ! au Tréport, j'ai reçu mon coup électrique : vous avez, sinon travaillé pour moi, du moins pensé à moi. — Cela est possible , » dit Montecristo. <: J'ai en effet pensé à vous , mais le courant magnétique dont j'étais le conducteur agissait, je l'avoue, indépendamment de ma volonté. — Vraiment! contez- moi cela , je vous prie. — C'est facile. M. Danglars a dîné chez moi. — Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa présence que nous sommes partis, ma mère et moi. — Mais il y a dîné avec M. Andréa Cavalcanti.
— Votre prince italien? — N'exagérons pas, M. Andréa se donne seulement le titre de comte. — Se donne, dites-vous?
— Je dis : Se donne. — 11 ne Test donc pas ? — Eh ! le sais-jc, moi? 11 se le donne, je le lui donne, on le lui donne , n'est-ce pas comme s'il l'avait? — Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien? — Eh bien! quoi? — M. Danglars a donc dîné ici? — Oui. — Avec votre comte Andréa Cavalcanti? — Avec le comte Andréa Cavalcanti, le marquis son père, madame Danglars, M. et madame de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien Morrel , et puis qui encore?... attendez donc... Ah ! M. de Château-Renaud. — On a parlé de moi? — On n'en a pas dit un mot.- Tant pis. — Pourquoi cela? il me semble que si Ton vous a oublié , on n'a fait , eu agissant ainsi , que ce que vous désiriez? — Mon cher comte, si l'on n'a point parlé de moi , c'est qu'on y pensait beaucoup, et alors je suis désespéré. — Que vous importe , puisque mademoiselle Dan-
m LE COMTE DE MONTECRISTO.
glars û'ëtait point au nombre de ceux qui y pensaient id? Ah ! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez elle. — Oh f quant à cela, non , j'en suis sûr, ou , si elle y pensait, c'est certainement de ia même façon que je pense à elle. — Tou-« chante sympathie I w dit le comte. «Alors vous vous détestez? — Écoutez, » dit Morcerf , u si mademoiselle Danglars était femme à prendre en pitié le martyre que je ne souffre pas pour elle , et à m'en récompenser en dehors des conventions matrimoniales arrêtées entre nos deux familles , cela m'irait à merveille. Bref, je crois que mademoiselle Danglars serait une maîtresse charmante , mais comme femme , dia^ ble!... — Ainsi, » dit Montecristo en riant, « voilà votre façon de penser sur votre future? — Oh ! mon Dieu, oui , un peu brutale, c'est vrai, mais exacte du moins. Or, puisqu'on ne peut faire de ce rêve une réalité, comme pour arriver à un certain but il faut que mademoiselle Danglars devienne ma femme, c'est-à-dire qu'elle vive avec moi, qu'elle pense près de moi, qu'elle chante près de moi, qu'elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi , et cela pendant tout le temps de ma vie, alors je m'épouvante ; une maîtresse, mon cher comte, cela se quitte ; mais une femme, peste ! c'est autre chose , cela se garde, et éternellement, de près ou de loin , c'est-à-dire ; or, c'est effrayant de garder toujours mademoiselle Danglars , fût-ce même de loin. — Vous êtes difficile , vicomte. — Oui , car souvent je pense à une chose impossible. — A laquelle?^ — A trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui. >* Montecristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts. « Ainsi votre père a été bien heureux?» dit-il. « — Vous savez mon opinion sur ma mère, M. le comte : un ange du ciel ; voyez-la encore belle , spirituelle toujours , meilleure que jamais. J'arrive du Trépôrt; pour tout autre fils, eh! mon Dieu ! accompagner sa mère serait une complaisance ou Une corvée ; mais moi , j'ai passé quatre jours en téte-i-
tété ôvcc elle, plus satisfait, plus reposé, plus poétique, vous le dirai-je, que si j'eusse emmené au Trépopt la reine Mab ou Titania.— C'est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous entendent de graves envies de rester célibataires. — Voilà justement, » reprit Morcerf, « pourquoi , sachant qu'il existe au monde une femme accomplie , je ne me soucie pas d'épouser mademoiselle Dan* glars. Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à ]a vitre de Marié ou de Fossin de«> vient bien plus beau depuis qu'il est notre diamant ; mais si révi<lence vous force à reconnaître qu'il en est un d'une caU plus pure , et que vous soyez condamné à porter éternel* lement ce diamant inférieur k un autre, comprenez-vous la Souffrance?— Mondain! «murmura le comte. « — Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour ou mademoiselle Eugénie s'apercevra que je ne suis qu'un chétif atome, et que j'ai à peine autant de cent mille francs qu'elle a de millions. » Montecristo sourit. « J'avais bien pensé à une chose , » eon-^ tinua Albert. « Franz aime les choses excentriques; j'ai voulu le rendre amoureux de mademoiselle Danglars ; mais malgré quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement répondu : « Je suis excentrique , c'est vrai , mais mon excentricité ûe « va pas jusqu'à reprendre ma parole quand je l'ai donnée. >♦ — Voilà ce que j'appelle le dévouement de l'amitié : donner à un autre la femme dont on ne voudrait soi-même qu'à titre de maîtresse. » Albert sourit. « — A propos , » c6ntinua-t-il, « il arrive , ce cher Franz ; mais peu vous importe, vous ne l'aimez pas , je crois? — Moi! « dit Montecristo ; « eh ! mon cher vicomte , où donc avez-vous vu que je n'aimais pas M. Franz? j'aime tout le monde. — Et je suis compris dans tout le monde... merci. —Oh! ne confondons pas, » dit Montecristo ; « j'aime tout le monde à la manière dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain , chrétiennement ;
iU LE COMTE DE MONTECRISTO.
mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz d'Épinay. Vous dites donc qu'il arrive. — Oui, mandé par M. de Villefort , aussi enragé , à ce qu'il parait, de marier mademoiselle Valentine que M. Danglars est enragé de marier mademoiselle Eugénie. Décidément il parait que c'est un élat des plus fatigants que celui de père de grandes filles; il semble que cela leur donne la fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute jusqu'à ce qu'ils en soient débarrassés. — Mais M. d'Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend, ce me semble, son mal en patience. — Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande considération. — Méritée , n'est-ce pas? — Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère , mais juste.— A la bonne heure, » dit Montccristo, a en voilà un au moins que vous ne traitez pas comme ce pauvre M. Danglars. — Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d'épouser sa fille, >» répondit Albert en riant. « — En vérité, mon cher monsieur, «dit Montecristo , «< vous êtes d'une fatuité révoltantç. — Moi ! — Oui, vous. Prenez donc un cigare. — Bien volontiers. Et pourquoi suis- je fat? — Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre d'épouser mademoiselle Danglars. Eh ! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce n'est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier. — Bah ! » fît Albert avec de grands yeux.« — Eh ! sans doute, M. le vicomte, on ne vous mettra pas de force le cou dans les portes , que diable ! Voyons, sérieusement, «reprit Montccristo en changeant d'intonation, « avez-vous envie de rompre? — Je donnerais cent mille francs pour cela. — Eh bien! soyez heureux : M. Danglars est prêt à en donner le double pour atteindre au même but. — Est-ce bien vrai ce bonheur-là? » dit Albert , qui cependant en disant cela ne put empêcher qu'un imperceptible nuage passât sur son front, u Mais , mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?— Ah ! te voilà bien,
nature orgueilleuse et égoïste! A la bonne heure, je retrouve rhomme qui veut trouer Tamour-propre d*autrui k coups de hache , et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille. — Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars... — Devait être enchanté de vous, n'est-ce pas? Eh bien ! M. Danglars est un homme de mauvais goût, c'est convenu , et il est encore plus enchanté d'un autre... — De qui donc ?-T-Je ne sais pas , moi ; étudiez , regardez , saisissez les allusions à leur passage , et faites-en votre profit. — Bon, je comprends ; écoutez ; ma mère. ..non ! pas ma mère, je me trompe, mon père a eu l'idée de donner un bal. — Un bal , dans ce moment-ci de rannée?-^Les bals d'été sont à la mode. — Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu'à vouloir, elle les y mettrait. — Pas mal ; vous comprenez, ce sont des bals pur sang ; ceux qui restent à Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous charger d'une invitation pour MM. Gavalcanti? — Dans combien de jours a lieu votre bal? — Samedi. — M. Gavalcanti père sera parti. — Mais M. Gavalcanti fils demeure. Voulezvous vous charger d'amener M. Gavalcanti fils? — Écoutez, vicomte , je ne le connais pas. — Vous ne le connaissez pas? — Non, je l'ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours, et je n'en réponds en rien. — Mais vous le recevez bien , vous ? — Moi , c'est autre chose ; il m'a été recommandé par un brave abbé qui peut lui-même avoir été trompé. Invitez -le directement, à merveille, mais ne me dites pas de vous le présenter; s'il allait plus tard épouser mademoiselle Danglars, vous m'accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper la gorge avec moi ; d'ailleurs je ne sais pas si j'irai moi-même — Où? — A votre bal. — Pourquoi n'y viendrieZ'VOus point? — D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invité, — Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même. — Oh ! c'est trop charmant ; mais je puis en être empêché. — Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous sacrifier tous
les empêchements. — Dites. — Ma mère vous en prie. — Madame la comtesse de Morcerf ? » reprit Montecristo en tressaillant. « — Ah! comte, » dît Albert, «< je vous préviens que madame de Morcerf cause librement avec moi ; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l'heure , c'est que ces fibres-tà vous manquent complètement , car pendant quatre jour^ nous n'avons parlé que de vous. — De moi ! En vérité vouer me comblez ! — Écoutez, c'est le privilège de votre emploi , quand on est un problème vivant ! — Ah ! je suis donc ausai un problème pour madame votre mère? En vérité, je Fauraist crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarta d'imagination ! — Problème , mon cher comte , problème pour tous, pour ma mère comme pour les autres , problème accepté , mais non deviné , vous demeurez toujours à l'état d'énigme, rassurez-vous. Ma mère seulement demande tou^ jours comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond , tandis que la comtesse G*** vous prend pour lord Rttthwen, ma mère vous prend pour Gagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous vien« drez voir madame de Morcerf, confirmez-la dans cette opi* niôd. Cela ne vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et l'esprit de l'autre.— Jfe vous remercie de m'avoir prévenu , » dit le comte en souriant , « je tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions. — Ainsi vous viendrez samedi ? — Puisque madame de Morcerf m'en prie. — Vous êtes charmant. — Et M. Danglars? -^ Oh ! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s'en est chargé. Nous tâcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau , M. de Villefort ; mais on en désespère.— Il ne faut jamais désespérer de rien , dit le proverbe. — Dansezvous, cher comte? — Moi? — Oui, vous. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que vous dansassiez? — Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine... Non, je ne danse pas ; mais j'aime à voir danser. Et madame de Morcerf, dansi^-
t-dle ? — Jamais non plus ; vous causerez , elle a tant envie de causer avec vous ! — Vraiment? — Parole d'honneur ! Et je vous déclare que vous êtes le premier homme pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité. »
Albert prit son chapeau et se leva ; le comte le reconduisit jusqu'à la porte, u Je me fais un reproche , » dit-il en l'arrêtant au haut du perron, «t — Lequel? — J'ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars. — Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlezm'en toujours; mais de l»méme façon. — Bien! vous me rassurez. A propos, quand arrive M. d'Épinay ? — Mais dans cinq ou six jours au plus tard. — Et quand se marie-t-il?
— Aussitôt l'arrivée de M. et de madame de Saint-Méran.
— Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que je ne Taime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir, — Bien , vos ordres seront exécutés , seigneur. — Au revoir. — A samedi en tous cas, bien sur, li'e^ce pas? — Comment donc! c'est parole donnée. »
Lue comte suivit des yeux Albert en Te saluant de la main. fm quand il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio derrière lui :
•«( Eh bien ? » >demanda-t-il. « — Elle est allée au Palais, >» répondit l'intendant. « — Elle y est restée longtemps ? — Une hj»ire et demie. — Et elle est rentrée chez eUe? — Directecp^nt. — Eh bien ! mon cher M. Bertuccio, » dit le comte, « si j'ai maintenant un conseil à vous donn;er , c'est d'aller voîi* €n Normandie si vous ne trouverez pas cette petite terre jlont je vous ai parlé. »
Bertuccio salua , et comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec l'ordre qu'il avait reçu, il partit le soir même.
LES INFORHÀTIONS.
M. de Villefort tint parole h madame Daiiglars, et surtout à lui-même, en cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Montecristo avait pu apprendre Thistoire de la maison d*Auteuil.
Il écrivit le même jour à un certain M. de fioville , qui , après avoir été autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché dans un grade supérieur à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu*il désirait , et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de qui Ton pourrait le renseigner.
Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante :
«( La personne que l'on appelle M. le comte de Montecristo « est connue particulièrement de lord Wilmore , riche u étranger, que Ton voit quelquefois k Paris et qui s'y trouve « en ce moment ; il est connu également de Tabbé fiusoni, « prêtre sicilien d'une grande réputation en Orient , où il a « fait beaucoup de bonnes œuvres. »
M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers les informations les plus promptes et les plus précises ; le lendemain soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu'il recevait :
« L'abbé , qui n'était que pour un mois k Paris , habitait «( derrière Saint-Sulpice une petite maison composée d'un
LES INFORMATIONS. i»
<t seul étage au-dessus d'un rez-de-chaussée; quatre pièces, (( deux pièces en haut et deux pièces en bas, formaient tout «< le logement, dont il était Tunique locataire. Les deux M pièces d'en bas se composaient d'une salle à manger avec H table, chaises et bufiet en noyer, et d'un salon boisé peint « en blanc, sans ornements, sans tapis et sans pendule. On u voyait que pour lui-même l'abbé se bornait aux objets de « stricte nécessité. Il est vrai que l'abbé de préférence habi- « tait le salon du premier. Ce salon , tout meublé de livres <( de théologie et de parchemins , au milieu desquels on le K voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre , pendant (( des mois entiers, était en réalité moins un salon qu'une « bibliothèque.
« Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte « de guichet, et lorsque leur iSgure lui était inconnue ou « ne lui plaisait pas, il répondait que M. l'abbé n'était point H k Paris , ce dont beaucoup se contentaient , sachant que « l'abbé voyageait souvent et restait quelquefois fort long- « temps en voyage.
« Au reste, qu'il fût au logis ou qu'il n'y fut pas, qu'il se u trouvât à Paris ou au Caire, l'abbé donnait toujours, et le « guichet servait de tour aux aumônes que le valet distri- « buait incessamment au nom de son maître.
«( L'autre chambre, située près de la bibliothèque^ était « une chambre k coucher. Un lit sans rideaux , quatre fau- « teuils et un canapé de velours d'Utrecht jaune formaient u avec un prie>Dieu tout son ameublement.
« Quant à lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint- « George. C'était un de ceâ Anglais touristes qui mangent « toute leur fortune en voyages. U louait en garni l'appar- « tement qu'il habitait , dans lequel il venait passer seuleu ment deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait u que rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas « absolument parler la langue française , qu'il écrivait ce- « pendant, assurait-on, avec une assez grande pureté. » 5. i%
Le lendemain da jour où ces précieux renseignements étaient parvenus i M. le procureur du roi, un homme qui descendait de Toiture au coin de la rue Pérou vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda l'abbé Busoni. « M. labbé est sorti dès le matin, » répondit le valel. « — Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, » dit le visiteur, « car je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez soi. Mais veuillez remettre à l'abbé Busoni... — Je vous ai déjà dit qu'il n'y était pas , » répéta le valet, u — Alors quand il sera rentré, remettez-^lui cette carte et ce papier cacheté. Ce soir, à huit heures , M. l'abbé sera-t-il chez lui? — Oh ! sans faute, monsieur, à moins que M. l'abbé ne travaille , et alors c'est comme s*il était sorti. — Je reviendrai donc ce soir à l'heure convenue, » reprit le visiteur. Et il se retira.
En effet, à l'heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture, qui cette fois, au lieu de s'arrêter au eoin de la rue Pérou , s'arrêta devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit et il entra. Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui , ii eomprit que sa lettre avait fait l'effet désiré. « M. l'abbé est chez lui? n demanda-t-il. M -^^ Oui , il travaille dans sa bibHdthèque ; mais ii attend monsieur, » répondit le serviteur.
L'étranger monta un escalier assez rude , et devant une table dont la superficie était inondée de la lumière que ooncentrait un vaste abat-jour, tandis que le reste de l'appartement était dans l'ombre;, il aperçut l'abbé en habit eeclésiastique , la tête couverte de ces coqueluehons sous lesquels s'ensevdissait le crâne des savants en us du moyen âge.
u C'est à M. Busoni que j'ai f honneur de parler? » demanda le visiteur. « -. Oui, monsieur,» répondit l'abbé^ «et «ous êtes la personne que M. de Boville , ancien intendant 4ê8 prisons , m'envoie de la part de M. le préfet de poUce? — JusteHient, monsieur. -^ Ua des agents préposes î k s&-
LES INFORMATIONS. iSï
retë de Paris ? — Oui, monsieur, » répondît Tétronger avec une espèce d*hësitation, et surtout un peu de rougeur.
L'abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient nonseulement les yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, . fît signe au visiteur de s'asseoir à son tour. » Je vous écoute, monsieur, » dit l'abbé avec un accent italien des plus prononcés. «( — La mission dont je me suis chargé, monsieur, a reprit le visiteur en pesant sur chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, « est une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près duquel on la remplit. » L'abbé s'inclina. «Oui, » reprit l'étranger, « votre probité , M. l'abbé , est si connue de M. le préfet de police , qu'il veut savoir de vous , comme magistrat , une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous suis député. Nous espérons donc, M. l'abbé, qu'il n'y aura ni liens d'amitié ni considération humaine qui puisse vous engager à déguiser la vérité à la justice. — Pourvu , monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre , monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine. — Oh i soyez tranquille, M. l'abbé, » dit l'étranger, « dans tous les cas, nous mettrons votre conscience k couvert. »
A ces mots, l'abbé, en pesant de son c&té sur Tabat-jour, leva ce même abat-jour du càté opposé , de sorte que , tout en éclairant en plein le visage de l'étranger, le sien restait toujours dans l'ombre.
«Pardon, M. l'abbé, » dit l'envoyé de M. le préfet de police, <' mais cette lumière me fatigue horriblement la vue. » L'abbé baissa le carton vert, u — Maintenant, monsieur, je vous écoute, parles. -^ J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comtd de Montecristo. — Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume? — Zaccone!... Ne s'appelle- t-il donc pas Montecristo? — Montecristo est un nom de terre, ou plutôt un
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nom de rocher, et non pas un nom de famille. — Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de Montecristo et M. Zaccone c'est le même homme... — Absolument le même. — Parlons de M. Zaccone. — Soit. — Je vous demandais si vous le connaissiez? — Beaucoup. — Qu'est-il? — C'est le iSls d'un riche armateur de Malte. — Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit ; mais, comme vous le comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un on dit?
— Cependant, » reprit l'abbé avec un sourire tout affable, « quand cet on dit est la vérité , il faut bien que tout le monde s'en contente, et que la police fasse comme tout le monde. — Mais vous êtes sur de ce que vous dites? — Comment ! si j'en suis sûr! — Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne foi. Je vous dis : Êtes-vous sur? — Écoutez, j'ai connu M. Zaccone le père.
— Ah ! ah ! — Oui, et tout enfant j'ai joué dix fois avec son fils dans les chantiers de construction. — Mais cependant ce titre de comte?... — Vous savez, cela s'achète. — . En Italie ? — Partout. — Mais ces richesses qui sont immenses, & ce qu'on dit toujours... — Oh! quant à cela! » répondit l'abbé , <( immenses c'est le mot. — Combien croyez-vous qu'il possède, vous qui le connaissez? — Oh ! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente. — Ah ! voili qui est raisonnable, » dit le visiteur ; «< mais on parlait de trois, de quatre millions ! — Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions de capital. — Mais on parlait de trois ou de quatre millions de rente. — Oh ! cela n'est point croyable. — Et vous connaissez son lie de Montecristo? — Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome en France par mer la connaît, puisqu'il est passé à côté d'elle et l'a vue en passant. — C'est un séjour enchanteur, à ce que l'on assure? — C'est un rocher. — Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher? — Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore besoin d'un comté. — Vous avez sans