‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 15 sur 31 · LI GOMTI DB 1I0NT£CR1ST · texte numérisé non relu

LI GOMTI DB 1I0NT£CR1ST

ié2 LE COMTE DE MONTECRISTO.

disait-il? — Qu'il partait en même temps que sa lettre. — Bien. Maintenant, le comte...? — Le comte viendra, soyez tranquille. — Vous savez qu'il a un autre nom que Montecristo? —Non. Je ne savais pas.— Montecristo est un nom d'île, et il a un nom de famille. — Je ne l'ai jamais entendu prononcer.

— Eh bien ! je suis plus avancée que vous ; il s'appelle Zaceone. — C'est possible. — Il est Maltais. — C'est possible encore. — Fils d'un armateur. — Oh ! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut , vous auriez le plus grand succès. - Il a servi dans l'Inde , exploite une mine d'argent en Thessalie , et vient à Paris pour faire un établissement d'eaux minérales à Auteuil. — Eh bien! à la bonne heure , » dit Morccrf , « voilà des nouvelles ! Me permettez-vous de les répéter? — Oui , mais petit à petit, une k une, sans dire qu'elles viennent de moi. — Pourquoi cela? — Parce que c'est presque un secret surpris. — A qui? — A la police. — Alors ces nouvelles se débitaient...

— Hier soir, chez le préfet. Paris s'est ému , vous le comprenez bien , à la vue de ce luxe inusité , et la police a pris des informations. — fiien ! il ne leur manquait plus que d'arrêter le comte comme vagabond , sous prétexte qu'il est trop riche. — Ma foi , c'est ce qui aurait bien pu lai arriver, ^1 les renseignements n'avaient pas été si favorables. >- Pauvre comte ! Et se doute^t-il du péril qu'il a cooru ? — Je ne crois pas. — Alors , c'est charité que de l'en avertir. A son arrivée , je n'y manquerai pas. »

. En ce moment, un beau jeune homme aux yeux vifs, fiux cheveux noirs , à la moustache luisante , vint saluer respectueusement madanie de Yillefort. Albert lui tendit la main, u Madame, » dit Albert , « j'ai l'honoeur de vous présenter M. Maximilien Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves officiers. — J'ai déjà «u le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil ehet M. le comte de Montecristo, » répondit madame d&Yiilefort en se détournant avec une froideur marquée. Cette repense, et

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surtout le ton dont elle était faite , serrèrent le cœur du pauvre Morrel ; mais une compensation lui était ménagée : en se retournant , il vit à l'encoignure de la porte une belle et blanche figure , dont les yeux bleus dilatés , et sans ex^ pression apparente , s'attachaient sur lui tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses lèvres. Ce salut fut si bien compris , que Morrel , avec la même expression de regard , approcha h son tour son mouchoir de sa bouche $ et les deux statues vivantes, dont le coeur battait si rapide^ment sous le marbre apparent de leur visage , séparées Tune de l'autre par toute la laideur de la salle, s'oublièrent un instant , ou plutôt un instant oublièrent le monde dans cette muette contemplation.

Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre , sans que personne remarquât leur oubli de toutes choses : le comte de Montecristo venait d'entrer.

Nous l'avons déjà dit , le comte, soit prestige factice , soit prestige naturel, attirait l'attention partout où il se présen* fait ; ce n'était pas son habit noir, irréprochable , il est vrai, dans sa coupe , mais simple et sans décorations ; ce n'était pas sou gilet blanc sans aucune broderie, ce n'était pas son pantalon emboîtant un pied de la forme la plus délicate , qui attiraient l'attention ; c'étaient son teint mat , ses che^ veux noirs ondes , c'était son visage calme et pur, c'était son œil profond et mélancolique , c'était enfin sa bouche dessi-* ^née avec une finesse merveilleuse , et qui prenait si facile^ ment l'expression d'un haut dédain , qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui.

Il pouvait y avoir des hommes plus beaux , mais il n'y en avait certes pas de plus significatifs y qu'on nous passe cette expression : tout dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur ; car l'habitude de la pensée utile avait donné a ses traits , h Texpression de son visage et au plus insignifiant de ses gestes , une souplesse et une fermeté incomparables.

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Et puis notre monde parisien est si étrange , qu'il n*eât peut-être point fait attention à tout cela , s'il n'y eut eu sous tout cela une mystérieuse histoire dorée par une immense fortune.

Quoi qu'il en soit , il s'avança , sous le poids des regards €t à travers l'échange des petits saluts, jusqu'à madame de Morcerf , qui , debout devant la cheminée garnie de fleurs , l'avait vu apparaître dans une glace placée en face de la porte, et s'était préparée pour le recevoir.

Elle se retourna donc vers lui avec un sourire composé , au moment même où il s'inclinait devant elle.

Sans doute elle crut que le comte allait lui parler ; sans doute , de son côté , le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux côtés ils restèrent muets , tant une banalité leur semblait sans doute indigne de tous deux; et, après un échange de saluts, Montecristo se dirigea vers Albert , qui venait à lui la main ouverte. « Vous avez vu ma mère? n demanda Albert. « — Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, » dit le comte , u mais je n'ai point aperçu monsieur votre père, — Tenez ! il cause là-bas politique dans ce petit groupe de grandes célébrités. — En vérité, » dit Montecristo, ttces messieurs que je vois là-bas sont des célébrités? Je ne m'en serais pas douté. Et de quel genre? 11 y a des célébrités de toute espèce, comme vous savez. — Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a découvert dans la campagne de Rome une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que les autres , et il est revenu faire part à l'Institut de cette découverte. La chose a été longtemps contestée ; mais enfin force est restée au grand monsieur sec. La vertèbre avait fait beaucoup de bruit dans le monde savant ; le grand monsieur sec n'était que chevalier de la Légion d'honneur, on l'a nommé officier. — A la bonne heure ! » dit Montecristo , <( voilà une croix qui me parait sagement donnée; alors, s'il trouve. une seconde vertèbre, on le fera commandeur? — C'est probable,» dit Morcerf.

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a — £t cet autre qui a eu la singulière idée de s'affubler d'un habit bleu brodé de vert, quel peut-il être?— Ce n*e8t pas lui qui a eu l'idée de s'affubler de cet habit; c'est la république, laquelle, comme vous le savez, était assez peu artiste , qui , voulant donner un uniforme aux acadé* miciens, a prié David de leur dessiner un habit, — Ah! vraiment ! » dit Montecristo ; « ainsi ce monsieur est un académicien? — Depuis huit jours il fait partie de la docte •assemblée. — Et quel est. son mérite, sa spécialité? — Sa spécialité ? Je crois qu'il enfonce des épingles dans la tête des lapins , qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse avec des baleines la moelle épinière des chiens. — Et il est de l'Académie des sciences pour cela?

— Non pas , de l'Académie française. — Mais qu'a donc h faire l'Académie française là dedans? — Je vais vous dire, il parait... — Que ses expériences ont fait faire un grand pas a la science, sans doute? — Non , mais qu'il écrit en fort bon style. — Cela doit, « dit Montecristo, « flatter énormément l'amour-propre des lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête , des poules dont il teint les os en rouge , et des chiens dont il repousse la moelle épinière? » Albert se mit à rire.u Et cet autre? » demanda le comte. « — Cet autre? — Oui, le troisième. — Ah! l'habit bleu barbeau?

— Oui. — C'est un collègue du comte, celui qui vient de s'opposer le plus chaudement à ce que la chambre des pairs ait un uniforme ; il a eu un grand succès de tribune à ce propos-là ; il était mal avec les gazettes libérales , mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder avec elles ; on parle de le nommer ambassadeur. — Et quels sont ses titres à la pairie? — Il a fait deux ou trois opéras-comiques, pris quatre ou cinq actions au Siècle^ et voté cinq ou six ans pour le ministère. — Bravo ! vicomte, » dit Montecristo en riant , » vous êtes un charmant cicérone ; maintenant vous me rendrez un service , n'est-ce pas? — Lequel ? — Vous ne me présentei*ez pas à ces messieurs , et

s'ils demandent à m'étre présentés , vous me prériendrez. • En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras ; il se retourna , c'était Danglars. « Ah ! c'est vous, baron?» dit-il. « — Pourquoi m'appelez-vous baron ? )» dit Danglars ; « vous savez bien que je ne tiens pas k mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte, vous y tenez, n'est-ce pas, vous? — Certainement, » répondit Albert, «( attendu que si je n'étais pas vicomte je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre titre de baron, vous i*csterez encore millionnaire. — Ce qui me parait le plus beau titre sous la royauté de juillet, » reprit Danglars. « — Malheureusement , » dit Montecristo , « on n'est pas millionnaire à vie comme on est baron , pair de France ou académicien; témoin les millionnaires Frank et Poulmann de Francfort qui viennent de faire banqueroute. — Vraiment? » dit Danglars en pâlissant. » — Ma foi , j'en ai reçu la nouvelle ce soir par un courrier ; j'avais quelque chose comme un million chez eux , mais , averti à temps , j'en ai exigé le remboursement , voici un mois à peu près. — Ah ! mon Dieu , » reprit Danglars , « ils ont tiré sur moi pour deux cent mille francs. — Eh bien! vous voilà prévenu , leur signature vaut cinq pour cent. — Oui , mais je suis prévenu trop tard, » dit Danglors, « j'ai fait honneur à leur signature. — Bon ! >» dit Montecristo, « voilà deux cent mille francs qui sont allés rejoindre... — Chut! n dit Danglars^ « ne parlez donc pas de ces choses-là... » Puis, s'approchant de Montecristo : « surtout devant M. Cavalcanti fils , » ajouta le banquier , qui , en prononçant ces mots , se tourna en souriant du côté du jeune homme.

Morcerf avait quitté le comte pour aller parler à sa mère. Danglars le quitta pour saluer Cavalcanti fils. Montecristo se trouva un instant seul.

Cependant la chaleur commençait à devenir excessive. Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargés de fruits et de glaces. Montecristo essuya avec soa

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mouchoir son visage mouille de sueur ; mais il se recula quand le plateau passa devant lui , et ne prit rien pour se rafraîchir. Madame de Morcerf ne perdait pas du regard Montecristo. Elle vit passer le plateau sans qu'il y touchât; elle saisit même le mouvement par lequel il s'en éloigna* »c Albert, » dit-elle, « avez- vous remarqué une chose?

— Laquelle, ma mère? — C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dîner chez M. de Morcerf. — Oui , mais il a accepté de déjeuner chez moi , puisque c'est par ce déjeuner qu'il a fait son entrée dans le monde. — Chez vous n'est pas chez le comte , » murmura Mercedes, « et depuis qu'il est ici , je l'examine. — Eh bien? — Eh bien ! il n'a encore rien pris. — Le comte est très-sobre. » Mercedes sourit tristement. «« — Rapprochez-vous de lui , » dit-elle , « et au premier plateau qui passera , insistez. — Pourquoi cela, ma mère? — Faites-moi ce plaisir, Albert, » dit Mercedes.

Albert baisa la main de sa mère , et alla se placer près du comte. Un autre plateau passa , chargé comme les précédents; elle vit Albert insister près du comte, prendre même une glace et la lui présenter , mais il refusa obstinément.

Albert revint près de sa mère ; la comtesse était três-pâle. « Eh bien ! » dit-elle , « vous voyez , il a refusé. — Oui ; mais en quoi cela peut-il vous préoccuper? — Vous le savez, Albert , les femmes sont singulières. J'aurais vu avec plaisir le comte prendre quelque chose chez moi , ne fût-ce qu'un grain de grenade. Peut-être au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes françaises , peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose. — Mon Dieu non ! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sa os doute qu'il est mal disposé ce soir.

— Puis, n dit la comtesse ,*u ayant toujours habité des climats brûlants , peut-être est-il moins sensible qu'un autre à la chaleur. — Je ne crois pas, car il se plaignait d'étouffer, et il demandait pourquoi , puisqu'on a déjà ouvert les fenê-

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très, on n'a pas aussi ouvert les jalousies. — En effet, » dit Afercédès, « c'est un moyen de m^assurer si cette abstinence est un parti pris. » Et elle sortit du salon.

Un inslant après , les persiennes s'ouvrirent , et l'on put , h travers les jasmins et les clématites qui garnissaient les fenêtres , voir tout le jardin illumine avec les lanternes et le souper servi sous la tente. Danseurs et danseuses , joueurs et causeurs poussèrent un cri de joie , tous ces poumons altères aspiraient avec dclice6 l'air qui entrait à flots. Au même moment Mercedes reparut , plus pâle qu'elle n'était sortie, mais avec cette fermeté de visage qui était remarquable chez elle dans certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait le centre. « Pf'enchainez pas ces messieurs ici , M. le comte, » dit-elle, « ils aimeront autant , s'ils ne jouent pas , respirer au jardin qu'étouffer ici. — Ah ! madame, » dit un vieux général fort galant, qui avait chanté : Partant pour la Syrie! en 1809, « nous n'irons pas seuls au jardin . — Soit , » dit Mercedes , u je vais donc donner l'exemple. » Et se retournant vers Montecristo : «< M. le comte, » dit-elle, u faites-moi l'honneur de m'offrir votre bras. »

Le comte chancela presque à ces simples paroles; puis il regarda un moment Mercedes. Ce moment eut la rapidité de i'éelair, et cependant il parut à la comtesse qu'il durait un siècle , tant Montecristo avait mis de pensées dans ce seul regard.

11 offrit son bras à la comtesse ; elle s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et tous deux descendirent un des escaliers du perron bordé de rhododendrons et de camélias.

Derrière eux , et par l'autre escalier, s'élancèrent dans le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de promeneurs.

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