‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · LE PAIN ET LE SEL · texte numérisé non relu

LE PAIN ET LE SEL

Madame de Morcerf entra sous la voûte de feuillage avec son* compagnon : cette voûte était une allée de tilleuls qui conduisait à une serre. «< Il faisait trop cbaud dans le salon, n'est-ce pas , M. le comte? » dît-elle, u — Oui , madame , et votre idée de faire ouvrir les portes et les persiennes est une excellente idée. » En achevant ces mots , le comte s*aperçut que la main de Mercedes tremblait. « Mais vous, » dit-il, « avec cette robe légère et sans autre préservatif autour du eou que celte écharpe de gaze, vous aurez peut-être froid? » ditril. « — Savez-vousoù jevousmène?» dit la comtesse sans répondre à la question de Montecristo. «— Non, madame, » répondit celui-ci ; « mais, vous le voyez , je ne fais pas de résistance. — A la serre que vous voyez là, au bout de l'allée que nous suivons. »

Le comte regarda Mercedes comme pour l'interroger ; mais elle continua son cbemin sans rien dire, et de son côté Montecristo resta muet.

On arriva dans le bâtiment , tout garni de fruits magnifiques qui , dès le commencement de juillet , atteignaient leur maturité sous cette température toujours calculée pour remplacer la cbaleur du soleil, si souvent absente chez nous.

La comtesse quitta le bras de Montecristo , et alla cueillir à un cep une grappe de raisin muscat, «i Tenez, M. le comte , » dit-elle avec un sourire si triste que l'on eût pu

voir poindre des larmes au bord de ses yeux ; » tenez, nos raisins de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile et de Chypre , mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du Nord. » Le comte s'inclina, et fit un pas en arrière. « Vous me refusez? » dit Mercedes d'une voix tremblante. <( — Madame , )» répondit Montecristo , » je vous prie bien humblement de m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat. » Mercedes laissa tomber la grappe en soupirant.

Une pèche magnifique pendait à un espalier voisin, chauffé, comme le cep de vigne, par cette chaleur artificielle de la serre. Mercedes s'approcha du fruit velouté, et le cueillit. M Prenez cette pèche , alors , i> dit-elle. Mais le c(Miite fit i le même geste de refus. « Oh ! encore? » dit-elle avec un i accent si douloureux, qu'on sentait que cet accent étouffait un sanglot ; u en vérité j'ai du malheur. » Un long silence suivit cette scène; la pèche, comme la grappe de raino , avait roulé sur le sable.

« M. le comte, » reprit enfin Mercedes en regardant Mon^ tecristo d'un œil suppliant, « il y a une touchante coutume arabe qui fait amis cternellement ceux qui ont paiHagé le pain et le sel sous le même toit. — Je h connais, madame, » répondit le comte ; « mais nous sommes en France, et non en Arabie, et en France il n'y a pas plus d'amitiés ëtomelles que de partage du sel et du pain. — Mais enfin « » dit la comtesse palpitante et les yeux Attachés sur les yeux de Montecristo dont elle ressaisit presque convalsivemetit le bras avec ses deux mains, <( nous sommes amis, n'est-ce pas? )> Le sang afflua au cœur du comte , qui devint péle comme la mort, puis, remontant du oœur à la gorge, il en* vahit ses joues, et ses yeux nagèrent dans le vague pendant quelques secondes , comme ceux d'un homme frappé d'ëblouissement. « — Certainement que nous sommes amis, madame, » répliqua-t-il ; m d'ailleurs pourquoi ne le serionsnous pas? » Ce ton était si loin de ôelui que désirait nu*

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dame de Morcerf, qu'elle se retourna pour laisser échapper un soupir qui ressemblait à un gémissement, «c — Merci, », dit-eUe. Et elle se remit h marcher.

Ils firent ainsi le tour du jardin sans prononcer une seule parole. « Monsieur, » reprit tout & coup la comtesse après dix minutes de promenade silencieuse, « est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyagé, tant souffert? — J'ai beaucoup souffert, oui , madame , n répondit Montecristo. « — Mais TOUS êtes heureux, maintenant? — Sans doute , » répondît te comte, « car personne ne m'entend me plaindre. — El votre bonheur présent vous fait l'âme plus douce? — Mon bonheur présent égale ma misère passée, >• dit le comte. « — N'êtes -vous point marié? j» demanda la cointessc. (( — Moi , marié ! » répondit Montecristo en tressaillant , «qui a pu vous dire cela?— On ne me fa pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire à l'Opéra une jeune et belle personne. -- C'est une esclave que j'ai achetée à Constantinople, madame, une fille de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au monde. — Vous vivez seul ainsi ^ — Je vis seul. — Vous n'avez pas de sœur... de fils... de père?... — Je n*ai personne. — Comment pouvez- Tous vivre ainsi, sans rien qui vous attache à la vie ? — Ce n*estpas ma feute, madame. A Malte, j'ai aimé une jeune fille, et j'allais l'épouser, quand la guerre est venue et m'a enlevé loin d'elle comme un tourbillon. Pavais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre, pour demeurer fidèle même h mon tombeau. Quand je suis revenu, eHe était mariée. C'est l'histoire de tout homme qui a passé par l'âge de vingt ans. J'avais peut-être le cœur plus faible que les autres , et j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait & ma place, voilà tout. >> La comtesse s'arrêta un moment , comme si elle eût eu besoin de cette halte pour respirer. « — Ouï, » dit-elle, « et cet àmom* vous est resté au cœur... On n'aime bien qu'une fefs... Et avez-vous jamais revu cette femme? — Jamais. — Jamais? — Je ne suis point retourné dans le pay« où elle

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était. ~ A Malte? — Oui, à Malte. — Elle est à Malte, alors? — Je le pense. — Et lui avez-vous pardonné ce qu'elle vous a fait souffrir? — A elle, oui. ~ Mais h elle seulement ; vous haïssez toujours ceux qui vous ont séparé d'elle? — Moi, pas du tout; pourquoi les haïrais-je? »

La comtesse se pinça en face de Montecristo ; elle tenait encore h la main un fragment de la grappe parfumée. « Prenez, )» dit-elle, u — Jamais je ne mange de muscat , madame, >» répondit Montecristo comnie s'il n'eût été question de rien entre eux à ce sujet. La comtesse lança la grappe dans le massif le plus proche avec un geste de désespoir, u — Inflexible! » murmura -t-elle. Montecristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui était pas

Albert accourait en ce moment. « Oh ! ma mère ! » dit-il, <c un grand malheur ! — Quoi? qu'cst-il arrivé? » demanda la comtesse en se redressant, comme si après le rêve elle eût été amenée à la réalité; « un malheur, avez-vous dit? En effet, il doit arriver des malheurs ! — M. de Villefort est ici. — Eh bien ? — Il vient chercher sa femme et sa fille.

— Et pourquoi cela? — Parce que madame la marquise de Saint-Méran est arrivée à Paris , apportant la nouvelle que M. de Saint-Méran est mort en quittant Marseille , au premier relais. Madame de Villefort, qui était fort gaie, ne voulait ni comprendre ni croire ce malheur ; mais mademoiselle Valentine, aux premier^ mots , et quelques précautions qu'ait prises son père , a tout deviné ; ce coup l'a terrassée comme la foudre, et elle est tombée évanouie. — Et qu'est M. de Saint-Méran à mademoiselle de Villefort? » demanda le comte, u — Son grand-père maternel, il venait pour hâter le mariage de Franz et de sa petite-fille. — Ah ! vraiment! — Voilà Franz relardé. Pourquoi M. de Saint-Mé-; ran n'est-il pas aussi bien un aïeul de mademoiselle Danglars?

— Albert ! Albert ! n dit madame de Morcerf du ton d'un doux reproche ; « que dites- vous là? Ah ! M. le comte, vous

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paur qui il a une si grande considération , dites-lui donc qu'il a mal parlé ! » Et elle fit quelques pas en avant.

Montecristo la regarda si étrangement et avec une expression & ]a fois si rêveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration qu'elle revint sur ses pas. Alors elle lui prit la main en même temps qu'elle pressait celle de son fils, et les joignant toutes deux : » Nous sommes amis , n'est '• ce pas? •• dît-elle. «« — Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prétention, » dit le comte , « mais en tout cas je suis votre bien respectueux serviteur. »

La comtesse partit avec un inexprimable serrement de cœur, et, avant qu'elle eût fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir à ses yeux.

« Est-ce que vous n'êtes pas d'accord, ma mère et vous?» demanda Albert avec ctonnement. « — Au contraire, » répondit le comte, u puisqu'elle vient de me dire devant vous que nous étions amis. » Et ils regagnèrent le salon, que venaient de quitter Valcntine et M. et madame de Villefort. . Il va sans dire que Morrel était sorti derrière eux.

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