LE CAVEAU DE LA FAMILLE VILLEFORT
« que ce qu'il demande ne se peut pas. — Alors M. Noirlier prévient ces messieurs, >» reprit Barrois, « qu'il va se faire apporter lui-même au salon. »
L'ëtonnement fut k son comble. Une espèce de sourire se dessina sur le visage de madame de Yillefort. Valentine, comme malgré elle, leva les yeux au plafond pour remercier le ciel.
« Valentine, »dit M. de Yillefort,» allez un peu savoir, [e vous prie, ce que c'est que cette nouvelle fantaisie de votre grand-père. » Valentine fit vivement quelques pas pour sortir, raaisM.de Villefort se ravisa. » Attendez, » dit-il, u je vous ac« compagne. — Pardon, monsieur, » dit Franz a son tour, «il me sembleque, puisque c'est moi que M. Noirtier faitdemandert c'est surtout à moi de me rendre à ses désirs ; d'ailleurs je serai heureux de lui présenter mes respects, n'ayant point encore eu l'occasion de solliciter cet honneur. — Oh ! mon Dieu !» dit Villefort avec une inquiétude visible, u ne vous dérangez donc pas. - Excusez-moi, monsieur, » dit Franz du ton d'un homme qui a pris sa résolution , « je désire ne point manquer cette occasion de prouver k M. Noirtier combien il aurait tort de concevoir contre moi des répugnances que je suis décidé à vaincre, quelles qu'elles soient, par mon profond dévouement. » Et sans se laisser retenir plus long* temps par Villefort, Franz se leva à son tour et suivit Va-» lentine, qui déjà descendait l'escalier avec la joie d'un nau-t fragé qui met la main sur une roche. M. de Villefort les suivit tous deux. Château-Renaud et Morcerf échangèrent un troisième regard, plus étonné encore que les deux premiers.
SIO LE COMTE DE MONTECRISTO.
LE PROCèS-VEaBAL.
Noirtîer attendait, vêtu de noir, et installé dans son 6ateuil.
Lorsque les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entrées, il regarda la porte que son valet de chambre ferma aussitôt.
« Faites attention, >• dit Yillefort bas à Vnlentine qui ne pouvait celer sa joie, « que si M. Noirtîer veut vous communiquer des choses qui empêchent votre mariage, je vous défends de le comprendre. i» Vaknline rougit, mais ne répondit pas.
. Villefort s'approcha de Noirtier. « Voici M. Franz d'Épinay, » lui dit-il ; « vous l'avez mandé, monsieur, et il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons cette entre* vue depuis longtemps, et je serai charmé qu'elle vous prouve combien votre opposition au mariage de Valentine était peu fondée. >» Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir le frisson dans les veines de Villefort. Il fit de l'œil ligne à Valentine de s'approcher.
• £n un moment, gréce aux moyens dont elle avait Phabitude de se servir dans les conversations -avec son père, elle eut trouvé le mot clef. Alors elle consulta le regard du paralytique qui se fixa sur le tiroir d'un petit meuble placé entre les deux fenêtres. Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef. Quand elle eut cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que c'était bien celle-là qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigèrent vers un vieux
LE PROCES-VERBAL. Sf|
seerétaire oublié depuis bien des années, et qui ne renfermait, croyait-on, que des paperasses inutiles.
« Faut-il que j'ouvre le secrétaire? >» demanda Valcntine. « — Oui, » fit le vieillard. « — Faut-il que j'ouvre les tiroirs? — Oui. — Ceux des côtés? — Non. — Celui du milieu? — Oui. » Valentine l'ouvrit et en tira une liasse. « Est-là ce que vous désirez, bon père? » dit-elle. « — Non.» Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien absolument dans le tiroir. « Mais le tiroir est vide maintenant, » dit-elle. Les yeux de Noir«^ tier étaient fixés sur le dictionnaire, u — Oui, bon père, je vous comprends, » dit la jeune fille. Et elle répéta l'une après l'autre chaque lettre de l'alphabet; à TS, Noirtiev l'arrêta. Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot secret, « — Ah ! il y a un secret ? »dit Valentine. «< — Oui,» fit Noirtier. « — Et qui connaît ce secret? >• Noirtier regarda in porte par laquelle était sorti le domestique. « Barrois ? )» dit-elle. « — Oui, » fit Noirtier. « — Faut-il que je l'appelle ? — Oui. » Valentine alla à la porte et appela Barrois. Pendant ce temps, la sueur de Timpatience ruisselait sur le front de Villefort, et Franz demeurait stupéfait d'étonnement.
Le vieux serviteur parut. « Barrois, » dit Valentine, «< mon gr«nd-père m'a commandé de prendre la clef dans cette con* sole, d'ouvrir ce secrétaire et de tirer ce tiroir ; maintenant il y a un secret à ce tiroir, il parait que vous le connaissez, ouvrez-le. » Barrois regarda le vieillard, u — Obéissez, »dit Fœil intelligent de Noirtier. Barrois obéit ; un double fond s'ouvrit et présenta une liasse de papiers nouée avec un ruban noir, k — Est-ce cela que vous désirez, monsieur? » demanda Barrois. « — Oui, » fit Noirtier. « — A qui faut-il remettre ces papiers : à M. de Villefort? — Non. — A Mademoiselle Valentine? — Non. — A M. Franz d'Épinay? -r^ Oui. » Franz, étonné, fit un pas en avant, u — A moi, monsieur? >• dit-il. u — Oui. »
Franz reçut les papiers des mains de Barrois , et jetant les yeux sur la couverture, il lut :
X Pour être déposé après ma mort chez mon ami le géncfc rai Durand, qui lui-même en mourant léguera ce paquet « à son (ils, avec injonction de le conserver comme renfer- V mant un papier de la plus grande importance. »
ic Ëh bien ! monsieur, » demanda Franz , u que voulezvous que je fasse de ce papier? — Que vous le conserviez cacheté comme il est sans doute , » dit le procureur du roi. Il — Non , non , » répondit vivement Noirtier. « — Vous désirez peut-être que monsieur le lise? » demanda Valentine. « — Oui, » répondit le vieillard. « — Vous entendez, M. le baron, mon père vous prie de lire ce papier, » dit Valentine. « — Alors ««".sseyons-nous , >» fit Villefort avec impatience. « car cela durera quelque temps. — Asseyez-vous, >» fit Tceil du vieillard.
Villefort s*nssit , mois Valentine resta debout à côté de son père , appuyée à son fauteuil , et Franz debout devant lui. 11 tenait le mystérieux papier à la main. « Lisez, » dirent les yeux du vieillard.
Franz défit Tenveloppe , et un grand silence se fit dans la chambre. Au milieu de ce silence, il lut : u Extrait des pro- « cès-verbaux d'une séance du club bonapartiste de la rue « Saint-Jacques y tenue le 5 février iSi^i» »♦ Franz s'arrêta. •( — Le 5 février 1815, » dit-il, u c'est le jour où mon père a été assassiné! » Valentine et Villefort restèrent muets; Toeil seul du vieillard dit clairement : u — Continuez. — Mais c'est en sortant de ce club , » continua Franz , « que mon père a disparu 1 » Le regard de Noirtier continua de dire : « — Lisez. M II reprit :
M Les soussignés Louis -Jacques Bcaurepaire, lieutenant- « colonel d'artillerie ; Etienne Duchampy, général de bri-
LE PROGES-VERBAL. 213
« gade, et Claude Lecharpâl, directeur des eaux et forêts, u déclarent que, le 4 février 1845, une lettre arriva del'ile M d*Elbe , qui recommandait à la bienveillance et à la con- «( fiance des membres du club bonapartiste le général Flavien « de Quesnel, qui, ayant servi l'empereur depuis 1804 jusr <( qu'en 1814, devait être tout dévoué h la dynastie napor <( léonienne , malgré le titre de baron que Louis XVIII vête nait d*attncber à sa terre d'Épinay.
«( En conséquence , un billet fut adressé au général de « Quesnel, qui le priait d'assister à la séance du lendemain 5. u Le billet n'indiquait ni la rue ni le numéro de la maisoQ u où devait se tenir la réunion ; il ne portait aucune signa- H ture, mais il annonçait au général que, s'il voulait se u tenir prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir*
u Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit*
u  neuf heures, le président du club se présenta chez le u général : le général était prêt ; le président lui dit qu'une « des conditions de son introduction était qu'il ignorerait « éternellement le lieu de la réunion , et qu'il se laisserait a bander les yeux en jurant de ne point chercher k soule- « ver le bandeau.
<( Le général de Quesnel accepta la condition , et promit u sur l'honneur de ne pas chercher h voir où on le conduirait»
« Le général avait fait préparer sa voiture, mais le présl- « dent lui dit qu'il était impossible que l'on s'en servit, u attendu que ce n'était pas la peine qu'on bandât les yeux u du maître, si le cocher demeurait les yeux ouverts et re- «( connaissait les rues par lesquelles on passerait, u — Gom- •( ment faire alors? » demanda le général. « — J'ai ma « voiture, >» dit le président, u — Étes-vous donc si sûr de «( votre cocher, que vous lui confiiez un secret que vous « jugez imprudent de dirfe au mien? — Notre cocher est (c un membre du club , » dit le président ; « nous serons « conduits par un conseiller d'État. — Alors, »Mit en riant « le général, « nous courons un autre risque, celui de ver-
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lié LE COMTE DE HONTEGRISTO.
« ser. » Nous consignons cette plaisanterie comme preuve « que le général n'a pas été le moins du monde fbrcé d'asti sister à la séance, et qu'il y est venu de son plein gré.
<c Une fois monté dans la voiture, le président rappela au it général la promesse faite par lui de se laisser bander les « yeux. Le général ne mit aucune opposition h cette forte malité : un foulard, préparé à cet effet dans la voiture, fit t( l'affaire.
u Pendant la route, le président crut s'apercevoir que le M général cherchait k regarder sous son bandeau : il lui fc rappela son serment. « — Ah ! c'est vrai, « dit le général.
t( La voiture s'arrêta devant une allée de la rue Saintt( Jacques. Le général descendit en s'appuya nt au bras du K président, dont il ignorait la dignité, et qu'il prenait pour t( un simple membre du club ; on traversa l'ailée , on t( monta un étage , et l'on entra dans la chambre des délit« bérations.
K La séance était commencée. Les membres du club, prét( venus de l'espèce de présentation qui devait avoir lieu ce u soir-là, se trouvaient au grand complet. Arrivé au milieu u de la salle , le général fut invité h ôter son bandeau. Il se M rendit aussitôt h l'invitation, et parut fort étonné de trouât ver un si grand nombre de figures de connaissance dans <t une société dont il n'avait pas même soupçonné Texist( tence jusqu'alors. On Tinterrogea sur ses sentiments, t( mais il se contenta de répondre que les lettres de 111e te d'Elbe avaient dû les faire connaître... »
Franz s'interrompit. « Mon père était royaliste , » dit-il ; it on n'avait pas besoin de l'interroger sur ses sentiments , ils étaient connus. — Et de là, » dit Villefort, « venait ma liaison avec votre père, mon cheir Franz ; on se lie fticileMent quand on partage les mêmes opinions. — Lisez, n continua l'œil du vieillard.
Franz continua :