‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 28 sur 31 · LE PROCES-VERBAL · texte numérisé non relu

LE PROCES-VERBAL

« Le président, sans répondre, s'approcha de celui des deux

« témoins qui tenait la lanterne, et, relevant sa manche, il

te montra son bras percé de deux coups d*épée; puis, ou-

u vrant son habit et déboutonnant son gilet , il fit voir son

u flanc entamé par une troisième blessure. Cependant il

<( n'avait pas même poussé un soupir. Le général d'Épinay

u entra en agonie et expira cinq minutes après... »

Franz lut ces derniers mots d'une voix si étranglée, qu'à peine on put les entendre, et après les avoir lus il s'arrêta, passant sa main sur ses yeux comme pour en chasser un nuage. Mais après un instant de silence il continua :

« Le président remonta Tescalier, après avoir repoussé « son épée dans sa canne ; une trace de sang marquait son <i chemin sur la neige. Il n'était pas encore au haut de « l'escalier qu'il entendit un clapotement sourd dans l'eau : « c'était le corps du général que les témoins venaient de u précipiter dans la rivière après avoir constaté la mort. Le ^( général a donc succombé dans un duel loyal , et non dans «un guet-apens , comme on pourrait le dire. En foi de « quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des « faits, de peur qu'un moment n'arrive où quelqu'un des acte teurs de cette scène terrible ne se trouve accusé de meurtre t( avec préméditation, ou de forfaiture aux lois de l'honneur. te Signé BEAUREPAmE, Dughampy et Legharpal. »

*Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand Valentine, pâle d'émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort, tremblant et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l'orage par des regards suppliants adressés au vieillard implacable : tt Monsieur, » dit d'Épînay à Noirtier, « puisque vous connaissez cette terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l'avez fait attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit en-

eore révëlë que par la douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le nom du président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon pauvre père. » Villefort chercha, comme égarée le bouton de la porte ; Va- I ^ lentine, qui avait compris avant tout le monde la réponse

I du vieillard, et qui souvent avait remarqué sur son avant-

bras la trace de deux coups d'épée^ recula d'un pas en arrière. « Au nom du ciel ! mademoiselle, » dit Franz s'adressant à sa fiancée, u joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait orphelin h deux ans ! » Valentine resta immobile et muette. « — Tenez, monsieur, » dit Villefort, «( croyez-moi, ne prolongez pas cette horrible scène; les noms d'ailleurs ont été cachés à dessein. Mon père luimême ne connaît pas ce président, et, s'il le tonnait, il ne saurait le dire, les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire. — Oh! malheur! » s'écria Franz, u le seul espQÎr qui m'a soutenu pendant toute cette lecture et qui m'a donné la force d'aller jusqu'au bout, c'était deconoaitrc au moins le nom de celui qui a tué mon père! Monsieur! monsieur f »» s'écria-t-il en se retournant vers Noirtier, u au nom du ciel! faites ce que vous pourrez.,, arrive?^, je vous en supplie, & m'indiquer, à me faire comprendire... — Oui, » répondit Noirticr. u — Oh ! mademoiselle ! mademoiselle ! » s'écria Franz, « votre père a fait signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme... Aidez-moi.., vous le comprenez... prêtez-moi votre concours... >»

Noirtier regarda le dictionnaire. Franz le prît avec un tremblement nerveux, et prononça auccessivemept lea let* très de l'alphabet jusqu'à l'M, Â cette lettre, le vieillard fit signe que oui. u M? » répéta Fran«, Le doigt du jeune homme glissa sur les mots, mais à tous les mots Noirtier répondait par un signe négatif. Valentine cachait sa tête entre ses mains. Enfin Franz arriva au mot MOI. u — Oui ! » fit le vieillard. » — Vous! » s'écria Franz, dont lea cbe* veux se dressèrent sur sa tête; u vous, M. Koirtier* c'est

LES PROGAÉS B£ M. GAVÂLGANTI FILS. 823

VOU8 qui avee tué mon père? — Oui, » répondit Noîrtîer en fixant sur le jeune homme un majestueux regard.

Franz tomba sans foroe sur un fauteuil. Villefort ouvrit la porte et s*enfuit, car l'idée lui venait d'étouffer ce peu d'existence qui restaiit encore dans le cœur du terrible vieillard.

Cependant M. Cavakantî père était parti pour aller reprendre son service, non pas dans l'armée de Sa M«gesté l'empereur d'Autriche, mais à la roulette des bains de Lucques dont il était un des plus assidus courtisans.

II va sans dire qu'il avait emporté avec la plus scrupu^ teuse exactitude jusqu'au dernier paul de la somme qui lui avait été allouée pour son voyage, et pour la récompense de la façon majestueuse et solenndle avec laquelle il avait joué son rôle de père.

M. Andréa avait hérité, 1 o^ départ, de tous' les papiers qui constataient qu'il avait bien l'honneur d'être le fils du marquis Bartholomeo et de la marquise Cliva Corsinari. Il était donc à peu près ancré dans cette société parisienne, si facile & recevoir les étrangers, et à les traiter non pas d'après ce qu'ils sont, mais d'après oe qu'ils veulent être. D'ailleurs que demande-t-on i un jeune homme à Paris? de parler à peu près sa langue , d'êb% babillé convenablement , d'être beau joueur et de payer en or. Il va sans dire qu'on est moins dîffidie encore your ub ébraoger que pour un PariaieB,

Andréa avait donc pris en une quinzaine de jours une

assez bonne position; on l'appelait M. le comte, on disait qu'il avait cinquante mille livres de rente, et on parlait des trésors immenses de monsieur son père, enfouis, disait-on, dans les carrières de Saravezza.

Un savant devant qui on mentionnait cette dernière circonstance comme un fait, déclara avoir vu les carrières dont il était question, ce qui donna un grand poids à des assertions jusqu'alors flottantes à l'état de doute, et qui dès lors prirent la consistance de la réalité.

On en était la dans ce cercle de la société parisienne où nous avons introduit nos lecteurs, lorsque Montecristo vint un soir faire visite à M. Danglars. M. Danglars était sorti, mais on proposa au comte de l'introduire près de la baronne, qui était visible, ce qu'il accepta.

Ce n'était jamais sans une espèce de tressaillement nerveux que, depuis le diner d'Auteuil et les événements qui en avaient été la suite, madame Danglars entendait prononcer le nom de Montecristo. Si la présence du comte ne suivait pas le bruit de son nom, la sensation douloureuse devenait plus intense; si au contraire le comte paraissait, sa flgure ouverte , ses yeux brillants , son amabilité , sa galanterie même pour madame Danglars chassaient bientôt jusqu'à la dernière impression de crainte ; il paraissait h la baronne impossible qu'un homme si charmant à la surface pût nourrir contre elle de mauvais desseins ; d'ailleurs, les cœurs les plus corrompus ne peuvent croire au mal qu'en le faisant reposer sur un intérêt quelconque; le mal inutile et sans cause répugne comme une anomalie.

Lorsque Montecristo entra dans le boudoir ou nous avons déjà une fois introduit nos lecteurs, et où la baronne suivait d'un œil assez inquiet des dessins que lui passait sa fille après les avoir regardés avec M. Cavalcanti fils, sa présence produisît son effet ordinaire, et ce fut en souriant qu'après avoir été quelque peu bouleversée par soa nom, la baronne reçut le comte.

Celui-ci, de son côté, embrassa toute la scène d'un coup d'œil. Près de la baronne, à peu près couchée sur une causeuse, Eugénie se tenait assise, et Cavalcanti debout. Gavaicanti, habillé de noir comme un héros de Gœthe, en souliers vernis et en bas de soie blancs à jours, passait une main assez blanche et assez soignée dans ses cheveux blonds, au milieu desquels scintillait un diamant que, malgré les conseils de Montecristo, le vaniteux jeune homme n'avait pu résister au désir de se passer au petit doigt. Ce mouvement était accompagné de regards assassins lancés sur mademoiselle Danglars, et de soupirs envoyés à la même adresse que les regards.

Mademoiselle Danglars était toujours la même, c'est-àdire belle, froide et railleuse. Pas un de ces regards, pas un de ces soupirs d'Andréa ne lui échappaient; on eut dit qu'ils glissaient sur la cuirasse de Minerve, cuirasse que quelques philosophes prétendent recouvrir parfois la poitrine de Sapho.

Eugénie salua froidement le comte, et profita des premières préoccupations de la conversation pour se retirer dans son salon d'étude, d'où bientôt deux voix s'exhalant rieuses et bruyantes, mêlées aux premiers accords d'un piano, firent savoir à Montecristo que mademoiselle Danglars venait de préférer à la sienne et à celle de M. Cavalcanti la société de mademoiselle Louise d'Armilly, sa maitresse de chant.

Ce fut alors surtout que, tout en causant avec madame Danglars et en paraissant absorbé par le charme de la conversation, le comte remarqua la sollicitude de M. Andréa Cavalcanti, sa manière d'aller écouter la musique à la porte qu'il n'osait franchir, et de manifester son admiration.

Bientôt le banquier rentra. Son premier regard fut pour Montecristo, c'est vrai, mais le second fut pour Andréa.

Quant h sa femme, il la salua à la façon dont certains maris saluent leur femme, et dont les célibataires ne pour- 3. 20

ront se faire une idée que lorsqu'on aura publié un code très-éteiidu de la conjagalité.

«( Est-ce que ces demoiselles ne vous ont pas invité à faire de la musique avec elles? » demanda Danglars à Andréa. « — Hélas ! non , monsieur , :* répondit Andréa avec un soupir plus remarquable encore que les autres. Danglars s'avança aussitôt vers la porte de communication et l'ouvrit. On vit alors les deux jeunes filles assises sur le même siège devant le même piano. Elles accompagnaient chacune d'une main, exercice auquel elles s'étaient habituées par fantaisie, et où elles étaient devenues d'une force remarquable.

Mademoiselle d'Armilly, qu'on apercevait alors, formant, avec Eugénie, grâce au cadre de la porte, un de ces tableaux vivants comme on en fait souvent en Allemagne, était d'une beauté assez remarquable, ou plutôt d'une gentillesse exquise. C'était une petite femme mince et blonde comme une fée, avec de grands cheveux bouclés tombant sur un cou un peu trop long , comme Pérugin en donne parfois à ses Vierges, et des yeux voilés par la fatigue. On disait qu'elle avait la poitrine faible , et que , comme Antonia da Violon de Crémone, elle mourrait un jour en chantant.

Montecristo plongea dans ce gynécée un regard rapide et curieux ; c'était la première fois qu'il voyait mademoiselle d'Armilly, dont si souvent il avait entendu parler dans la maison. » Eh bien ! » demanda le banquier à sa fille, » nous sommes donc exclus, nous autres? » Alors il mena le jeune homme dans le petit salon, et, soit hasard, soit adresse, derrière Andréa la porle fut repoussée de manière à ce que, de l'endroit oii ils étaient assis, Montecristo et la baronne ne pussent plus rien voir ; mais comme le banquier avait suivi Andréa, madame Danglars ne parut pas même remarquer cette circonstance.

Bientôt après, le comte entendit la voix d'Andréa résonner aux accords du piano , accompagnant une chanson corse. Pendant que le comte écoutait en souriant cette

ehanson qui lui faisait oublier Andréa pour lui rappeler Benedetto, madame Danglars vantait à Montecristo la force d'âme de son mari, qui Je matin encore avait dans une faillite milanaise perdu trois ou quatre cent mille francs. Et en effet Téloge était mérité ; car, si le comte ne Teùt su par la baronne ou peut-être par un des moyens qu'il avait de tout savoir, la figure du baron ne lui en eut pas dit un mot. u Bon ! » pensa Montecristo , « il en est déjà à cacher ce qu'il perd ; il y a un mois il s'en vantait. » Puis, tout haut : «i Oh! madame, » dit le comte, » M. Danglars connaît si bien la Bourse, qu'il rattrapera toujours là ce qu'il pourra perdre ailleurs. — Je vois que vous partagez l'erreur commune, » dit madame Danglars. u — £t quelle est cette erreur? n dit Montecristo. « — C'est que M. Danglars joue, tandis qu'au contraire il ne joue jamais. — Ah ! oui, c'est vrai, madame, je me rappelle que M. Debray m'a dit... A propos, mais que devient donc M. Debray ? Il y a trois ou quatre jours que je ne l'ai aperçu. — Et moi aussi, » dit madame Danglars avec un aplomb miraculeux, u Mais vous avez commencé une phrase qui est restée inachevée. — Laquelle? — M. Debray vous a dit..., prétendiez-vous. — Ah ! c'est vrai ; M. Debray m'a dit que c'était vous qui sacri^ fiiez au démon du jeu. — J'ai eu ce goût pendant quelque temps, je l'avoue, » dit madame Danglars, «> mais je ne l'ai plus. — Et vous avez tort , madame. Eh ! mon Dieu , les chances de la fortune sont précaires, et si j'étais femme, et que le hasard eût fait de cette femme celle d'un banquier, quelque confiance que j'eusse dans le bonheur de mon mari , car en spéculation , vous le savez , tout est heur et malheur ; eh bien ! dis-je , quelque confiance que j'eusse dans le bonheur de mon mari , je commencerais toujours par m'assurer une fortune indépendante, dussé-je acquérir cette fortune en mettant mes intérêts dans des mains qui lui seraient inconnues. » Madame Danglars rougit malgré elle. « Tenez, » dit Montecristo comme s'il n'avait rien vu,

« <Hi parle d'un beau coup qui a été fait hier sur les bous de Naples. — Je n'en ai pas , » dit vivement la baronne , « et n*en ai même jamais eu ; mais, en vérité, c'est assez parler Bourse comme cela, M. le comte, nous avons l'air de deux agents de change ; parlons un peu de ces pauvres Villefort, si tourmentés en ce moment par la fatalité. — Que leur arrive-t-il donc? m demanda Montecristo avec une parfaite naïveté. <c — Mais, vous le savez, après avoir perdu M. de Saint-Méran trois ou quatre jours après son départ, ils viennent de perdre la marquise trois ou quatre jours après son arrivée. — Ah ! c'est vrai, » dit Montecristo, «j'ai appris cela ; mais, comme dit Glaudius à Hamlet, c'est une loi de la nature : leurs pères étaient morts avant eux, et ils les avaient pleures ; ils mourront avant leurs fils , et leurs fils les pleureront. — Mais ce n'est pas le tout. — Comment ce n'est pas le tout ! — Non ; vous savez qu'ils allaient marier leur fille... — A M. Franz d'Épinay... Est-ce que le mariage est manqué? — Hier matin, à ce qu'il parait, Franz leur a rendu leur parole. — Ah ! vraiment... Et connait-on les causes de cette rupture? — Non. — Que m'annoncez-vous lii, bon Dieu ! madame... Et M. de Villefort, comment accepte-t-il tous ces malheurs ? — Comme toujours, en philosophe. »

En ce moment, Danglars rentra seul, n Eh bien ! >> dit la baronne, « vous laissez M. Cavalcanti avec votre fille? — Et mademoiselle d'Armilly, » dit le banquier, « pour qui la prenez-vous donc? » Puis, se retournant vers Montecristo : « Charmant jeune homme, n'est-ce pas, M. le comte, que le prince Cavalcanti?... Seulement, est-il bien prince? — Je n'en réponds pas, » dit Montecristo. « On m'a présenté son père comme marquis ; il serait comte ; mais je crois que lui-même n'a pas grande prétention à ce titre. — Pourquoi? » dit le banquier. « S'il est prince, il a tort de ne pas s'en vanter. Chacun son droit. Je n'aime pas qu'on renie son origine , moi. — Oh ! vous êtes un démocrate

par, n dit Montearisto en souriant. «* — Mais, voyez, » dît la baronne, « h quoi vous vous exposez; si M. de Morcerf venait par hasard, il trouverait M. Cavalcanti dans une chambre où lui, fiance d'Eugénie, n*a jamais eu la permission d'entrer. — Vous faites bien de dire par hasard, » reprit le banquier, « car, en vérité, on dirait, tant on le voit rarement, que c'est effectivement le hasard qui nous l'amène. — Enfin s'il venait et qu'il trouvât ce jeune homme près de votre fille , il pourrait être mécontent.

— Lui ! oh ! mon Dieu ! vous vous trompez ; M. Albert ne nous fait pas l'honneur d'être jaloux de sa fiancée, il ne l'aime point assez pour cela. D'ailleurs, que m'importe qu'il soit mécontent ou non ! — Cependant , au point où nous en sommes... — Oui, au point où nous en sommes : voulez-vous le savoir le point où nous en sommes? C'est qu'au bal de sa mère il a dansé une seule fois avec ma fille, que M. Cavalcanti a dansé trois fois avec elle, et qu'il ne l'a pas même remarqué. — M. le vicomte Albert de Morcerf! » annonça le valet de chambre.

La baronne se leva vivement. Elle allait passer an salon d'étude pour avertir sa fille, quand Danglars l'arrêta par le bras. « Laissez, » dit-il. Elle le regarda étonnée. Montecristo feignit de ne pas avoir vu ce jeu de scène.

Albert entra : il était fort beau et fort gai. Il salua la baronne avec aisance, Danglars avec familiarité, Montecristo avec affection, puis, se retournant vers la baronne : t< Voulez-vous me permettre, madame, » lui dil-ii, u de vous demander comment se porte mademoiselle Danglars ?

— Fort bien, monsieur, » répondit vivement Danglars; « elle fait en ce moment de la'musique dans son petit salon avec M. Cavalcanti. » Albert conserva son air calme et in* différent : peut-être éprouvait-il quelque dépit intérieur, mais il sentait le regard de Montecristo fixé sur lui. « — M. Cavalcanti a une très-belle voix de ténor, »» dit-il, <i et mademoiselle Eugénie un magnifique soprano, sans

compter qu'elle joue du piano comme Thalberg. Ce doil être un charmant concert. — Le fait est, » dit Danglars» u qu'ils s'accordent k merveille. » Albert parut n'avoir pas remarque cette équivoque , si grossière cependant que madame Danglars en rougit. « — Moi aussi, » continua le jeune homme , « je suis musicien , à ce que disaient mes maîtres, du moins ; eh bien ! chose étrange , je n'ai jamais pu encore accorder ma voix avec aucune voix , et avec les voix de soprano surtout encore moins qu'avec les autres. » Danglars fit un petit sourire qui signifiait : Mais fâchetoi donc ! « — Aussi, » dit-il « espérant sans doute arriver au but qu'il désirait , u le prince et ma fille ont-ils fait hier l'admiration générale. ?9*étiez-vous pas là hier, M. de Morcerf? — Quel prince? » demanda Albert. « — Le prince Cdvalcanti, )> reprit Danglars, qui s'obstinait toujours à donner ce titre au jeune homme. » — Ah ! pardon, >» dit Albert, u j'ignorais qu'il fût prince. Ah! le prince Gavalcanti a chanté hier avec mademoiselle Eugénie ? En vérité, ce devait être ravissant , et je regrette bien vivement de ne pas avoir entendu cela. Mais je n'ai pu me rendre à votre invitation , j'étais forcé d'accompagner madame de Morcerf chez la baronne de Château-Renaud la mère, où chantaient les Allemands. »

Puis, après un silence, et comme s'il n'eut été question de rien : « Me sera4-ii permis, n répéta Morcerf, u de pré* senter mes hommages à mademoiselle Danglars ? — Oh ! attendez, attendez, je vous en supplie, n dit le banquier en arrêtant le jeune homme ; «c entendez-vous la délicieuse cavatine? Ta, ta, la, U, ta, ti, ta, ta; c'est ravissant, cela va être fini... une seule seconde. Parfait! Bravo! bravi! brava ! » Et le banquier se mit à applaudir avec frénésie, tt — En effet, n dit Albert, « c'est exquis, et il est impossible de mieux comprendre la musique de son pays que ne le fait le prince Cavalcanti. Vous avez dit prince, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il n'est pas prince, on le fera prince, c'est

LES PROGRES DE M. CAVALCANTI FILS. 25i

facile eti Italie. Mais pour en revenir à nos adorables chanteurs, vous devriez nous faire un plaisir, M. Danglars: sans la prévenir qu'il y a là un étranger, vous devriez prier mademoiselle Danglars et M. Cavalcanti de commencer un autre morceau. C'est une chose si délicieuse que de jouir delà musique d'un peu loin, dans une pénombre, sans être vu, sans voir, cl par conséquent sans gêner le musicien, qui peut ainsi se livrer à tout l'instinct de son génie ou à tout l'élan de son cœur. «

Cette fois Danglars fut démonté par le flegme du jeune homme. Il prit Montecristo à part. «< Eh bien ! » lui dit-il , « que dites-vous de notre amoureux ? -— Dame ! il me paraît froid , c'est incontestable ; mais que voulez-vous ! vous êtes engagé. — Sans doute, je suis engagé, mais à donner à ma fille un homme qui l'aime , et non un homme qui ne l'aime pas. Voyez celui-ci froid comme un marbre, orgueilleux comme son père ; s'il était riche encore , s'il avait la fortune des Cavalcanti , on passerait par Ih-dessus. Ma foi , je n'ai pas consulté ma fille; mais si elle avait bon goût...

- Oh ! » dit Montecristo , » je ne sais si c'est mon amitié pour lui qui m'aveugle, mais je vous assure, moi, que M. de Morcerf est un jeune homme charmant , qui rendra votre fille heureuse, et qui arrivera tôt ou tard à quelque chose ; car enfin la position de son père est excellente. — Hum ! » fit Danglars. « — Pourquoi ce doute? — Il y a toujours le passé... ce passé obscur. — Mais le passé du père ne regarde pas le fils. — Si fait! si fait! — Voyons, ne vous montez pas la tête ; il y a un mois , vous trouviez excellent de faire ce mariage... Vous comprenez , moi , je suis désespéré , c'est chez moi que vous avez vu ce jeune Cavalcanti , que je ne connais pas, je vous le répète. — Je le connais, moi, » dit Danglars, « cela suffit. — Vous le connaissez? Avez-vous donc pris des renseignements sur lui? » demanda Montecristo. « — Est-il besoin de cela? et à la première vue ne sait-on pas à qui on a affaire?... Il est riche d'abord. — Je

ne rassure pas. — Vous répondez pour lui cependanC? — De cinquante mille livres, d*une misère. — Il a une éducation distinguée. — Hum !» fit à son tour Montecristo . « — Il est musicien. — Tous les Italiens le sont. — Tenez, comte, vous n'êtes pas juste pour ce jeune homme. — Eh bien ! oui, je l'avoue , je vois avec peine que , connaissant vos engagements avec les Morcerf , il vienne ainsi se jeter en travers et abuser de sa fortune. » Danglars se mit à rire. « — Oh! que vous êtes puritain ! » dit-il ; « mais cela se fait tous les jours dans le monde. — Vous ne pouvez cependant rompre ainsi, mon cher M. Danglars; les Morcerf comptent sur ce mariage. — Y comptent-ils? — Positivement. — Alors qu'ils s'expliquent. Vous devriez glisser deux mots de cela au père , mon cher comte , vous qui êtes si bien dans la maison. — Moi! et ou diable avez-vous vu cela? — Mais à leur bal , ce me semble. Gomment ! la comtesse , la fière Mercedes , la dédaigneuse Catalane , qui daigne à peine ouvrir la bouche à ses plus vieilles connaissances , vous a pris par le bras, est sortie avec vous dans le jardin . a pris les petites allées et n'a reparu qu'une demi-heure après. — Ah ! baron, baron, » dit Albert, «vous nous empêchez d'entendre; pour un mélomane comme vous , quelle barbarie ! — C'est bien , c'est bien , monsieur le railleur , » dit Danglars. Puis se retournant vers Montecristo : <c Vous chargez-vous de lui dire cela, au père? — Volontiers, si vous le désirez. — Mais que pour cette fois cela se fasse d'une manière explicite et définitive ; surtout qu'il me demande ma fille , qu'il fixe une époque , qu'il déclare ses conditions d'argent , enfin que l'on s'entende ou qu'on se brouille ; mais , vous comprenez , plus de délais. — Eh bien ! la démarche sera faite. — Je ne vous dirai pas que je l'attends avec plaisir , mais enfin je l'attends : un banquier , vous le savez , doit être esclave de sa parole. » Et Danglars poussa un de ces soupirs que poussait Cavalcanti fils une demi-heure auparavant, u — Bravi ! bravo ! brava ! » cria Morcerf, parodiant le banquier et ap-

plaudissant la fin du morceau. Danglars commençait à regarder Albert de travers , lorsqu'ou vint lui dire deux mots tout bas. « — Je reviens , )» dit le banquier à Montecristo , «c attendez-moi , j'aurai peut-être quelque chose à vous dire tout à rhcurc. » Et il sortit.

La baronne profila de l'absence de son mari pour repousser la porte du salon d'étude de sa fille, et Ton vit se dresser comme un ressort M. Andréa qui était assis devant le piano avec mademoiselle Eugénie. Albert salua en souriant mademoiselle Danglars, qui , sans paraître aucunement troublée, lui rendit un salut aussi froid que d'habitude. Gavalcanti parut évidemment embarrassé; il salua Morcerf, qui lui rendit son salut de l'air le plus impertinent du monde. Alors Albert commença de se confondre en éloges sur la voix de mademoiselle Danglars, et sur le regret qu'il éprouvait, d'après ce qu'il venait d'entendre , de n'avoir pas assisté à la soirée de la veille. Gavalcanti, laissé à lui-même, prit k part Montecristo.

<c Voyons , » dit madame Danglars , » assez de musique et de compliments comme cela, venez prendre le thé. — Viens , Louise , n dit mademoiselle Danglars a son amie. On passa dans le salon voisin, où effectivement le thé était préparé. Au moment où l'on commençait à laisser, à la manière anglaise, les cuillers dans les tasses, la porte se rouvrit, et Danglars reparut, visiblement fort agité. Montecristo surtout remarqua cette agitation et interrogea le banquier du regard. « — Eh bien ! » dit Danglars, « je viens de recevoir mon courrier de Grèce. — Ah ! ah ! » fit le comte , « c'est pour cela qu'on vous avait appelé? — Oui. — Gomment se porte le roi Othon? » demanda Albert du ton le plus enjoué. Danglars le regarda de travers sans lui répondre , et Montecristo se détourna pour cacher l'expression de pitié qui venait de paraître sur son visage et qui s'effaça presque aussitôt.

« Nous nous en irons ensemble, n'est-ce pas? » dit^

37i LE œMTE DE MONTEGRISTO.

Albeii au eomte. « — Oui, si vous voulez, » répondit celui-ci.

Albert ne pouvait rien comprendre à ceregard du banquier ;

aussi, se retournant vers Monlecristo qui a va ilr parfaitement

compris: » Avez-vous vu, » dit-il , » comme il m'a regardé?

— Oui, » répondit le comte; » mais trouvez-vous quelque chose de particulier dans sou regard ? — Je le crois bien ; mais que veut-il dire avec ses nouvelles de Grèce ? — Comment voulez-vous que je sache cela? — Parce que, à ce que je présume, vous avez des intelligences dans le pays. » Montecristo sourit comme on sourit toujours quand on veut se dispenser de répondre, «c Tenez , » dit Albert , u le voilà qui s'approche de vous ; je vais faire compliment à made* moiselle Danglars sur son camée , pendant ce temps le père aura le temps de vous parler. — Si vous lui faites compli* ment, faites-lui ^compliment sur sa voix, au moins, » dit Monteeristo. «^Non pas, c'est ce que ferait tout le monde. '— Mon cher vicomte , »» dit Montecristo , « vous avez la fatuité de l'impertinence. » Albert s'avança vers Eugénie le sourire sur les lèvres. Pendant ce temps Danglars se pencha à l'oreille du comte, u — Vous m'avez donné unexcellentconseil , » dit-il, » et il y a toute une histoire horrible sur ces deux mots : Fernand et Janina. — Ah bah ! » fit Montecristo. u — Oui , je vous conterai cela ; mais emmenez le jeune homme : je serais trop embarrassé de rester mainte nant avec lui. — C'est ce que je fais, il m'accompagne; maintenant faut-il toujours que je vous envoie le père?

— Plus que jamais. — Bien. »

Le comte fit un signe à Albert. Tous deux saluèrent les dames et sortirent : Albert, avec un air parfaitement indifférent pour les mépris de mademoiselle Danglars ; Monteeristo , en réitérant à madame Danglars ses conseils sur la prudence que doit avoir une femme de banquier d'assurer son avenir.

M. Cavalcanti demeura maitre du champ de bataille.

HATOÉE. tS»

A peine les chevaux du comte avaient-ils tourné Tangle du boulevard , qu'Albert se retourna vers le comte en éclatant d*un rire trop bruyant pour ne pas être un peu forcé, tt Eh bien ! » lui dit-il, «< je vous demanderai, comme le roi Charles IX demandait à Catherine de Médicis après la Saint- Barthélémy : «( Comment trouvez-vous que j*ai joué mon «( petit rôlet? » — A quel propos?» demanda Montecristo. « — Mais à propos de l'installation de mon rival chez M, Danglars,.. — Quel rival? — Pardieu! quel rival? votre protégé, M. Andréa Cavalcanti! — Oh! pas de mauvaises plaisanteries, vicomte ; je ne protège nullement M. Andréa, du moins près de M. Danglars. — Et c'est le reproche que je vous ferais si le jeune homme avait besoin de protection. Mais, heureusement pour moi, il peut s'en passer. — Comment ! vous croyez qu'il fait sa cour? — Je vous en réponds : il roule des yeux de soupirant et module des sons d'amoureux; il aspire à la main de la ficre Eugénie. Tiens! je viens de faire un vers ! Parole d'honneur, ce n'est pas de ma faute ! N'importe, je le répète : il aspire à la main de la fière Eugénie. — Qu'importe, si l'on ne pense qu'à vous ! — Ne dites pas cela , m<Hi cher comte, on me rudoie des deux côtés. — Comment! des deux côtés? — Sans doute : mademoiselle Eugénie m'a répondu à peine, et mademoi- -selle d'Armiily, sa confid^te^ ne m'a pas répondu du tottt^

— Oui , mais le père vous adore, w dit Montecristo. «— Lui? mais au contraire, il m'a enfonce mille poignards dans le cœur; poignards rentrant dans le manche, il est vrai, poignards de tragédie, mais qu'il croyait bel et bien réels. — La jalousie indique l'affection. — Oui , mais moi je ne suis pas jaloux. — Il l'est, lui ! — De qui? de Debray? — Non, de vous. — De moi? Je gage qu'avant huit jours il m'a fermé la porte au nez. — Vous vous trompez, mon cher vicomte.

— Une preuve? — La voulez-vous? — Oui. — Je suis chargé de prier M. le comte de Morcerf de faire une démarche définitive près du baron . — Par qui ? — Par le baron lui-même! — Oh ! » dit Albert avec toute la càiinerie dont il était capable, •< vous ne ferez pas cela , n'est-ce pas , mon cher comte? — Vous vous trompez , Albert , je le ferai , puisque j'ai promis. — Allons, » dit Albert avec un soupir, « il parait que vous tenez absolument à me marier. — - Je tiens à être bien avec tout le monde. Mais , à propos de Debray, je ne le vois plus chez la baronne? — 11 y a de la brouille. — Avec madame? — Non , avec monsieur. — 11 s'est donc aperçu de quelque chose? — Ah! la bonne plaisanterie! — Vous croyez qu'il s'en doutait? » fit Monte- Cristo avec une naïveté charmante. « — Ah çà, mais d'où venez-vous donc, mon cher comte? — Du Congo, si vous voulez. — Ce n'est pas d'assez loin encore. — Est-ce que je connais vos maris parisiens? — Eh ! mon cher comte, les maris sont les mêmes partout ; du moment où vous avez étudié l'individu dans un pays quelconque, vous connaissez la race. — Mais alors quelle cause a pu brouiller Danglars et Debray? ils paraissaient si bien s'entendre! » dit Montecristo avec un renouvellement de naïveté. « — Ah! voilà! nous rentrons dans les mystères d'Isis, et je ne suis pas initié. Quand M. Cavalcanti fils sera de la famille, vous lui demanderez cela. »

La voiture s'arrêta. « Nous voilà arrivés, » dit Montecristo; u il n'est que dix heures et demie, montez donc. —

HAYDËE. 237

Bien volontiers. — Ma voiture vous reconduira. — Non , merci , mon coupe a du nous suivre. — £n effet , le voilh , » dit Montecristo en sautant à terre.

Tous deux entrèrent dans la maison; le salon était éclairé, ils y entrèrent, u Vous allez nous faire faire du thé, Baptistin , » dit Montecristo. Baptistin sortit sans souffler le mot. Deux secondes après , il reparut avec un plateau tout servi , et qui, comme les collations des pièces féeriques, semblait sortir de terre.

«c En vérité, » dit Morcerf , « ce que' j*adnnre en vous , mon cher comte, ce n'est pas votre richesse, peut-être y a-t'il des gens plus riches que vous ; ce n'est pas votre esprit, Beaumarchais n'en avait pas plus, mais il en avait autant; c'est votre manière d'être servi , sans qu'on vous réponde un mot, h la minute, à la seconde, comme si l'on devinait, k la manière dont vous sonnez, ce que vous désirez avoir, et comme si tout ce que vous désirez avoir était toujours tout prêt. — Ce que vous dites est un peu vrai. On sait mes habitudes. Par exemple, vous allez voir : ne désirez-vous pas faire quelque chose en buvant votre thé? — Pardieu ! je désire fumer. »

Montecristo s'approcha du timbre et frappa un coup. Au bout d'une seconde, une porte particulière s'ouvrit , et Ali parut avec deux chibouques toutes bourrées d'excellent latakié. « C'est merveilleux , » dit Morcerf. u — Mais , non , c'est tout simple, » reprit Montecristo ; « Ali sait qu'en prenait le thé ou le café je fume ordinairement : il sait que j'ai demandé le thé, il sait que je suis rentré avec vous, il entend que je l'appelle, il se doute de la cause, et comme il est d'un pays où l'hospitalité s'exerce avec la pipe surtout , au lieu d'une chibouque, il en apporte deux. — Certainement c'est une explication comme une autre ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a que vous. . . Oh ! mais, qu'est-ce que j'entends? •• Et Morcerf s'inclina vers la porte par laquelle entraient effectivement des sons correspondants à ceux d'une guitare. 3. 21

« — Ma foi, mon ehca* vicomte, vous êtes voué à la musique ce soir ; vous n'échappez au piano de mademoiselle Danglars que pour tomber dans la guzla d'Haydëe. — Haydée! quel adorable nom ! Il y a donc des femmes qui s'appellent véritablement Haydée autre part que dans les poëmes de lord Byron? — Certainement ; Haydée est un nom fort rare en France, mais assez commun en Albanie et en Épire ; c'est comme si vous disiez , par exemple, Chasteté, Pudeur, Innocence ; c'est une espèce de nom de baptême, comme disent vos Parisiens. — Oh ! que c'est charmant ! » dit Albert , R comme je voudrais voir nos Françaises s'appeler mademoiselle Bonté, mademoiselle Silence, mademoiselle Charité chrétienne ! Dites donc, si mademoiselle Danglars , au lieu de s'appeler Claire-Marie-Eugéoie, comme on la nomme, s'appelait mademoiselle Chasteté-Pudeur-Innocence Danglars, peste! qud effet cela ferait dans une publication de bans ! — Fou ! » dit le comte; « ne plaisantez pas si haut, Haydée pourrait vous entendre. — Et elle se fâcherait? — Non pas, n dit le comte avec son air hautain. « — Elle est bonne personne? » demanda Albert, u — Ce n'est pas bonté, c'est devoir : une esclave ne se fâche pas contre son maître. — Allons donc ! né plaisantez pas vous-même. Est-ce qu'il y a encore des esclaves? — Sans doute, puisque Haydée est la mienne* — En effet, vous ne faites rien et vous n'avez rien comme un autre, vous. Esclave de M. le comte de Montecristo! c'est une position en France. A la façon dont vous remuez l'or, c'est une place qui doit valoir cent mille ccus par an. — Cent mille écus ! la pauvre enfant a possédé plus que cela ; elle est venue au monde couchée sur des (résors près desquels ceux des Mille et une NuUs sont bien peu de chose. — C'est donc vraiment une princesse? — Vous l'avez dit , et même une des plus grandes de son pays. — Je m'en étais douté. Mais comment une grande princesse est-elle devenue esdave? — Comment Deoys le Tyran est-il devenu maître d'école? Le hasard de la guerre^

HATDÉE. 239

mon cher Yicomte, le caprice de la fortune. — Et son nom est un secret? — Pour tout le monde, oui; mais pas pour vous, mon cher vicomte, qui êtes de mes amis, et qui vous tairez, n'est-ce pas, si vous me promettez de vous taire? — Oh! parole d*honneur! — Vous connaissez l'histoire du pacha de Janina? — D'Ali Tebelen? sans doute, puisque c'est à son service que mon père a fait fortune. — C'est vrai , je l'avais oublié. — £h bien ! qu'est Haydée à Ali Tebelen ? — Sa fille tout simplement. — Comment , la fille d'Ali-Pacha? — Et de la belle Vasiliki. — Et elle est votre esclave? — Oh ! mon Dieu, oui. — Comment cela ? — Dame! un jour que je passais sur le marché de Constantinople, je l'ai achetée. — C'est splendidel Avec vous, mon cher comte, on ne vit pas, on rêve. Maintenant, écoutez, c'est bien indiscret ce que je vais vous demander là. — Dites toujours. — Mais puisque vous sortez avec elle, puisque vous la conduisez à l'Opéra... — Après? — Je puis bien me risquer à vous demander cela. — Vous pouvez vous risquer à me tout demander. — Eh bien! mon cher comte, présentez-moi à votre princesse. — Volontiers ; mais à deux conditions. — Je les accepte d'avance. — La première, c'est que vous ne confierez jamais à personne cette présentation. — Très-bien, » Morcerf étendit la main. « Je le jure. — La seconde, c'est que vous ne lui direz pas que votre père a servi le sien. — Je le jure encore. — A merveille. Vicomte, vous vous rappellerez ces deux serments , n'est-ce pas?— Ohl » fit Albert, u — Très-bien. Je vous sais homme d'honneur.

Le comte frappa de nouveau sur le timbre ; Ali reparut. K Préviens Haydée, » lui dit-il, «« que je vais aller prendre le café chez elle , et fais-lui comprendre que je demande la permission de lui présenter un de mes amis. » Ali s'inclina et sortit.

tt Ainsi , c'est convenu , pas de questions directes , cher vicomte. Si vous désirez savoir quelque chose, demandez-le

à moi, et je le demanderai à elle. — C'est convenu. »

Ali reparut pour la troisième fois et tint la portière soulevée , pour indiquer k son maître et k Albert qu'ils pouvaient passer, u Entrons « » dit Montecristo.

Albert passa une main dans ses cheveux et frisa sa moustache; le comte reprit son chapeau, mit ses gants, et précéda Albert dans Tappartement que gardait, comme une sentinelle avancée, Ali, et que défendaient comme un poste les trois femmes de chambre françaises commandées par Myrto.

Haydée attendait dans la première pièce, qui était le salon , avec de grands yeux dilatés par la surprise ; car c'était la première fois qu'un autre homme que Montecristo pénétrait jusqu'à elle ; elle était assise sur un sofa, dans un angle, les jambes croisées sous elle, et s'était fait pour ainsi dire un nid dans les étoffes de soie rayées et brodées, les plus riches de l'Orient. Près d'elle était l'instrument dont les sons l'avaient dénoncée ; elle était charmante ainsi.

En apercevant Montecristo, elle se souleva avec ce double sourire de fille et d'amante qui n'appartenait qu'à elle; Montecristo alla à elle, et lui tendit sa main, sur laquelle, comme d'habitude , elle appuya ses lèvres.

Albert était resté près de la porte^ sous l'empire de cette beauté étrange qu'il voyait pour la première fois, et dont on ne pouvait se faire aucune idée en France.

«c Qui m'amènes-tu? » demanda en romaïque la jeune fille à Montecristo ; u un frère, un ami, une simple connaissance, ou un ennemi? — Un ami, » dit Montecristo dans la même langue. « — Son nom? — Le comte Albert, c'est le même que j'ai tiré des mains des bandits à Rome. — Dans quelle langue veux-tu que je lui parle? » Montecristo se retourna vers Albert : « ~ Savez-vous le grec moderne ? » demanda- t-il au jeune homme. « — Hélas! » dit Albert, «pas même le grec ancien , mon cher comte ; jamais Homère et Platon n*ont eu de plus pauvre, et j'oserai presque

HAYDÉE. 2it

dire de plus dédaigneux écolier. — Alors , » dit Haydée , prouvant par la demande qu'elle faisait elle-même qu'elle venait d'entendre la question de Montecristo et la réponse d'Albert, «je parlerai en français ou en italien, si toutefois monseigneur veut que je paile. » Montecristo réfléchit un instant : « — Tu parleras en italien, » dit-il.

Puis se tournant vers Albert : «c C'est fâcheux que voa$ n'entendiez pas le grec moderne ou le grec ancien, qu'Haydée parle tous deux admirablement ; la pauvre enfant va être forcée de vous parler italien , ce qui vous donnera peut-être une fausse idée d'elle. » 11 fit signe à Haydée.

4( Sois le bienvenu, ami, qui viens avec mon seigneur et mon maître, » dit la jeune fille en excellent toscan , et avec ce doux accent romain qui fait la langue de Dante aussi sonore que la langue d'Homère ; « Ali ! du café et des pipes. » Et Haydée fit de la main signe à Albert de s'approcher, tandis qu'Ali se retirait pour exécuter les ordres de sa jeune maîtresse.

Montecristo montra à Albert deux pliants, et chacun alla chercher le sien pour l'approcher d'une espèce de guéridon, dont un narguilé faisait le centre , et que chargeaient des fleurs naturelles, des dessins, des albums de musique.

AH rentra , apportant le café et les chibouques ; quant à M. Baplistin , cette partie de l'appartement lui était interdite.

Albert repoussa la pipe que lui présentait le Nubien, «f Oh ! prenez , prenez , » dit Montecristo ; « Haydée est presque aussi civilisée qu'une Parisienne : le havane lui est désagréable, parce qu'elle n'aime pas les mauvaises odeurs; mais le tabac d'Orient est un parfum, vous le savez. » Ali sortit.

Les tasses de café étaient toutes préparées ; seulement on avait pour Albert ajouté un sucrier. Montecristo et Haydée prenaient la liqueur arabe à la manière des Arabes, c'est-àdire sans sucre.

Ui LE COMTE DE MONTEGRISTO.

Haydée allongea la main et prit du bout de ses petits doigls roses et effiles la tasse de porcelaine du Japon, qu'elle porta à ses lèvres avec le naïf plaisir d'un enfant qui boit ou mange une chose qu'il aime.

En même temps deux femmes entrèrent, portant deux auti'es plateaux charges de glaces et de sorbets, qu'elles déposèrent sur deux petites tables destinées à cet usage.

« Mon cher hôte, et vous, signora, » dit Albert en italien , « excusez ma stupéfaction. Je suis tout étourdi , et c'est assez naturel ; voici que je retrouve l'Orient , l'Orient véritable, non point malheureusement tel que je l'ai vu, mais tel que je l'ai rêvé, au sein de Paris; tout à l'heure j'entendais rouler les omnibus et tinter les sonnettes des marchands de limonade. Oh ! signora, que ne sais-je parler le grec! votre conversation, jointe à cet entourage féerique, me composerait une soirée dont je me souviendrais toujours.

— Je parle assez bien l'italien pour parler avec vous, monsieur, » dit tranquillement Haydée , « et je ferai de mon mieux, si vous aimez l'Orient, pour que vous le retrouviez ici. — De quoi puis-je lui parler? » demanda tout bas Albert k Montecristo. «< — Mais de tout ce que vous voudrez : de son pays, de sa jeunesse, de ses souvenirs, puis, si vous l'aimez mioux, de Rome, de Naples ou de Florence.

— Oh !» dit Albert, « ce ne serait pas la peine d'avoir une Grecque devant soi pour lui parler de tout ce dont on parlerait & une Parisienne ; laissez-moi lui parler de l'Orient.

— Faites, mon cher Albert ; c'est la conversation qui lui est le plus agréable. »

Albert se retourna vers Haydée. » A quel âge la signora a-t-clle quitté la Grèce? » demanda-t-il. « — A cinq ans, » répondit Haydée. « — Et vous vous rappelez votre patrie? » demanda Albert. « — Quand je ferme les yeux , je revois tout ce que j'ai vu. Il y a deux regards : le regard du corps et celui de l'âme. Le regard du corps peut oublier parfois , mais celui de l'âme se souvient toujours. — Et quel est le

HATDÉE. 248

.temps le plus loin dont vous puissiez vous souvenir? — Je marchais à peine; ma mère, que l'on appelle Vasiliki (Vasiliki veut dire Royale) , » ajouta la jeune fille en relevant la tète , «( ma mère me prenait par la main , et toutes deux couvertes d*un voile, après avoir mis au fond de la bourse tout l'or que nous possédions, nous allions demander Taumdne pour les prisonniers en disant : « Celui qui donne aux «c pauvres prête à l'ÉterneP. »Puis, quand notre bourse était pleine , nous rentrions au palais , et, sans rien dire à mon père, nous envoyions tout cet argent qu'on nous avait donné, nous prenant pour de pauvres femmes, à l'égouménos du couvent qui le répartissait entre les prisonniers. — Et à cette époque, quel âge aviez-vous? — Trois ans, » dit Haydée. u — Alors vous vous souvenez de tout ce qui s'est passé autour de vous depuis l'âge de trois ans? — De tout.

— Comte, » dit tout bas Morcerf à Montecristo, « vous devriez permettre à la signera de nous raconter quelque chose de son histoire. Vous m'avez défendu de lui parler de mon père, mais peut-être m'en parlera-t-elle, et vous n'avez pas idée combien je serais heureux d'entendre sortir notre nom d'une si jolie bouche. »

Montecristo se tourna vers Haydée, et, avec un signe de sourcil qui lui indiquait d'accorder la plu| grande attention àia recommandation qu'il allait lui faire, il dit en grec : « Patros fMn atên, mé dé onoma prodotou kai prodosiany eipe êmin*. » Haydée poussa un long soupir et un nuage sombre passa sur son front si pur. « — Que lui dites-vous? » demanda tout bas Morcerf. « — Je lui répèle que vous êtes un ami et qu'elle n'a point à se cacher vis-à-vis de vous.

— Ainsi , )» dit Albert , « ce pieux pèlerinage pour les prisonniers est votre premier souvenir; quel est l'autre?

— L'autre? Je me vois sous l'ombre des sycomores près d'un

> Proverbes, XIX.

' Mot à mot : a De ton père le sort, mais pas le nom du traître ni de la trahison, raconte-nous. »

lac dont j'aperçois encore, à travers le feuillage, le miroir tremblant ; contre le plus vieux et le plus touffu, mon père était assis sur des coussins, et moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée b ses pieds, je jouais avec sa barbe blanche , qui descendait sur sa poitrine , et avec le cangiar à la poignée de diamant passé à sa ceinture; puis de temps en temps venait à lui un Albanais qui lui disait quelques mots auxquels je ne faisais pas attention, et auxquels il répondait du même son de voix : « Tuez! » ou : » Faites « grâce ! » — C'est étrange, » dit Albert, « d'entendre sortir de pareilles choses de la bouche d'une jeune fille autre part que sur un théâtre, et en se disant : « Ceci n'est point une u fiction. »£t, » demanda-t-il, « comment, avec cet horizon si poétique, comment, avec ce lointain merveilleux, trouvezvous la France ? — Je crois que c'est un beau pays, » dit Haydée, » mais je vois la France telle qu'elle est , car je la vois avec des yeux de femme , tandis qu'il me semble , au contraire, que mon pays , que je n'ai vu qu'avec mes yeux d*enfant , est toujours enveloppé d'un brouillard lumineux ou sombre, selon que mes souvenirs le font une douce pa* trie ou un lieu d'uiiières souffrances. — Si jeune, signera, >• dit Albert, cédant malgré lui à la puissance de la banalité, « comment avez-vous pu souffrir? »

Haydée tourna les yeux vers Montecristo , qui , avec un signe imperceptible, murmura : « Eipe '. — Rien ne compose le fond de l'âme comme les premiers souvenirs , et k part les deux que je viens de vous dire , tous les souvenirs de ma jeunesse sont tristes. — Parlez , parlez , signora , » dit Albert , x je vous jure que je vous écoute avec un inexprimable bonheur. »

Haydée sourit tristement. « Vous voulez donc que je passe à mes autres souvenirs? » dit-elle, «c — Je vous en supplie , n dit Albert. » — Eh bien ! j'avais quatre ans , quand

' Raconte.

HAYDEE. un

un soir je fus réveillée par ma mère. Nous étions au palais de Janina ; elle me prit sur les coussins où je reposais , et ea ouvrant mes yeux je vis les siens remplis de grosses larmes. Elle m'emporta sans rien dire. Eh la voyant pleurer, j'allais pleurer aussi. « — Silence, enfant! » dit-elle. Souvent, malgré les consolations ou les menaces maternelles , capri* cicuse comme tous les enfants, je continuais de pleurer; mais cette fois il y avait dans la voix de ma pauvre mère une telle intonation de terreur, que je me tus h l'instant même* Elle m'emportait rapidement. Je vis alors que nous descendions un large escalier ; devant nous toutes les femmes de ma mère , portant des coffres, des sachets, des objets de parure, des bijoux, des bourses d'or, descendaient le même escalier ou plutôt se précipitaient. Derrière les femmes venait une garde de vingt hommes, armés de longs fusils et de pistolets, et revêtus de ce costume que vous connaissez en France depuis que la Grèce est redevenue une nation. Il y avait quelque chose de sinistre, croyez-moi, » ajouta Haydée en secouant la tétc et en pâlissant à cette seule mémoire, » dans cette longue file d'esclaves et de femmes à demi alourdies par le sommeil, ou du moins je me le figurais ainsi, moi, qui peut-être croyais les autres endormis parce que j'étais mal réveillée. Dans l'escalier couraient des ombres gigantesques que les torches de sapin faisaient trembler aux voûtes. « — Qu'on se hâte ! » dit une voix au fond de la galerie. Cette voix fît courber tout le monde, comme le vent en passant sur la plaine fait courber un champ d'épis. Moi, elle me fit tressaillir. Cette voix, c'était celle de mon père. Il marchait le dernier, revêtu de ses splendides habits, tenant à la main sa carabine que votre empereur lui avait donnée ; et, appuyé sur son favori Sélim, il nous poussait devant lui comme un pasteur fait d'un troupeau éperdu. Mon père, » dit Haydée en relevant la tête, « était cet homme illustre que l'Europe a connu sous le nom d'Ali Tebelen, pacha de Janina, et devant lequel la Turquie a tremblé. »»

Albert, sans savoir pourquoi, frissonna en entendant ces paroles prononcées avec un indéfinissable accent de hauteur et de dignité ; il lui sembla que quelque chose de sombre et d'effrayant rayonnait dans les yeux de la jeune fiiie lorsque, pareille à une pylhonisse qui évoque un spectre, elle réveilla le souvenir de cette sanglante figure que sa mort terrible fit apparaître gigantesque aux yeux de l'Europe contemporaine.

« Bientôt, » continua Haydée, « la marche s'arrêta, nous étions au bas de l'escalier et au bord d'un lac. Ma mère me pressait contre sa poitrine bondissante, et je vis à deux pas derrière nous mon père qui jetait de tous côtés des regards inquiets. Devant nous s'étendaient quatre degrés de marbre, et au bas du dernier degré ondulait une barque. D'où nous étions, oh voyait se dresser au milieu du lac une masse noire ; c'était le kiosque où nous nous rendions. Ce kiosque me paraissait à une distance considérable, peut-être à cause de l'obscurité. Nous descendîmes dans la barque. Je me souviens que les rames ne faisaient aucun bruit en touchant l'eau ; je me penchai pour les regarder : elles étaient enveloppées avec les ceintures de nos Palicares. Il n'y avait, outre les rameurs, dans la barque, que des femmes, mon père, ma mère, Sélim et moi. Les Palicares étaient restés au bord du lac, prêts à soutenir la retraite, agenouillés sur le dernier degré, et se faisant, dans le cas où ils eussent été poursuivis, un rempart des trois autres. Notre barque allait comme le vent. « — Pourquoi la barque va-t-elle si vite? ndeman-. dai-jc h ma mère. « — Chut! mon enfant, » dit-elle, « c'est «( que nous fuyons. » Je ne compris pas. Pourquoi mon père fuyait-il, lui le tout-puissant, lui devant qui d'ordinaire fuyaient les autres, lui qui avait pris pour devise :

u ILS ME HAÏSSENT , DONC ILS HE CRAIGNENT I

(( En effet; c'était une fuite que mon père opérait sur le

lac. Il m'a ëté dit depuis que la garnison du chAteau de Janina, fatiguée d*un long service... »

Ici Haydée arrêta son regard expressif sur Montecristo, dont l'œil ne quitta plus ses yeux. La jeune fille continua donc lentement comme quelqu'un qui invente ou qui supprime.

« Vous disiez, signera, » reprit Albert qui accordait la plus grande attention à ce récit, » que la garnison de Ja« nina, fatiguée d'un long service... — Avait traité avec le sérasquier Kourchid, envoyé par le sultan pour s'emparer de mon père ; c'était alors que mon père avait pris la réso* lutioo de se retirer, après avoir envoyé au sultan un officier franc, auquel il avait toute confiance, dans l'asile que luimême s'était préparé depuis longtemps, et qu'il appelait kataphygion, c'est-à-dire son refuge. — Et cet officier, » demanda Albert, « vous rappelez-vous son nom, signora?» Montecristo échangea avec la jeune fille un regard rapide comme un éclair, et qui resta inaperçu de Morcerf. u ^on, » dit-elle, « je ne me le rappelle pas; mais peutêtre plus tard me le rappdlerai-je, et je le dirai, n Albert allait prononcer le nom de son père, lorsque Montecristo leva doucement le doigt en signe de silence ; le jeune homme se rappela son serment et se tut. « C'était vers ce kiosque que nous voguions. Un rez-de-chaussée orné d'arabesques baignant ses terrasses dans l'eau, et un premier étage donnant sur le lac, voici tout ce que le palais offrait de visible aux yeux. Mais au-dessous du rez-de-chaussée, se prolongeant dans File, était un souterrain, vaste caverne où l'on nous conduisit, ma mère, moi et nos femmes, et où gisaient, formant un seul monceau, soixante mille bourses et deux cents tonneaux ; il y avait dans ces bourses vingt-cinq millions en or, et dans les barils trente mille Uvres de poudre. Près de ces barils se tenait Sélim, ce favori de mon père dont je vous ai parlé ; il veillait jour et nuit, une lance au bout de laqodle brûlait une mèche allumée à la main ; il

avait Tordre de faire tout sauter, kiosque, gardes, pacha, femmes et or, au premier signe de mon père. Je me rappelle que nos esclaves, connaissant ce redoutable voisinage, passaient les jours et les nuits à prier, à pleurer, à gémir. Quant à moi, je vois toujours le jeune soldat au teint pâle et à rœil noir, et quand Fange de la mort descendra vers moi, je suis sûre que je reconnaîtrai Sélim. Je ne pourrais dire combien de jours nous restâmes ainsi : à cette époque j'ignorais encore ce que c'était que le temps; quelquefois, mais rarement, mon père nous faisait appeler, ma mère et moi, sur la terrasse du palais ; c'étaient mes heures de fête h moi, qui ne voyais dans le souterrain que des ombres gé« missantes et la lance enflammée de Sélim. Mon père, assis devant une grande ouverture, attachait un regard sombre sur les profondeurs de l'horizon, interrogeant chaque point noir qui apparaissait sur le lac, tandis que ma mère, à demi couchée près de lui, appuyait sa tétc sur son épaule, et que moi je me jouais à ses pieds, admirant, avec ces étonnements de l'enfance qui grandissent encore les objets, les escarpements du Pindc qui se dressait à l'horizon, les châteaux de Janina sortant blancs et anguleux des eaux bleues du lac, les touffes immenses de verdure noire attachées comme des lichens aux rocs de la montagne, qui de loin semblaient des mousses, et qui de près sont des sapins gigantesques et des myrtes immenses. Un matin mon père nous envoya chercher; ma mère avait pleuré toute la nuit; nous le trouvân)es assez calme, mais plus pâle que d'habitude. « — Prends patience, Vasiliki, » dit-il; « aujourd'hui « tout sera fini ; aujourd'hui arrive le firman du maître, et « mon sort sera décidé. Si la grâce est entière, nous retourt( nerons triomphants a Janina ; si la nouvelle est mauvaise, « nous fuirons cette nuit. — Mais s'ils ne nous laissent pas « fuir? >» dit ma mère. « — Oh ! sois tranquille, » répondit Ali en souriant ; » Séhm et sa lance allumée me répondent « d*eux. Ils voudraient bien que je fusse mort, mais pas à

« la condition de mourir avec moi. » Ma mère ne répondit que par des soupirs h ces consolations qui ne. partaient pas du cœur de mon pcre. Elle lui prépara Teau glacée qu'il buvait h chaque instant, car depuis sa retraite dans le kiosque il était brûlé par une fièvre ardente ; elle parfuma sa barbe blanche et alluma la chibouque dont quelquefois, pendant des heures entières, il suivait distraitement des yeux la fumée se volatilisant dans Tair. Tout h coup il fit un mouvement si brusque, que je fus saisie de peur. Puis, sans détourner les yeux du point qui fixait son attention, il demanda sa longue-vue. Ma mère la lui passa, plus blanche que le stuc contre lequel elle s'appuyait. Je vis la main de mon père trembler. «( — Une barque ! . . . deux ! . . , trois ! ... » murmura mon père ; « quatre !... » Et il se leva saissant ses armes, et versant, je m'en souviens, de la poudre dans le bassinet de ses pistolets. <f — Vasiliki, » dit-il h ma mère avec un tressaillement visible, « voici l'instant qui va déci- «( der de nous ; dans une demi -heure nous saurons la ré- « ponse du sublime empereur ; retire-toi dans le souterrain « avec Haydée. — Je ne veux pas vous quitter, » dit Vasiliki ; « si vous mourez, mon maître, je veux mourir avec « vous. — Allez près de Sélim ! 3> cria mon père, u — Adieu, « seigneur, » murmura ma mère, obéissante et pliée en deux comme par l'approche de la mort. «« — Emmenez Vasiliki ! » dit mon père à ses Palicares. Mais moi, qu'on oubliait, je courus h lui et j'étendis mes mains de son c6té ; il me vit, et, se penchant vers moi, il pressa mon front de ses lèvres. Oh ! ce baiser, ce fut le dernier, et il est là encore sur mon front. En descendant nous distinguions à travers les treilles de la terrasse les barques qui grandissaient sur le lac, et qui, pareilles naguère à des points noirs, semblaient déjà des oiseaux rasant la surface des ondes. Pendant ce temps, dans le kiosque, vingt Palicares, assis au pied de mon père et cachés par la boiserie, épiaient d'un œil sanglant l'arrivée de ces bateaux et tenaient prêts leurs longs

fUSO LE COMTE DE MQNTEGRISTO.

fusils incrustes de nacre et d'argent : des carlouebes en grand nombre étaient semées sur le parquet ; mon père regardait à sa montre et se promenait avoe angoisse. Voilà ce qui me frappa quand je quittai mon père après le dernier baiser que j'ai reçu de lui. Nous traversâmes, ma mère et moi, le souterrain. Sélim était toujours à son poste ; il nous sourit tristement. Nous allâmes chercher des coussins de l'autre côte de la caverne, et nous vînmes nous asseoir près de Sélim : dans les grands périls, les cœurs dévoués se cherchent, et tout enfant que j'étais, je sentis instinctivement qu'un grand malheur planait sur nos têtes. »

Albert avait souvent entendu raconter, non point par son père , qui n'en parlait jamais , mais par des étrangers , les derniers moments du vizir de Janina ; il avait lu différents récits de sa mort; mais cette histoire devenue vivante dans la personne et par la voix de la jeune fille , cet accent vivant (t celte lamentable élégie le pénétraient tou| à la fois d'un charme et d'une horreur inexprimables. Quant à Haydée, toute h ces terribles souvenirs, elle avait cessé un instant de parler ; son front, comme une fleur qui se penche dans un jour d'orage , s'était incliné sur sa main , et ses yeux perdus vaguement semblaient voir encore à l'horizon le Pinde verdoyant et les eaux bleues du lac de Janina , miroir magique qui reflétait le sombre tableau qu'elle esquissait. Montecristo la regardait avec une indéfinissable expression d'intérêt cl de pitié, «i Continue, ma fille, » dit le comte en langue roniaïque. Haydée releva le front, comme si les mots sonores que venait de prononcer Montecristo l'eussent tirée d'un rêve, et elle reprit : « — Il était quatre heures du soir; mais, bien que le jour fût pur et briliani au dehors, nous étions, nous, plongés dans l'ombre du souterrain. Une seule lueur brillait dans la caverne, pareiUe à une étoile tremblant au fond d'un ciel noir : c'était la mèche de Sélim. Ma mère était chrétienne,et elle priait. Sélim ré* pétait de temps en temps ces paroles consacrées : « — Dieu

HÂYDÉfi. 25!

I est grand ! » Cependant ma mère avait encore quelque espérance. En descendant , elle avait cru reconnaître le Franc qui avait été envoyé à Constantinople , et dans lequel mon père avait toute confiance , car il savait que les soldats du sultan fran^is sont d'habitude nobles et généreux. Elle s'avança de quelques pas vers l'escalier et écouta, «c — Ils ap- « prochent, » dit-elle ; « pourvu qu'ils apportent la paix et la « vie! — Que cralns>tu, Vasiliki? » répondit Sélim avec sa voix m suave et si fière à la fois; « s'ils n'apportent pas la « paix, nous leur donnerons la guerre; s'ils n'apportent pas <( la vie, nous leur donnerons la mort. » Et il ravivait la flamme de sa lance avec un geste qui te faisait ressembler au Dionysos de l'antique Crète. Mais moi qui étais si enfant et si naïve , J'avais peur de ce courage que je trouvais féroce et insensé , et je m'effrayais de cette iport épouvantable dans l'air et dans la flamme. Ma mère prouvait les mêmes impressions , car je la sentais frissonner. « — Mon Dieu ! mon « Dieu! maman, »m'écriai-je, u est-ce que nous allons mou- « "rir ? )t Et à ma voix les pleurs et les prièihes des esclaves redoublèrent. « — Enfant, » me dit Vasiliki, « Dieu tepré- « serve d'en venir k désirer cette mort que tu crains aujour- , « d'hui ! »» Puis tout bas c «Sélim, » dit-elle, « quel est l'ordre « du maître? — S'il m'envoie son poignard , c'est que le « sultan refuse de le recevoir en grâce , et je mets le feu ; « d'il m'envoie son anneau, c'est que le sultan lui pardonne, « et je livre la poudrière. — Ami , » reprit ma mère * « lorsque l'ordre du maître arrivera , si c'est le poignard <( qu'il envoie , au lieu de nous tuer toutes deux de cette «t mort qui nous épouvante, nous te tendrons la gorge et tu « nous tueras avec ce poignard. — Oui, Vasiliki, » répondit tranquillement Sélim. Soudain nous entendîmes comme de grands cris ; nous écoutâmes : c'étaient des cris de joie ; le nom du Franc qui avait été envoyé à Constantinople retentissait répété par nos Palicares; il était évident qu'il rapportait la réponse du sublime empereur, et que la réponse était favorable. »

« — Et vous ne vous rappelez pas ee nom? »»dit Morcerf, tout prêt à aider la mëmoire de la narratrice. Montecristo lui fit un signe. <( — Je ne me le rappelle pas , » répondit Haydée. « Le bruit redoublait ; des pas plus rapprochés retentirent : on descendait les marches du souterrain. Sélim apprêta sa lance. Bientôt une ombre apparut dans le crépuscule bleuâtre que formaient les rayons du jour pénétrant jusqu'à l'entrée du souterrain. «« — Qui es-tu? » cria Sélim. « Mais , qui que tu sois , ne fais pas un pas de plus. — Gloire » au sultan ! » dit Tombre. « Toute grâce est accordée au vizir « Ali ; et non-seulement il a la vie sauve, mais on lui rend te sa fortune et ses biens. » Ma mère poussa un cri de joie et me serra contre son cœur. « — Arrête! » lui dit Sélim , voyant qu'elle s'élançait déjà pour sortir ; » tu sais qu'il me u faut l'anneau. — C[est juste, » dit ma mère. Et elle tomba à genoux en me soulevant vers le ciel , comme si, en même temps qu'elle priait Dieu pour moi , elle voulait encore me soulever vers lui. »

Et pour la seconde fois Haydée s'arrêta vaincue par une émotion telle, que la sueur coulait de son front pâli, et que sa voix étranglée semblait ne pouvoir franchir son gosier aride. Montecristo versa un peu d'eau glacée dans un verre et le lui présenta en disant avec une douceur où perçait une nuance de commandement : » Du courage, ma fille, n

Haydée essuya ses yeux et son front et continua : « Pendant ce temps nos yeux , habitués à l'obscurité , avaient reconnu l'envoyé du pacha : c'était un ami. Sélim l'avait reconnu; mais le brave jeune homme ne savait qu'une chose : obéir ! « — En quel nom viens-tu? » dit-il. « — Je viens au te nom de notre maitre, Ali Tebelen. — Si tu viens au nom « d'Ali , tu sais ce que tu dois me remettre? — Oui , » dit l'envoyé, « et je t'apporte son anneau. » En même temps il éleva sa main au-dessus de sa tête ; mais il était trop loin et il ne faisait pas assez clair pour que Sélim put, d'où nous étions, distinguer et reconnaître l'objet qu*il lui présentait.

HÂYDÉE. 255

u — Je ne vois pas ce que tu tiens, » dit Sélim. « — Appro* u che, » dit le messager, uou jem*approeherai, moi. — Ni « l'un ni l'autre, » répondit le jeune soldat; « dépose à la K place où tu es et sous ce rayon de lumière Tobjet que tu «( me montres, et retire-toi jusqu'à ce que je Taie vu. u — Soit, » dit le messager. Et il se retira après avoir déposé le signe de reconnaissance à l'endroit indiqué. £t notre cœur palpitait ; car l'objet nous paraissait être effectivement un anneau. Seulement, était-ce l'anneau de mon père? Sélim, tenant toujours à la main sa mèche enflammée, vint à l'ouverture , s'inclina radieux sous le rayon de lumière et ramassa le signe. <( — L'anneau du maître , » dit-il en le baisant, « c'est bien ! » Et renversant la mèche contre terre , il marcha dessus et l'éteignit. Le messager poussa un cri de joie et frappa dans ses mains. A ce signal , quatre soldats du sérasquier Kourchid accoururent, et Sélim tomba percé de cinq coups de poignard. Chacun avait donné le sien. Et cependant, ivres de leur crime, quoique encore pâles de peur, ils se ruèrent dans le souterrain , cherchant partout s'il y avait du feu, et se roulant sur les sacs d'or.

u Pendant ce temps, ma mère me saisit entre ses bras, et agile, bondissant par des sinuosités connues de nous seules, elle arriva jusqu'à un escalier dérobé du kiosque dans lequel régnait un tumulte effrayant. Les salles basses étaient entièrement peuplées par les Tchodoars de Kourchid, c'est-àdire par nos ennemis. Au moment où ma mère allait pousser la petite porte, nous entendîmes retentir, terrible-et menaçante, la voix du pacha. Ma mère colla son œil aux fentes des planches ; une ouverture se trouva par hasard devant le mien, et je regardai. « — Que voulez-vous? « disait mon père à des gens qui tenaient un papier avec des caractères d'or à la main. « — Ce que nous voulons, » répondit l'un d'eux, » c'est te communiquer la volonté de Sa Hau- « tesse. Vois-tu ce firman? — Je le vois, » dit mon père, u ^ Eh bien ! lis ; il demande ta tête. » Mon père poussa

un éclat de rire plus effrayant que n'eût été Uâe menace, et il n'avait pas encore cessé, que deux coups de pistolet étaient partis de aes mains et avaient tué deux hommes. Les Palicares qui étaient couchés tout autour de mon père^ la face contre le parquet^ se levèrent alors et firent feu ; la chambre se remplit de bruit , de flamme et de fumée. A l'instant même le feu commença de l'autre côté, et les balles vinrent trouer les planches tout autour de nous. Oh! qu'il était beau, qu'il était grand le vizir Ali Tebelen, mon péi-e, au milieu des balles, le cimeterre au poing, le visage noir de poudre ! Gomme ses ennemis fuyaient f « — Sélim ! Se- M lim ! » criait-il, « gordien du feu, fais ton devoir ! *— Se- «c lim est mort ! » répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs du kiosque , « et toi , monseigneur AU , tu es « perdu ! » En même temps une détonation sourde se fit entendre, et le plancher vola en éclats tout autour de mon père. Les Tchodoars tiraient h travers lo parquet ; trois ou quatre Palicares tombèrent frappés de bas en haut par des blessures qui leur labouraient tout le corps. Mon père rugit, enfonça ses doigts par les trous des balles et arracha une planche tout entière. Mais en même temps par cette ouverture vingt coups de feu éclatèrent, et la flammo, sortant comme du cratère d*un volcan, gagna les tentures qu'elle dévora. Au milieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles, deux coups plus distincts entre tous, deux cris plus déchirants par-dessus tous les cris me glacèrent de terreur ; ces deux explosions avaient ifrappé mortellement mon père, et c'était lui qui avait poussé ces deux cris. Cependant il était resté debout, cramponné k une fenêtre. Ma mère secouait la porte pour aller mourir avec lui, mais la porte était fermée en dedans. Tout autour de lui les Palicares se tordaient dans les convulsions de l'agonie ; deux ou trois qui étaient sans blessures ou blessés légèrement s'élancèrent par les fenêtres. En même temps le plancher tout entier craqua brisé en dessous; mon père tomba

sur un geaou, en même temps vingt bras s'allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de poignards, vingt coups frappèrent h la fois un seul homme, et mon père disparut dans un tourbillon de feu, attisé par ces démons rugissants, comme si Fenfer se fût ouvert sous ses pieds. Je me sentis rouler £i terre : c'était ma mère qui s'abiniait évanouie. »

Haydée laissa tomber ses deux bras en poussant un gémissement, et en regardant le comte comme pour lui demander s'il était satisfait de son obéissance. Le comte se leva, vint h elle, lui prit la main, et lui dit en romaïque : « Repose-toi , chère enfant , et reprends courage en songeant qu'il y a un Dieu qui punit les traîtres. »

« — Voilà une épouvantable histoire, comte, " dit Albert tout effrayé de la pâleur d'Haydée , « et je me reproche maintenant d'avoir été si cruellement indiscret. — Ce n'est rien, » répondit Montecristo. Puis posant sa main sur la tête de la jeune fille : « Haydée, » continua-t-il, « est une femme courageuse : elle a quelquefois trouvé du soulagement dans le récit de ses douleurs. — Parce que, mon seigneur, » dit vivement la jeune fille, « parce que mes douleurs me rappellent tes bienfaits. »

Albert la reg«nrda avec curiosité, car elle n'avait point encore raconté ce qu'il désirait le plus savoir, c'est-à-dire comment elle était devenue l'esclave du comte. Haydée vit à la fois dans les regards du comte et dans ceux d'Albert le même désir exprimé. £lle continua : « Quand ma mère reprit ses sens, nous étions devant le sérasquier. « — Tuez-moi, » ditelle, « mais épargnez l'honneur de la veuve d'Ali. — Ce « n'est point à moi qu'il faut t'adresser, » dit Kourchid. « — A « qui donc? — C'est à ton nouveau maître. — Quel est-il? « — Le voici. » Et Kourchid nous montra un de ceux qui avaient le plus contribué à la mort de mon père, » continua la jeune fille avec une colère sombre.

« Alors, » demanda Albert, « vous devîntes la propriété de cet homme? ^— Non, » répondit Haydée; u il n'osa nous

garder, il nous vendit à des marchands d'esclaves qui allaient h Gonstantinople. Nous traversâmes la Grèce et nous arrivâmes mourantes à la porte impériale, encombrée de curieux qui s'ouvraient pour nous laisser passer, quand tout h coup ma mère suit des yeux la direction de leurs regards, jette un cri et tombe en me montrant une tête au-dessus de cette porte. Au-dessous de cette tête étaient écrits ces mots : (i Celle-ci est la tête d'Ali Tebelem, pacha de Janina. » J'essayai, en pleurant, de relever ma mère : elle était morte ! Je fus menée au bazar; un riche Arménien m'acheta, me fit instruire, me donna des maitres, et quand j'eus treize ans me vendit au sultan Mahmoud. — Auquel, » dit Montecristo , u je la rachetai comme je vous l'ai dit , Albert , pour cette émeraude pareille à celle où je mets mes pastilles de hatchis. — Oh ! tu es bon ! tu es grand ! mon seigneur, » dit Uaydée en baisant la main de Montecristo, u et je suis bien heureuse de t'appartenir. »

Albert était resté tout étourdi de ce qu'il venait d'entendre, u Achevez donc votre tasse de café, » lui dit le comte ; u l'histoire est finie. »

Franz était sorti de la chambre de Noirtier si chancelant et si égaré, que Valentine elle-même avait eu pitié de lui. ViUefort, qui n'avait articulé que quelques mots sans

suite et qui s'était enfui dans son cabinet, reçut deux heures après la lettre suivante :

« Après ce qui a été révélé ce matin, M. Noirtier de Vilt< lefort ne peut supposer qu'une alliance soit possible entre u sa famille et celle de M. Franz d'Épinay. M. Franz d'Épinay «> a horreur de songer que M. de Villefort, qui paraissait conu naître les événements racontés ce matin, ne l'ait pas prête venu dans cette pensée. »

Quiconque eut vu en ce moment le magistrat ployé sous le coup, n'eût pas cru qu'il le prévoyait ; en effet jamais il n'eut pensé que son père eût poussé la franchise, ou plutôt la rudesse, jusqu'à raconter une pareille histoire. 11 est vrai que jamais M. Noirtier, assez dédaigneux qu'il était de l'opinion de son fils, ne s'était préoccupé d'éclaircir le fait aux yeux de Villefort, et que celui-ci avait toujours cru que le général de Quesnel, ou le baron d'Épinay, selon qu'on voudra l'appeler ou du nom qu'il s'était fait ou du nom qu'on lui avait fait, était mort assassiné et non tué loyalement en duel.

Cette lettre si dure d'un jeune homme si respectueux jusqu'alors était mortelle pour l'orgueil d'un homme comme Villefort.

A peine était-il dans son cabinet que sa femme entra.

La sortie de Franz, appelé par M. Noirtier, avait tellement étonné tout le monde, que la position de madame de Villefort, restée seule avec le notaire et les témoins, devint de moment en moment plus embarrassante. Alors madame de Villefort avait pris son parti , et elle était sortie en annonçant qu'elle allait aux nouvelles. M. de Villefort se contenta de lui dire qu'à la suite d'une explication entre lui , M. Noirtier et M. d'Épinay, le mariage de Valentine avec Franz était rompu. C'était difficile à reporter & ceux qui attendaient ; aussi madame de Villefort, en rentrant, se contenta-t-elle de dire que M. Noirtier ayant eu au commencement de la conférence une espèce d'attaque d'apoplexie ,

le coutrot était natureUement remis à quelques jours. Cette nouvelle, toute fausse qu'elle était, arrivait si singulièrement à la suite de deux malheurs du même genre, qtie les auditeurs se regardèrent étonnés et se retirèrent sans dire une parole.

Pendant ce temps, Valentine, heureuse et épouvantée à la fois, après avoir embrassé et remercié le faible vieillard qui venait de briser ainsi d'un seul coup une chaîne qu'elle regardait déjà «comme indissoluble, avait demandé à se retirer chez elle pour se remettre, et Noirtier lui avait, de rceil , accordé la permission qu'elle sollicitait. Mais au b'eu de remonter ches elle, Valentine, u«ie fois sortie, prit le corridor, et, sortant par la petite porte, s'élança dans le jardin. Au milieu de tous les événements qui venaient de s'entasser les uns sur les autres , une terreur sourde avait constamment comprimé son cœur. Elle s'attendait d'un moment i l'autre à voir apparaître Mortel pâte et menaçant comme le laird de Ravenswood au contrat de Lucie de Lammermoor. En effet, il était temps qu'elle arrivât à la grille. Maximilien, qui s'était douté de ce qui allait se passer en voyant Franz quitter le cimetière avec M. de Villefort, l'avait suivi; puis, après l'avoir vu entrer, l'avait vn sortir encore et rentrer de nouveau avec Albert et Château- Renaud. Pour lui il n'y avait donc plus de doute. Il s'était alors jeté dans son enclos, prêt i tout événement, et bien certain qu'au premier moment de liberté qu'elle pourrait saisir, videntine accouiTait à lui.

Il ne s'était pas trompé \ son œil^ collé aux planches, vit en effet apparaître la jeune fille qui , sans prendre aligne des précautions d'usage , accourait h la grille. Au premier coup d'oeil qu*il jeta sur elle , MaximiUen fat rassuré ; au premier mot qu'elle prononça, il bondit de joie. « Sauvés! » dit Valentine. «c — Sauvés! n répéta Morrel ne pouvant croire h un pareil bonheur; « mais par qui sauvés? — Par mon grand-père. Oh ! aimez-le bien» Morrel ! » Moti^ jura

ON NOUS ËGRIT DE JÂNINA. Wf

d*aiaier le vieillard de toute soo Ame ; et ce serment De lui coûtait point h foire, car dans ce moment il ne se contentait pas de Taimer comme un ami ou comme un père, il l'adorait comme un dieu. « — Mais comment cela s*est-il fait? » demanda Morrel; «< quel moyen étrange a-t-il em« ployé ? » Valentine ouvrait la bouche pour tout raconter, mais elle songea qu'il y avait au fond de tout cela un secret terrible qui n'était point à son grand -pea^c seulement, » — Plus tard, » dit-elle, « je vous raconterai tout cela. — Mais quand? — Quand je serai votre femme. »

C'était mettre la conversation sur un cbnpitrc qui rendait Morrel facile à tout entendre : aussi il entendit même qu'il devait se contenter de ce qu'il savait, et que c'était assez pour un jour. Cependant il ne consentit à se retirer que sur la promesse qu'il verrait Valentine le lendemain soir.

Valentine promit ce que voulait Morrel. Tout était changé à ses yeux , et certes il lui était moins difficile de croire maintenant qu'elle épouserait Mazimili^n que de croire une heure auparavant qu'elle n'épouserait pas Franz.

Pendant ce temp», madame de Villef^rt était montée chez Noirtier. Noirtier h regarda de cet œil sombre et sévère avec lequel il avait coutume de la recevoir. « Monsieur, » lui dit-elle, « je n'ai pas besoin de vous apprendre que le mariage de Valentine est rompu , puisque c'est ici que cette rupture a eu lieu. » Noirtier resta impassible, u Mais , » continua madame de Villefort , « ce que vous ne savez pas , monsieur, c'est que j'ai toujours été opposée h ce mariage, qui se faisait malgré moi. ^ Noirtier regarda sa belle-fille en homme qui attend une explication. « Or maintenant que ce mariage, pour lequel je connaissais votre répugnance, est rompu ^ je viena faire près de vous une démarche que ni M. do Villefort ni Valentine ne peuvent faire. » Les yeux de Noirtier demandèrent quelle était cette démarche, u Je viens vous prier, monsieur, » continua ma-

dame de Villefort , « comme la seule qui en ait le droit , car je suis la seule à qui il n'en reviendra rien ; je viens vous prier de rendre, je ne dirai pas vos bonnes grâces, elle les a toujours eues , mais votre fortune à votre petitefille. )» Les yeux de Noirtier demeurèrent un instant incertains : il cherchait évidemment les motifs de cette démarche, et ne les pouvait trouver, «t Puis-je espérer, monsieur, » dit madame de Villefort, « que vos intentions étaient en harmonie avec la prière que je venais vous faire? — Oui, » fit Noirtier. « — En ce cas, monsieur, » dit madame de Villefort, « je me retire k la fois reconnaissante et heureuse. » Et, saluant M. Noirtier, elle se retira.

En cfiet, dès le lendemain Noirtier fit venir le notaire : le premier testament fut déchiré, et un second fut fait, dans lequel il laissa toute sa fortune à Valentine, à la condition qu'on ne la séparerart pas de lui. Quelques personnes alors calculèrent de par le monde que mademoiselle de Villefort, héritière du marquis et de la marquise de Saint-Méran, et rentrée en la grâce de son grand-père, aurait un jour bien près de trois cent mille livres de rente.

Tandis que ce mariage se rompait chez les Villefort, M. le comte de Morcerf avait reçu la visite de Montecristo, et pour montrer son empressement à Danglars, il endossait son grand uniforme de lieutenant général, qu'il avait fait orner de toutes ses croix, et demandait ses meilleurs chevaux. Ainsi paré , il se rendit rue de la Chaussée-d'Antin et se fit annoncer à Danglars, qui faisait son relevé de fin du mois. Ce n'était pas le moment où depuis quelque temps il fallait prendre le banquier pour le trouver de bonne humeur. Aussi , à l'aspect de son ancien ami , Danglars prit son air majestueux et s'établit carrément dans son fauteuil.

Morcerf, si empesé d'habitude, avait emprunté au contraire un air riant et affable ; en conséquence , h peu près sûr qu'il était que son ouverture allait recevoir un bon accueil , il ne fit point de diplomatie , et arrivant au but

d*un seul coup : u Baron, » dit-il, « me voici. Depuis longtemps nous tournons autour de nos paroles d'autrefois... » Morcerf s'attendait, à ces mots, à voir s'épanouir la figure du banquier, dont il attribuait le rembrunissement à son silence ; mais au eontraircr cette figure devint, ce qui était presque incroyable , plus impassible et plus froide encore. Voilà pourquoi Morcerf s'était arrêté au milieu de sa phrase. «( — Quelles paroles, M. le comte? » demanda le banquier, comme s'il cherchait vainement dans son esprit l'explica* tîon de ce que le général voulait dire. « — Oh ! » dit le comte, u vous êtes formaliste, mon cher monsieur, et vous me rappelez que le cérémonial doit se faire selon tous les rites. Très-bien! ma foi. Pardonnez-moi, comme je n'ai qu'un fils , et que c'est la première fois que je songe à le marier, j'en suis encore h mon apprentissage; allons, je m'exécute. )» Et Morcerf, avec un sourire forcé, se leva, fit une profonde révérence à Danglars, et lui dit : « M. lé baron, j*ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle Eugénie Danglars, votre fille, pour mon fils le vicomte Albert de Morcerf. »

Mais Danglars , au lieu d'accueillir ces paroles avec une faveur que Morcerf pouvait espérer de lui, fronça le sourcil, et, sans inviter le comte, qui était resté debout, à s'asseoir : « M. le comte, » dit-il, « avant de vous répondre, j'aurais besoin de réfléchir. — De réfléchir ! » reprit Morcerf de plus en plus étonné ; « n'avez-vous donc pas eu le temps de réfléchir depuis tantôt huit ans que nous causâmes de ce mariage pour la première fois? — M. le comte, » dit Danglars, «( tous les jours il arrive des choses qui font que les réflexions que l'on croyait faites sont h refaire. — Comment cela? » demanda Morcerf; « je ne vous comprends plus, baron ! — Je veux dire, monsieur, que depuis quinze jours de nouvelles circonstances... — Permettez, » dit Morcerf; « est-ce ou n'est-ce pas une comédie que nous jouons? — Comment cela, une comédie? — Oui, expliquons-nous caté- 5. 23

a03 LE COMTE DE MONTEGRISTO.

goriquemenl. — Je ne demande pas mieux. — Vous ayes vu M. de Montecristo? — Je le vois très-souvent, » dit Danglars en secouant son jabot, « c*est un de mes amis. — £h bien ! une des dernières fois que vous l'avez vu, vous lui avex dit que je semblais oublieux, irrésolu à l'endroit de ce mariage? — C'est vrai. — Eh bien ! me voici. Je ne suis ni oublieux ni irrésolu , vous le voyez , puisque je viens vous sommer de tenir votre promesse. » Danglars ne répondit pas. M Avez-vous sitôt changé d'avis, » ajouta Morcerf, « ou n'avez-vous provoqué ma demande que pour vous donner le plaisir de m'humilier? » Danglars comprit que s'il continuait la conversation sur le ton où il l'avait entreprise, la chose pourrait mal tourner pour lui. « — M. le comte, n dît-il, u vous devez être à bon droit surpris de ma réserve, j,e comprends cela aussi; croyez bien que moi tout le pr^ mier je m'en aflBiige; croyez bien qu'elle m'est comnaandée par des circonstances impérieuses. — Ce sont là des propos en l'air, mon cher monsieur, )» dit le comte, « et dont pourrait peut-être se contenter le premier venu ; mais le comte de Morcerf n'est pas le premier venu , et quand un homme comme lui vient trouver un autre homme , lui rappelle la parole donnée, et que cet homme manque à sa parole, il a le droit d'exiger en place qu'on lui donne au moins une bonne raison. »

Danglars était lâche, mais il ne le voulait point paraître : il fut piqué du ton que Morcerf venait de prendre. « Aussi n'est-ce pas la bonne raison qui me manque, » répliqua-t-il. « — Que prétendez-vous dire? — Que la bonne raison, je l'ai , mais qu'elle est difficile à donner. — Vous sentez cependant , » dit Morcerf, « que je ne puis me payer de vos réticences ; et une chose en tout cas me parait claire, c'est que vous refusez mon alliance. — Non , monsieur, n dit Danglars , «< je suspends ma résolution , voilà tout. — Mais vous n'avez pas cependant la prétention , je le suppose, de croire que je souscrive i vos caprices f au point d'attendre

OK NOUS ËGBIT DE lANINÀ. 285

tranquillement et humblement le retour de vos bonnes grâces? — Alors, M. le comte, si vous ne pouvez att^dre, regardons nos projets comme non avenus. »

Le comte se mordait les lèvres jusqu'au sang pour ne pas faire Téclat que son caractère superbe et irritable le portait Il faire ; cependant , comprenant qu'en pareille circonstance le ridicule serait de son côté, il avait déjà commencé à gagner la porte du salon , lorsque, se ravisant, il revint sur ses pas. Un nuage venait de passer sur son front, y laissant, au lieu de Torgueil offensé, la trace d*une vague inquiétude.

«Voyons, >» dit-il, « mon cher Danglars, nous nous connaissons depuis longues années, et par conséquent nous devons avoir quelques ménagements Fun pour l'autre. Vous me devez une explication , et c'est bien le moins que je sache à quel malheureux événement mon fils doit la perte de vos bonnes intentions h son égard. — Ce n'est point personnel au vicomte, voilà tout ce que je puis vous dire, monsieur, » répondit Danglars, qui redevenait impertinent en voyant que Morcerf s'adoucissait. « — Et à qui donc est-ce personnel? » demanda d'une voix altérée Morcerf, dont le front se couvrit de pâleur. Danglars, à qui aucun de ces symptômes n'échappait, fixa sur lui un regard plus assuré qu'il n'avait coutume de le faire. « — Remerciez-moi de ne pas m'expliquer davantage, » dit-il. Un tremblement nerveux , qui venait sans doute d'une colère contenue , agitait Morcerf. « — J'ai le droit, >» réponditril en faisant un violent effort sur lui-même, «< j'ai le droit d'exiger que vous vous expliquiez : est-ce donc contre madame de Morcerf que vous avez quelque chose? Est-ce ma fortune qui n'est pas suffisante ? Sont-ce mes opinions qui , étant contraires aux vôtres...? — Rien de tout cela, monsieur, » dit Danglars ; «< je serais impardonnable, car je me suis engagé connaissant tout cela. Non, ne cherchez plus, je suis vraiment honteux de vous faire faire cet examen de conscience; restons-en là, croyez-moi. Prenons le terme

moyen du délai , qui n*est ni une rupture ni un engage* ment. Rien ne presse, mon Dieu ! Ma fille a dix-sept ans et votre fils vingt et un. Pendant notre halte le temps mar* chera, lui; il amènera les événements; les choses qui paraissaient obscures la veille sont parfois trop claires le lendemain ; parfois ainsi avec un mot , parfois ainsi en un jour tombent les plus cruelles calomnies. — Des calomnies, avez-vous dit, monsieur! » s'écria Morccrf en devenant livide. «( On me calomnie, moi? — M. le comte, ne nous expliquons pas, vousdis-je. — Ainsi, monsieur, il me faudra subir tranquillement ce refus? — Pénible surtout pour moi , monsieur* Oui , plus pénible pour moi que pour vous, car je comptais sur Thonneur de votre alliance, et un mariage manqué fait toujours plus de tort à la fiancée qu'au fiancé. — C'est bien, monsieur, n'en parlons plus, n dit Morcerf. £t froissant ses gants avec rage, il sortit de l'appartement.

Danglars remarqua que pas une seule fois Morcerf n'avait osé demander si c'était à cause de lui, Morcerf, que Danglars retirait sa parole.

Le soir il eut une longue conférence avec plusieurs amis, et M. Cavalcanti, qui s'était constamment tenu dans le salon des dames , sortit le dernier de la maison du banquier.

Le lendemain en se réveillant, Danglars demanda les journaux, on les lui apporta aussitôt : il en écarta trois ou quatre et prit l'Impartial, C'était celui dont Beauchamp était le rédacteur-gérant. Il brisa rapidement l'enveloppe, l'ouvrit avec une précipitation nerveuse, passa dédaigneusement sur le premier Paris, et, arrivant aux faits divers, s'arrêta avec son méchant sourire sur un entre-filets commençant par ces mots : On nous écrit de Janina...

tj Bon, » dit-il après avoir lu , « voici un petit bout d'article sur le colonel Fernand , qui , selon toute probabilité, me dispensera de donner des explications à M. le comte de Morcerf» »

Au même moment, c'est-à-dire comme neuf heures du matin sonnaient, Albert de Morcerf, vêtu de noir, boutonne méthodiquement, la démarche agitée et la parole brève, se présentait à la maison des Champs-Elysées, u M. le comte vient de sortir, il y a une demi-heure a peu près, » dit le concierge. « — A-l-il emmené Baptistin? » demanda Morcerf. «t — Non, U. le vicomte. — Appelez Baptistin, je veux lui parler. »

Le concierge alla chercher le valet de chambre lui-même, et un instant après revint avec lui. » Mon ami , » dit Albert , (( je vous demande pardon de mon indiscrétion , mais j-'ai voulu vous demander à vous-même si votre maître était *bien réellement sorti? — Oui, monsieur, » répondit Baptistin. u — Même pour moi? — Je sais combien mon maître est heureux de recevoir monsieur, et je me garderais bien de confondre monsieur dans une mesure générale. — Tu as raison , car j'ai à lui parler d'une affaire sérieuse. Crois-tu qu'il tardera à rentrer? — Non, car il a commandé son déjeuner pour dix heures. — Bien , je vais faire un tour aux Champs-Elysées , h dix heures je serai ici ; si M. le comte rentre avant moi , dites-lui que je le prie de m'attendre. — Je n'y manquerai pas , monsieur peut en être sûr. n

Albert laissa h la porte du comte le cabriolet de place qu'il avait pris et alla se promener à pied. En passant devant l'allée des Veuves, il crut reconnaître les chevaux du comte qui stationnaient à la porte du tir de Gosset ; il s'approcha, et , après avoir reconnu les chevaux , reconnut le cocher. « M. le comte est au tir? « demanda Morcerf à celui-ci. « — Oui , monsieur, » répondit le cocher. En effet plusieurs coups réguliers s'étaient fait entendre depuis, que Morcerf était aux environs du tir. Il entra. Dans le petit jardin se tenait le garçon. «< — Pardon , » dit-il , u mais M. le vicomte voudrait-il attendre un instant? — Pourquoi cela , Philippe? » demanda Albert, qui étant un habitué s'étonnait de cet obstacle qu'il ne comprenait pas. «< — Parce que la

personne qui s'exerce en ce moment prend le tir à elle seule, et ne tire jamais devant quelqu'un. — Pas même devant vous, Philippe? — Vous voyez, monsieur, je suis à la porte de ma loge. — Et qui lui charge les pistolets? — Son domestique. — Un Nubien? — Un nègre. — C'est cela. — Vous connaissez donc ce seigneur? — Je le viens chercher; c'est mon ami. — Oh! alors, c'est autre chose. Je vais entrer pour le prévenir. » Et Philippe, poussé par sa propre curiosité, entra dans la cahane de planches. Une seconde après, Montecristo parut sur le seuil.

« Pardon de vous poursuivre jusqu'ici , mon cher comte,» dit Albert ; « mais je commence par vous dire que ce n'est point la faute de vos gens , et que moi seul suis indiscret. Je me suis présenté chez vous; on m'a dit que vous étiez en promenade, mais que vous rentreriez à dix heures pour déjeuner. Je me suis promené h mon tour en attendant dix heures, et en me promenant j'ai aperçu vos chevaux et votre voiture. — Ce que vous me dites là me donne l'espoir que vous venez me demander à déjeuner. — Non pas, m^ci, il ne s'agit pas de déjeuner à cette heure; peut-être déjeunercms-nous plus tard , mais en mauvaise compagnie, pardieu ! — Que diable me contez-vous là ? — Mon cher, je me bats aujourd'hui. — Vous? Et pourquoi faire? — Pour me battre, pardieu ! — Oui , j'entends bien , mais à cause de quoi ? On se bat pour toutes sortes de choses , vous comprenez bien. — A cause de l'honneur. — Ah ! ceci , c'est sérieux. — Si sérieux , que je viens vous prier de me rendre un service. — Lequel? — Celui d'être mon témoin . — Alors cela devient grave; ne parlons de rien ici et rentrons chez moi. Ali, donne-moi de Teau. » Le comte retroussa ses manches et passa dans le petit vestibule qui précède les tirs et où les tireurs ont l'habitude de se laver les mains.

u Entrez donc, M. le vicomte, » dit tout bas Philippe, « vous verrez quelque chose de drôle. >» Morcerf entra . Au lieu de mouches, des cartes à jouer étaient collées sur la

plaque. De loin Morcerf crut que c*ëtait un jeu complet ; il y avait depuis Tas jusqu'aux dix. «< Ah! ah! » dit Albert, « vous étiez en train de jouer au piquet? — Non , » dit le eomte, « j'étais en train de faire un jeu de cartes. — Gomment cela? — Oui, ce sont des as et des deux que vous voyez , seulement mes balles en ont fait des trois , des cinq, des sept , des huit , des neuf et des dix. » Albert s'approcha. En effet , les balles avaient , avec des lignes parfaitement exactes et des distances parfaitement égaies , remplacé les signes absents , et troué le carton aux endroits où il aurait dû être peint.

En allant à la plaque, Morcerf ramassa en outre deux ou trois hirondelles qui avaient eu l'imprudence de passer k portée de pistolet du comte, et que le comte avait abattues. « Diable! » fit Morcerf. « — Que voulez-vous, mon cher vicomte, » dit Montecristo en s'essuyant les mains avec un linge apporté par AU, u il faut bien que j'occupe mes instants d'oisiveté ; mais venez, je vous attends. »

Tous deux montèrent dans le coupé de Montecristo, qui, au bout de quelques instants, les eut déposés à la porte du n"" 50. Montecristo conduisit Morcerf dans son cabinet, et lui montra un siège. Tous deux s'assirent.

« Maintenant, causons tranquillement, » dit le comte. <( -^ Vous voyez que je suis parfaitement tranquille. — Avec qui voulez-vous vous battre ? — Avec Beauchamp. — Un de vos amis? — C'est toujours avec des amis qu'on se bat. — Au moins faut-il une raison. — J'en ai une. — Que vousa-t-il fait? — Il y a, dans son journal d'hier soir... Mais tenez, lisez. »

Albert tendit à Montecristo un journal ou il lut ces mots :

«c On nous écrit de Janina :

«c Un fait jusqu'alors ignoré, ou tout au moins inédit? est « parvenu i notre connaissance; les châteaux qui défen- « daient la ville ont été livrés aux Turcs par un ofl&cier

<( français dans lequel le vizir Ali Tebelen avait mis toute » sa confiance, et qui s'appelait Fernand. »

K £h bien ! » demanda Montecristo, «( qae voyez-vous là dedans qui vous choque? — Comment! ce que j'y vois! — Oui. Que vous importe, à vous, que les châteaux de Janina aient été livres par un officier nomme Fernand ? — Il m'importe que mon père, le comte de Morcerf, s'appelle Fernand de son nom de baptême. — Et votre père servait Ali- Pacha? — C'est-à-dire qu'il combattait pour l'indépendance des Grecs ; voilà où est la calomnie. — Ah ça ! mon cher vicomte, parlons raison. — Je ne demande pas mieux. — Dites-moi un peu qui diable sait en France que l'officier Fernand est le même homme que le comte de Morcerf, et qui s'occupe à cette heure de Janina qui a été pris en i822 ou i8â5, je crois? — Voilà justement où est la perfidie : on a laissé le temps passer là-dessus, puis aujourd'hui on revient sur des événements oubliés, pour en faire sortir un scandale qui peut ternir une haute position. £h bien ! moi, héritier du nom de mon père, je ne veux pas même que sur ce nom flotte l'ombre d'un doute. Je vais envoyer à fieauchamp, dont le journal a publié celte note, deux témoins, et il la rétractera. — Beauchamp ne rétractera rien. — Alors, nous nous battrons. — Non, vous ne vous battrez pas, car il vous répondra qu'il y avait peut-être dans l'armée grecque cinquante officiers qui s'appelaient Fernand. — Nous nous battrons malgré cette réponse. Oh ! je veux que cela disparaisse... Mon père, un si noble soldat, une si illustre carrière... — Ou bien il mettra : » Nous somu mes fondés à croire que ce Fernand n'a rien de commun « avec M. le comte de Morcerf, dont le nom de baptême est « aussi Fernand. » — Il me faut une rétractation pleine et entière ; je ne me contenterai point de celle-là ! — Et vous allez lui envoyer vos témoins? — Oui. — Vous avez tort. — Cela veut dire que vous me refusez le service que je venais vous demander. — Ah! vous savez ma théorie à Të-

gard du duel, je vous ai fait ma profession de foi à Rome, vous vous la rappelez? — Cependant, mon cher comte, je vous ai trouvé ce matin, tout à l'heure, exerçant une occupation peu en harmonie avec cette théorie. — Parce que, mon cher ami, vous comprenez, il ne faut jamais être exclusif. Quand on vit avec des fous, il faut faire aussi son apprentissage d'insensé ; d'un moment à l'autre, quelque cerveau brûlé qui n'aura pas plus de motif de me chercher querelle que vous n'en avez d'aller chercher querelle à Beauehamp, me viendra trouver pour la première niaiserie venue ou m'enverra ses témoins, ou m'insultera dans un endroit public : eh bien ! ce cerveau brûlé, il faudra que je le tue. — Vous admettez donc que vous-même vous vous bâtiriez ? — Pardieu ! — Eh bien ! alors pourquoi voulez-vous que moi je ne me batte pas? — Je ne dis point que vous ne devez pas vous battre ; je dis seulement qu'un duel est une chose grave et h laquelle il faut réfléchir. — A-t-il réfléchi, lui, pour insulter mon père? — S'il n'a pas réfléchi, et qu'il vous l'avoue, il ne faut pas lui en vouloir. — Oh ! mon cher comte, vous êtes beaucoup trop indulgent. — Et vous beaucoup trop rigoureux. Voyons, je suppose... écoutez bien ceci : je suppose... N'allez pas vous fâcher de ce que je vous dis ! — J'écoute. — Je suppose que le fait rapporté soit vrai... — Un fils ne doit pas admettre une pareille suppO'sition sur l'honneur de son père. — Eh ! mon Dieu, nous sommes dans une époque ou l'on admet tant de choses ! — C'est justement le vice de l'époque. — Avez-vous la prétention de la réformer? — Oui, à l'endroit de ce qui me regarde. — Mon Dieu! quel rigoriste vous faites, mon cher ami!— Je suis ainsi. — Êtes-vous inaccessible aux bons conseils? — Non, quand ils viennent d'un ami. — Me croyez-vous le vôtre? — Oui. — Eh bien, avant d'envoyer vos témoins i fieauchamp, informez-vous. — Auprès de qui? — Eh î pardieu ! auprès d'Haydce, par exemple. — Mêler une femme dans tout cela ! Que peut-elle y faire? —

Vous déclarer que Totre père n'est pour rien dans la défaite ou dans la mort du sien par exemple, ou vous éclairer & ce sujet, si par hasard votre père avait eu ie malheur... — Je vous ai déjà dit, mon cher comte, que je ne pouvais admettre une pareille supposition. — Vous refusez donc ce moyen? — Je le refuse. — Absolument? — Absolument.

— Alors, un dernier conseil. — Soit ! mais le dernier. — Ne le voulez-vous point? — Au contrAîre, je vous le demande.

— N'envoyez point de témoins k Beauchamp. — Comment?

— Allez le trouver vous-même. — C'est contre toutes les habitudes. — Votre affaire est en dehors des affaires ordinaires. — Et pourquoi dots-je y aller moi-même, voyons ?

— Parce qu'ainsi l'affaire reste entre vous et Beauchamp.

— Expliquez-vous. — Sans doute ; si Beauchamp est disposé i se rétracter, il faut lui laisser le mérite de la bonne volonté, la rétractation n'en sera pas moins faite. S'il refuse, au contraire, il sera temps de mettre deux étrangers dans votre secret. ~ Ce ne seront pas deux étrangers, ce seront deux amis. — Les amis d'aujourd'hui sont les ennemis de demain. — Oh? par exemple! — Témoin Beauchamp. — Ainsi... — Ainsi je vous recommande la prudence. — Ainsi vous croyez que je dois aller trouver Beauchamp moi-même? — Oui. — Seul? — Seul. Quand on veut obtenir quelque chose de l'amour-propre d'un homme, il faut sauver k l'amour-propre de cet homme jusqu'à l'apparence de la souffrance. — Je crois que vous avez raison. — Ah ! c'est bien heureux ! — J'irai seul. — Allez; mais vous feriez encore mieux de n'y point aller du tout.

— C'est impossible. — Faites donc ainsi ; ce sera toujours mieux que ce que vous vouliez faire. — Mais, en ce cas, voyons ; malgré toutes mes précautions, tous mes procédés, si j'ai un duel, me servirez-vous de témoin ? — Mon eher vicomte, » dit Monlecristo avec une gravité suprême, «vous avez dû voir qu'en temps et lieu j'étais tout k votre dévotion ; mais le service que vous me demandez là sort du

ON NOUS ÉCRIT DE JANINA. Vt

cercle de ceux que je puis vous rendre. — Pourquoi cela ?

— Peut-êlre le saurez-vous un jour. — xMaîs en attendant ?

— Je demande votre indulgence pour mon secret. — C'est bien. Je prendrai Franz et Châleau-Renaud. — Prenez Franz et Château-Renaud, ce sera à merveille. — Mais enfin, si je me bats, vous me donnerez bien une petite leçon d'épée ou de pistolet? — Non, c'est encore une chose impossible. — Singulier homme que vous faites, allez ! Ainsi vous ne voulez vous mêler de rien ? — De rien absolument. — Alors n'en parlons plus. Adieu, comte. — Adieu, vicoAite. »

Morcerf prit son chapeau et sortit. A la porte, il retrouva son cabriolet, et, contenant du mieux qu'il put sa colère, ii se fit conduire chez Beaucbarop ; Beauchamp était h son journal. Albert se fit conduire au journal.

Beauchamp était dans un bureau sombre et poudreux comme sont de fondation les bureaux de journaux. On lui annonça Albert de Morcerf. Il fît répéter deux fois l'an- Qooce ; puis, mal convaincu encore, il cria : u Entrez ! » Albert parut.

Beauchamp poussa une exclamation de surprise en voyant son ami franchir les liasses de papier et fouler d'un pied mal exercé les journaux de toutes grandeurs qui jonchaient non point le parquet, mais le carreau rougi de son bureau. <i Par ici, par ici, mon cher Albert! » dit>il en tendant la main au jeune homme ; « qui diable vous amène? Êtes-vous perdu comme le petit Poucet, ou venez- vous tout bonnement me demander à déjeuner? Tâchez de trouver une chaise ^ tenez, là-bas, près de ce géraniinn qui, seul ici, me rappelle qu'il y a au monde des feuilles qui ne sont pas des feuilles de papier. — Beauchamp, » dit Albert, « c'est de votre journal que je viens vous parler. — Vous, Morcerf? Que désirez -vous? -— Je désire une rectification, — Vous, une reetification! A propos de quoi, Albert? Mais asseyezvous donc ! — Merci, » répondit Albert pour la seconde fois, et avec un léger signe de tète, «c — Expliquez-vous. —

Une rectification sur un fait qui porte atteinte à rhonneor d'un membre de ma famille. — Allons donc ! » dit Beauchamp surpris. « Quel fait? Gela ne se peut pas. — Le fait qu'on vous a écrit de Janîna. — De Janina? — Oui, de Janina. En vérité vous avez l'air d'ignorer ce qui m'amène? — Sur mon honneur!... Baptiste, un journal d'hier I » cria Beauchamp. » — G'est inutile, je vous apporte le mien. »

Beauchamp lut en bredouillant : » On nous écrit de Ja- « nina, etc., etc. » — Vous comprenez que le fait est grave, » dit Morcerf quand Beauchamp eut fini, u — Get officier est donc votre parent? » demanda le journaliste. « — Oui, >• dit Albert en rougissant. « — Eh bien ! que voulez-vous que je fasse pour vous être agréable? » dit Beauchamp avee douceur. « — Je voudrais, mon cher Beauchamp, que vous rétractassiez ce fait. » Beauchamp regarda Albert avec une attention qui annonçait assurément beaucoup de bienveillance. i< — Voyons,» dit-il, «cela va nous entraîner dans une longue causerie ; car c'est toujours une chose grave qu'une rétractation. Asseyez- vous ; je vais relire ces trois ou quatre

Albert s'assit et Beauchamp relut les lignes incriminées par son ami avec plus d'attention que la première fois.

u Eh bien ! vous le voyez, » dit Albert avec fermeté, avec rudesse même, « ou a insulté dans votre journal quelqu'un de ma famille, et je veux une rétractation. — Vous... vou* lez...? — Oui, je veux. — Permettez-moi de vous dire que vous n'êtes point parlementaire, mon cher vicomte. — Je ne veux point l'être, » répliqua le jeune homme en se le* vaut; «( je poursuis la rétractation d'un fait que vous avez énoncé hier, et je l'obtiendrai. Vous êtes assez mon ami, » continua Albert les lèvres serrées, voyant que Beauchamp, de son cdté, commençait à relever sa tête dédaigneuse; «vous êtes assez mon ami, et comme tel, vous me connaissez assez, je l'espère, pour comprendre ma ténacité en pareille

circonstance. — Si je suis votre ami, Morcerf, vous finirez par me le faire oublier avec des mots pareils à ceux de tout à rheure... Mais voyons, ne nous fâchons pas, ou du moins, pas encore... Vous êtes inquiet, irrité, piqué... Voyons, quel est ce parent qu'on appelle Fernand? — C'est mon père, tout simplement, » dit Albert ; « M. Fernand Mondego, comte de Morcerf, un vieux militaire qui a vu vingt champs de bataille, et dont on voudrait couvrir les nobles cicatrices avec la fange impure ramassée dans le ruisseau.

— C'est votre père ! >» dit Beauchamp, « alors c'est autre chose; je conçois votre indignation, mon cher Albert. Relisons donc... » Et il relut la note en pesant cette fois sur chaque mot.

« Mais où voyez-vous, » demanda Beauchamp, « que le Fernand du journal soit votre père? — Nulle part, je le sais bien; mais d'autres le verront. C'est pour cela que je veux que le fait soit démenti. » Aux mots^e veuXy Beauchamp leva les yeux sur Morcerf, et, les baissant presque aussitôt, 11 demeura un instant pensif, u Vous démentirez ce fait, n'est-ce pas, Beauchamp? » répéta Morcerf avec une colère croissante, quoique toujours concentrée, u-*- Oui, n dit Beauchamp. « — A la bonne heure! » dit Albert. « — Mais quand je me serai assuré que le fait est faux. — Comment!

— Oui, la chose vaut la peine d'être éclaircie et je l'éclaircirai. — Mais que voyez-vous donc h éclaircir dans tout cela, monsieur? » dit Albert hors de toute mesure. « Si vous ne croyez pas que ce soit mon père, dites-le tout de suite; si vous croyez que ce soit lui, rendez-moi raison de cette opinion !»

Beauchamp regarda Albert avec ce sourire qui lui était particulier et qui savait prendre la nuance de toutes les passions. « Monsieur, » reprit-il, « puisque monsieur il y a, si c'est pour me demander raison que vous êtes venu, il fallait le faire d'abord et ne point venir me parler d'amitié et d'autres choses oiseuses comme celles que j'ai la patience 3. 24

274 LE COMTE DE MOffTEGRISTO.

d'entendre depuis une demi-heure. Ëstroe bien sur ce terrain que nous allons marcher désormais? voyons. — Oui, si TOUS ne retractez pas l'infâme calomnie I — Un moment ! pas de menaces, s'il vous plait, M. Fcrnand Mondego, tîcomte de Morcerf ; je n'en souffre pas de mes ennemis, h plus forte raison de mes amis. Donc, vous voulez que je démente le fait sur le général Fernand, fait auquel je n'ai, sur mon honneur, pris aucune part? — Oui, je le veux! » dit Albert, dont la tête commençait h s'égarer, u Sans quoi, nous nous battrons? » continua Beauchamp avec le même calme. « *- Oui ! » reprit Albert en haussant la voix. «* — Eh bien ! » dit Beauchamp, « voici ma réponse, mon cher monsieur : ce fait n'a pas été inséré par moi, je ne le connaissais pas; mais vous avez, par votre démarche, attiré mon attention sur ce fait, elle s'y cramponne; il subsistera donc jusqu'à ce qu'il soit démenti ou confirmé par qui de droit. — Monsieur ! » dit Albert en se levant, •( je vais donc avoir l'honneur de vous envoyer mes témoins; vous discuterez avec eux le lieu et les armes. — Parfaitement, mon cher monsieur. — Et ce soir, s'il vous plait, ou demain au plus tard, nous nous rencontrerons. — Non pas î non pas! Je serai sur le terrain quand il le faudra, et, à mon avis (j'ai le droit de le donner puisque c'est moi qui reçois la provocation) ; et, à mon avis, dis-je, l'heure n'est pas encore venue. Je sais que vous tirez très-bien l'épée, je la tire passablement ; je sais que vous faites trois mouches sur six, c'est ma force à peu près; je sais qu'un duel entre nous sera un duel sérieux, parce que vous êtes brave et que... je le suis aussi. Je ne veux donc pas m'exposer à vous tuer ou h être tué moi-même par vous, sans cause. C'est moi qui vais il mon tour poser la question et ca-té-go-ri-que-ment. Tenez-vous à cette rétractation au point de me tuer si je ne la fais pas, bien que je vous aie dit, bien que je vous répète, bien que je vous affirme sur l'honneur que je ne connaissais pas le fait, bien que je vous déclare enfin qu'il est impos-

sible à tout autre qu'i un don Japhet comme vous de deviner M. le comle de Morcerf sous ce nom de Fernand? — J*y tiens absolument ! — £h bien ! mon cher monsieur, je consens à me couper la gorge avec vous, mais je veux trois semaines; dans trois semaines vous me retrouverez pour vous dire : « Oui, le fait est faux, » et je refiace, ou bien : « Oui, le fait est vrai, » et je sors les ëpées du fourreau ou les pistolets de la boite , h votre choix. — Trois semaines ! » s'écria Albert, « mais trois semaines, c'est trois siècles pendant lesquels je suis déshonoré? — Si vous étiez resté mon ami, je vous eusse dit : » Patience, ami ! » vous vous êtes fait mon ennemi et je vous dis : u Que m'importe à moi, mon- (( sieur ? n — £h bien ! dans trois semaines, soit ! » dit Morcerf. <c Mais songez-y, dans trois semaines il n'y aura plus ni délai ni subterfuge qui puisse vous dispenser... — M. Albert de Morcerf, » dit Beauchamp eu se levant à son tour, « je ne puis vous jeier par les fenêtres que dans trois semaines, c'est-à-dire dans vingt^uatre jours, et vous, vous n'avez le droit de me pourfendre qu'a cette époque. Nous sommes le 29 du mois d'août, au 2i donc du mois de septembre. Jusque-là^ croyez-moi, et c'est un conseil de gentilhomme que je vous donne, jusque-là épargnons-nous les aboiements de deux dogues enchatnés à distance. » £t Beauchamp, saluant gravement le jeune homme, lui tourna le dos et passa dans son imprimerie.

Albert se vengea sur une pile de journaux qu'il dispersa en les cinglant à grands coups de badine, après quoi il partit, non sans s'être retourné deux ou trois fois vers la porte de l'imprim^ie.

Tandis qu'Albert fouettait le devant de son cabriolet après avoir fouetté les innocents papiers noircis qui n'en pouvaient mais de sa déconvenue, il aperçut, en traversant le boulevard, Morrel qui , le nez au vent , l'œil éveillé et les bras dégagés, passait devant les bains Chinois, venant du côté de la porte Saint-Martin, et allant du côté de la Madeleine.

276 LE GOMTB DE MONTECRISTO.

(I Ah! » dit-il en soupirant, « voilà un homme heureux. Par hasard, Albert ne se trompait point.

En effet, Morrel était bien heureux. M. Noirtier venait de l'envoyer chercher , et il avait si grande hâte de savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant bien plus à ses deux jambes qu'aux quatre jambes d'un cheval de place ; il était donc parti tout courant de la rue Meslay , et se rendait faubourg Saint-'Honoré. Morrel marchait au pas gymnastique , et le pauvre Barrois le suivait de son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante; Morrel était ivre d'amour, Barrois était altéré par la grande chaleur. Ces deux hommes, ainsi divisés d'intéréjts et d'âge , ressemblaient aux deux lignes que forme un triangle: écartées par la base, elles se rejoignaient au sommet. Le sommet, c'était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui recommandant de faire diligence , recommandation que Morrel suivait à la lettre , au grand désespoir de Barrois.

En arrivant, Morrel n'était pas même essoufflé; l'amour donne des ailes ; mais Barrois , qui depuis longtemps n'était plus amoureux, Barrois était en nage. Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière , ferma la

porte du cabinet , et bientôt un froissement de robe sur le parquet annonça la visite de Valentine. Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil. Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le parquet, et il entra.

Noirtier accueillit par un regard bienveillant les rcmerciments que Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse Intervention qui les avait sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla provoquer , sur la nouvelle faveur qui lui était accordée , la jeune fille qui , timide et assise loin de Morrel , attendait d'être forcée h parler.

Noirtier la regarda à son tour. « Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez chargée? » demanda-t-el!c. « — Oui, » fit Noirtier. « — M. Morrel, » dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait des yeux , « mon bon papa Noirtier avait mille choses à vous dire , que depuis trois jours il m'a dites ; aujourd'hui il vous envoie chercher pour que je vous les répète ; je vous les répéterai donc , puisqu'il m'a choisie pour son interprète , sans changer un mot à ses intentions. — Oh ! j'écoule bien impatiemment , » répondit le jeune homme; «< parlez, mademoiselle, parlez. » Valentine baissa les yeux ; ce fut un présage qui parut doux a Morrel. Valentine n'était faible que dans le bonheur. » — Mon père veut quitter cette maison , » dit-elle ; « Barrois s'occupe de lui chercher un appartement convenable. — Mais vous , mademoiselle , » dit Morrel , «< vous qui êtes st chère et si nécessaire à M. Noirtier...? — Moi, n reprit la jeune fille , u je ne quitterai point mon grand-père , c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter avec papa Noirtier, ou on me le refusera : dans le premier cas , je pars dès à présent ; dans le second , j'attends ma majorité, qui arrive dans dix mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune indépendante, et... — Et?... » demanda

Morrel.u — Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je vous ai faite. » Valentine prononça ces derniers mots si bas, que Morrel n'eût pu les entendre sans l'intërét qu'il avait à les dévorer. « N'est-ce point votre pensée que j'ai exprimée là , bon papa ? » ajouta Valentine en s'adressant à Noirtier. « — Oui, n fit le vieillard. « — Une fois chez mon grand -père, » ajouta Valentine, «{ M. Morrel pourra m'y venir voir en présence de ce bon et digne protec^ teur : si le lien que nos cœurs , peut-être ignorants ou capricieux , avaient commencé de former , paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre expérience (hélas ! dit-on , les cœurs enflammés par les obstacles se refroidissent dans la sécurité !) , alors M. Morrel pourra me demander à moi-même, je l'attendrai. — Oh! >» s'écria Morrel tenté de s'agenouiller devant le vieillard comme devant Dieu , devant Valentine comme devant un ange ; « oh ! qu'ai-je donc fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur? — Jusque-là , » continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, « nous respecterons les convenances, la volonté même de nos parents , pourvu que cette volonté ne tende pas à nous séparer pour toujours; en un mot, et je répète ce mot parce qu'il dit tout , nous attendrons. — Et les sacrifices que ce mot impose , monsieur , » dit Morrel , u je vous jure de les accomplir , non pas avec résignation , mais avec bonheur. — Ainsi , » continua Valentine avec un regard bien doux au cœur de Maximiiien , « plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui , à partir d'aujourd'hui, se regarde comme destinée à porter purement et dignement votre nom. » Morrel appuya sa main sur son cœur.

Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui était resté au fond comme un homme à qui l'on n'a rien à cacher, souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son front chauve. « Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois ! « dit Valentine. « — Ah ! »

dit Barrois, « c'est que j'ai bien eouru, aUez, mademoiselle; mais M, Morrel , je dois lui rendre cette justice-li , courait encore plus vite que moi. »

Noirtier indiqua de Tœii un plateau sur lequel étaient servis une carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été bu une demi-heure auparavant par Noirtier. « Tiens, bon Barrois, » dit la jeune fille, u prends, car je vois que tu couves des yeux cette carafe entamée.

— Le fait est, y> dit Barrois, » que je meurs de soif, et que je boirai bien volontiers un verre de limonade à votre santé.

— Bois donc^ » dit Valentine, «et reviens dans un instant. » Barrois emporta le plateau , et à peine était-il dans le corridor qu'à trayers la porte qu'il avait oublié de fermer on le vit pencher la tète en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli. Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier, quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort. C'était le signal d'une visite. Valentine regarda la pendule. <c II est raidi , » dit-elle ; « c'est aujourd'hui samedi , bon papa , c'est sans doute le docteur. » Noirtier fit signe qu'en effet ce devait être lui. « Il va venir ici , il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon papa? — Oui, » répondit le vieillard. « — Barrois! » appela Valentine; « Barrois, venez! » On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait : « - J'y vais , mademoiselle. — Barrois va vous reconduire jusqu'à la porte, » dit Valentine à Morsel ; « et maintenant rappelezvous une chose, M. l'officier, c'est que mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de compromettre notre bonheur. — J'ai promis d'attendre, » dit Morrel, «( et j'attendrai. »

En ce moment Barrois entra. « Qui a sonné? » demanda Valentine. « — M. le docteur d'Avrigny , » dit Barrois en chancelant sur ses jambes. » — £h bien ! qu'avez-vous donc, Barrois? » demanda Valentine. Le vieillard ne répondit pas; il regardait son maitre avec des yeux effarés , tandis

que de sa main crispée il cherchait un appui pour demeurer debout. «( — Mais il va tomber! » s'écria Morrel. En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés ; les traits du visage , altérés par les mouvements convulsifs des muscles de la face, annonçaient une attaque I nerveuse des plus intenses. Noirtier , voyant Barrois ainsi ' troublé , multipliait ses regards dans lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les émotions qui agitent le cœur de Thomme. Barrois fit quelques pas vers son maître. «c — Ah ! mon Dieu! mon Dieu , Seigneur! » dit-il, « mais qu'ai-jedonc?... je souffre... je n'y vois plus... Mille pointes de feu me traversent le crâne. Oh! ne me touchez pas , ne me touchez pas ! » En effet, les yeux devenaient saillants et hagards , et la télé se renversait en arrière, tandis que la partie inférieure du corps se roidissait. Valentine épouvantée poussa un cri ; Morrel la prit dans ses bras comme pour la défendre contre quelque danger inconnu. « — M. d'Avrigny ! M. d'Avrigny ! » cria Valentine d'une voix étouffée, « & uous ! au secours ! » Barrois tourna sur lui-même , fit trois pas en arrière, trébucha, et vint tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en criant : « — Mon maître ! mon bon maître ! »

En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris , partit sur le seuil de la chambre. Morrel lâcha Valentine h moitié évanouie, et, se rejetant en arrière, s'enfonça dans l'angle de la chambre, et disparut presque derrière un rideau. Pâle comme s'il eut vu un serpent se dresser devant lui , il attachait un regard glacé sur le malheureux agonisant. Noirtier bouillait d'impatience et de terreur ; son âme volait au secours du pauvre vieillard , son ami plutôt que son domestique. On voyait le combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés vivants autour de ses yeux. Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang , le cou renversé en arrière , gisait battant le parquet de ses

mains, tandis qu'au contraire ses jambes roidies semblaient devoir rompre plutôt que plier. Une légère ëcume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement.

Villcfort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau, qui dès son entrée dans In chambre attira ses regards. H n*avait pas vu Morrcl. Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tète : >< Docteur ! docteur ! )» s'écria-t-il en s'élançant vers la porte , « venez ! venez! — Madame! madame!» cria Valentine appelant sa belle-mère et se heurtant aux parois de Tescalier, « venez ! venez vite ! et apportez votre flacon de sels ! — Qu'y a-t-il? » demanda la voix métallique et contenue de madame de Villefort. « — Oh! venez ! venez ! — Mais où donc est le docteur? « criait Villefort; « où est-il? »

Madame de Villefort descendit lentement ; on entendait craquer les planches sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle s'essuyait le visage , de l'autre un flacon de sels anglais. Son premier regard , en arrivant à la porte , fut pour Noirtier, dont le visage , sauf l'émotion bien naturelle dans une semblable circonstance , annonçait une santé égale ; son second coup d'œil rencontra le moribond. Elle pâlit, et son œil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le maître.

(t Mais, au nom du ciel, madame, où est le docteur? Il est entré chez vous. C'est une apoplexie, vous voyez bien, avec une saignée on le sauvera. — A-t-il mangé depuis peu? » demanda madame de Villefort éludant la question. « — Madame, » dit Valentine , « il n'a pas déjeuné, mais il a fort couru ce matin pour faire une commission dont l'avait chargé bon papa. Au retour seulement il a pris un verre de limonade. — Ah ! » fit madame de Villefort, « pourquoi pas du vin? C'est très-mauvais, la limonade. — La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon papa ; le pauvre Barrois avait soif , il a bu ce qu'il a trouvé. » Madame de

Villefort tressaillit, Noirtier l'enveloppa de son regard profond. « — Il a le cou si court ! » dit-elle. « — Madame, » dit Villefort, « je vous demande où est M. d'Avrigny; au nom du ciel, répondez ! — Il est dans la chambre d'Edouard qui est un peu souffrant , » dit madame de Villefort qui ne pouvait éluder plus longtemps. Villefort s'élança dans l'escalier pour l'aller chercher lui-même.

« Tenez , » dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, » on va le saigner sans doute. Je remonte chez moi,*car je ne puis supporter la vue du sang. » Et elle suivit son mari.

Morrel sortit de l'angle sombre où il s'était retiré , et on .personne ne l'avait vu , tant la préoccupation était grande. «c Partez vite, Maximilien ! » lui dit Valentine, u et attendez que je vous rappelle. Allez ! >» Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout son sang-froid , lui fit signe que oui. Il serra la main de Valentine contre son cœur et sortit par le corridor dérobé.

En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée. Barrois commençait à revenir h lui : la crise était passée, sa parole revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou. D'Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur ^une chaise longue. » Qu'ordonnez-vous, docteur? n demanda Villefort. « -— Qu'on m'apporte de l'eau et de l'éther. Vous en avez dans la maison? — Oui. — Qu'on coure me chercher de l'huile de térébenthine et de l'émétique. — Allez ! >» dit Villefort. « —■ Et maintenant que tout le monde se retire. — Moi aussi ? » demanda timidement Valentine. « — Oui, mademoiselle , vous surtout ! » dit rudement le docteur. Valentine regarda M. d'Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au front et sortit. Derrière elle le docteur ferma la porte d'un air sombre.

« Tenez! tenez! docteur, le voilà qui revient; ce n'était qu'une attaque sans importance. » M. d* A vrigny sourit d'un air sombre, u — Gomment vous sentez-vous, Barrois? »

demanda le docteur. « — Un peu mieux, monsieur. — Pouvez-vous boire ce verre d*eau éthérée? — Je vais essayer; mais ne me touchez pas. — Pourquoi? — Parce qu'il me semble que si vous me touchiez , ne fut-ce que du bout du doigt, l'accès me reprendrait. — Buvez. » Barrois prit le verre , l'approcha de ses lèvres violettes et le vida à moitié h peu près. « Où souflFrez-vous? » demanda le docteur. « — Partout ; j'éprouve comme d'effroyables crampes. — Avez-vous des éblouissements? — Oui. — Des tintements d'oreilles? — Affreux. — Quand cela vous a-t-il pris? — Tout à l'heure. — Rapidement? — Comme la foudre! — Rien hier? rien avant-hier? — Rien. — Pas de somnolences? pas de pesanteurs? — Non. — Qu'avez- vous mangé aujourd'hui ? — Je n'ai rien mangé , j'ai bu seulement un verre de la limonade de monsieur, voilà tout. » Et Barrois fit de la tète un signe pour désigner Noirtier qui, immobile dans son fauteuil , contemplait cette terrible scène sans en perdre un mouvement , sans laisser échapper une parole. (( — où est cette limonade? » demanda vivement le docteur. ,c — Dans la carafe, en bas. — Où cela , en bas? — Dans la cuisine. — Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? » demanda Villefort. « — Non, restez ici , et tâchez de faire boire au malade ie reste de ce verre d'eau. — Mais cette limonade... — J'y vais moi-même. »

D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'élança dans l'escalier de service , et faillit renverser madame de Villefort , qui elle aussi descendait à la cuisine. Elle poussa un cri. D'Avrigny n'y fit pas même attention ; emporté par la puissance d'une seule idée, il sauta leâ trois ou quatre dernières marches , se précipita dans la cuisine , et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur son plateau. Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.

Haletant , il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre. Madame de Villefort remontait lentement l'escalier qui condiusait chez elle. « Est-ce bien cette carafe qui

était ici ? » demanda d'Avrigny. « — Oui, M. le docteur. — Cette limonade est la même que vous avez bue? — Je le crois. — Quel goût lui avez-vous trouvé? — Un goût amer. » Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main, les aspira avec ses lèvres, et après s*en être rincé la bouche comme on fait avec le vin que l'on veut goûter, il cracha la liqueur dans la cheminée. « — C'est bien la même, »» dit-il. (c Et vous en avez bu aussi , vous , M. Noirtier? — Oui, » fit le vieillard. •< — Et vous lui avez trouvé ce même goût amer? — Oui. — Ah! M. le docteur, » cria Barrois, « voilà que cela me reprend ! Mon Dieu , Seigneur, ayez pitié de moi ! » Le docteur courut au malade. «< — Cet émétique, Villefort, voyez s'il vient. >» Villefort s'élança en criant: « — L'émétique ! l'émétique ! l'a-t-on apporté ? n Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la maison. « — Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons , » dit d'Avrigny en regardant autour de lui , « peut-être y aurait-il moyen de prévenir l'asphyxie. Mais non ! rien ! rien ! — Oh ! monsieur, » criait fiarrois , u me laisserez- vous mourir ainsi sans secours ? Oh ! je me meurs ! mon Dieu ! je me meurs ! — Une plume ! une plume ! » demanda le docteur. Il en aperçut une sur une table. Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait, au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les mâchoires étaient tellement serrées que la plume ne put passer. iJarrois était atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la première. Il avait glissé de la chaise longue à terre et se roidissait sur le parquet.

Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter aucun soulagement, et allant à Noirtier : « Comment vous trouvez-vous? » lui dit-il précipitamment et à voix basse ; « bien? — Oui. — Léger d'estomac ou lourd? léger? — Oui. — Comme lorsque vous avez pris la pilule que je vous fais donner chaque dimanche? — Oui. — Est-ce fiarrois qui a fait votre limonade? — Oui. — Est-ce vous

qui l'avez engagé à en boire?— Non. — Est-ce M. de Villefopt?

— Non. — Madame? — Non. — C'est donc Valentine alors?

— Oui. )»

Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer les os de sa mâchoire appelèrent l'attention de d'Avrigny; il quitta M. Noirtier et courut prés du malade, u Barrois, » dit le docteur, u pouvez-vous parler? » Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles, u Essayez un effort, mon ami. » Barrois rouvrit des yeux sanglants. « — Qui a fait la limonade? — Moi. — L'avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l'avoir faite? — Non. — Vous l'avez laissée quelque part alors? — A l'office; on m'appelait. — Qui l'a apportée ici? — Mademoiselle Valentine. » D'Avrigny se frappa le front. « — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! » murmurait il. « — Docteur! docteur! >» cria Barrois, qui sentait un troisième accès arriver. « — Mais n'apportera-ton pas cet émétiquc? » s'écria le docteur, u — Voilà un verre tout préparé, >♦ dit Viilefort en rentrant. « — Par qui? — Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi. — Buvez.

— Impossible, docteur, il est trop tard ; j'ai la gorge qui se serre, j'étouffe! Oh! mon cœur! oh! ma tête... Oh! quel enfer!... Est-ce que je vais souffrir longtemps comme cela?

— Non, non, mon ami, >» dit le docteur, « bientôt vous ne souffrirez plus. — Ah ! je vous comprends ! » s'écria le malheureux; « mon Dieu ! prenez pitié de moi! » Et jetant un cri , il tomba renversé en arrière, comme s'il eût été foudroyé.

D'Avrigny posa une main sur son cœur, approcha une glace de ses lèvres. « Eh bien? » demanda Viilefort. « — Allez dire à la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de violettes. » Viilefort descendit à l'instant même.

« Ne vous effrayez pas, M. Noirtier, » dit d'x\vrigny, « j'emporte le malade dans une autre chambre pour le saigner ; en vérité ces sortes d'attaques sont un affreux spectacle à voir. » Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le

LE GOMTK DS MONTECaiSTO. 3. 25

traîna dans une chambre voisine ; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le reste de la limonade. » Noirtier fermait Fœil droit, u Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous l'envoie, n

Vlllefort remontait ; d'Avrigny le rencontra dans le corridor. « Eh bien? » demanda-t-il. « — Venez , « dit d'Avrigny. Et il l'emmena dans la chambre.

«(Toujours évanoui?» demanda le procureur du roi. « — Il est mort. » Viilefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête, et avec une commisération non équivoque : « — Mort si promptement! » dit-il en regardant le cadavre. « — Oui, bien promptement, n'est-ce pas? u dit d'Avrigny; u mais cela ne doit pas vous étonner : M. et madame de Saint-Méran sont morts tout aussi promptement. Oh! l'on meurt vile dans votre maison , M. de Viilefort ! — Quoi I » s'écria le magistrat avec un accent d'horreur et de consternation , « vous en revenez à cette terrible idée? — Toujours, monsieur, toujours, » dit d'Avrigny avec solennité, « car elle ne m'a pas quitté un instant , et pour que vous soyez bien convaincu que je ne me trompe pas cette fois , écoutez bien, M. de Viilefort. » Viilefort tremblait convulsivement. « Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison , je le connais bien , je l'ai étudié dans tous les accidents qu'il amène, dans tous les phénomènes qu'il produit. Ce poison , je l'ai reconnu tout k l'heure chez le pauvre Barrois , comme je l'avais reconnu chez madame de Saint-Méran. Ce poison , il y a une manière de reconnaître sa présence : il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide, et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de tournesol ; mais , tenez, voilà qu'on m'apporte le sirop de violettes que j'ai demandé. » En effet, on entendait des pas dans le corridor; le docteur entre-bâilla la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et.referma la porte. « Regardes , » dit^il

au procureur du roi , dont le cœur battait si fort qu'on eût pu l'entendre, «< voici dans cette tasse du sirop de violettes, et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va garder sa couleur; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir vert. Regardez. )>

Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe dans la tasse, et l'on vit à l'instant même un nuage se former au fond de la tasse ; ce nuage prit d'abord une nuance bleue ; puis du saphir il passa à l'opale, et de l'opale à l'émeraude. Arrive à cette dernière couleur, il s'y fixa pour ainsi dire ; l'expérience ne laissait aucun doute.

«( Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture ou de la noix de Saint-Ignace, » dit d'Avrigny ; «< maintenant j'en répondrais devant les hommes et devant Dieu. » Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel , ouvrit des yeux hagards , et tomba foudroyé sur un fauteuil.

LACCITSATION.

M. d'Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un second cadavre dans cette chambre funèbre. (( Oh ! la mort est dans ma maison ! » s'écria Yiliefort. « -^ Dites le crime, » répondit le docteur, «t — H« d'Avrii^

gny, » s'écria Villefopt , « je ne puis vous exprimcp tout ce qui se passe en moi en ce moment : c'est de l'effroi , c'est de la douleur, c'est de la folie. — Oui, » dit M . d'Avrigny avec un calme Imposant; u mais je crois qu'il est temps que nous agissions. Je crois qu'il est temps que nous opposions une digue h ce torrent de mortalité. Quant h moi , je ne me sens point capable de porter plus longtemps de pareils secrets sans espoir d'en faire bientôt sortir la vengeance pour la société et pour les victimes. » Villefort jeta autour de lui un sombre regard.

«(Dans ma maison! » murmura-t-il ; » dans ma mai- « son ! — Voyons, magistrat, « dit M. d'Avrigny, « soyez homme; interprète de la loi, honorez-vous par une immoktion complète. — Vous me faites frémir, docteur! Une immolation ! — J'ai dit le mot. — Vous soupçonnez donc quelqu'un? — Je ne soupçonne personne ; la mort frappe à votre porte, elle entre, elle va , non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en chambre. Eh bien ! moi, je suis sa trace, je reconnais son passage ; j'adopte la sagesse des anciens, je tâtonne, car mon amitié pour votre famille, car mon respect pour vous , sont deux bandeaux appliqués sur mes yeux; eh bien... — Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage. — Eh bien ! monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison , dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes, comme chaque siècle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine vivant en même temps sont une exception qui prouve la fureur de la Providence h perdre l'empire romain , souillé par tant de crimes. Brunehault et Frédégonde sont les résultats du travail pénible d'une civilisation à sa genèse, dans laquelle l'homme apprenait à dominer l'esprit , fut-ce par l'envoyé des ténèbres. Eh bien! toutes ces femmes avaient été ou étaient encore jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front , ou sur leur front fleurissait encore cette même fleur d'innocence que l'on retrouve aussi sur le

front de la coupable qui est dans votre maison. » Villefort poussa un cri , joignit les mains, et regarda le docteur avec un geste suppliant. Mais celui-ci poursuivit sans pitié : i( Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence. — Docteur ! » s'écria Villefort, u hélas ! docteur, combien de fois la justice des hommes n'a-l-clle pas été trompée par ces funestes paroles ! Je ne sais , mois il me semble que ce crime... — Ah ! vous avouez donc enfin que le crime existe? — Oui , je le reconnais. Que voulez vous? il le faut bien. Mais larssez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi sous tous ces désastres étranges. — Oh ! homme, » murmura d*Avrigny, «< le plus égoïste de tous les animaux , la plus personnelle de toutes les créatures , qui croit toujours que la terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un brin d'herbe! Et ceux qui ont perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Méran , madame de Saint-Méran , M. Noirtier...

— Comment, M. Noirtier!... — Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce soit à ce malheureux domestique qu'on en voulait? Non, non : comme le Polonius de Shakspoare, il est mort pour un autre. C'était Noirtier qui devait boire la limonade; c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses : l'autre ne l'a bue que par accident; et quoique ce soit Barrois qui soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir. — Mais alors comment mon père n'a-t-il pas succombé?

— Je vous l'ai déjà dit un soir, dans le jardin , après la mort de madame de Saint-Méran , parce que son corps est fait à l'usage de ce poison même; parce que la dose, insignifiante pour lui, était mortelle pour tout autre; parce qu'enOn personne ne sait , et pas même l'assassin , que depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier, tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assuré par expérience, que la brucine est un poison violent. — Mon

Dieu ! mon Dieu ! » murmura Villefort en se tordant les bras. H — Suivez la marche du criminel ; il tue M . de Saint-Méran« • •

— Oh! docteur! — Je le jurerais; ce que Ton m'a dit des symptômes s'accorde trop bien avec ce que j'ai vu de mes yeux. » Villefort cessa de combattre, et poussa un gémisse* ment. « Il tue M. de Saint-Méran , » répéta le docteur, <( il tue madame de Saint-Méran : double héritage à recueillir. » Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front. <( Écoutez bien. — Hélas! » balbutia Villefort, «c je ne perds pas un mot, pas un seul. — M. Noirticr, » reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, « M. Noirtier avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n'attend rien de lui. Mais il n'a pas plutôt détruit son premier testament, il n'a pas plutôt fait le second , que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisième, on le frappe : le testament est d'avanthier, je crois ; vous le voyez , il n'y a pas de temps perdu.

— Oh ! grâce 1 M. d'Avrigny. — Pas de grâce, monsieur! Le médecin a une mission sacrée sur la terre, c'est pour la remplir qu'il a remonté jusqu'aux sources de la vie et descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été commis , et que Dieu , épouvanté sans doute, détourne son regard du criminel , c'est au médecin de dire : « Le voilà ! » — Grâce pour ma fille, monsieur ! » murmura Villefort. « — Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nommée, vous son père ! — Grâce pour Valentine ! Écoutez, c'est impossible. J'aimerais autant m'accuser moi-même! Valentine, un cœur de diamant , un lis d'innocence! — Pas de grâce, M. le procureur du roi, le crime est flagrant. Mademoiselle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu'on a envoyés à M. de Saint*Méran , et M. de Saint-Mcran est mort. Mademoiselle de Villefort a préparé les tisanes de madame de Saint-Méran , et madame de Saint- Méran est morte. Mademoiselle de Villefort a pris des mains de Barrois , que l'on a envoyé dehors, le carafon de limo-

nade que le vieillard vide ordinairement dans la matinée^ e| le vieillard n*a échappé que par miracle. Mademoiselle de Villefort est la coupable! c*est l'empoisonneuse! M. le procureur du roi , je vous dénonce mademoiselle de Ville* fort; faites votre devoir! — Docteur, Je ne résiste plus, je ne me défends plus, ^ vous crois; mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur ! — M. de Villefort , » reprit le docteur avec une force croissante, k il est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotie circonspection humaine. Si votre fiUe avait commis seulement un premier crime, et que je la visse en méditer un second , je vous dirais : « Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de M sa vie dans quelque cloitre, dans quelque couvent, à pleu- « rer, à prier. » Si elle avait commis un second crime, je vous dirais : « Tenez , M. de Villefort , voici un poison que u ne connaît pas l'empoisonneuse, un poison qui n'a pas u d'antidote connu, prompt comme la pensée, rapide (c comme Féclair, mortel comme la foudre; donnez-lui ce ic poison en recommandant son âme à Dieu, et sauvez « ainsi votre honneur et vos jours, car c'est à vous qu'elle it en veut , et je la vois s'approcher de votre chevet avec « ses sourires hypocrites et ses douces exhortations. Mal- « heur à vous, M. de Villefort, si vous ne vous hâtez pas « de frapper le premier! » Voilà ce que je vous dirais si elle n'avait tué que deux personnes, mais elle a vu trois agonie^ , elle a contemplé trois moribonds , s'est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau l'empoisonneuse! au bourreau ! Vous parlez de votre honneur? faites ce que je vous dis , et c'est Timmortalité qui vous attend ! » Villefort tomba à genoux. « — Écoutez , » dit-il , » je n'ai pas cette force que vous avez , ou plutôt que vous n'auriez pas si , au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de votre fille Made« ieine. » Le docteur pâlit, u Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir; docteur, je souffrirai et j'attendrai la mort. ^ Prenez garde, » dit M. d'Avrigny,

« elle sera lente... cette mort; vous la verrez s'approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre fils peutêtre. )> Villefort, suffoquant, ëtreignit le bras du docteur. « — Écoutez-moi ! » s'écria-t-il , « plaignez-moi , secourezmoi... Non, ma fille n'est pas coupable... Traînez-nous devant un tribunal; je dirai encore : « Non , ma fille n'est « pas coupable... il n'y a pas de crime dans ma maison...» Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort : il n'entre pas seul. Écoutez , que vous importe à vous que je meure assassiné?... Êtes-vous mon ami? étes-vous un homme? avez-vous un cœur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien ! je vous le dis , non , ma fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau !... Ah ! voilà une idée qui me dévore,' qui me pousse comme un insensé à creuser ma poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si c'était un autre que ma fille!... Si un jour je venais, pâle comme un spectre, vous dire : « As- « sassin ! tu as tué ma fille! » Tenez, si cela arrivait , je suis chrétien , M. d'Avrigny, et cependant je me tuerais ! — C'est bien, » dit le docteur après un instant de silence, « j'attendrai. » Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles. «Seulement, » continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, << si quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous sentez frappé, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans votre maison. — Ainsi vous m'abandonnez , docteur? — Oui , car je ne puis pas vous suivre plus loin , et je ne m'arrête qu'au pied de l'échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin de cette terrible tragédie. Adieu. — Docteur, je vous en supplie ! — Toutes les horreurs qui souillent ma pensée

font votre maison odieuse et fatale. Adieu , monsieur. — Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez , me laissant toute l'horreur de la situation , horreur que vous avez augmentée par ce que vous m'avez révélé. Mais de la mort instantanée, subite de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire? — C'est juste, » dit M. d'Avrigny, « reconduisez-moi. >*

Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit ; les domestiques , inquiets , étaient dans les corridors et sur les escaliers par où devait passer le médecin. » Monsieur, » dit d'Avrigny à Villefort en parlant à haute voix de façon à ce que tout le monde l'entendit, u le pauvre Barrois était trop sédentaire depuis quelques années ; lui habitué autrefois avec son maitre à courir, à cheval ou en voiture , les quatre coins de l'Europe, il s'est tué à ce service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappe d'une apoplexie foudroyante, et Ton m'est venu avertir trop tard. A propos, » ajouta-t-il tout bas, u ayez bien soin de jeter celte tasse de sirop de violettes dans les cendres. » Et le docteur, sans toucher In main de Villefort, sans revenir un seul instant sur ce qu'il avait dit , sortit escorté par les larmes et les lamentations de tous les gens de la maison.

Le soir même tous les domestiques de Villefort, qui s'étaient réunis dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent demander a madame de Villefort la permission de se retirer. Aucune instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir ; à toutes les paroles ils répondaient : « Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison. » Ils partirent donc malgré les prières qu'on leur flt , témoignant que leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres , et surtout mademoiselle Valentine , si bonne , si bienfaisante et si douce. Villefort, à ces mots, regarda Valentine. Elle pleurait. Chose étran(;e! à travers l'émotion que lui fii*ent éprouver ces

larmes, il regarda aussi madame de Villefort, et il lui sembla qu*un sourire fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces , comme ces météores qu'on voit glisser, sinistres , entre deux nuages au fond d'un ciel orageux.

Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de cbez Danglars avec une honte et une fureur que rend eoneevabies le refus du banquier, M. Andréa Cavalcanti, les ehcveux frisés et luisants , les moustaches aiguisées , les gants blancs dessinant les ongles, était entré, presque debout sur son pbaéton , dans la cour du banquier de la rue de la Chaussée-d'Antin.

Au bout de dix minutes de présentation au salon, il avait trouvé moyen de chambrer Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie depuis le départ de son noble père. Depuis ce départ, il avait, disait-il, dans la famille du ban* quier, où Ton avait bien voulu le recevoir comme un fils, il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit toujours rechercher avant les eapriees de la passion ; et quant à la passion elle-même , il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les beaux yeux de mademoiselle Danglars.

Danglars écoutait avec l'attention la plus profonde; il y

avait déjà deux ou trois jours qu'il attendait cette décla* ration , et lorsqu'elle arriva enfin , son œil se dilata autant qu'il s'était couvert et assombri en écoutant Morcerf. Cependant il ne voulut pas accueillir ainsi la proposition du jeune homme sans lui faire quelques observations de con* science. >< M. Andréa, » lui dit-il, « n'étes-vous pas un peu jeune pour songer au mariage? — Mais non, monsieur, » reprit Cavalcanti; u je ne trouve pas du moins : en Italie, les grands seigneurs se marient jeunes en général ; c'est une coutume logique : la vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur aussitôt qu'il passe h notre portée. — Maintenant , monsieur, » dit Danglars , » en admettant que vos propositions, qui m'honorent, soient aii^réées de ma femme et de ma fille, avec qui débattrions-nous les intérêts? C'est, il me semble, une négociation importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le bonheur de leurs enfants. — Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de raison. 11 a prévu la circonstance probable où j'éprouverais le désir de m'élablir en France : il m'a donc laissé en partant , avec tous les papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il m'assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable , cent cinquante mille livres de rente k partir du jour de mon mariage. C'est , autant que j'en puis juger, le quart du revenu de mon père. — Moi, » dit Danglars, « j'ai toujours eu l'intention de donner à ma fille cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule héritière. — Eh bien! » dit Andréa, u vous voyez , la chose serait pour le mieux ; en supposant que ma demande ne soit pas repoussée par madame la baronne Danglars et par mademoiselle Eugénie, nous voilà à la tête de cent soixante et quinze mille livres de rente. Supposons une chose , que j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le capital (ce ne sera pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se peut), vous nous feries valoir ces deux ou trois millions , et deux ou trois

millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix pour cent. — Je ne prends jamais qu'à quatre, » dit le banquier, « et même à trois et demi. Mais à mon gendre je prendrais à cinq , et nous partagerions les bënëfices. — Eh bien! à merveille, beau-père, » dit Cavalcanti se laissant entraîner à sa nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps, malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d'aristocratie dont il essayait de la couvrir. Mais aussitôt se reprenant : » Oh ! pardon , monsieur, » dit-il ; u vous voyez, l'espérance seule me rend presque fou , que serait-ce donc de la réalité? — Mais, » dit Danglars, qui, de son côté, ne s'apercevait pas combien cette conversation , désintéressée d'abord, tournait promptement à l'agence d'affaires, u il y a sans doute une portion de votre fortune que votre père ne peut vous refuser? — Laquelle? >• demanda le jeune homme. tt — Celle qui vient de votre mère. — Eh! certainement, celle qui vient de ma mère Oliva Corsinari. — Et à combien peut monter cette portion de fortune? — Ma foi, » dit Andréa , (( je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais arrêté mon esprit sur ce sujet ; mais je l'estime à deux millions pour le moins. » Danglars ressentit cette espèce d'étouffément joyeux que ressentent ou l'avare qui retrouve un trésor perdu , ou l'homme prêt h se noyer qui rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il allait s'engloutir.

u Eh bien ! monsieur, » dit Andréa en saluant le banquier avec un tendre respect, « puis-je espérer...? — M. Andréa, » dit Danglars , u espérez, et croyez bien que si nul obstacle de votre part n'arrête la marche de cette affaire , elle est conclue. — Ah ! vous me pénétrez de joie, monsieur ! » dît Andréa. « — Mais, » dit Danglars réfléchissant, «c comment se fait-il que M. le comte de Montecrislo, votre patron en ce monde parisien , ne soit pas venu avec vous nous faire cette demande? )» Andréa rougit imperceptiblement. « — Je viens de chez le comte , monsieur, » dit-il ; «< c'est ineon-

testablement un homme charmant , mais d*une originalité inconcevable ; il m'a fort approuvé ; il m'a dit même qu'il ne croyait pas que mon père hésitât un instant à me donner le capital au lieu de la rente ; il m'a promis son influence pour m'aider à obtenir cela de lui; mais il m'a déclaré que personnellement il n'avait jamais pris , il ne prendrait jamais sur lui cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s'il avait jamais déploré cette répugnance, c'était à mon sujet, puisqu'il pensait que l'union projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire officiellement , il se réserve de vous répondre , m'a-t-il dit, quand vous lui parlerez. — Ah! fort bien. — Maintenant , » dit Andréa avec son plus charmant sourire , u j'ai fini de parler au beau-père , et je m'adresse au banquier. — Que lui voulez-vous, voyons? n dit en riant Danglars h son tour. » — C'est après-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs à toucher chez vous ; mais le comte a compris que le mois dans lequel j'allais entrer amènerait peut-être un surcroit de dépenses auquel mon petit revenu de garçon ne saurait suffire , et voici un bon de vingt mille francs qu'il tn'a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé de sa main , comme vous voyez ; cela vous convient-il? — Apportez-m'en comme celui-là pour un million , et je vous les prends , » dit Danglars en mettant le bon dans sa poche ; u dites-moi votre heure pour demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de vingt-quatre mille francs. — Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien ; le plutôt sera le mieux, je voudrais aller demain h la campagne. — Soit; h dix heures, à 1%Alel des Princes, toujours? — Oui. »

Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme, qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse.

m LE COMTE DE MONTECRISTO.

Cette sortie avait, de la part d'Àndrea, pour but pHneipal d'éviter son dangereux ami ; aussi rentra-t-il le soir le plus tard poasible. Mais à peine eut^il mis le pied sur le pavé de la cour, qu'il trouva devant lui le concierge de Thétel qui ratteodait la casquette à la main. « Monsieur, n dit-ii, « cet hemmeest Venu. — Quel homme? » demanda négligemment Andréa, comme s'il eût oublié celui dont au eoutralre il se souvenait trop bien. « — Celui à qui Votre Exeellenoe bit cette petite rente. — Ah ! oui, » dit Andréa, u cet an- ^ cien serviteur de mon père. Eh bien ! vous lui avez donné les deux cents francs que j'avais laissés pour lui ? — Oui| Exeellenoe, précisément. » Andréa se faisait appeler Excellence. « Mais, » continua le concierge, u il n'a pas voulu les prendre. » Andréa pâht; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit pâlir, u — Comment ! il n'a pas voulu les prendre ? » dit-il d'une voix légèrement émue. « -^ Non, il voulait parler k Votre Excellence. J'ai répondu que vous étiez sorti, il a insisté ; mais enfin il a paru se laisser ooii^ vaincre, et m'a donné celte lettre qu'il avait apportée toute eaebetée. — Voyons, » dit Andréa.

Il lut à lé lanterne de son phaéton.

« Tu sais où je demeure ; je t'atlendâ demain à neuf heuMS « du matifi. »

Andréa interrogea le cachet pour voir s'il avait été foreé, el si des regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l'inté^ rieur de la lettre ; mais elle était pliée de tdle sorte, avee un tel luxe de losanges et d'angles, que pour la lire il eût CiUtt rompre le cachet : or le cachet était parfaitement intaet. u Très-bien, » dit-il. «( Pauvre homme ! c'est une bien eieeUente créature. » Et il laissa le concierge édifié par ces paroles^ et ne sachant pas lequel il devait le plus admirer» du jeune maître ou du vieux serviteur.

K Dételez vite et montez chez moi, » dit Andréa à son

LA CHAMBRE DU BOULANGER RETIRÉ. Ml

groom. Et en deux bonds le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûle la lettre de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu'aux cendres.

Il achevait cette oi>ëration lorsque le domestique entra. « Tu es de la même taille que moi, Pierre, » lui dit-il. « —» J'ai cet honneur-là, Excellence, » répondit le valet. « «^ Tu dois avoir une livrée neuve qu'on t'a apportée hier ? — Oui, monsieur. -^ J'ai affaire k une petite grisetto à qui je ne veux dire ni mon titre ni ma condition ; prête* noi ta livrée, et apporte-moi tes papiers, afin que je puisse, aï besoin est, coucher dans une auberge. »

Pierre obéit. Cinq minutes après, Andréa, emnplétettieftt déguisé, sortait de l'hôtel sans être reconnu, pirenait un eabriolet, et se faisait conduire h l'auberge du Cheval rouge, à Picpus. Le lendemain il sortit de l'auberge du Cheval rouge comme il était sorti de Thàtel des Princes, c'est4«dire sans être remarqué, descendit le faubourg Sain^ Antoine, prit le boulevard jusqu'à la rue Ménîlmontant, et, s'arrétant à la porte de la troisième maison i gaœhe, cherdia h qui il pouvait, en l'absence du concierge, de* mander des renseignements.

«Que cherchez*vous, mon joli garçon? » demanda la fruitière de face. « — M. Paillctin, s'il vous plait, ma grosse maman, » répondit Andréa. « — Un boulanger retiré? » demanda la fruitière. « — Justement, c'est cela. — Au fond de la cour, h gauche, au troisième. »

. Andréa prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de lièvre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le mouvement précipité de la sonnette se ressentit. Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué dans la porte. « Ah ! tu es exact, » dit^il. Et il tira les verrous. «( — Parbleu ! i» dit Andréa en entrant. Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise, tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa circonférence.

(t Allons, allons, » dit Caderousse, « ne te fâche pas, lé petit. Voyons, tiens, j'ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons ; rien que des choses que tu aimes, tron*de-rair ! n Andréa sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les arômes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac affamé ; c'était ce mélange de graisse fraîche et d*ail qui signale la cuisine provençale d'un ordre inférieur; c'était en outre un gont de poisson gratiné, puis par-dessus tout l'âpre parfum de la muscade et du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, posés sur deux fourneaux, et d'une casserole qm bruissait dans le four d'un poêle de fonte. Dans la chambre voisine, Andréa vit en outre une table assez propre ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l'une de vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon, et d'une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec art sur une assiette de faïence.

« Que t'en semble, le petit? » dit Caderousse; « hein ! comme cela embaume ! Ah dame ! tu sais, j'étais bon cuisinier là-bas : te rappelles-tu comme on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier tu en as goûté de mes saucés, et tu ne les méprisais pas, que je crois ? n Et Caderousse se mit h éplucher un supplément d'oignons, u — C'est bon, c'est bon, » dit Andréa avec humeur ; « pardieu ! si c'est pour déjeuner avec toi que tu m'as dérangé, que le diable t'emporte ! — Mon fils, » dit sentencieusement Caderousse, «( en mangeant l'on cause ; et puis, ingrat que tu es ! tu n'as donc pas de plaisir à voir un peu ton ami ? Moi j'en pleure de joie. » Caderousse en effet pleurait réellement, seulement il eût été difficile de dire si c'était la joie ou les oignons qui opéraient sur la glande lacrymale de l'ancien aubergiste du Pont du Gard, u — Taistoi donc, hypocrite!» dit Andréa ; «c tu m'aimes, toi? — Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte! c'est une faiblesse, » dit Caderousse, u je le sais bien, mais c'est plus fort que moi. — Ce qui ne t'empèchê

LA CHAMBRE DU BOULANGER RETIRÉ. 50t

pas de m'avoir fait venir pour quelque perGdie. — Allons donc ! » dit Caderousse en essuyant son large couteau à son tablier; « si je ne t*ainiais pas, csl-ce que je supporterais la ▼le misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos rhabit de ton domestique, donc tu as un domestique ; moi je n'en ai pas, et je suis forcé d'éplucber mes légumes moi-même : tu fais fi de ma cuisine, parce que tu dines à la table d'hôte de l'hôtel des Princes ou au Café de Paris. Eh bien! moi aussi, je pourrais avoir un domestique'; moi aussi , je pourrais avoir un tilbury ; moi aussi , je pourrais dîner où je voudrais ; eh bien ! pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne p&s faire de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le pourrais, hein? » Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la phrase. « — Allons, » dit Andréa, « meU tons que tu m'aimes : alors pourquoi exiges-tu que je vienne déjeuner avec toi? — Mais pour le voir, le petit. — Pour me voir, à quoi bon ? puisque nous avons fait d'avance toutes nos conditions. — Eh ! cher ami, »dit Caderousse, «est-ce qu'il y a des testaments sans codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh bien ! voyons, assieds-toi et commençons par ces sardines et ce beurre firais que j'ai rois sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant. Ah ! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes images à trois francs le cadre. Dame ! que veux- tu, ça n'est pas l'hôtel des Princes. — Allons, te voilà dégoûté i présent, tu n'es plus heureux, toi qui ne demandais qu'à avoir l'air d'un boulanger retiré. » Caderousse poussa un soupir. « Eh bien! qu'as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé. — J'ai a dire que c'est un rêve ; un boulanger retiré, mon pauvre Benedetto, c'est riche, cela a des rentes. — Pardieu! tu en as des rentes. — Moi? — Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs. » Caderousse haussa les épaules. « — C'est humiliant, j» dit-il, « de recevoir ainsi de l'argent donné h contre-cœur, de l'argent éphémère, qui

peut me manquer du jour au lendemain. Tu voLi bien que je suis obligé de faire des économies pour le cas où ta prospérité ne durerait pas. £h ! mon ami, la fortune, elle est inconstante, comme disait Taumdnier du... régiment* Je sais bien qu'elle est immense ta prospérité, scélérat ; tu vas épouser la fille de Danglars. — Gomment ! de Danglars ? «^ Eli ! certainement de Danglars ! Ne faut^il pas que je dise du baron Danglars? C'est comme si je disais du comte Bene« detto... C'était un ami, Danglars, et s'il n'avait pas la mémoire si mauvaise, il devrait mMnviter à ta noce... attendu qu'il est venu à la mienne... oui, oui, oui, & la mienne ! Dame! il n'était pas si fier dans ce temps-là ; il était petit commis che9 ce bon M. Morrel. J'ai diné plus d'une fois avec lui et le comte de Morcerf... va. Tu vois que j'ai de belles connais^ sances, et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous rencontrerions dan^ les mêmes salons. — Allons donc ! la jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderoussc. — C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-être qu'un jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire à une porte cochère : « Le cordon, s'il vous plait ! » En attendant, assieds-toi et mangeons. »

Caderousse donna l'exemple et se mit à déjeuner de bon appétit, el en faisant l'éloge de tous les mets qu'il servait à son bdte. Celui-ci sembla prendre son parti, déboucha bravement les bouteilles et attaqua la bouille-abaïsse et la morue gratinée à l'ail et h l'huile, u Ah! compère, >• dit Caderousse, (( il paraît que tu te raccommodes avec ton ancien maître d'hàtel? — Ma foi, oui, » répondit Andréa, ebes lequel, jeune et vigoureux qu'il était, l'appétit l'emportait pour le moment sur toute autre chose. « — Et tu trouves cela bon, coquin ? — Si bon que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise. — Vois-tu, » dit Caderousse, « c'est que tout mon bonheur est gâté par une seule pensée. -^ Laquelle? — C'est que je vis aux dé-

penfi d'un ami, moi qui ai toujours bravement gagné ma vie moi*méme. — Oh! oh ! qu'à cela ne tienne, » dit An* drea, « j*ai assez pour deux, ne te gène pas. — Non vraiment : tu me croiras si tu veux, à la fin de chaque mois j'ai des remords. — Bon Caderousse ! — C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents francs. — Oui, tu voulais me parler; mais était-ce bien le remords, voyons? — Le vrai remords ; et puis il m'était venu une idée, » An«drea frémit ; il frémissait toujours aux idées de Caderousse. <i C'est misérable, vois-tu, » continua celui-ci, « d'être toujours à attendre la Un d'un mois. ~£h ! » dît philosophique^ ment Andréa, décidé à voir venir son compagnon, « la vie ne se passe-t-elle pas à attendre? Moi, par exemple, est^oe que je fais autre chose ? £h bien ! je prends patience, n'est-ce pas ? -— Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misé* râbles francs, tu en attends cinq ou six mille, peut-être dix, peu^étre douze même; car tu es un cachotier; là-bas, tu avais toujours des boursicots , des tirelires que tu essayais de soustraire à ce pauvre ami Caderousse. Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question. — Allons, voilà que tu vas te remettre à divaguer, » dit Andrew, 4< à parler et à reparler du passé toujours ! mais à quoi bon rabâcher comme cela, je te le demande? — Ah! c'est que tu AS vingt et un ans, loi, et que tu peux oublier le passé; j'en ai cinquante, moi, et je suis bien forcé de m'en souvenir* Mais n'importe, revenons aux affiiires. — Oui. -^ Je voulais dire que si j'étais à ta place,,. — Eh bien? <^ Je réaliserais... — Comment! tu réaliserais..* -^ Oui, jede*manderais un semestre d'avance, sous prétexte que je veus devenir éligible, et que je vais acheter une ferme, puis avec mon semestre je décamperais. — Tiens, tiens, tiens, » fit Andréa, « ce n'est pas si mal pensé cela peut-être! -^ Mon cher ami, » dit Caderousse, « mange de ma cuisine et suis mes conseils, tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement. ^ Eh bien ! mais, » dit Andréa, « pour-

ZM LE COMTE I>E MONTECRISTO.

quoi ne suis-tu pas toi-même le conseil que tu donnes? Pourquoi ne rëalises-tu pas un semestre, une année même, et ne te retires-tu pas à Bruxelles ? Au lieu d'avoir l'air d'un boulanger retiré, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de ses fonctions : cela est bien porté. — Mais comment diable veux- tu que je me retire avec douze cents francs? — Ah! Caderousse, » dit Andréa, « comme tu te fais exigeant! il y a deux mois, tu mourais de faim. — L'appétit vient en mangeant, » dit Caderousse en montrant ses dents comme un singe qui rit, ou comme un tigre qui gronde, u Aussi, )» ajouta- t-il en coupant avec ces mêmes dents, si blanches et si aiguës malgré l'âge, une énorme bouchée de pain, « j'ai fait un plan. » Les plans de Caderousse épouvantaient Andréa encore plus que ses idées ; les idées n'étaient que le germe, le plan c'était la réalisation. « — Voyons ce plan, »» dit-il ; «( ce doit être joli ! — Pourquoi pas? Le plan grâce auquel nous avons quitté l'établissement de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je présuppose; il n'en était pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voilà ici ! — Je ne dis pas, » répondit Andréa, « tu as quelquefois du bon; mais enfin, voyons ton plan. — Voyons, » poursuivit Caderousse, « peux-tu , toi, sans débourser un sou, me faire avoir une quinzaine de mille francs?... Non, ce n'est pas assez de quinze mille francs, je ne peux pas redevenir honnête homme à moins de trente mille francs. — Non, » répondit sèchement Andréa, u non, je ne le puis pas. — Tu ne m'as pas compris, à ce qu'il parait, » répondit froidement Caderousse d'un air calme ; » je t'ai dit, sans débourser un sou. — Ne veux- tu pas que je vole, pour gâter toute mon affaire, et la tienne avec la mienne, et pour qu'on nous reconduise là-bas? — Oh! moi, n dit Caderousse, «ça m'est bien égal qu'on me reprenne; je suis un dràle de corps, sais-tu : je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est pas comme toi, sans cœur, qui voudrais ne jamais les revoir ! » Andréa fit plus que frémir cette fois, il pâlit. « Voyo&s,

Gaderousse , pas de bêtises , » dit-il. « — Eh , non ! sois donc tranquille, mon petit Benedetto ; mais indique-moi un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mêler de rien ; lu me laisseras faire, voilà tout ! — Eh bien ! je verrai, je chercherai! » dit Andréa, u — Mais, en attendant, tu pousseras mon mois à cinq cents francs, n'est-ce pas, le petit? J'ai une manie, je voudrais prendre une bonne!

— Eh bien ! tu auras tes cinq cents francs, » dit Andréa ; » mais c'est lourd pour moi, mon pauvre Gaderousse... tu abuses... — Bah! » dit Gadeirousse, » puisque tu puises dans des coffres qui n'ont point de fond. »

On eut dit qu'Andréa attendait là son compagnon, tant son œil brilla d'un rapide éclair qui, il est vrai, s'éteignit aussitôt, u Ça c'est la vérité, » répondit Andréa, « et mon protecteur est excellent pour moi. — Ce cher protecteur, >» dit Gaderousse, « ainsi donc il te fait par mois...? — Cinq mille francs, » dit Andréa. « — Autant de mille que tu me fais de cents, » reprit Gaderousse; u en vérité, il n'y a que les bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par mois. .. Que diable peut-on faire de tout cela? — Eh, mon Dieu ! c'est bien vite dépensé ; aussi je suis comme toi, je voudrais bien avoir un capital. — Un capital... oui... je comprends... tout le monde voudrait bien avoir un capital. — Eh bien ! moi j'en aurai un. — Et qui est-ce qui te le fera ? ton prince?

— Oui, hion prince; malheureusement il faut que j'attende.

— Que tu attendes quoi? » demanda Gaderousse. «< — Sa mort. — La mort de ton prince? — Oui. — Gomment cela ?

— Parce qu'il m'a porté sur son testament. — Vrai? — Parole d'honneur! — Pour combien? — Pour cinq cent mille.

— Rien que cela? merci du peu! — C'est comme je te le dis. — Allons donc, pas possible ! — Gaderousse, tu es mon ami? — Comment donc! à la vie, à la mort. — Eh bien, je vais te dire un secret. — Dis. — Mais écoute. — Oh ! pardieu ! muet comme une carpe. — Eh bien ! je crois... » Andréa s'arrêta en regardant autour de lui. u — Tu crois?.,.

JRM LE COMTE DE MONTEGRISTO.

N'aie pas peur, pardieu ! nous sommes seuls. — Je erois que j'ai trouvé mon père. — Ton vrai père? — Oui. — Pas le père Gavalcanti? — Non , puisque celui-là est reparti; le Trai, comme tu dis. — Et ce père, c*est... — Eii bien ! Ca* derousse, c'est le comte de Montecristo. — Bah ! — Oui; ta comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avoncr tout haut, à ce qu'il parait, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcantî, k qui il donne cinquante mille francs pour ça. — Cinquante mille francs pour être ton père! Moi, j'aurais accepté pour moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille ; comment n*as-tu pas pensé à moi, ingrat ? «-» Est-ce que je savais eela, moi, puisque tout s'est fait tandis que nous étions l&^bas? -^ Ah ! c'est vrai. Et tu dis que par son testament... ? — Il me laisse cinq cent mille livres. '- Tu en es sûr? — Il me l'a montré ; mais ce n'est pas le tout. — Il y a un codicille, comme je disais tout à llieore? «^ Probablement. — Et dans ce codicille...? — Il me reconnaît. — Oh ! le bon homme de père, le brave homme de père, l'honnétissime homme de père ! » dit Caderoosse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il retint entre ses deux mains. « — Voili ! dis encore que j'ai des secrets pour toi ! -^ Non, et ta confiance t'honore i mes yeux. Et ton prince de père, il est donc riche, richissime? — Je crois bien. 11 ne connaît pas sa fortune. — Est-ce possible? *-~ Dame! je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui' k toute heure. L'autre jour , c'était un garçon de banque qui lui apportait cinquante mille francs dans un portefeuille gras ooaame (on assiette ; hier, c'était son banquier qui lui apportait cent mille francs en or. »

Caderousse était abasourdi ; il lui semblait que les paroles du jeune homme avaient le son du métal, et qu'il entendait rouler des cascades de louis, «c Et tu vas dans cette maison* Ui? n s'écria-t-il avec naïveté. « — ' Quand je veux. »

Caderousse demeura pensif un instant. Il était fiicile de voir qu'il retournait dans son esprit quelque profonde pen-

sée. Puis soudain : « Que j'aimerais à voir tout cela , » s'ë* eria-t-îl, « et comme cela doit être beau ! -— Le fait est, » dit Andréa, « que c'est magnifique ! — El ne demeure-t-il pas arenue des Champs-Elysées? — Numéro 30. — Ahf » dit Caderousse, « numéro 30? — Oui, une belle maison isolée, entre eour et jardin , tu ne connais que cela. — C*est possible; mais ce n'est pas l'extérieur qui m'occupe, c'est l'intérieur : les beaux meubles, hein ! qu*il doit y avoir là dedans?

— As-tu vu quelquefois les Tuileries? — Non. — Eh bien ! c'est plus beau. — Dis donc, Andréa , il doit faire bon i ae baisser quand ce bon M. Montecristo laisse tomber sa bourse?

— Oh ! mon Dieu 1 ce n'est pus la peine d'attendre ce momanMà, » dit Andréa, » l'argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un verger. — Dis donc , tu devrais m'y conduire un jour avec toi. — Est-ce que c'est possible , et à quel titre? --- Tu as raison ; mais tu m'as fait venir l'eau k la bouche , faut absolument que je voie cela ; je trouverai na moyen. — Pas de bêtises, Caderousse! — Je me présenterai comme frotteur. — Il y a des tapis partout. — Ah ! pécaire ! alinrs il faut que je me contente de voir cela en imagination. «*- C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi. — TAche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être. — Comment veux-tu ? — Rien de plus facile. Est-ce grand? — Ni trop grand ni trop petit. — Mais comment est-ee distribué? — Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan. — En voilà î » dit vivement Caderousse. Et il alla ehereher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc , de l'encre et une plume. « Tiens, » dit Caderousse, « trace-moi tout cela sur le papier, mon fils. »

Andréa prit la plume avec un imperceptible sourhre et eonmeaça : u La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour .et jardin ; voia-tu , comme eek« » Et Andréa fil le tracé du jardin , de la eour et de la maison. « -- De grands murs? -^ Non, huit ou dix pieds tout au plus. -^ Ce n'est pas pru- -dent, » 4it Caderousse* « — Dans k eour, des caisses d'o-

rangers , des pelouses , des massifs de fleurs. — - Et pas de pièges à loups? — Non. — Les écuries? — Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là . » Et Andréa continua son plan. « — Voyons le rez-de-chaussée, » dit Caderousse. « — Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard, escalier dans le vestibule , et petit escalier dérobé. — Des fenêtres? — Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges, que ma foi , oui , je crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau.* — Pourquoi diable a*t-on des escaliers quand on a des fenéires pareilles? — Que veux*tu? le luxe-. — Mais des volets? — Oui , des volets , mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte de Montecristo, qui aime à voir le ciel, même pendant la nuit. — Et les domestiques, où couchent-ils? — Oh! ils ont leur maison à eux. Figure toi un joli hangar à droite en entrant , où l'on serre les échelles. Eh bien ! il y a sur ce hangar une collection de chambres pour les domestiques , avec des sonnettes correspondant aux chambres. — Ah diable ! des sonnettes ! — Tu dis?... — Moi, rien. Je dis que cela coûte très-cher a poser, les sonnettes, et à quoi cela sert-il, je te le demande? — Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour, mais on Ta fait conduire à la maison d'Auteuil , tu sais , à celle où tu es venu? — Oui. — Moi je lui disais encore hier : « C'est imprudent de votre part , M. le comte ; «t car lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez vos <c domestiques , la maison reste seule. — Eh bien? » a-t-il demandé; u après? — Eh bien! après , quelque beau jour «c on vous volera. >» — Qu'a-t-il répondu? — Ce qu'il a répondu? — Oui. — Il a répondu : « Eh bien ! qu'est-ce que « cela me fait qu'on me vole? » — Andréa , il y a quelque secrétaire à mécanique. — Comment cela ? — Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a dit qu'il y en avait comme cela à la dernière exposition. — Il a tout bonnement un secrétaire en acajou auquel j'ai toujours vu la clef. •— Et on ne le vole pas ? — Non , les gens qui le i

vent lui sont tout dévoués. — Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein! de la monnaie? — Il y a peut-être... On ne peut pas savoir ce qu'il y a. — Et où est-il? — Au premier. — Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait celui du rez-de-chauss<5e ? — C'est facile. >» Et Andréa reprit la plume. « Au premier, vois-tu , il y a antichambre , salon ; à droite du salon , bibliothèque et cabinet de travail; à gauche du salon, une chambre h coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette qu'est le fameux secrétaire. — £t une fenêtre au cabinet de toilette? — Deux , là et là. » Et Andréa dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait l'angle, et qui figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de la chambre à coucher.

Caderousse devint rêveur. <( Et va-t-il souvent à Auteuil? » demanda-t-il. u — Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple , il doit y aller passer la journée et la nuit. — Tu en es sûr? — Il m'a invité à y aller dîner. — A la bonne heure, voilà une existence î » dit Caderousse; « maison à la ville, maison à la campagne. — Voilà ce que c'est que d'être riche. — Et iras-tu y dîner? — Probablement. — Quand tu y dînes , y couches-tu ? — Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi. » Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond de son cœur. Mais Andréa tira une boîte à cigares de sa poche, y prit un havane , l'alluma tranquillement et commença à le fumer sans affectation.

u Quand veux-tu tes cinq cents francs? » demanda-t-il à Caderousse. « — Mais tout de suite , si tu les as. » Andréa tira vingt-cinq louis de sa poche, « Desjaunets? » dit Caderousse ; « non , merci ! — Eh bien ! tu les méprises ? — Je les estime au contraire ; mais je n'en veux pas. — Tu gagneras le change, imbécile : l'or vaut cinq sous. — C'est ça, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse , et puis on lui. mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels 9. 27

sont les fermiers qui lui payent ses rederanees en or. Pas de bêtises , le petit : de l'argent tout simplement , des pièces rondes h Teffigie d'un monarque quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs. — Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs avec moi , il m'aurait fallu prendre un commissionnaire. — Eh bien ! laisse-les chez loi , à ton eoncierge , c'est un brave homme ; j'irai les prendre. — Aujourd'hui? — Non, demain , aujourd'hui je n'ai pas le temps. — Eh bien ! soit, demain en partant pour Auteuil je les laisserai. — Je peux compter dessus ? — Parfaitement. — C'est que je vais arrêter d'avance ma bonne , vois*tu. — Arrête : mais ce sera fini , hein? tu ne me tour* menteras plus? — Jamais. »

Caderousse était devenu si sombre , qu'Andréa craignit d'être forcé de s'apercevoir de ce changement. 11 redoubla donc de gaieté et d'insouciance. « Comme tu es guilleret! » dit Caderousse, « on dirait que tu tiens déjà ton héritage.

— Non pas, malheureusement !•.. Mais le jour où je le tiendrai... — Eh bien? -- Eh bien! on se souviendra des amis, je ne te dis que ça. — Oui , comme tu as bonne mémoire , justement. — Que veux-tu? je croyais que tu voulais me rançonner. — Moi? oh ! quelle idée ! moi qui au contraire vais encore te donner un conseil d'ami... — Lequel? — Cest de laisser ici le diamant que tu as il ton doigt. Ah ci! mais tu veux donc nous foire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux, que tu fais de pareilles bêtises? — Pourquoi cela ? » dit Andréa. « — Comment ! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu gardes à ton doigt un diamant de quatre k cinq mille francs! — Peste! tu estimes juste ! Pour(|uoi ne te fais-tu pas eommissairein*iseur? — C'est que je m'y connais en diamants, j'en ai eu.

— Je te conseille de t'en vanter ! » dit Andréa , qui sans se courroucer, comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra eomplaisamment la bague.

Caderausse la regarda de si près qu'il fut clair pour An-

LA GHAHBRE DU BOULANGER RETIRÉ. Sil

drea qu'il examinait si les arêtes de la coupe étaient bien yivcs. « C'est un faux diamant, » dit Caderousse. « — Allons donc! » fit Andréa , « plaisantes-tu? — Oh! ne te fâche pas, on peut voir. » Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau , on entendît crier la vitre. «( Confiieor! » dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt , tt je me trompais ; mais ces vdeurs de joailliers imitent si bien les pierres , qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie , c'est encore une branche d'industrie paralysée. — Eh bien ! » dit Andréa, « est-ce fini? as-tu encore quelque chose à me demander ? te faut-il ma veste? veux-tu ma casquette? Ne te gène pas pendant que tu y es. — Non , tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus , et je tâcherai de me guérir de mon ambition. — Mais prends garde qu'en vendant ce diamant il ne t'arrive ce que tu craignais qu'il f arrivât pour l'or. — Je ne le vendrai pas, sois tranquille. — Non, pas d'ici à aprèsdemain du moins, >» pensa le jeune homme, u — Heureux coquin ! » dit Caderousse , « tu t'en vas retrouver tes laquais, tes chevaux, ta voiture et ta fiancée? — Mais, oui, » dit Andréa. «< — Dis donc , j'espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où tu épouseras la fille de mon ami Danglars? — Je t'ai déjà dit que c'était une imagination que tu t'étais mise en tète. — Combien de dot? — Mais je te dis... — Un million?» Andréa haussa les épaules. « Va pour un million , » dit Caderousse ; «( tu n'en auras jamais autant que je t'en désire. — Merci , » dit le jeune homme. « — Oh ! c'est de bon cœur , » ajouta Caderousse en riant de son gros rire. « Attends que je te reconduise. — Ce n'est pas la peine. — , Si fait. — Pourquoi cela? — Oh! parce qu'il y a un petit secret à la porte ; c'est une mesure de précaution que j'ai cru devoir adopter ; serrure Huret et Fichet, revue et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille quand tu seras capitaliste. -> Merci, » dit Andréa ; « je le ferai prévenir huit jours d'avance. »

3f2 LE COMTE DE HONTEGRISTO.

Ils se séparèrent. Gaderoussc resta sur le palier jusqu'à ce qu'il eût vu Andréa non-seulement descendre les trois étages , mais encore traverser la cour. Alors il rentra précipitamment , referma sa porte avec soin et se mit à étudier en profond architecte le plan que lui avait laissé Andréa. «( Ce cher Benedetto , » dit-il , « je crois qu'il ne serait pas filché d'hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami. »

LEFFRACTION.

Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation que nous venons de rapporter, le comte de Montecristo était en effet parti pour Auteuil , avec Ali , plusieurs domestiques et des chevaux qu'il voulait essayer. Ce qui avait surtout déterminé ce départ , auquel il ne songeait même pas la veille, et auquel Andréa ne songeait pas plus que lui , c'était l'ar* rivée de Bertuccio, qui , revenu de Normandie , rapportait des nouvelles de la maison et de la corvette. La maison était prête, et la corvette, arrivée depuis huit jours, à l'ancre dans une petite anse ou elle se tenait avec son équipage de six hommes, après avoir rempli toutes les formalités exigées, était déj& en état de reprendre la mer.

Le comte loua le zèle de Bertuccio, et l'invita & se pré-

parer à un prompt départ , son scjour en France ne devant plus se prolonger au delh d*un mois.

» Maintenant ^ » lui dit-il , «< je puis avoir besoin d'aller en une nuit de Paris au Tréporl, je veux huit relais échelonnés sur la route qui me permettent de faire cinquante lieues en dix heures. — Votre Excellence avait déjà mani^ festé ce désir , » répondit Bertuccio, » et les chevaux sont tout prêts. Je les ai achetés et cantonnés moi-même auiç endroits les plus commodes , c'est-a-dire dans des village^ où personne ne s'arrête ordinairement. — C'est bien , » dit Montecristo , « je reste ici un jour ou deux , arrangez-vous en conséquence. »

Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport à ce séjour, Baptistin ouvrit la porte ; il tenait une lettre sur un plateau de vermeil. « Que venez-vous faire ici? » demanda le comte en le voyant tout couvert de poussière , « je ne vous ai pas demandé, ce me semble ? ». Baptistin , sans répondre, s'approcha du comte et lui pré-*' senta la lettre. « — Importante et pressée, « dit-il.

Le comte ouvrit la lettre et lut :

« M. de Montecristo est prévenu que cette nuit même ua K homme s'introduira dans sa maison des Champs-Elysées t( pour soustraire des papiers qu'il croit enfermés dans le 4c secrétaire du cabinet de toilette : on sait M. le comte de « Montecristo assez brave pour ne pas recourir à l'interven* (( tion de la police, intervention qui pourrait compromettre « fortement celui qui lui donne cet avis. M. le comte , soit '« par une ouverture qui donnera de la chambre à coucher u dans le cabinet, soit en s'embusquant dans le cabinet, <t pourra se faire justice lui-même. Beaucoup de gens et de a précautions apparentes éloigneraient certainement le mai* « faiteur, et feraient perdre à M. de Montecristo Toccasion » de connaître un ennemi que le hasard a fait découvrir à (( la personne qui donne cet avis au comte, avis qu'elle

K n'aurait peut-être pas l'occasion de renouveler si , cette K première entreprise échouant, le malfaiteur en renouveu lait une autre. »

Le premier mouvement du comte fut de croire à une ruse de voleurs , piège grossier qui lui signalait un danger médiocre pour l'exposer à un danger plus grave. Il allait donc faire porter la lettre à un commissaire de police , mal> gré la recommandation et peut-être même à cause de la . recommandation de l'ami anonyme, quand tout à coup ridée lui vînt que ce pouvait être en effet quelque ennemi particulier à lui , que lui seul pouvait rcconnaitre , et dont, le cas échéant, lui seul pouvait tirer parti, comme avait fait Ficsque du More qui avait voulu l'assassiner.

On connaît le comte ; nous n'avons donc pas besoin de dire que c'était un esprit plein d'audace et de vigueur, qui se roidissait contre Timpossiblc avec cette énergie qui fait seule les hommes supérieurs. Par la vie qu'il avait menée, par la décision qu'il avait prise et qu'il avait tenue de ne reculer devant rien , le comte en était venu à savourer des jouissances inconnues dans les luttes qu'il entreprenait parfois contre la nature qui est Dieu , et contre le monde qui peut bien passer pour le diable. « Ils ne veulent pas me voler mes papiers, » dit Montecristo, « ils veulent me tuer; ce ne sont pas des voleurs , ce sont des assassins. Je ne veux pas que M. le préfet de police se mêle de mes affaires particulières. Je suis assez riche, ma foi! pour dégrever en ceci le budget de son administration. »

Le comte rappela Baptistiu , qui était sorti de la chambre après avoir apporté la lettre. « Vous allez retourner à Paris, » dit-il, « vous ramènerez ici les domestiques qui restent. J'ai besoin de tout mon monde k Auteuil. — Mais ne restera-t-il donc personne h la maison , M. le comte? » demanda Baptislin. « — Si fuit, le concierge. — M. le comte réfléchira qu'il y a loin de la loge à la maison. — £h bien?

— Eh bien ! on pourrait dévaliser tout le logis , sans qu'il entendît le moindre bruit. — Qui cela? — Mais des voleurs.

— Vous êtes un niais, M. Baptistin; les voleurs, dévalisassent-iis tout le logement , ne m*occasionnerout jamais le désagrément que m'occasionnerait un service mal fait. » Baptistin s'inclina, n Vous m'entendez, » dit le comte; « ramenez vos camarades depuis le premier jusqu'au dernier ; mais que tout reste dans l'état habituel ; vous fermerez les volets du rez-de-chaussée, voilà tout. — Et ceux du premier ? — Vous savez qu'on ne les ferme jamais. Allez ! »

Le comte fit dire qu'il dînerait seul chez lui , et ne voulait être servi que par Ali. 11 dina avec sa tranquillité et sa sobriété habituelles , et après le diner , faisant signe à AH de le suivre , il sortit par la petite porte , gagna le bois de Bou* logne comme s'il se promenait, prit sans affectation le chemin de Paris , et à la nuit tombante se trouva en face de sa maison des Champs-Elysées.

Tout était sombre : seule une faible lumière brûlait dans la loge du concierge , distante d'une quarantaine de pas de la maison, comme l'avait dit Baptistin. Montecristo s'adossa à un arbre, et, de cet œil qui se trompait si rarement, sonda la double allée , examina les passants et plongea son regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu'un n'était point embusqué. Au bout de dix minutes, il fut parfaitement con« vaincu que personne ne le guettait.

Il courut aussitôt à la petite porte avec Ali, entra précipitamment, et, par l'escalier de service, dont il avait la clef, rentra dans sa chambre à coucher sans ouvrir ou déranger un seul rideau, sans que le concierge lui-même pût se douter que la maison qu'il croyait vide avait retrouvé son principal habitant. Arrivé dans la chambre à coucher, le comte fit signe à Ali de s'arrêter, puis il passa dans le cabinet, qu'il examina ; tout y était dans l'état habituel : le précieux secrétaire à sa place, et la clef au secrétaire ; il le ferma à double tour, prit la clef, revint à la porte de la chambre

515 LE COBITE DE MONTECRISTO.

k coucher, enleva la double gâche du verrou , et rentra.

Pendant ce temps , Ali apportait sur une table les armes que le comte lui avait demandées, c'est-à-dire une carabine courte et une paire de pistolets doubles , dont les canons superposés permettaient de viser aussi sûrement qu'avec des pistolets de tir. Armé ainsi , le comte tenait la vie de cinq hommes entre ses mains.

11 était neuf heures et demie à peu près ; le comte et Ali mangèrent à la hâte un morceau de pain et burent un verre de vin d'Espagne, puis Montecristo fit glisser Un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient de voir d'une pièce dans l'autre. II avait à sa portée ses pistolets et sa carabine , et Ali, debout près de lui, tenait à la main une de ces petites haches arabes qui n'ont pas changé de forme depuis les croisades.

Par une des fenêtres de la chambre a coucher, parallèle h celle du cabinet, le comte pouvait voir dans la rue. Deux heures se passèrent ainsi ; il faisait l'obscurité la plus profonde, et cependant Ali, grâce à. sa nature sauvage, et cependant le comte, grâce sans doute à une qualité acquise, distinguaient dans cette nuit jusqu'aux plus faibles oscillations des arbres de la cour. Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s'était éteinte. Il était à présumer que l'attaque, si réellement il y avait une attaque projetée, aurait lieu par l'escalier du rez-de-chaussée, et non par une fenêtre. Dans les idées de Montecristo , les malfaiteurs en voulaient h sa vie et non à son argent. C'était donc à sa chambre à coucher qu'ils s'attaqueraient , et ils parvien* draient à sa chambre à coucher soit par l'escalier dérobé , soit par la fenêtre du cabinet. Il plaça Ali devant la porte de l'escalier et continua de surveiller lé cabinet.

Onze heures trois quarts sonnèrent à l'horloge des Invalides ; le vent d'ouest apportait sur ses humides bouffées la lugubre vibration des trois coups. Gomme le dernier coup s'éteignait, le comte crut entendre un léger bruit du côté

du cabinet; ce premier bruit, ou plutôt ce premier grincement , fut suivi d*un second , puis d*un troisième; au qua* trième, le comte savait à quoi s*en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à couper les quatre côtés d'une vitre avec un diamant. Le comte sentit battre plus rapidemenl son cœur. Si endurcis au danger que soient les hommes, si bien prévenus qu'ils soient du péril, ils comprennent toujours au frémissement de leur cœur et au frissonnement de leur chair In différence énorme qui existe entre le rêve et la réalité, entre le projet et Texécution. Cependant Montecristo ne fit qu'un signe pour prévenir Ali; celui-ci, com^ prenant que ie danger était du côté du cabinet, fit un pas pour se rapprocher de son maître. Montecristo était avide de savoir k quels ennemis et à combien d'ennemis il avait affaire.

, La fenêtre où Ton travaillait était en face de l'ouverture par laquelle le comte plongeait son regard dans le cabinet* Ses yeux se fixèrent donc vers cette fenêtre : il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur l'obscurité; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si Ton y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua sans tomber. Par l'ouverture pratiquée un bras passa ({ui chercha l'espagnolette; une seconde après, la fenêtre tourna sur ses gonds et un homme entra. L'homme était seul. « Voilà un hardi coquin, » murmura le comte. En ce moment il sentit qu'Ali lui touchait doucement l'épaule; il se retourna, Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où lis étaient, et qui donnait sur la rue. Montecristo fit trois pas vers cette fené*^ tre, il connaissait l'exquise délicatesse des sens du fidèle scr« viteur. En effet , il vit un autre homme qui se détachait d'une porte, et, montant sur une borne, semblait chercher k voir ce qui se passait chez le comte. <( Bon ! » dit-il, « ils sont deux; l'un agit, l'autre guette. » Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l'homme de la rue, et revint à celui du cabinet.

afl8 LE COMTE DE MONTECRISTO.

Le coupeur de vitres était entré et s*orientait, les bras tendus en avant. Enfin ii parut s'être rendu compte de toutes choses; ii y avait deux portes dans le cabinet, il alla pousser ies verrous de toutes deux. Lorsqu'il s'approcha de celle de la chambre k coucher, Montecristo crut qu'il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets ; mais il entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de cuivre. C'était une précaution, voilà tout; le noeturne visiteur, ignorant le soin qu'avait pris le comte d*enlever les gâches , pouvait désormais se croire chez lui et agir en tonte tranquillité.

Seul et libre de tous ses mouvements, l'homme alors tira de sa large poche quelque chose que le comte ne put dis* tinguer, posa ce queb^ue chose sur un guéridon , puis alla droit au secrétaire, le palpa à l'endroit de la serrure, et s'aperçut que, contre son attente, la clef manquait. Mais le casseur de vitres était un homme de précaution et qui avait tout prévu ; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu'apportent les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte , et auxquelles les voleurs ont donné le nom de rossignols, sans doute à cause du plaisir qu'ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu'ils grincent contre le pêne de la serrure, u Ah ! ah ! >» murmura Montecristo avec un sourire de désappointement, u ce n'est qu'un voleur. » Mais l'homme, dans l'obscurité, ne pouvait choisir l'instrument convenable. H eut alors recours à l'objet qu'il avait déposé sur le guéridon ; il fit jouer un ressort, et aussitôt une lumière paie, mais assez vive cependant pour qu'on pût voir, envoya son reflet doré sur les mains et sur le visage de cet homme. « Tiens ! » fit tout k coup Montecristo en se reculant avec un mouvement de surprise, «< c'est... » Ali leva sa hache. « Ne bouge pas, >• lui dit Montecristo tout bas, « et laisse là la hache, nous n'avons plus besoin d'armes ici. » Puis il ajouta quelques mots, en

baissant encore ]a voix , car l'exclamation , si faible qu'elle fut, que la surprise avait arrachée au comte, avait suffi pour (aire tressaillir l'homme qui était resté dans la pose du rë* mouleur antique.

C'était un ordre que venait de donner le comte, car aus* sitôt Ali s'éloigna sur la pointe du pied, détacha de la mu* raille de l'alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire. Pendant ce temps , Montecristo ôlait rapidement sa redingote, son gilet et sa chemise, et l'on pouvait, grâce au rayon de lumière filtrant par la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces souples et fines tuniques de mailles d'acier, dont la dernière , dans cette France où l'on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui fut frappé d'une hache à la tête. Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane, comme les cheveux du comte sous une perruque à tonsure ; le chapeau triangulaire placé sur la perruque acheva de changer le comte en abbé.

Cependant l'homme, n'entendant plus rien, s'était relevé, et, pendant le temps que Montecristo opérait sa métamorphose , était allé droit au secrétaire , dont là serrure commençait h craquer sous son rossignol, « Bon ! » murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes , si habile qu'il fût ; <( bon ! tu en as pour quelques minutes. » Et il alla à la fenêtre.

L'homme qu'il avait vu monté sur une borne en était descendu, et se promenait toujours dans la rue; mais, chose singulière ! au lieu de s'inquiéter de ceux qui pouraient venir, soit par l'avenue des Champs-Elysées, soit par le faubourg Saint-Honoré , il ne paraissait préoccupé que de ce qui se passait chez le comte » et tous ses mouvements avaient pour bot de voir ee qui se passait dans le cabinet.

Monlecristo, tout à coup, se frappa le front et laissa errer sur ses lèvres entr*ouvertes un rire silencieux. Puis se rapprochent d'Ali : « Demeure ici, » lui dit-il tout bas, « caché dans l'obscurité, et quel que soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n'entre et ne te montre que si je t'appelle par ton nom. » Ali fit signe de la (été qu'il avait compris et qu'il obéirait.

Alors Montccristo tira d'une armoire une bougie tout allumée , et au moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure, il ouvrit doucement la porte, ayant soin que la lumière qu'il tenait à la main donnât tout entière sur son visage.

La porte tourna si doucement que le voleur n'entendit pas le bruit. Mais, h son grand étonnement, il vit tout k coup la chambre s'éclairer. 11 se retourna, u £h bonsoir, cher M. Gaderousse ! » dit Montecristo; « que diable venezvous donc faire ici à une pareille heure? — L'abbé Busoni! » s'écria Gaderousse. Et ne sachant comment cette étrange apparition était venue jusqu'à lui , puisqu'il avait fermé Jes portes, il laissa tomber son trousseau de fausses clefs, et resta immobile et comme frappé de stupeur. Le eomle alla se placer entre Gaderousse et la fenêtre, cou* pant ain^ au voleur terrifié son seul moyen de retraite. i{ L'abbé Busoni ! >» répéta Gaderousse en fixant sur le comte des yeux hagards, u — £h bien ! sans doute , l'abbé •Busoni, » reprit Montecristo, «< lui-même, en personne, et je suis bien aise que vous me reconnaissiez, mon cher M. Gaderousse ; cela prouve que nous avons bonne mémoire, car, si je ne me trompe , voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus. »

Ce calme, cette ironie, cette puissance, frappèi«ent l'esprit (Je Gaderousse d'une terreur vertigineuse. « L'abbé! l'abbé!... » murmurait- il en crispant ses poings et en faisant claquer ses dents. « — Nous voulons donc voler le comte de Montecristo? » continua le prétendu abbé, u — M. l'abbé, n

L'EFFRACTION. 52t

murmura Caderousse cherchant k gagner sa fenêtre que lui interceptait impitoyablement le comte, «< M. Tabbë, je ne sais... je vous prie de croire... je vous jure... — Un carreau coupé, » continua le comte, » une lanterne sourde, un trousseau de rossignols , un secrétaire à demi forcé : c'est clair cependant. » Caderousse s'élranglaît avec sa cravate, il cherchait un angle ou se cacher, un trou par où disparaître. u Allons, » dit le conite, « je vois que vous êtes toujours le même, monsieur l'assassin. — M. l'abbé, puisque vous savez tout, vous savezquece n'est pas moi, que c'est la Carconte;ç'a été reconnu au procès, puisqu'ils ne m'ont condamné qu'aux galères. — Vous avez donc fini votre temps, que je voup trouve en train de vous y faire ramener? — Non, M. Tabbé, j'ai été délivre par quelqu'un. — Ce quelqu'un-ià a rendu un charmant service à la société. — Ah! » dit Caderousse, u j'avais cependant bien promis... — Ainsi vous êtes en rupture de ban? » interrompit Montecristo. u — Hélas! oui, n fit Caderousse très-inquiet. » — Mauvaise récidive... Cela vous conduira , si je ne me trompe , i la place de Grève. Tant pis , tant pis , diavolô ! comme disent les mondains de mon pays. — M. l'abbé, je cède à un entraînement... — Tous les criminels disent cela. — Le besoin... — Laissez donc! » dit dédaigneusement Busoni, « le besoin peut conduire à demander l'aumône, à voler un pain à la porte d'un boulanger, mais non à venir forcer un secrétaire .dans une maison que Ton croit inhabitée. Et lorsque le bijoutier Joannès venait de vous compter quarante-cinq mille francs en échange du diamant que je vous avais donné , et que vous Tavez tué pour avoir le diamant et l'argent , était-ce aussi le besoin? — Pardon, M. l'abbé, » dit Caderousse; «( vous m'avez déjà sauvé une fois , sauvez-moi encore une seconde. — Cela ne m'encourage pas. — Étes-vous seul , M. l'abbé, » demanda Caderousse en joignant les mains, « ou bien avez-vous là des gendarmes tout prêts à me prendre? — Je suis tout seul, » dit l'abbé, « et j'aurai encore

LE COMTB DE MOMTKCRISTO. 5. 28

pitië de vous , et je vous laisserai aller, au risque des nouveaux malheurs que peut amener ma faiblesse , si vous me dites toute la vérité. — Ah ! M. Tabbé, » s'éeria Caderousse en joignant les mains et en se rapprochant d*un pas de Montecristo, « je puis bien dire que vous êtes mon sauveur, vous. — Vous prétendez qu'on vous a délivré du bagne? — Oh! ça , foi de Caderousse, M. l'abbé! — Qui cela? — Un Anglais. — Comment s'appelait-il? — Lord Wilmore. — Je le connais : je saurai donc si vous mentez. — M. l'abbé, je dis la vérité pure. — Cet Anglais vous protégeait donc?

— Non pas moi , mais un jeune Corse qui était mon compagnon de chaîne. — Comment se nommait ce jeune Corse?

— Benedetto. — C'est un nom de baptême? — Il n'en avait pas d'autre , c'était un enfant trouvé. — Alors ce jeune homme s'est évadé avec vous? — Oui. — Comment cela? •^ Nous travaillions à Saint-Mandrier, près Toulon. Connaissez-vous Saint-Mandrier? — Je le connais. — Eh bien ! pendant qu'on dormait, de midi à une heure... — Des forçats qui font la sieste ! plaignez donc ces gaillards-là \ n dit l'abbé. « — Dame! » fit Caderousse, n on ne peut pas toujourstravailler, on n'est pas des chiens. — Heureusement pour les chiens , » dit Montecristo. u — Pendant que les autres faisaient donc la sieste, nous nous sommes éloignés un petit peu , nous avons scié nos fers avec une lime que nous avait fait parvenir l'Anglais , et nous nous sommes sauvés ii la nage. — Et qu'est devenu ce Benedetto? — Je n'en sais rien ! — Vous devez le savoir cependant. — Non, en vérité. Nous nous sommes séparés à Hyéres. » Et pour donner plus de poids à sa protestation, Caderousse fit encore un pas vers l'abbé, qui demeura immobile à sa place, toujours cahne et interrogateur. « — Vous mentez ! » dit l'abbé Busonî avec un accent d'irrésistible autorité. «» — M. l'abbé!... —Vous mentez! Cet homme est encore votre ami, et vous vous servez de lui comme un complice peut-être! — Oh ! M. l'abbé î...

— Depuis que vous avez quitté Toulon, oommentavez-vous

L*£FFRACTION. [K23

vécu? Répondez. — Comme j'ai pu. — Vous mentez ! » reprit une troisième fois Tabbé avec un accent plus impé-» ratif encore. Gaderousse, terrifié, regarda le comte. « Vous avez .vécu, » reprit celui-ci, «c de l'argent qu'il vous a donné.

— Eli bien ! c'est vrai , » dit Gaderousse ; » Benedetto est devenu un fils de grand seigneur. — Gomment peut-il être fils d'un grand seigneur? — Fils naturel. — Et comment nommez-vous ce grand seigneur? — Le comte de Monte* cristo, eelui-là même chez qui nous sommes. — Benedetto, le fils du comte ? » reprit Montecristo étonné à son tour^ « — Dame ! il faut bien croire, puisque le comte lui a trouvé un faux père, puisque le comte lui fait quatre mille francs par mois, puisque le comte lui laisse cinq cent mille francs par son testament, — Ah ! ah ! » fit le faux abbé qui com* mençait à comprendre, » et quel nom porte eu attendant ce jeune homme? — Il s'appelle Andréa Gavalcanti. — Alors c'est ce jeune homme que mon ami le comte de Montecristo reçoit chez lui, et qui va épouser mademoiselle Danglars?

— Justement. — Et vous souffrez cela, misérable ! vous qui connaissez sa vie et sa flétrissure? — Pourquoi voulez- vous que j'empêche un camarade de réussir? » dit Gaderousse. «— G'est juste, ce n'est pas à vous de prévenir M. Danglars, c'est à moi. — Ne faites pas cela, M. l'abbé !... — Et pourquoi ? — Parce que c'est notre pain que vous nous feriez perdre ! — Et vous croyez que , pour conserver le pain à des misérables comme vous , je me ferai le fauteur de leur ruse, le complice de leurs crimes? — M. l'abbé..., » dit Gaderousse en se rapprochant encore. » — Je dirai tout. — A qui? — A M. Danglars. — Tron de l'air! » s'écria Gaderousse en tirant un couteau tout ouvert de son gilet , et en frappant le comte au milieu de la poitrine, u tu ne diras rien, l'abbé ! »

Au grand étonncment de Gaderousse, le poignard, au lieu de pénétrer dans la poitrine du comte , rebroussa émoussé« En même temps le comte saisit de la main gauche le poignet

de l'assassin, et le tordit avec une tçUe force que le couteau tomba des doigts roidis , et que Gaderousse poussa un cri de douleur. Mais le comte , sans s'arrêter à ce cri , continua de tordre le poignet du bandit jusqu'à ce que, le bras disloqué, il tomba d'abord à genoux, puis ensuite la face contre la terre. Le comte appuya son pied sur sa tête, et dît : « Je ne sais qui me retient de te briser le crâne, scélérat ! — Ah ! grâce! grâce! » cria Gaderousse.

Le comte retirason pied, u Relève-toi ! » dit^il. Gaderousse se releva. « — Tudieu ! quel poignet vous avez, M. l'abbé ! » dit Gaderousse , caressant son bras tout meurtri par les tenailles de chair qui l'avaient étreint ; « tudieu ! quel poignet ! — Silence. Dieu me donne la force de dompter une béte féroce comme toi ; c'est au nom de ce Dieu que j'agis , souviens-toi de cela, misérable, et t'épargner en ce moment c'est encore servir les desseins de Dieu. — Ouf! » fit Gaderousse tout endolori. « — Prends cette plume et ce papier, et écris ce que je vais te dicter. — Je ne sais pas écrire , M. l'abbé. — Tu mens ; prends cette plume et écris ! n Gaderousse, subjugué par cette puissance supérieure, s'assit et écrivit.

«( Monsieur, l'homme que vous recevez chez vous et à qui « vous destinez votre fille est un ancien forçat, échappé avec u moi du bagne de Toulon ; il portait le n*" 59, et moi le n* 58. u II se nommait Benedetto ; mais il ignore lui-même son vé- <t ritable nom, n'ayant jamais connu ses parents, n

« Signe ! » continua le comte. « — Mais vous voulez donc me perdre? — Si je voulais te perdre, imbécile, je te traînerais jusqu'au premier corps de garde ; d'ailleurs, à l'heure où le billet sera rendu à son adresse, il est probable que tu n'auras plus rien à craindre ; signe donc. » Gaderousse signa. « L'adresse : A Monsieur le baron Danglars, banquier, rue de la Chaussée-d'Antin. »

Caderoussc ëcrivit Tadresse. L'abbé prit le billet. « Maintenant, M dit-il, « c'est bien, va-t'en. — Par où? — Par où tu es venu. — Vous voulez que je sorte par cette fenêtre?

— Tu y es bien entré. — Vous méditez quelque chose contre moi, M. l'abbé? — Imbécile, que veux-tu que je médite? — Pourquoi ne pas m'ouvrir les portes? — A quoi bon réveiller le concierge? — M. l'abbé, dites-moi que vous ne voulez pas ma mort. — Je veux ce que Dieu veut. — Mais jurez-moi que vous ne me frapperez pas tandis que je descendrai. — Sot et lâche que tu es ! — Que voulez-vous faire de moi? — Je te le demande? J'ai essayé d'en faire un homme heureux et je n'en ai fait qu'un assassin ! — M. l'abbé, » dit Caderousse, « tentez une dernière épreuve. — Soit! » dit le comte. « Écoute, tu sais si je suis homme de parole?

— Oui, » dit Caderousse. « — Si tu rentres chez toi sain et sauf... — A moins que ce ne soit de vous, qu'ai-je à craindre ? — Si tu rentres chez toi sain et sauf, quitte Paris, quitte la France, et partout où tu seras, tant que tu te conduiras honnêtement, je te ferai passer une petite pension ; car si tu rentres chez toi sain et sauf, eh bien... — Eh bien? » demanda Caderousse tout frémissant. « — Eh bien ! je croirai que Dieu t'a pardonné , et je te pardonnerai aussi. — Vrai comme je suis chrétien, » balbutia Caderousse en reculant, « vous me faites mourir de peur! — Allons, va-t'en ! » dit le comte en montrant du doigt la fenêtre à Caderousse.

Caderousse, encore mal rassuré par cette promesse, enjamba la fenêtre et mit le pied sur l'échelle. Là, il s'arrêta tremblant. « Maintenant, descends, » dit l'abbé en se croisant les bras. Caderousse commença de comprendre qu'il n'avait rien à craindre de ce côté, et descendit.

Alors le comte s'approcha avec la bougie, de sorte qu'on put distinguer des Champs-Elysées cet homme qui descendait d'une fenêtre éclairée par un autre homme. « Que faites-vous donc, M. l'abbé? » dit Caderoussc; » s'il passait

une patrouille... » Et il souffla la bougie. Puis il continua de descendre ; mais ce ne fut que lorsqu'il sentit le sol du jardin sous son pied qu'il fut suffisamment rassuré.

Monteeristo rentra dans sa chambre à coucher, etjeUintun coup d*œil rapide du jardin à la rue, il vit d'abord Caderousse qui, après être descendu, faisait un détour dans le jardin et allail planter son échelle à l'extrémité de la muraille, afîn de sortir à une autre place que celle par laquelle il était entré. Puis, passant du jardin à la rue, il vit l'horome qui semblait attendre courir parallèlement dans la me at se placer derrière l'angle même près duquel Gaderousse allait descendre.

Caderousse monta lentement sur l'échelle, et, arrivé aux derniers échelons, passa sa tétc par-dessus le chaperon pour s'assurer que la rue était bien solitaire. On ne voyait personne, on n'entendait aucun bruit. Une heure sonna aux Invalides. Alors Caderousse se mit à cheval sur le chaperon, et, tirant à lui son échelle, la passa par-dessus le mur, puis il se mit en devoir de descendre , ou plutôt de se laisser glisser le long des deux montants, manœuvre qu'il opéra avec une adresse qui prouvait l'habitude qu'il avait de cet exercice,. Mais, une fois lancé sur cette peinte, il ne put s'arrêter. Vainement il vit un homme s'élancer daos l'ombrp au moment où il était à moitié chemin ; vainement il vit un bras se lever au moment où il touchait la terre; avant qu'il n'eût pu se mettre en défense, ce bras le frappa si furieusement dans le dos, qu'il lâcha l'échelle en criant ; » Au secours ! » Un second coup lui arriva presque aussitôt dans le flanc, et il tomba en criant : « Au meurtre! » Enfin, comme il se roulait sur la terre, son adversaire le saisît aux cheveux et lui porta un troisième coup dans la poitrine. Cette fois Caderousse voulut crier encore, mais il ne put pousser qu'un gémissement et laissa couler en frémissant les trois ruisseaux de sang qui sortaient de ses trois blessures. L'assassin, voyant qu'il ne criait plus, lui souleva la

tête par les cheveux ; Caderousse avait les yeux fermés et la bouebe tordue. L'assassin le crut mort, laissa retomber la tête et disparut.

Alors Caderousse, le sentant s*éloigner, se redressa sur son coude et d*une voix mourante cria dans un suprême effort : u A l'assassin l je meurs ! à moi ! M. Tabbé, à moi ! » Ce lugubre appel perça l'ombre de la nuit. La porte de l'escalier dérobé s'ouvrit, puis la petite porte du jardin, et Ali et son maître accoururent avec des lumières.

Caderousse continuait de crier d'une voix lamentable s « M. l'abbé, au secours! au secours! — Qu'y a-t-il? n de* manda Montecristo. « — A mon secours ! » répéta Cade* rousse; u on m'a assassiné! — Nous voici ! du courage. — jkh ! c'est fini. Vous arrivez trop tard; vous arrivez pour me voir mourir. Quels coups ! que de sang ! » Et il s'éva* nouit.

Ali et son maître prirent le blessé et le transportèrent dans une chambre. Là Montecristo fit signe k Ali de le dés* habiller, et il reconnut les trois terribles blessures dont il était atteint, u Mon Dieu, » dit-il, « votre vengeance se fait parfois attendre; mais je crois alors qu'elle ne descend du ciel que plus complète. »

AH regardai son maitre comme pour lui demander ce qu'il y avait h faire, u Va chercher M. le procureur du roi Villefort, qui demeure faubourg Saint-Honoré, et amène-le ici. En passant, tu réveilleras le concierge, et tu lui diras d'aller chercher un médecin. » Ali obéit, et laissa le faux abbé seul avec Gaderousse toujours évanoui.

' Lorsque le malheureux rouvrit les yeux, le comte, assis b quelques pas de lui, le regardait avec une sombre expression de pitié, et ses lèvres qui s'agitaient semblaient murmurer une prière. « Un chirurgien, M. l'abbé, un chirurgien ! » dit Gaderousse. » — On est allé eu chercher un, » répondit l'abbé, «c — Je sais bien que c'est inutile, quant h la vie, mais il pourra me donner des forces peut-être, et je veux avoir le temps de faire ma déclaration. — Sur quoi? — Sur mon assassin. — Vous le connaissez donc? — Si je le connais! oui, je le connais, c'est Benedetto. — Ce jeune Corse? — Lui-même. — Votre compagnon? — Oui. Après m'avoir donné le plan de la maison du comte, espérant sans doute que je le tuerais et qu'il deviendrait ainsi son héritier, ou qu'il me tuerait et qu'il serait ainsi débarrassé d^moi, il m'a attendu dans la rue et m'a assassiné. — En même temps que j'ai envoyé chercher le médecin, j'ai envoyé chercher le procureur du roi. — Il arrivera trop tard, il arrivera trop tard, n dit Gaderousse, « je sens tout mon sang qui s'en va. — Attendez, » dit Montecristo.

Il sortit, et rentra cinq minutes après avec un flacon. Les yeux du moribond, effrayants de fixité, n'avaient point en son abseqce quitté cette porte par laquelle il devinait instinctivement qu'un secours allait lui venir. « Dépêchezvous, M. l'abbé, dépêchez-vous! » dit-il, «je sens que je m'évanouis encore. »

Montecristo s'approcha , et versa sur les lèvres violettes du blessé trois ou quatre gouttes de la liqueur que contenait le flacon. Gaderousse poussa un soupir. « Oh ! » dit-il, « c'est la vie que vous me versez là ; encore... encore... —

Deux gouttes de plus vous tueraient, » répondit l'abbé. (I — Oh ! qu'il vienne donc quelqu'un k qui je puisse dénoncer le misérable. — Voulez-vous que j'écrive votre déposition? vous la signerez. — Oui... oui..., » dit Gaderousse, dont les yeux brillaient à l'espoir de cette vengeance posthume. Montecristo écrivit :

«( Je meurs assassiné par le Corse Benedetto, mon comte pagnon de chaîne à Toulon sous le n? 59. n — Dépéchezvous! dépéchez -vous! » dit Gaderousse, uje ne pourrais plus signer. » "Montecristo présenta la plume k Gaderousse, qui rassembla ses forces , signa et retomba sur son lit en disant : «t Vous raconterez le reste , M. l'abbé ; vous direz qu'il se fait appeler Andréa Gavalcanti , qu'il loge à l'hôtel des Princes, que... Ah! ah! mon Dieu, mon Dieu, voilà que je meurs ! » Et Gaderousse s'évanouit pour la seconde fois.

L'abbé lui fit respirer l'odeur du flacon ; le blessé rouvrit les yeux. Son désir de vengeance ne l'avait pas abandonné pendant son évanouissement. « Ah ! vous direz tout cela , n'esl-ce pas , M. l'abbé? — Tout cela , oui , et bien d'autres choses encore. — Que direz-vous? — Je dirai qu'il vous avait sans doute donné le plan de cette maison dans l'espé* rance que le comte vous tuerait. Je dirai qu'il avait prévenu le comte par un billet ; je dirai que le comte étant absent , c'est moi qui ai reçu ce billet et qui ai veillé pour vous attendre. — Et il sera guillotiné, n'est-ce pas? » dit Gaderousse ; <( il sera guillotiné, vous me le promettez? Je meurs avec cet espoir-là, cela va m'aider k mourir. — Je dirai, » continua le comte , « qu'il est arrivé derrière vous , qu'il vous a guetté tout le temps, que, lorsqu'il vous a vu sortir, il a couru k l'angle du mur et s'est caché. — Vous avez donc vu tout cela, vous? — Rappelez-vous mes paroles : « Si tu « rentres chez toi sain et sauf, je croirai que Dieu t'a parte donné, et je te pardonnerai aussi. » — Et vous ne m'avez pas averti ? » s'écria Gaderousse en essayant de se soulever sur

son coude; « vous saviez que j'allais être tuë en sorUnt d*ici, et vous ne m'avez pas averti? — Non, car dans la main de Benedetto je voyais la justice de Dieu , et j'aurais cru commettre un sacrilège en m'opposant auv intentions de la Providence. — La justice de Dieu ! ne m*en parlez pas, M. l'abbé; s'il y avait une justice de Dieu, vous savez mieux que personne qu'il y a des gens qui seraient punis et qui ne le sont pas. — Patience ! » dit l'abbé d'un ton qui fit frémir le moribond, u patience! » Cadcrousse le regarda avec étonnement. u Et puis, » dit l'abbé, « Dieu est plein de miséricorde pour tous , comme il a été pour toi : il est père avant d'être juge. — Ahj vous croyez donc k Dieu, vous? » dit Caderousse. « -7- Si j'avais le malheur de n'y avoir pas cru jusqu'à présent, » dit Montecristo, « j'y croirais en te voyant. » Caderousse leva ses poings crispés au ciel, u Écoute, » dit l'abbc en étendant la main sur le blessé comme pour lui commander la foi , u voilà ce qu'il a fait pour toi , ce Dieu que tu refuses de reconnaître k ton dernier moment : il t'avait donné la santé, la force, un travail assuré, des amis même, la vie enfin telle qu'elle doit se présenter à l'homme pour être douce avec le calme de la conscience et la satisfaction des désirs naturels; au lieu d'exploiter ces dons du Seigneur, si rarement accordés par lui dans leur plénitude, voilà ce que tu as fait, toi : tu t'es adonné à la fainéantise, à l'ivresse, et dans l'ivresse tu as trahi un de tes meilleurs amis. — Au secours ! » s'éc^ria Caderousse, u je n'ai pas besoin d'un prêtre, mais d'un médecin; peut-être que je ne suis pas blessé à mort, p^ut-êhn» que je ne vais pas encore mourir» peut-être qu'on peut me sauver! — Tu es si bien blessé à iQprt que s^o» les trpis gouttes de liqueur que je t'ai données tout à l'heure tu serais déjà expiré. Écoute donc ! — Ah ! n murmura Caderousfe, u quel étrange prêtre vous faites , qui désespérez les mourants au lieu de les consoler ! — Écoute, » continua l'abbé; (( quaad tu as eu trahi ton ami. Dieu a cow9iencé| ooo pas

LA MAIN DE DIEU. m

de te frapper, mais de t'ayertir ; tu es tombé dans la misère et tu as eu faim ; tu avais passé à envier la moitié d'une vie que tu pouvais passer h acquérir, et déjà tu songeais au crime en te donnant h toi-même Texcuse de la nécessité , quand Dieu fit pour toi un miracle; quand Dieu, par mes mains, t'envoya au sein de ta misère une fortune, brillante pour toi, malheureux, qui n'avais jamais rien possédé. Mais cette fortune inattendue, inespérée, inouïe, ne te suffit plus du moment où tu la possèdes ; tu veux la doubler : par quel moyen ? par un meurtre. Tu la doubles , et alors Dieu te l'arrache , en te conduisant devant la justice humaine. — Ce n'est pas moi , » dit Caderousse, «< qui ai voulu tuer le juif, c'est la Carconte. — Oui, » dit Montecristo. « Aussi Dieu toujours, je ne dirai pas juste cette fois, car sa justice t'eût donné la mort , mais Dieu , toujours miséricordieux , permit que tes juges fussent touchés à tes paroles et te laissassent la vie. — Pardieu ! pour m'envoyer au bagne à perpétuité ; la belle grâce ! — Cette grâce , misérable ! tu la regardas cependant comme une grâce quand elle te fut faite; ton lâche cœur, qui tremblait devant la mort, bondit de joie à l'annonce d'une honte perpétuelle , car tu t'es dit , comme tous les forçats : u II y a une porte au bagne, il n'y « en a pas à la tombe. » Et tu avais raison, car cette porte du bagne s'est ouverte pour toi d'une manière inespérée : un Anglais visite Toulon, il avait fait le vœu de tirer deux hommes de l'infamie , son choix tombe sur toi et sur ton compagnon ; une seconde fortune descend pour toi du ciel, tu retrouves h la fois l'argent et la tranquillité, tu peux recommencer à vivre de la vie de tous les hommes, toi qui avais été condamné à vivre de celle des forçats ; alors, misérable, alors tu te mets à tenter Dieu une troisième fois. Je n'ai pas assez , dis-tu , quand tu avais plus que tu n'avais possédé jamais, et tu commets un troisième crime, sans raison, sans excuse. Dieu s'est fatigué. Dieu t'a puni. » Caderousse s'affaiblissait à vue d'œil. « — A boire ! » dit-il ; « j*ai

SSa LE GQflfTE DE MONTECRISTO.

soif... je brûle! » Montecristo lui donna un verre d*eau. (( Scélérat de Benedelto, » dit Caderousse en rendant le verre; » il échappera cependant, lui ! — Personne n'échappera , c'est moi qui te le dis, Caderousse... Benedetto sera puni ! — Alors vous serez puni , vous aussi , » dit Caderousse ; u car vous n'avez pas fait votre devoir de prêtre... vous deviez empêcher Benedetto de me tuer. — Moi! n dit le comte avec un sourire qui glaça d'effroi le mourant; «c moi , empêcher Benedetto de te tuer, au moment où tu venais de briser ton couteau contre la cotte de mailles qui me couvrait la poitrine!... Oui, peut-être, si je t'eusse trouvé humble et repentant, j'eusse empêché Benedetto de te tuer ; mais je t'ai trouvé orgueilleux et sanguinaire , et j'ai laissé s'accomplir la volonté de Dieu ! — Je ne crois pas k Dieu ! » hurla Caderousse, « tu n'y crois pas non plus... tu mens... tu mens!... — Tais-toi, » dit l'abbé, « car tu fais jaillir hors de ton corps les dernières gouttes de ton sang... Ah ! tu ne crois pas en Dieu, et tu meurs frappé par Dieu!... Ah! tu ne crois pas en Dieu, et Dieu , qui cependant ne demande qu'une prière, qu'un mot, qu'une larme pour pardonner... Dieu, qui pouvait diriger le poignard de l'assassin de manière à ce que tu expirasses sur le coup. . . Dieu t'a donné un quart d'heure pour te repentir... Rentre donc en toi-même, malheureux, et repens-toi! — Non, » dit Caderousse, « non, je ne me repens pas, il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de Providence, il n'y a que du hasard. — Il y a une Providence, il y a un Dieu, » dit Montecristo, » et la preuve, c'est que tu es là gisant, désespéré, reniant Dieu, et que moi je suis debout devant toi , riche , heureux , sain et sauf, et joignant les mains devant ce Dieu auquel tu essayes de ne pas croire , et auquel cependant tu crois au fond du cœur. — Mais qui donc êtes-vous , alors? » demanda Caderousse en fixant ses yeux mourants sur le comte. « — Regarde-moi bien ! » dit Montecristo en prenant la bougie et en l'approchant de son visage. « — - £h bien! l'abbé... l'abbé Bu-

soni... )« Montecristo enleva la perruque qui le défigurait, et laissa retomber les beaux cheveux noirs qui encadraient si harmonieusement son pâle visage. « Oh ! » dit Gaderoussc épouvanté, « si ce n'étaient ces cheveux noirs, je dirais que vous êtes l'Anglais, je dirais que vous êtes lord Wilmore. T^ Je ne suis ni Fabbé Busoni ni lord Wilmore, » dit Montecristo; (c regarde mieux, regarde plus loin, regarde dans tes premiers souvenirs. » Il y avait dans ces paroles du comte une vibration magnétique dont les sens épuisés du misérable furent ravivés une dernière fois. » — Oh! en effet, )' dit-il, <( il me semble que je vous ai vu, que je vous ai connu autrefois. — Oui, Caderoussc, oui, tu m'as vu; oui, tu m'as connu. — Mais qui donc êtes- vous alors? et pourquoi , si vous m'avez vu , si vous m'avez connu , pourquoi nie laissez-vous mourir? — Parce que rien ne peut te sauver, Caderousse; parce que tes blessures sont mortelles. Si tu avais pu être sauvé, j'aurais vu là une dernière miséricorde du Seigneur, et j'eusse encore, je te le jure par la tombe de mon père , essayé de te rendre à la vie et au repentir. — Par la tombe de ton père! » dit Caderousse, ranimé par une suprême étincelle et se soulevant pour voir de plus près l'homme qui venait de lui faire ce serment sacré h tous les hommes ; « eh ! qui es-tu donc? » Le comte n'avait cessé de suivre les progrès de l'agonie. 11 comprit que cet élan de vie était le dernier, il s'approcha du moribond , et le couvrant d'un regard calme et triste à la fois : tt — Je suis..., » lui dit-il à l'oreille, » je suis... » Et ses lèvres, & peine ouvertes, donnèrent passage à un nom prononcé si bas , que le comte semblait craindre de l'entendre lui-même.

Caderousse, qui s'était soulevé sur ses genoux, étendit les bras, fit un effort pour se reculer, puis, joignant les maina et les levant avec un suprême effort : « Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! » dit-il, « pardon de vous avoir renié ; vous existez bien, vous êtes bien le père des hommes au ciel et 5. 29

su LE COMTE DE MONTEGRISTO.

le juge des hommes sur la terre. Mon Diea, Seigneur, je vous ai longtemps méconnu ! mon Dieu, Seigneur, par* donnez-moi ! mon Dieu, Seigneur, recevez-moi. » Et Gaderousse, fermant les yeux, tomba renversé en arriére, avec un dernier cri et avec un dernier soupir. Le sang s'arrêta aussitôt aux lèvres de ses larges blessures. Il était mort.

« Un I » dit mystérieusement le comte, les yeux fixés sur* le cadavre déjà défiguré par cette terrible mort.

Dix minutes après, le médecin et le procureur du roi arrivèrent, amenés, Tun par le concierge, l'autre par Ali, et furent reçus par Tabbé Busoni, qui priait près du mort.

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