‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · M. NOIRTIER DE VILLEFORT · texte numérisé non relu

M. NOIRTIER DE VILLEFORT

paupières, se dilatant comme eussent pu faire des lèvres pour laisser passer des paroles, laissèrent, elles, passer un éclair.

Le procureur du roi, qui savait les anciens rapports d*lnimitié politique qui avaient existé entre son père et le père de Franz, comprit ce feu et cette agitation; mais cependant il les laissa passer comme inaperçus, et reprenant la parole où sa femme l'avait laissée : « Monsieur, n dit-il , « il est important, vous le comprenez bien, près comme elle est d'atteindre sa dix-neuvième année, que Valentine soit enfin établie. Néanmoins, nous ne vous avons point oublié dans les conférences , et nous nous sommes assuré d'avance que le mari de Valentine accepterait de vivre, sinon près de nous , qui générions peut-être un jeune ménage , du moins que vous, que Valentine chérit particulièrement, et qui, de votre côté, paraissez lui rendre cette affection , vivriez près d'eux , de sorte que vous ne perdrez aucune de vos habitudes, et que vous aurez seulement deux enfants au lieu d'un pour veiller sur vous. » L'éclair du regard de Noirtier devint sanglant. Assurément il se passait quelque chose d'afDreux dans l'âme de ce vieillard , assurément le cri de la douleur et de la colère montait à sa gorge, et , ne pouvant éclater, l'étouffait , car son visage s'empourpra et ses lèvres devinrent bleues.

Villefort ouvrit tranquillement une fenêtre en disant : <t II fait bien chaud ici , et cette chaleur fait mal à M. Noirtier. » Puis il revint , mais sans se rasseoir. « — Ce mariage, » ajouta madame de Villefort , u plaît à M. d'Épinay et à sa famille ; d'ailleurs sa famille se compose seulement d'un oncle et d'une tante. Sa mère étant morte au moment où elle le mettait au monde, et son père ayant été assassiné en i8i5, c'est-à-dire quand l'enfant avait deux ans à peine, il ne relève donc que de sa propre volonté. — Assassinat mystérieux,» dit Villefort , « et dont les auteurs sont restés inconnus, quoique le soupçon ait plané sans s'abattre au-

i8 Lfi COMTE DE MONTECRISTÔ.

dessus de h tète de beaucoup de gens» » Noirtier fit un tel effort que ses lèvres se contractèrent comme pour sourire. u Or, » continua Villefort, u les véritables coupables, ceux*li qui savent qu'ils ont commis le crime, ceux-là sur lesquels peut descendre la justice des hommes pendant leur vie et la justice de Dieu après leur mort, seraient bien heureux d*ètre à notre place, et d'avoir une fille à offHr i M. Franz d'Épinay pour éteindre jusqu'à Tapparence du soupçon, » Noirtier s'était calmé avec une puissance que l'on n'aurait pas dû attendre de cette organisation brisée. « ^ Oui, je comprends, n répondit^il du regard à Villefort. Et ce regard exprimait tout ensemble le dédain profond et la colère intelligente. Villefort , de son côté, répondit à ce regard, dans lequel il avait lu ce qu'il contenait, par un léger mouvement d'épaules. Puis il fit signe à sa femme de se lever. « — Maintenant, monsieur, » dit madame de Villefort, <( agréez tous mes respects. Vous^platt-il qu'Edouard vienne vous présenter ses respects? n II était convenu que le vieillard exprimait son approbation en fermant les yeux, son refus en les clignant à plusieurs reprises, et avait quelque désir à exprimer quand il les levait au ciel. S'il demandait Valentine, il fermait Tmil droit seulement. S'il demandait fiarrois, il fermait l'œil gauche. A la proposition de madame de Villefort, il cligna vivement des yeux. Madame de Ville* fort , accueillie par un refus évident , se pinça les lèvres. u Je vous enverrai donc Valentine, alors?» dit-elle, m — Oui, » fit le vieillard en fermant les yeux avec vivacité. M. et madame de Villefort saluèrent et sortirent en ordonnant qu'on appelât Valentine, déjà prévenue au reste qu'elle aurait quelque chose à faire dans la journée près de M. Noirtier. Derrière eux , Valentine , toute rose encore d'émotion , entra chez le vieillard. 11 ne lui fallut qu'un regard pour qu'elle comprit combien souffrait son aïeul et combien de choses il avait à lui dire, u Oh ! bon papa , » s'écria-t-elle, «( qu'estril donc arrivé? On t'a fiché, n'est-oe pas, et tu es

M. NOIRTIER DE VILLSPORT, ' 19

en eol&re?--«Oui , » fit-il en fermant les yeux* «< — Contre qui donc? Contre mon père? non ; contre madame de Villefort? non ; contre moi ? » Le TÎeillard fit signe que oui. « Contre moi ! » re{u*it Valentine étonnée. Le vieillard re* nouvela le signe, u Et que t'ai-je donc fait, cher bon papa? » s'écria Yalcntine. Pas de réponse ; elle continua : u Je ne t'ai pas vu de la journée, on t'a donc rapporté quelque chose de moi? — Oui , » dit le regard du vieillard avec vivacité, «c — Voyons donc que je cherche. Mon Dieu, je te jure, bon père... Ah!... M. et madame de Villefort sortent d'ici, n'est-ce pas? — Oui. -- £t ce sont eux qui t'ont dit ces choses qui te fâchent? Qu'est-ce donc? Veux- tu que j'aille le leur demander pour que je puisse m'excuser près de toi ? — Non , non , » fit le regard. « — Oh ! mais tu m'effrayes. Qu'ont-ils pu dire, mon Dieu? » Et elle chercha, u Oh ! j*y suis, » dit-elle eu baissant la voix et en se rapprochant du vieillard. « Ils ont parlé de mon mariage, peut-être? — Oui , » répliqua le regard courroucé. « — Je comprends ; tu m'en veux de mon silence. Ohl vois-tu, c'est qu'ils m'avaient bien recommandé de ne t'en rien dire ; c'est qu'ils ne m'en avaient rien dit & moi-même, et que j'avais surpris en quelque sorte ce secret par indiscrétion ; voilà pourquoi j'ai été si réservée avec toi. Pardonne-moi , bon papa Noirtier ! » Redevenu fixe et atone, le regard sembla répondre : » — Ce n'est pas seulement ton silence qui m'afilige. — Qu'estce donc ? » demanda la jeune fille ; » tu crois peut-être que je t'abandonnerais , bon père, et que mon mariage me rendrait oublieuse? — Non, » dit le vieillard. " — Ils t'ont dit alors que M. d'Épinay consentait & ce que nous demeurassions ensemble? — Oui. — Alors pourquoi es-tu fâché? » Les yeux du vieillard prirent une expression de douceur infinie. «c'Oui, je comprends, » dit Valentine, u parce que tu m'aimes. » Le vieillard fit signe que oui. « — Et tu as peur qœ je ne sois malheureuse? — Oui. — Tu n'aimes pas M. Franz? h Les yeux répétèrent trois ou quatre fois :

« — Non , non , non. — Alors tu as bien du chagrin , bon père? — Oui. — Eh bien ! écoute, » dit Valentine en se mettant h genoux devant Noîrlier et en lui passant ses bras autour du cou , «( moi aussi j'ai bien du chagrin , car moi non ptus je n'aime pas M. Franz d'Épinay. » Un éclair de joie passa dans les yeux de l'aïeul. « Quand j'ai voulu .me retirer au couvent , tu te rappelles bien que tu 'as été si fort fâché contre moi. n Une larme humecta la paupière aride du vieillard. « Eh bien ! » continua Valentine, « c'était pour échapper à ce mariage qui fait mon désespoir. » La respiration de Noirtier devint haletante. « Alors ce mariage te fait bien du chagrin, bon père. Oh ! mon Dieu ! si tu pouvais m'aider, si nous pouvions à nous deux rompre leur projet. Mais tu es sans force contre eux, toi , dont l'esprit cependant est si vif et la volonté si ferme ; mais quand il s'agit de lutter, tu es aussi faible et même plus faible que moi. Hélas! tu eusses été pour moi un protecteur si puissant aux jours de ta force et de ta santé : mais aujourd'hui tu ne peux plus que me comprendre et te réjouir ou t'affliger avec moi ; c'est un dernier bonheur que Dieu a oublié de m'enlever avec les autres. » Il y eut à ces paroles dans les yeux de Noirtier une telle expression de malice et de profondeur, que la jeune 6I!e crut y lire ces mots : « — Tu te trompes, je puis encore beaucoup pour toi. — Tu peux quelque chose pour moi, cher bon papa?» traduisit Valentine. « — Oui. n Noirtier leva les yeux au ciel. C'était le signe convenu entre lui et Valentine lorsqu'il désirait quelque chose. «—Que veux-tu, cher père, voyons?» Valentine chercha un instant dans son esprit, exprima tout haut ses pensées à mesure qu'elles se présentaient ù elle, et , voyant qu'à tout ce qu'elle pouvait dire le vieillard répondait constamment non : « Allons, » fit-elle, u les grands moyens , puisque je suis si sotte ! » Alors elle récita Tune après l'autre toutes les lettres de l'alphabet depuis A jusqu'à N) tandis que son sourire interrogeait l'œil du paralytique ;

M. NOIRTIER DE VILLEFORT. 2i

à N, Noirtter fit signe que oui. « Ah ! » dit Valentine, « la chose que vous désirez commence par la lettre N , c*est à FN que nous avons affaire. Eh bien! voyons, que lui voulons-nous àl'N? Na... ne... ni... no... — Oui, oui, oui, » fit le vieillard. « — Ah ! c'est no. — Oui. »

Valentine alla chercher un dictionnaire qu'elle posa sur un pupitre devant Noirtier; elle Touvrit, et quand elle eut vu l'œil du vieillard fixé sur les feuilles , son doigt courut vivement du haut en bas des colonnes. L'exercice , depuis six ans que Noirtier était tombé dans le fâcheux état où il se trouvait , lui avait rendu les épreuves si faciles , qu'elle devinait aussi vite la pensée du vieillard que si lui-même eut pu chercher dans le dictionnaire.

Au mot notaire y Noirtier lui fit signe de s'arrêter. « — Notaire^ » dit-elle, « tu veux un notaire, bon papa? » Le vieillard fit signe que c'était effectivement un notaire qu'il désirait, u II faut donc envoyer chercher un notaire? » demanda Valentine. «t — Oui, » fit le paralytique. « — Mon père doit-il le savoir? — Oui. — Es-tu pressé d'avoir ton notaire? — Oui. — Alors, on va te l'envoyer chercher tout de suite, cher père. Est-ce tout ce que tu veux? — Oui. » Valentine courut & la sonnette et appela un domestique pour le prier de faire venir M. ou madame de Villefort chez le grand-père.

« Es-tu content? » dit Valentine ; u oui... je le crois bien, hein? ce n'était pas facile à trouver cela. » Et la jeune fille sourit à l'aïeul comme elle eût pu faire à un enfant.

M. de Villefort entra ramené par Barrois. « — Que voulezvous , monsieur ? » demanda-t-il au paralytique. « — Monsieur, » dit Valentine, « mon grand-père désire un notaire. » A cette demande étrange, et surtout inattendue, M. de Villefort échangea un regard avec le paralytique. « — Oui , » fit ce dernier avec une fermeté qui indiquait qu'avec l'aide de Valentine et de son vieux serviteur, qui savait maintenant ce qu'il désirait , il était prêt à soutenir la lutte. « — Vous 3. 3

n LE COMTE DE MOMTECRISTO.

demandez le notaire? » répéta Villefert. « ^ Oiil.'--Poarquof faire ? h Noiriier ne rendit pas. « Mais qa^BV^z-wims besoin d'un notaire? » demanda Yillelért. Le regard du pa-^ raly tique demeura immobile et par conséquent muet^ ee qui voulait dire : h — Je persiste dans ma volonté. — Pour nous faire ^nelque mauvais Cour? » dit VilleftNrt ; « est-ce la peine? — Mais enfin, » dit Barrois, prêt à insister avee la persévérance habituelle aux vieux domestiques, » si moa^ sieur veut un notaire, c'est apparemment qu'U en a besoin. Ainsi je vais aller chercha un notaire. »

Barrois ne reconnaissait d'autre maître que Neirtier, et n^admettait jamais que ses volontés fussent contestées en rien. « Oui, je veux un notaire, » fit k vieillard en fermant les yeux d'un air de défi , et comme s'il eut dit : * Voyons si l'on osera me refuser ce que je veux. — On aura un notaire, puisque vous en voulez absolument un , monsieur ; mais je m'excuserai près de lui et vousexcus^ai vous-même, car la scène sera fort ridicnle. — N'importe, » dit Barrois, « je vais toujours Talier diercher • n Et le vieux serviteur sortit triomphant.

Aa moment où Barrois sortit, Noirtier regarda ValentiM «vec cet intérêt malicieux qui anoençaît tant de dioses. La jeune fille comprit ce regard et Villefort aussi, car son front

se rembranil et son sourcil se fronça. Il prit un si^e, s'installa dans la ebambre du paralytique, et attendit. Noirtier le regardait faire avec une parfaite indifférence; mais, du coin de l'œil , il avait ordonné à Valentine de ne point s'inquiéter et de rester aussi.

Trois quarts d'beure après , le d<»ne$tîque rentra avec le notaire. « Monsieur, » dit Yillefort après les premières sa*^ lutatîons, « vous êtes mandé par M. Noirtier de Villefort que voici ; une parsdysie générale lui a dté l'usage des membres et de la voix , et nous seuls k grand'peine parvenons à sai^r quelques lambeaux de ses pensées. » Noirtier fit de l'œil un appel k Valentine , appel si sérieux et si impéraUf , qu'elle répondit sur-le-cbamp : « •**- Moi, monsieur, je oompreiids tout ce que veut dire mon grand-père.— C'est vrai, » ajouta Barrois, u tout, absolument tout, comme je le disais k monsieur to venant. — Permettes , monsieur, et vous aussi, mademoiselle, n dit le notaire en s'adressant à Ville-* fort et à Valentine; « c'est la un de ces cas où l'officier pu^ blie ne peut inconsidérément procéder sans assumer une responsabilité dangereuse. La première nécessité , pour qu'un acte soit valable, est que le notaire soit bien convaincu qu'il a fidèlement interprété la volonté de celui qui le dicte. Or je ne puis pas moi*méme être sur de l'approbation ou de l'improbation d'un client qui ne parle pas ; et comme l'objet de ses désirs ou de ses répugnances, vu son mutisme, ne peut m'étre prouvé clairement , mon ministère est plus qu'inutile et serait illégalement exercé. »

Le notaire fit un pas pour se retirer. Un imperceptible sourire de triomphe se dessina sur les lèvres du procureur du roi. De son côté , Noirtier regarda Valentine avec une telle expression de douleur, qu'elle se plaça sur le chemin du notaire, m Monsieur, » dît-elle , « la langue que je parle avec mon grand^père est une langue qui se peut apprendre facilement ; et de même que je le comprends , je puis en quelques minutes vous amener à le comprendre. Que vous

2i LE COMTE DE MONTECRISTO.

faut-il , voyons , monsieur, pour arriver k la parfaite édification de votre conscience? — Ce qui est nécessaire pour que nos actes soient valables , mademoiselle , » répondit le notaire, » c'est-à-dire la certitude de l'approbation ou de rimprobation. On peut tester malade de corps, mais il faut tester sain d'esprit. — Eh bien ! monsieur, avec deux signes vous acquerrez cette certitude que mon grand-père n'a jamais mieux joui qu'i cette heure de la plénitude de son intelligence. M, Noirtier, privé de la voix , privé du mouvement, ferme les yeux quand il veut dire oui, et les cligne à plusieurs reprises quand il veut dire non. Vous en savez assez maintenant pour causer avec M. Noirtier ; essayez. » Le regard que lança le vieillard à Valentiue était si humide de tendresse et de reconnaissance , qu'il fut compris du notaire lui-même.

« Vous avez entendu et compris ce que vient de dire votre petite-fille, monsieur? >* demanda le notaire. Noirtier ferma doucement les yeux, et les rouvrit après un instant. « Et vous approuvez ce qu'elle a dit, c'est-à-dire que les signes indiqués par elle sont bien ceux à l'aide desquels vous faites comprendre votre pensée? — Oui , » fit encore le vieillard. «t — C'est vous qui m'avez fait demander ? — Oui . — Pour faire votre testament? — Oui. — Et vous ne voulez pas que je me retire sans avoir fait ce testament? » Le paralytique cligna vivement et à plusieurs reprises des yeux. « — Eh bien ! monsieur, comprenez-vous maintenant ? » demanda la jeune fille, « et votre conscience sera-t-elle en repos? »

Mais avant que le notaire n'eût pu répondre, ViUefort le tira à part : « Monsieur, )» dit-il , « croyez-vous qu'un homme puisse supporter impunément un choc physique aussi terrible que celui qu'a éprouvé M. Noirtier de ViUefort, sans que le moral ait reçu lui-même une grave atteinte? — Ce n'est pointcela précisément qui m'inquiète, monsieur, » répondit le notaire, « mais je me demande comment nous arriverons à deviner les pensées , afin de provoquer les ré-

ponses. — Vous voyez donc que c'est impossible, » dit ViJlefopt.

Valentine et le vieillard entendaient cette conversation. Noirtier arrêta son regard si fixe et si ferme sur Valentine, que ce regard appelait évidemment une riposte, k Monsieur, » dit-elle, u que cela ne vous inquiète point; si difficile qu'il soit, ou plutôt qu'il vous paraisse, de découvrir la pensée de mon grand-père , je vous la révélerai , moi , de façon à lever tous les doutes à cet égard. Voilà six ans que je suis près de M. Noirtier, et qu'il le dise lui-même, si depuis six ans un seul de ses désirs est resté enseveli dans son cœur faute de pouvoir me Je faire comprendre. — Non, n fit le vieillard. « — Essayons donc, » dit le notaire ; « vous acceptez mademoiselle pour votre interprète? » Le paralytique fit signe que oui. <( Bien ; voyons, monsieur, que désirez-vous de moi, et quel est l'acte que vous désirez faire? » Valentine nomma toutes les lettres de l'alphabet jusqu'à la lettre T. A cette lettre, l'éloquent coup d'œil de Noirtier l'arrêta. « C'est la lettre T que monsieur demande, » dit le notaire ; « la chose est visible. — Attendez, )» dit Valentine; puis, se retournant vers son grand-père : » Ta... té... » Le vieillard l'arrêta à la seconde de ces syllabes. Alors Valentine prit le dictionnaire, et aux yeux du notaire attentif elle feuilleta les pages. » Testament, » dit son doigt, arrêté par le coup d'œil de Noirtier. « — Testament , j» s'écria le notaire , u la chose* est visible ; monsieur veut tester. — Oui, » fit Noirtier à plusieurs reprises. « — Voilà qui est merveilleux, monsieur, convenez-en, » dit le notaire à Villefort stupéfait. <( — En effet, » répliqua-t-ii, « et plus merveilleux encore serait ce testament; car enfin je ne pense pas que les articles se viennent ranger sur le papier, mot par mot, sans Fintelligente inspiration de ma fille. Or Valentine sera peut-être un peu trop intéressée à ce testament pour être un interprète convenable des obscures volontés de M. Noirtier de Villefort. — Non, non, non ! )» fit le paraly^

tique. » — Comment ! » dit M. deViliefort, « Vàlentine n'est point intëressée à votre testament? — Non , » fit Noîrtier. <c — Monsieur, » dit ie notaire qui , enchanté de cette épreuve , se promettait de raconter dans le monde les dé* tails de cet épisode pittoresque ; » monsieur, rien ne me parait plus facile maintenant que ce que tout à Theure je regardais comme une chose impossible , et ce testament sera tout simplement un testament mystique, c'est-à-dire prévu et autorisé parla loi, pourvu qu'il soit lu en face de sept témoins, approuvé parle testateur devant eux, et fermé par le notaire, toujours devant eux. Quant au temps, il durora i peine plus longtemps qu'un testament ordinaire. Il.y a d'abord les formules consacrées et qui sont toujours les mé* mes, et quant aux détails, la plupart seront fournis par l'état même des affaires du testateur et par vous qui , les ayant gérées, les connaisses. Mais d'ailleurs, pour que cet acte demeure inattaquable, nous allons lui donner rauthenticité la plus complète ; l'un de mes confrères me servira d'aide et , contre les habitudes , assistera à la dictée. Êtcs-vous satis* fait, monsieur? » continua le notaire en s'adressant au vieillaitl.»— 'Oui, » répondit Noirtier, radieux d'être compris. « — Que va-t«>il faire? » se demanda Villefort à qui sa haute position commandait tant de réserve , et qui d'ailleurs ne pouvait deviner vers quel but tendait son père.

Il se retourna donc pour envoyer chercher le deuxième notaire désigné par le premier ; mais Barrois, qui avait tout entendu et qui avait deviné le désir de son maître, était déjà parti. Alors le procureur du roi fit dire à sa femme de mon^ ter. Au bout d'un quart d'heure, tout le monde était réuni dans la chambre du paralytique, et le second notaire était arrivé.

En peu de mots les deux officiers ministériels furent d'ae^ cord. On lut à Noirtier une formule de testament vague, banale ; puis, pour commencer pour ainsi dire l'investigation de son intelligence, le premier notaire, se retoomant de

•on c6të, lui dit : u Lorsqu'on fait son testament, mon^ sieur, c'est en ftiveur de quelqu'un ou au préjudice de quel* qu'un. -*- Oui, » fit Noirtier* « — Atck-vous quelque idée du chiftre auquel se monte votre fortune? — Oui. — Je vais TOUS nommer plusieurs chiffres qui monteront successÎTO*ment ; tous m'arrêterez quand j'aurai atteint celui que tous eroirez être le vôtre? — Oui. »

li y aTait dans cet interrogatoire une espèce de solennité ; d'ailleurs janMis la lutte de rintelligence contre la matière n'avait peut-être été plus visible; et si ce n'était un sublime, comme nous allions le dire , c'était au moins un eurieux spectade. On faisait cercle autour de Viliefort ; le second notaire était assis à une table, tout prêt à écrire; le premier notaire se tenait debout devant lui, et interrogeait.

« Votre fortune dépasse trois cent mille francs , n'est-ce pas? » demaada-t-il. Noirtîar fit signe que oui. « Possédez-vous quatre cent mille francs? » demanda le notaire. Noirtier resta immobile. « Cinq cent mille? » Même immobilité, «c Six cent mille? sept cent mille? huit cent mille? neuf cent mille? » Noirtier fit signe que oui. u Vous possédez neuf cent mille francs? — Oui. -^ En immeubles ? » demanda le notaire. Noirtier fit signe que non. « En inscriptions de rentes? » Noirtier fit signe que oui. u Ces inscriptions sont entre vos mains?» Un coup d'œil adressée Barrois fit sortir le vieux serviteur qui revint un instant après avec une petite cassette. « Permettez-vous qu'on ouvre cette cassette? » demanda le notaire. Noirtier fit signe que oui. On ouvrit la cassette et l'on trouva pour neuf cent mille francs d'inscriptions sur le grand-livre. Le premier notaire passa les unes après les autres chaque inscription à son collègue; le compte y était, comme l'avait accusé Noirtier.

u C'est bien cela , » dit-il ; u il est évident que l'intslligenee est dans toute sa force et dans toute son étendue. » Puis, se retournant vers le paralytique : « Donc, » lui di^îl,

« vous possédez neuf cent mille francs de capital , qui , à la façon dont ils sont placés , doivent vous produire quarante mille livres de rente à peu près? — Oui , n fit Noirtier. »« — A qui désirez-vous laisser cette fortune ? — Oh ! » dit madame de Villefort, « cela n'est point douteux; M. Noirtier aime uniquement sa fille, mademoiselle Valentine de Villefort -, c'est elle qui le soigne depuis six ans ; elle a su captiver par ses soins assidus l'affection de son grand-père, et je dirai presque sa reconnaissance; il est donc juste qu'elle recueille le prix de son dévouement. » L'œil de Noirtier lança un éclair comme s'il n'était pas dupe de ce faux assentiment donné par madame de Villefort aux intentions qu'elle lui supposait. « — Est-ce donc à mademoiselle Valentine de Villefort que vous laissez ces neuf cent mille francs? » demanda le notaire , qui croyait n'avoir plus qu'à enregistrer cette clause , mais qui tenait à s'assurer cependant de l'assentiment de Noirtier, et voulait faire constater cet assentiment par tous les témoins de cette étrange scène.

Valentine avait fait un pas en arrière et pleurait, les yeux baissés; le vieillard la regarda un instant avec l'expression d'une profonde tendresse, puis se retournant vers le notaire, il cligna des yeux de la façon la plus significative, u Non? » dit le notaire ; « comment ! ce n'est pas mademoiselle Valentine de Villefort que vous instituez pour votre légataire universelle? )» Noirtier fit signe que non. « Vous ne vous trompez pas? » s'écria le notaire étonné; » vous dites bien non ? — Non ! » répéta Noirtier, « non ! >»

Valentine releva la tête; elle était stupéfaite, non pas de son exhérédation , mais d'avoir provoqué le sentiment qui dicte d'ordinaire de pareils actes. Mais Noirtier la regarda avec une si profonde expression de tendresse, qu'elle s'écria : « Oh ! mon bon père, je le vois bien, ce n'est que votre fortune que vous m'ôtez , mais vous me laissez toujours votre cœur. — Oh ! oui , bien certainement , » dirent les yeux du paralytique se fermant avec une expression à laquelle Valentine

ne pouvait se tromper. « — Merci ! merci ! n murmura la jeune fille.

Cependant ce refus avait fait naitre dans le cœur de madame de Viilefort une espérance inattendue; elle se rapprocha du vieillard, u Alors c'est donc à votre petit -fils Edouard de Viilefort que vous laissez votre fortune , cher M. Noirtier? » demanda la mère. Le clignement des yeux fut terrible : il exprimait presque la haine. « — Non , » fit le notaire ; « alors c'est à monsieur votre fils ici présent? — Non ! i> répliqua le vieillard.

Les deux notaires se regardèrent stupéfaits ; Viilefort et sa femme se sentaient rougir, Fun de honte , Fautre de dépit, u Mais que vous avons-nous donc fait , père? » dit Valentine; « vous ne nous aimez donc plus? » Le regard du vieillard passa rapidement sur son fils , sur sa belle-fille , et s'arrêta sur Valentine avec une expression de profonde tendresse, (c £h bien! » dit-elle, u si tu m'aimes, voyons, bon père, tâche d'allier cet amour avec ce que tu fais en ce moment. Tu me connais , tu sais que je n'ai jamais songé à ta fortune : d'ailleurs on dit que je suis riche du côté de ma mère , trop riche même ; explique-toi donc. » Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine. « Ma main? » dit-elle. (( — Oui, » fit Noirtier. « — Sa main! » répétèrent tous les assistants.» — Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile , et que mon pauvre père est fou , )> dit Villefort, u— Oh ! » s'écria tout à coup Valentine, «c je comprends ! Mon mariage , n'est-ce pas , bon père? — Oui , oui , oui , » répéta trois fois le paralytique , lançant un éclair à chaque fois que se relevait sa paupière. « — Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas? — Oui. — Mais c'est absurde! » dit Viilefort. « — Pardon , monsieur, >» dit le notaire, « tout , cela au contraire est très-logique et me fait l'effet de s'enchainer parfaitement. — Tu ne veux pas que j'épouse M. Franz d'Épinay? — Non, je ne veux pas, « exprima l'œil du vieillard. »t — Et vous déshéritez votre petite-fille, »

90 LE COBITE DE MONTECRISTO.

8*ëcria le notaire , « parée qu'elle fait un mariage contre votre grë? — Oui , » répondit Noirtier. « — De sorte que , sans ce mariage , elle serait votre héritière? — Oui. ^i

Il se fit alors un silence profond autour du vieillard. Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes , regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort mordait ses lèvres minces; madame de Yillefort ne pouvait réprimer un sentiment joyeux qui , malgré elle , s'épanouissait sur son visage.

u Mais , » dit enfin Villefort rompant le premier ce silence, « il me semble que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette union. Seul maitre de la main de ma fille, je veux qu'elle épouse M. Franz d'Épinay, et elle l'épousera. » Valentine tomba pleurante sur un fauteuil. « — Monsieur, » dit le notaire s'adressant au vieillard, <( que comptez'vous faire de votre fortune au cas où mademoiselle Valentine épouserait M. Franz? » Le vieillard resta immobile. « Vous comptez en disposer cependant? — Oui , n fit Noirtier. « — £n faveur de quelqu'un de votre famille? — Non. — En faveur des pauvres , alors ? — Oui. — Mais , n dit le notaire , » vous savez que la loi s'oppose à ce que vous dépouilliez entièrement votre fils. — Oui. — Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à disti*aire? » Noirtier demeura immobile. « Vous continuez à vouloir disposer de tout? — Oui. — Mais après votre mort on attaquera le testament.-— Non. — Mon père me connaît , monsieur, » dit M. de Villefort, » il sait que sa volonté sera sacrée pour moi ; d'ailleurs il comprend que dans ma position je ne puis plaider contre les pauvres. » L'œil de Noirtier exprima le triomphe. « — Que décidez-vous , monsieur ? » demanda le notaire à Villefort. « — Rien , monsieur, c'est une résolution prise dans l'esprit de mon père , et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc. Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir les hôpitaux ; mais je ne céderai pas à un ca*

priée de yieillard, et je ferai selon ma conscience. nEt Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester comme il Tentendrait.

Le même jour le testament fut fait ; on alla chercher les témoios , il fut approuvé par le vieillard , fermé en leur présence et déposé chez M. Desehamps, le notaire de /a fajuiUe.

LE TÉLiSGRAPHE.

M. et madame deVillefort apprirent en rentrant chez eux que le comte de Montecristo, qui était venu pour leur faire une visite, avait été introduit au salon où il les attendait. Madame de Yillefort, trop émotionnée pour entrer ainsi tout h coup, passa par sa cliambre a coucher, tandis que le pro* cureer du roi, plus sûr de lui-même, s'avança directement vers le salon. Mais si maître qu'il fût de ses sensations, si bien qu'il sut composer son visage, M. de Villcfort ne put si bien écarter le nuage de son front que le comte , dont le sourire brillait radieux , ne remarquât cet air sombre et rêveur.

« Ob ! JQMm Dieu ! » dit Montecristo après les premiers isompliisbents , « qu'avez -vous donc, M. de Yillefort? et sujs-je arrivé au moment où vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale? » Yillefort essaya de sourire. «—Non , M. le comte , » dit-il , « il n'y a d'autre victime ici

que moi. C'est moi qui perds mon procès ; et c'est le hasard, l'entêtement , la folie qui a lance le réquisitoire. — Que voulez-vous dire? » demanda Montecristo avec un intérêt parfaitement joué. « Vous est-il , en réalité , arrivé quelque malheur grave ? — Oh ! M . le comte , » dit Villefort avec un calme plein d'amertume, «c cela ne vaut pas la peine d'en parler ; presque rien , une simple perte d'argent. — En efifet, >» répondit Montecristo, » une perte d'argent est peu de chose avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit philosophique et élevé comme l'est le vôtre ! — Aussi , » répondit Villefort , « n'est-ce point la question d'argent qui me préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité , je ne sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l'avenir de ma fille par le caprice d'un vieillard tombé en enfance. — Eh ! mon Dieu ! qu'est-ce donc? » s'écria le comte. « Neuf cent mille francs , avez-vous dit? Mais, en vérité , comme vous le dites , la somme mérite d'être regrettée même par un philosophe. Et qui vous donne ce chagrin? — Mon père , dont je vous ai parlé. — M. Noirtier? vraiment ? Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il était en paralysie complète , et que toutes ses facultés étaient anéanties? — Oui , ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut point parler, et avec tout cela cependant il pense, il veut, il agit, comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes, et dans ce moment il est occupé à dicter un testament à deux notaires. — Mais alors il a donc parlé? — Il a fait mieux, il s'est fait comprendre. — Comment cela? — A Taide du regard 5 ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez , ils tuent. — Mon ami , » dit madame de Villefort, qui venait d'entrer à son tour, « peut-être vous exagérezvous la si tua tioué— Madame..., >» dit le comte en s'inclinant.

Madame de Yillefort salua avec son plus gracieux sourire. u Mais que me dit donc là M. de Yillefort? » demanda Montecristo; *< et quelle disgrâce incompréhensible...? — Incompréhensible, c'est le mot ! » reprit le procureur du roi en haussant les épaules , « un caprice de vieillard ! — Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision? — Si fait , n dit madame de Villefort , « et il dépend même de mon mari que ce testament , au lieu d'être fait au détriment de Valentine , soit fait au contraire en sa faveur. »

Le comte , voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles , prit l'air distrait , et regarda , avec l'attention la plus profonde et l'approbation la plus marquée , Edouard qui versait de l'encre dans l'abreuvoir des oiseaux.

u Ma chère, » dit Yillefort répondant à sa femme, » vous savez que j'aime peu me poser chez moi en patriarche , et que je n'ai jamais cru que le sort de l'univers dépendit d'un signe de ma tête. Cependant il importe que mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d'un vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrêté dans mon esprit depuis longues années. Le baron d'Épinay était mon ami, vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus convenables. — Yous croyez, » dit madame de Yillefort, « que Yalentine est d'accord avec lui?... En effet... elle a toujours été opposée ace mariage, et je ne serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne soit que l'exécution d'un plan concerté entre eux. — Madame, » dit Yillefort, u on ne renonce pas ainsi , croyez-moi , à une fortune de neuf cent mille francs. — Elle renonçait bien au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait entrer dans un couvent. — N'importe , » reprit Yillefort , » je dis que ce mariage doit se faire, madame! — Malgré la volonté de votre père? >» dit madame de Yillefort attaquant une autre corde, u c'est bien grave ! » Montecristo faisait semblant de ne point écouter ,

Ll COMTB DR M09TBGAIST0. 5. ^

Zi LE COMTE DE MONTECRISTO.

et ne perdait point un mot de ce qui se disait. « — Madame, » reprit Villefort , » je puis dire que j*ai toujours respecté mon père , parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez moi la conscience de sa supériorité morale, parce qu'enfin un père est sikcré k deux titres, saeré comme notre créateur , sacré comme notre maître ; mais aujourd'hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence dans le vieillard qui , sur un simple souvenir de haine pour le père, poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma conduite à ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect pour M. Noirtier. Je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire qu'il m'infiige ; mais je resterai immuable dans ma volonté , et le monde appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence , je marierai ma fille au baron Franz d'Épinay , parce que ce mariage est à mon sens bon et honorable, et qu'en définitive je veux marier ma fille à qui me plait. — Eh quoi ! » dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment sollicité l'approbation du regard; « eh quoi ! M. Noirtier déshérite, dites-vous, mademoiselle Valentine parce qu'elle va épouser M. le baron Franz d'Épinay? — Eh! mon Dieu ! oui, monsieur ; voilà la raison, » dit Villefort en haussant les épaules. te — La raison visible , du moins , » ajouta madame de Vil^ lefort. « — La raison réelle , madame. Croyez-moi, je connais mon père. — Conçoit-on cela?» répondit la jeune femme; u en quoi, je vous le demande, M. d'Épinay déplait-il plus qu'un autre à M. Noirtier? — En effet, » dit le comte , « j'ai connu M. Franz d'Épinay ; le fils du général de Quesnel , n'est-ce pas , qui a été fait baron d'Épinay par le roi Charles X? — Justement ! >» reprit Villefort. « — Eh bien ! mais c'est un jeune homme charmant , ce me semble ! — Aussi n'est-ce qu'un prétexte , j'en suis certaine , » dit madame de Villefort; » les vieillards sont tyrans de leurs aS^ections : M. Noirtier ne veut pas que sa petite-fille se marie. — Mais, » dit Montecristo, « ne connaissez-vous

pas une cause à cette haiae? — Ëh ! mon Dieu ! qui peut savoir?... — Quelque antipathie politique peut-être. — En e£Fet , mon père et le père de M. d'Épinay ont vécu dans des temps orageux dont je n'ai vu que les derniers jours , » dit Villefort. « — Votre père n'était-il pas bonapartiste? i» demanda Montecristo. « Je crois me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela. — Mon père a été jacobin avant toutes choses, » reprit Villefort emporté par son émotion hors des bornes de la prudence , m et la robe de sénateur que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le vieil homme, mais sans l'avoir changé. Quand mon père conspirait, ce n'était pas pour l'empereur, c'était contre les Bourbons ; car mon père avait cela de ter* rible en lui qu'il n'a jamais combattu pour les utopies irréa» lisàbles , mais pour les choses possibles , et qu'il a appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de la Montagne qui ne rendaient devant aucun moyen. — Eh bien ! » dit Montecristo, « voyea^vous, c'est cela, M. Noir* tier et M. d'Épinay se seront rencontrés sur le sol de la poli* tique. M. le général d'Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon , n'avait-il pas au fond du cœur gardé des sentiments royalistes? et n'est-ce pas le même qui fut assassiné un soir en sortant d'un dub napoléonien, où on l'avait attiré dans l'espérance de trouver en lui un frère? n

Villefort regarda le comte presque avec terreur, «t Est-ce que je me trompe ? » dit Montecristo. <t — Non pas , mon* sieur, » dit madame de Villefort, « et c'est bien cela au contraire ; c'est justement à cause de ce que vous venez de dire que , pour voir s'éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'idée de faire aimer deux enfants dont les pères s'étaient haïs. — Idée sublime! » dit Montecristo» u idée pleine de charité et à laquelle le monde devait applaudir. En effet , c'était beau de voir mademoiselle Noirtier de Villefort s'appeler madame Franz d'Épinay. »

Villefort tressaillit et regarda Montecristo comme s'il eût

voulu lire au fond de son cœur l'inteotion qui avait dicté les paroles qu'il venait de prononcer. Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres , et cette fois encore , malgré la profondeur de son regard , le procureur du roi ne vit pas au delà de Tépiderme.

«( Aussi , » reprit Villefort , « quoique ce soit un grand malheur pour Valentine que de perdre la fortune de son grand-père , je ne crois pas cependant que pour cela le mariage manque ; je ne crois pas que M. d'Épinay recule devant cet échec pécuniaire ; il verra que je vaux peut-être mieux que la somme , moi qui la sacrifie au désir de lui tenir ma parole ; il calculera que Valentine d'ailleurs est riche du bien de sa mère , administré par M. et madame de Saint* Méran, ses aïeux maternels, qui la chérissent tous deux tendrement. — Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine a fait pour M. Noirtier, » dit madame de Villefort ; n d'ailleurs ils vont venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront, sera dispensée de s'enterrer comme eUe l'a fait jusqu*ici auprès de M. Noirtier. »

Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris.

t( Mais il me semble , » dit Montecristo après un instant de silence , « et je vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire; il me semble que si M. Noirtier déshérite mademoiselle de Villefort, coupable de se vouloir marier avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n'a pas le même tort à reprocher à ce cher Edouard. — N'est-ce pas , monsieur, » s'écria madame de Villefort avec une intonation impossible à décrire , » n'est-ce pas que c'est injuste , odieusement injuste? Ce pauvre Edouard, il est aussi bien le petit-fils de M. Noirtier que Valentine; et cependant si Valentine n'avait pas dû épouser M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus enfin, Edouard porte le nom de la famille, ce qui n'empêche pas que, même en

supposant que Valentine soit effeetivement dëshëritée par son grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui. »

Ce coup porté , le comte écouta et ne paria plus.

« Tenez, » reprit Villefort, »« tenez, M. le comte, cessons , je TOUS prie , de nous entretenir de ces misères de famille ; oui , c'est vrai , ma fortune va grossir le revenu des pauvres , qui sont aujourd'hui les véritables riches. Oui , mon père m'aura frustré d'un espoir légitime , et cela sans raison; mais moi j'aurai agi comme un honune de sens, comme un homme de ccBur. M. d'Épinay , à qui j'avais promis le revenu de cette somme, le recevra, dussé-jc m'imposer les plus cruelles privations. — Cependant , » reprit madame de Villefort, revenant à la seule idée qui murmurât sans cesse au fond de son cœur , u peut-être vaudrait-il mieux que l'on confiât cette mésaventure à M. d'Épinay, et qu'il rendit lui-même sa parole. — Oh ! ce serait un grand malheur! » s'écria Villefort. « — Un grand malheur? >» répéta Montecrlsto. u — Sans doute , » reprit Villefort en se radoucissant; « un mariage manqué, même pour des raisons d'argent, jette de la défaveur sur une jeune fille; puis, d'anciens bruits que je voulais éteindre reprendraient de la consistance. Mais non, il n'en sera rien ; M. d'Épinay, s'il est honnête homme , se verra encore plus engagé par l'eshérédatton de Valentine qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice ; non , c'est impossible. — Je pense comme M. de Villefort, » dit Montecristo en fixant son regard sur madame de Villefort ; » et si j'étais assez de ses amis pour me permettre de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'Épinay va revenir , k ce que l'on m'a dit du moins , à nouer cette affaire si fortement qu'elle ne se pût dénouer ; j'engagerais enfin une partie dont l'issue doit être si honorable pour M. de Villefort. >»

Ce dernier se leva, transporté d'une joie visible , tandis

que sa femme pAliwait légèrement. « Bien, » dii-il, « t^Uà tout oe que je demandais, et je me prëvaudrais de ropintoo d'un conseiller tel que vous , » dit-il en tendant la main k Montecristo. « Ainsi donc, que tout le monde ici confiîdàe ce qui est arrive aujourd'hui comme non arenu ; il n^ a rien de changé à nos projets. — Monsieur, » dit le comte, «< le monde, tout injuste qu'il est, tous saura» je vous en réponds, gré de votre résolution ; vos amis en seront fiers, et M* d'Bpinay, dût-il prendre mademoiselle de Villefort sans dot, oe qui ne saurait être, sera charmé d'entrer dans une famille où l'on sait s'élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir soq devoir. »

En disant ces mots , le comte s'était levé et s'apprêtait à partir. « Vous nous quittez, M. le comte? » dit madame de Villefort. « — J'y suis forcé, madame , je venais seulement vous rappeler votre promesse pour samedf. — Craigniexvous que nous l'oubliassions? — Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et parfois de si urgentes occupations... — Mon mari a donné sa parole , monsieur, » dit madame de Villefort; « vous venex de voir qu'il la tient quand il a tout k perdre, à plus forte raison quand il a tout h gagner. — Et, » demanda Villefort, « estce k votre maison des Champs-Elysées que la réunion a lieu ? ^^ Non pas, » dit Montecristo, «c et e^est ce qui rend encore votre dévouement plus méritoire 2 c'est k la campagne. — A la campagne? — Oui. — Et où cela ? près de Paris, n'estce pas? — Aux portes, k une demi-lieue de la barrière, à Auteuil. — A Auteuil! » s'écria Villefort. « Ah! c'est vrai , madame m*a dit que vous demeuries à Auteuil, patsquec'est chez vous qu'elle a été transportée. Et à quel endroit d' Auteuil ? — Rue de la Fontaine. — Rue de la Fontaine f >• reprit Villefort d'une voix étranglée ^ « et à quel numéro? — Au numéro 28. — Mais, » s'écria Villefort, « c'est dmie à vous que l'on a vendu la maison de M. de Saint-Méran? — .De M. de Saint-Méran? » demanda Monteerislo. « Cette

maison apparteaaii-eUe donc à M. de Saint-MéraQ ? — Oui, » reprit madaoïe de Yillefort, « et croyez-vous une chose, H* le comte? — Laquelle? — Vous trouyes cette maisoa jolie, a'esirce pas? — GharmaDte. — £h bien! mon mari n'a jamais voulu l'habiter. — Oh ! » reprit Montecristo , « en vérité, monsieur, c'est une prévention dont je ne me rends pas compte. — Je n'aime pas Auteuil, monsieur, » répondit te procureur du roi en feisant un effort sur lui-même, «c — Mais je ne serai pas assez malheureux , je l'espère, » dit avec inquiétude Montecristo, « pour que cette antipathie me prive du bonheur de vous recevoir? — Non, M. le comte é.. j'espère bien. •• croyez que je ferai tout ce que je pourrai, » balbutia Villefort. u — Oh ! » répondit Monte* oristo, « je n'admets pas d'excuse. Samedi , à six heures je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais , que sais-' je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabitée depuis vingt a0s quelque lugubre tradition , quelque sanglante légende» — J'irai, M. le comte, j'irai, » dit vivement Villefort. K — Merci, » dit Montecristo. « Maintenant il faut que vous nae permettiez de prendre congé de vous. — £n effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, M. le comte, » dit madame de Villefort, « et vous alliez même, je crois, nous dire pcNirquoi flaire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre idée. — En vérité, madame, » dit Montecristo, « je ne sais si j'oserai vous dire où je vais. — Bah ! dites toujours. — * Je vais, en véritable badaud <^ue je suis, visiter une chose qui m'a bien souvent fait rêver des heures entières. — Laquelle ? — Un télégraphe. Ma foi , tant pis, voilà le mot lâehé. — Un télégraphe! » répéta madame de Villefort. « — Eh! mon Dieu, oui, un télégraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin sur un tertre , par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants pareils aux pattes d'un immense eoléoptère, et jamais ce ne fut sans émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fen* dant l'air avec précision ^ et portent à trois cents lieues-la

40 LE COMTE DE MOra*ECRISTO.

volonté inconnue d'un homme assis devant une table, à un autre homme assis à l'extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le gris du nuage ou sur l'azur du ciel par la seule force du vouloir de ce chef tout-puissant. Je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux gnomes , aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or jamais l'envie ne m'était venue de voir de près ces gros insectes aux ventres blancs, aux pattes noires et maigres , car je craignais de trouver sous leurs ailes de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré de science , de cabale ou de chancellerie. Mais voilà qu'un beau matin j*ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable d'employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder , non pas le ciel comme l'astronome , non pas l'eau comme le pécheur , non pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre blanc, aux pattes noires , son correspondant, placé k quelque quatre ou cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un désir curieux de voir de près cette chrysalide vivante et d'assister à la comédie que du fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide , en tirant les uns après les autres quelques bouts de ficelle. — — Et vous allez là ? — J'y vais. — A quel télégraphe? A celui du ministère de l'intérieur ou de l'Observatoire? — Oh! non pas ! je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de comprendre des choses que je veux ignorer et qui m'expliqueraient malgré moi un mystère qu'ils ne connaissent pas. Peste ! je veux garder les illusions que j'ai encore sur les insectes ; c'est bien assez d'avoir déjà perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au télégraphe du ministère dé l'intérieur ni au télégraphe de l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le télégraphe en plein champ, pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour. — Vous êtes un singulier grand seigneur, » dit Villefort. « — Quelle ligne me conseillez-vous d'étudier? — Mais la plus occupée à cette heure. — • Bon! celle d'£spagne, alors? — Juste-

LE MOYEN DE DÉLIVRER UN JARDINIER, ETC. ii

ment. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous explique...? — Mais non , » dit Montecristo, » puisque je vous dis, au contraire, que je n'y veux rien comprendre. Du moment ou j'y comprendrai quelque chose, il n'y aura plus de télégraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchàtel ou de M. de Montalivet transmis au préfet de Bayonne et travesti en deux mots grecs: télé y graphéin. C'est la béte aux pattes noires et le mot effirayant que je veux conser\'er dans toute sa pureté et dans toute ma vénération. — Allez donc, car dans deux heures il fera nuit , et vous ne verrez plus rien. — Diable! vous m'effrayez ! Quel est le plus proche? — Sur la route de Bayonne ? — Oui, va pour la route de Bayonne! — C'est celui de Châtillon. — Et après celui deChâtilIon ? — Celui de la tour de Montihéry, je crois. ^ — Merci ! au revoir ! Samedi je vous raconterai mes impressions. »

A la porte le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de déshériter Valentine , et qui se retiraient enchantés d'avoir fait un acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur.

Page 1