‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · LE MOYEN DE DÉLIVRER UN JARDINIER DES LOIRS QUI MANGENT SES PÊCHES · texte numérisé non relu

LE MOYEN DE DÉLIVRER UN JARDINIER DES LOIRS QUI MANGENT SES PÊCHES

Non pas le même soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le comte de Montecristo sortit par la barrière d'Enfer, prit la route d'Orléans, dépassa le village de Linas

iS LE COMTE DE MONTBGRISTO.

sans s'arrêter au télégraphe, qui, justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras décharnés , et gagna la tour de Montlhéiy, située, comme chacan sait , sur le point le plus éleré de la plaine de ce nom.

Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur laquelle les fruits verts avaient eucoédé aux fleurs roses et blanches,

Montecristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la trouver. C'était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier et se fermant avec un olou et uueficdie. En un instant le comte fut au courant du mécanisme et la porte s'ouvrit.

Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur douze de large , borné d'un côté par la partie de la haie dans laquelle était encadrée l'ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom de porte , et de l'autre par la vieille tour toute ceinte de lierre , toute parsemée de ravenelles et de giroflées.

On n'eût pas dit , à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête , qu'elle pourrait raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux oreilles menaçantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles.

On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge , sur lequel mordait , avec des tons qui eussent réjoui l'œil de Delacroix , notre Rubens moderne, une bordure de gros buis , vieille de plusieurs années. Cette allée avait la forme d'un 8, et tournait en s'enlaçant, de manière à faire dans un jardin de vingt piedsune promenade de soixante. Jamais Flore, la riante et ft*aiche déesse des bons jardiniers latins, n'avait été honorée d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'était celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos.

LE MOYEN DE DiUYlER UN JARDINIER, ETC. iS

6a effet, 4ee vingl rosiers qui composaient le parterre , pas une feuille ne portait la trace de la mouche , pas un filet la petite grappe de pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un terrain humide. Ce n'était cependant point l'humidité qui manquait à ce jardin : la terre noire eorame de k suie, l'opaque feuillage des arbres, le disaient assez ; d'ailleurs l'humidité factice eût promptement suppléé à l'humidité naturelle, grâce au tonneau plein d'eau croupissante qui creusait un des angles du jardin , et dans lequel stationnaient , sur une nappe verte , une grenouille et un crapaud qui , par incompatibilité d'humeur sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux deux points opposés du cercle. D'ailleurs pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans les plates-bandes ; une petite-maitresse polit et émonde avec moins de soin les géraniums, les cactus et le rhododendron de sa jardinière de porcelaine que ne le faisait le maître jusqu'alors invisible du petit enclos.

Monteeristo s'arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle à son clou , et embrassa d'un regard toute la propriété. « Il paraît , >» dit-il , « que l'homme du télégraphe a des jardiniers à l'année , ou se Uyre passionnément à FagricuUure. n

Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette chargée de feuillage : ce qudque chose se redressa en laissant échapper une excfamation qui peignait son étonnement, et Monteeristo se trouva en fece d'un bonhomme d'une cinquantaine d'années qui ramassait des fraises qu'il plaçait sur des feuilles de vigne. Il y avait douze feuilles de vigne et presse autant de fraises. Le bonhomme, en se relevant, faillit lakser choir fraises, feuilles et assiette.

tt Vous faites votre récolte, monsieur? » dit Monteeristo en sourianl. « — Pardon , monsieur, » répondit le bon*^ homme en portant la main à sa casquette , «< je ne suis pas

li-haut, c'est vrai, mais je viens d'en descendre à l'instant même. — Que je ne tous gène en rien , mon ami , » dit le comte , «( cueillez vos fraises , si toutefois il vous en reste encore. — J'en ai encore dix, » dit l'homme, « car en voici onze, et j'en avais vingt et une , cinq de plus que Tannée dernière. Mais ce n'est pas étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu'il faut aux fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voilà pourquoi , au lieu de seize que j'ai eues l'année passée, j'en ai cette année, voyez-vous, onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix -sept, dix-huit. Oh ! mon Dieu ! il m'en manque deux, elles y étaient encore hier, monsieur, elles y étaient , j'en suis sûr, je les ai comptées. Il faut que ce soit le Ois de la mère Simon qui me les ait soufflées ; je l'ai vu ràder par ici ce matin. Ah ! le petit drôle, voler dans un enclos, il ne sait donc pas où cela peut le mener? — En effet , » dit Montecristo , «( c'est grave, mais vous ferez la part de la jeunesse du délinquant et de sa gourmandise. — Certainement, » dit le jardinier ; » cependant ce n'en est pas moins fort désagréable. Mais , encore une fois , pardon , monsieur : c'est peutêtre un chef que je fais attendre ainsi? » Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu, u — Rassurez-vous, mon ami, » dit le comte avec ce sourire qu'il faisait à sa volonté si terrible ou si bienveillant, et qui cette fois n'exprimait que la bienveillance ; «f je ne suis point un chef qui vient pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait perdre votre temps. ~ Oh ! mon temps n'est pas cher, » répliqua le bonhomme avec un sourire mélancolique. « Cependant c'est le temps du gouvernement et je ne devrais pas le perdre , mais j'avais reçu le signal qui m'annonçait que je pouvais me reposer une heure. » Il jeta les yeux sur un, cadran solaire, car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhéry, même un cadran solaire. « £t, vous le voyez, j'avais encore dix roi-

nutes devant moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus... D'ailleurs croiriez-vous , monsieur, que les loirs me les mangent? — Ma foi , non , je ne Taurais pas cru , » répondit gravement Montecristo ; « c'est un mauvais voisinage , monsieur, que celui des loirs , pour nous qui ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains. — Ah! les Romains les mangeaient? » fit le jardinier, « ils mangeaient les loirs? — J'ai lu cela dans Pétrone, )» dit le comte, u — Vraiment? Ça ne doit pas être bon , quoiqu'on dise : Gras comme un loir. Et ce n'est pas étonnant, monsieur, que les loirs soient gras, attendu qu'ils dorment toute la sainte journée, et qu'ils ne se réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez , l'an dernier, j'avais quatre abricots; ils m'en ont entamé un. J'avais un brugnon , un seul , il est vrai que c'est un fruit rare ; eh bien ! monsieur, ils me l'ont à moitié dévoré du côté de la muraille ; un brugnon superbe et qui était excellent. Je n'en ai jamais mangé de meilleur. — Vous l'avez mangé? » demanda Montecristo. n — C'cst-à-dirc la moitié qui restait, vous comprenez bien. C'était exquis, monsieur. Ah dame ! ces messieurs-là ne choisissent pas les pires morceaux. C'est comme le fils de la mère Simon, il n'a pas choisi les plus mauvaises fraises, allez! Mais cette année, n continua rhorticulteur, u soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dussé-je, quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder. >»

Montecristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au fond du cœur, comme chaque fruit son ver; celle de l'homme au télégraphe, c'était l'horticulture. Il se mit & cueillir les feuilles de vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le cœur du jardinier.

tt Monsieur était venu pour voir le télégraphe? » dit-il. « — Oui , monsieur, si toutefois cela n'est pas défendu par les règlements? — Oh ! pas défendu le moins du monde, » 5- ><*7r^ 8

dit le jardinier, u attendu qu'il n'y a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ee que nous disons. — On m'a dit, en effet, » reprit le comte, « que vous répétiez des signaux que vous ne compreniez pas vou»-méme. — Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, » dit en riant l'homme du télégr '^phe. « — Pourquoi aimez-vous mieux cela? — Parce que , de cette façon , je n'ai pas de responsabilité. Je suis une machine , moi , et pas autre chose , et pourvu que je fonctionne on ne m'en demande pas davantage. — Diable ! n fît Montecristo en lui-même, u est-ce que par hasard je serais tombé sur un homme qui n'aurait pas d'ambition? Morbleu ! ce serait jouer de malheur. — Monsieur, » dit le jardinier en jetant un coup d'œil sur son cadran solaire , «i les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous plait-il de monter avec moi? — Je vous suis. »

Montecristo entra en effet dans la tour divisée en trois étages ; celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches, râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille ; c'était tout l'ameublement. Le second était l'habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l'employé; il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage , un lit , une table , deux chaises , une fontaine de grès , plus quelques herties sèches pendues au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque ; il avait étiqueté tout cela avec le soin d'un maître botaniste du Jardin des Plantes.

« Faut- il passer beaucoup de temps k étudier la télégmghie, monsieur? » demanda Montecristo. « — Ce n'est pas l'étude qui est longue, c'est le sumumérariat. — Et combien reçoit-on d'appointements? — Mille francs , monsieur. — Ce n'est guère. — Non : mais on est logé, comme vous voyez. » Monteeristo regarda la chambre. « — Pourvu qu'il n'aille pas tenir à son logement I » murmura-t-U.

On passa au troisième étage : c'était la chambre du télégraphe. Montecristo regarda tour k tour les deux poignées de fer à l'aide desquelles l'employé faisait jouer la machine. M Cest fort intéressant, » dit-il, «< mais à la longue c'est une ▼ie qui doit tous paraître un peu insipide ? — Oui , dans le commencement cela donne le torticolis à force de regarder, mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos heures de récréation et nos jours de congé. — Vos jours de congé? — Oui. — Lesquels? — Ceux où il fait du brouillard. — Âh ! c'est juste. — Ce sont mes jours de fête & moi ; je descends dans le jardin ces jours-là, et je plante , je taille , je rogne , j'échenille , en somme le temps passe.

— Depuis combien de temps étes-vous ici ? — Depuis dix ans, et cinq ans de surnumérariat, quinze. — Vous avec...

— Cinquante*cinq ans. — Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension? — Oh ! monsieur, vingtcinq ans. — Et de combien est cette pension? — De cent écus« — Pauvre humanité ! » murmura Montecristo. u — Vous dites, ^monsieur?... » demanda l'employé, u — Je dis que c'est fort intéressant. — Quoi ? — Tout ce que vous me montrez... Et vous ne comprenez rien absolument k vos flignes ? — Rien absolument. — Vous n'avez jamais essayé de comprendre? — Jamais ; pourquoi faire? — Cependant il y a des signaux qui s'adressent à vous directement. — Sans doute. — Et ceux-là vous les comprenez. — Ce sont toujours les mêmes. — Et ils disent?... — Rien de noth veau... vous avez une heure... ou à demain. — Voilà qui est parfaitement innocent , » dit le comte ; «( mais regardez donc, ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement? — Ah ! c'est vrai ; merci , monsieur. — £t que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez?

— Oui ; il me demande si je suis prêt. — Et vous lui répondez? — Par le même signe, qui apprend en même temps k mon correspondant de droite que je suis prêt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche à se préparer à

son tour. — C'est trës-ingënieux, « dit le comte. « — Vous allez voir, » reprit avec orgueil le bonhomme , « dans cinq minutes , il va parler. — J'ai cinq minutes alors , » dit Montecristo , «c c'est plus de temps qu'il ne m'en faut. Mon cher monsieur, » dit-il , a permettez-moi de vous faire une question? — Faites. — Vous aimez le jardinage? — Avec passion. — Et vous seriez heureux , au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds, d'avoir un enclos de deux arpents?

— Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre. — Avec vos mille francs vous vivez mal? — Assez mal; mais enfin je vis. — Oui ; mais vous n'avez qu'un jardin misérable. — Ah ! c'est vrai , le jardin n'est pas grand. — Et encore, tel qu'il est , il est peuplé de loirs qui dévorent tout. — Ça c'est mon fléau. — Dites-moi , si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le correspondant de droite va marcher...? — Je ne le verrais pas. — Alors qu'arriverait-il?

— Que je ne pourrais pas répéter ses signaux. — Et après?... — Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par n^ligence, je serais mis à l'amende. — De combien? — De cent francs. — Le dixième de votre revenu ; c'est joli !

— Ah!... )i fit remployé. «— Cela vous est arrivé? » dit Montecristo. u — Une fois , monsieur, une fois que je greffais un rosier-noisette. — Bien. Maintenant si vous vous avisiez de changer quelque chose au signal ou d'en transmettre un autre? — Alors, c'est différent , je serais renvoyé et je perdrais ma pension. — Trois cents francs? — Cent écus , oui , monsieur ; aussi vous comprenez que jamais je ne ferais rien de tout cela . — Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite réflexion, hein? — Pour quinze mille francs? — Oui. — Monsieur, vous m'effrayez. — Bah! — Monsieur, vous voulez me tenter ? — Justement î Quinze mille francs , comprenezvous ? — Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant de droite ! — Au contraire , ne le regardez pas et regardez ceci. — Qu'est-ce que c'est? — Comment! vous ne

connaissez pas ces petits papiers-là? — Des billets de banque ! — Carrés ; il y en a quinze. — Et à qui sont-ils? — A vous, si vous voulez. — A moi ! » s*ëcria l'employé suffoqué, u — Oh ! mon Dieu ! oui , à vous , en toute propriété. — Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche. — Laissez>lc marcher. ■— Mousicur, vous m'avez distrait , et je vais être à l'amende. — Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout intérêt à prendi'O mes quinze billets de banque. — Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente , il redouble ses signaux. — Laissez-le faire et prenez, n

Le comte mit le paquet dans la main de l'employé. « Maintenant, » dit-il, u ce n'est pas le tout : avec vos quinze mille francs vous ne vivrez pas. — J'aurai toujours ma place. — Non , vous la perdrez ; car vous allez* faire un autre signe que celui de votre correspondant. — Oh ! monsieur, que me proposez- vous là ? — Un enfantillage. — Monsieur , à moins que d'y être forcé... — Je compte bien vous forcer effectivement. » Et Montccristo tira de sa poche un autre paquet. « Voici dix autres mille francs , » dit-il ; u avec les quinze qui sont dans votre poche , cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs vous achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre , avec les vingt mille autres vous vous ferez mille francs de rente. — Un jardin de deux arpents? — Et mille francs de rente. — Mon Dieu ! mon Dieu ! — Mais prenez donc ! » Et Montccristo mit de force les dix mille francs dans la main de l'employé. « — Que dois-je faire? — Rien de bien difficile. — Mais enfin? — Répéter les signes que voici. » Montccristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois signes tout tracés , des numéros indiquant l'ordre dans lequel ils devaient être faits. « Ce ne sera pas long, comme vous voyez. — Oui, mais... — C'est pour le coup que vous aurez des brugnons , et de reste. »

Le coup porta ; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes,

le bonhomme exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte , malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite qui , ne comprenant rien & ce changement, commençait à croire que l'homme aux brugnons était devenu fou. Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes signaux,^ qui furent recueillis définitivement au ministère de Tintérieur.

« Maintenant vous voilà riche, » dit Montecristo. « — Oui, » répondit l'employé , «mais à quel prix? — Écoutez, mon ami, » dit Montecristo, u je ne veux pas que vous ayez des remords; croyez-moi donc, car, je vous le jure, vous n'avez fait de tort à personne , et vous avez servi les projets de Dieu. )>

L'employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait ; il était pâle , il était rouge ; enfin il se précipita vers sa chambre pour boire un verre d'eau ; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à la fontaine , et il s'évanouit au milieu de ses haricots secs.

Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au ministère , Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez Danglars. «< Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol?» dit-il à la baronne. « — Je le crois bien! il en a pour six millions. — Qu'il les vende à quelque prix que ce soit. — Pourquoi cela? — Parce que don Carlos s'est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne. — Comment savez-vous cela? — Parbleu! » dît Debray en haussant les épaules , u comme je sais les nouvelles. »

La baronne ne se le fit pas répéter à deux fois : elle courut chez son mari , lequel à son tour courut chez son agent de change et lui ordonna de vendre à tout prix.

Quand on vit que Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se débarrassa de tous ses coupons.

LE MOYEN DE DÉLIVRER UN JARDINIER, ETC. 81 Le soir on lut dans le Messenger :

Dépêche télégraphique.

<( Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu'on « exerçait sur lui à Bourges , et est rentré en Espagne par « la frontière de Catalogne. Barcelone s'est soulevée en sa « faveur. »

Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de Danglars qui avait vendu ses coupons , et du bonheur .de l'agioteur qui ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup. Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.

Le lendemain , on lut dans le Moniteur :

u C'est sans aucun fondement que le Messager a annoncé « hier la fuite de don Carlos et la révolte de Barcelone.

« Le roi don Carlos n'a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la plus profonde tranquillité.

«c Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné lieu à cette erreur. »

Les fonds remontèrent d'un chiffre double de celui où ils étaient descendus. Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour Danglars.

« Bon ! » dit Montecristo à Morrel , qui se trouvait chez lui au moment où on annonçait l'étrange revirement de bourse dont Danglars avait été victime , u je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte que j'eusse payée cent mille. — Que venez-vous donc de découvrir? » demanda Maximilîeu. « — Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui lui mangeaient ses pèches, n

LES FÀNtAmES.

A la première vue , et examinée du dehors , la maison d*Auteuil n^avait rien de splendide , rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation destinée au magnifique comte de Montecristo ; mais cette simplicité tenait k la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien ne fut changé à l'extérieur ; il n'était besoin pour s'en convaincre que de considérer l'intérieur. En effet, h peine la porte était-elle ouverte que le spectacle changeait.

M. Bertuccio s'était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et la rapidité de l'exécution : comme autrefois le duc d'Antin avait fait abattre en une nuit une allée d'arbres qui gênait le regard de Louis XIV, de même en trois jours M. fiertuccio avait fait planter une cour entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores, venus avec leurs blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la maison , devant laquelle , au lieu de pavés k moitié cachés par l'herbe, s'étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le matin même, et formaient un vaste tapis où perlait encore l'eau dont on l'avait arrosé.

Au reste, les ordres venaient du comte ; lui-même avait remis à Bertuccio un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui devaient être plantés, la forme et l'espace de la pelouse qui devait succéder aux pavés.

Vue ainsi , la maison était devenue méconnaissable ; et

Bertuccio lui-même protestait qu*îl ne la recoonaissait plus, emboîtée qu'elle était dans son cadre de verdure.

L'intendant n'eût pas été fâché, tandis qu'il y était, de faire subir quelques transformations au jardin , mais le comte avait positivement défendu qu'on y touchât en rien. Bertuccio s'en dédommagea en encombrant de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.

Ce qui annonçait l'extrême habileté de l'intendant et la profonde science du maître, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste encore la veille, tout imprégnée qu'elle était de cette fade odeur qu'on pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu'au degré de son jour favori ; c'est que le comte , en arrivant , avait là sous sa main ses livres et ses armes , sous ses yeux ses tableaux préférés , dans les antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il aimait le chant; c'est que toute celte maison , réveillée de son long sommeil comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait, s'épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons , nous laissons involontairement une partie de notre âme.

Les domestiques allaient et venaient joyeux dans cett« belle cour : les uns possesseurs des cuisines, et glissant, comme s'ils eussent toujours habité cette maison , dans des escaliers restaurés de la veille; les autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés, semblaient installés depuis cinquante ans , et les écuries , où les chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers qui leur parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne parlent à leurs maîtres.

La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux cités de la muraille, et contenait deux mille volumes à peu

près : tout un compartiment était destine aux romans modernes, et celui qui avait paru la veille était déjà rangé h sa place, se pavanant dans sa reliure rouge et or.

De Tautre côté de la maison, faisant pendant k la bibliothèque, il y avait la serre, garnie de plantes rares et s*épanouissant dans de larges potiches japonaises , et au milieu de la serre , merveille à la fois des yeux et de Fodorat, un billard que Ton eut dit abandonné depuis une heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur le tapis.

Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio. Devant cette chambre, située à Tangle gauche da premier étage , k laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait sortir par Tescalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité et Bertuccio avec terreur.

A cinq heures précises , le comte arriva , suivi d*Ali , devant la maison d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée d'inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant uq froncement de sourcils.

Montecristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation ni de mécontentement. Seulement , en entrant dans sa chambre à coucher située du c6té opposé k la chambre fermée, il étendit la main vers la tiroir d'un petit meuble en bois de rose , qu'il avait déjà distingué k son premier voyage. « Cela ne peut servir qu*à mettre des gants, » dît-il. « — En effet, Excellence, » répondit Bertuccio ravi , »« ouvrez , et vous y trouverez des gants. » Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y trouver , flacons , cigares , bijoux. « — Bien ! » dit-il encore. Et M. Bertuccio se retira Fime ravie , tant était grande , puissante et réelle l'influence de eet homme sur tout oe qui l'entourait.

A six heures précises on entendit piétiner un cheral devant la porte d'entrée. C'était notre capitaine des spabis qui arrivait sur Médéah. Montecristo l'attendait sur le perron , le sourire aux lèvres.

« Me voilà le premier, j'en suis bien sûr, » lui cria Morrel ; <( je l'ai fait exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah ! mais saves-vous que c'est magnifique ici ? Dites-moi, comte, est*ce que vos gens auront bien soin de mon cheval? — Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent. — C'est qu'il a besoin d'être bouchonné. Si vous saviez de quel train il a été ! une véritable trombe. — Peste ! je le crois bien , un cheval de cinq mille francs ! » dit Montecristo du ton qu'un père mettrait à parler à son fils. « — Vous les regrettez? » dit Morrel avec son franc sourire. « — Moi ! Dieu m'en préserve! » répondit le comte. « Non. Je regretterais seulement que le cheval ne fut pas bon. — Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château - Renaud , l'homme le plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés, comme vous voyez, et encore sont^ls talonnés par les chevaux de la baronne Danglars qui vont d'un trot à faire tout bonnement leurs six lieues à l'heure. — Alors ils vous suivent? » demanda Montecristo. « — Tenez, ks voilà. »

En effet, au moment même, un coupé à l'attelage tout fumant et deux chevaux de selle hors d'haleine arrivèrent devant la grille de la maison, qui s'ouvrit devant eux. Aus»tôt le coupé décrivit son cercle , et vint s*arrêter au perron , suivi des deux cavaliers. En un instant Debray eut mis pied à terre , et se trouva à la portière. Il oSrit sa main à la baronne, qui lui fit en. descendant un geste imperceptible pour tout autre que pour Montecristo. Mais le comte ne perdait rien^ et dans ce geste il vit reluire un

petit billet blanc aussi imperceptible que le geste , et qui passa , avec une aisance qui indiquait l'habitude de cette manœuvre, de la main de madame Danglars dans celle du secrétaire du ministre. Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s'il fût sorti du sépulcre au lieu de sortir de son coupé.

Madame Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que Montecristo seul put comprendre, et dans lequel elle embrassa la cour, le péristyle, la façade de la maison ; puis , réprimant une légère émotion , qui se fût certes traduite sur son visage , s'il eût été permis k son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant h Blorrel : u Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si voire cheval est à vendre. » Morrcl fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace , et se retourna vers Montecristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras où il se trouvait. Le comte le comprit. » — Ah ! madame, » répondit-il, u pourquoi n'est-ce point à moi que cette demande s'adresse? — Avec vous, monsieur, » dit la baronne, (( on n'a le droit de rien désirer, car on est trop sûre d'obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel... — ^ Malheureusement, » reprit le comte, « je suis témoin que M. Morrel ne peut céder son cheval , son honneur étant engagé à ce qu'il le garde. — Gomment cela ? — Il a parié dompter Médéah dans l'espace de six mois. Vous comprenez maintenant, baronne, que s'il s'en défaisait avant le terme fixé par le pari, non-seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu peur ; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice & une jolie femme , ce qui est , à mon avis , une des choses les plus sacrées de ce monde , ne peut laisser courir un pareil bruit. — Vous voyez, madame..., » dit Morrel tout en adressant à Montecristo un sourire reconnaissant. « — Il me semble d'ailleurs, » dit Danglars avee un ton bourru mal déguisé par son sourire épais , « que vous en avez assez comme cela de chevaux. »

Ce n'était point l'habitude de madame Danglars de laisser passer de pareilles attaques sans j riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.

Montecristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité inaccoutumée, tout en montrant i la baronne deux immenses pots de porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines d'une grosseur et d'un travail tels que la nature seule peut avoir cette richesse, cette sève et cet esprit.

La baronne était émerveillée, u Eh! mais, on planterait là dedans un marronnier des Tuileries! » dit-elle; «(comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles énormités? — Ah ! madame, n dit Montecristo , u il ne faut pas nous demander cela, i nous autres, faiseurs de statuettes et de verre-mousseline ; c'est un travail d'un autre âge, une espèce d'œuvre des génies de la terre et de la mer. — Comment cela? et de quelle époque cela peut-il être? — Je ne sais pas; seulement j'ai ouï dire qu'un empereur de la Chine avait fait construire un four exprès, que dans ce four, les uns après les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se brisèrent sous l'ardeur du feu : on descendit les dix autres à trois cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ces profondeurs inouïes , car une révolution emporta l'empereur qui avait voulu faire cet essai , et ne laissa que le procès-verbal qui constatait la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux cents ans on retrouva le procèsverbal , et Ton songea à retirer les vases. Des plongeurs allèrent , sous des machines faites exprès , à la découverte dans la baie où on les avait jetés ; mais sur les dix on n'en retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par les flots. J'aime ces vases au fond desquels je me

88 LE COMTE DE MOiyTECRISTO.

figure parfois que des monstres informes , effrayants, mystérieux et pareils h ceux que voient les seuls plongeurs ^ ont fixé avec ëtonnement leur regard terne et froid , et dans lesquels ont dormi des myriades de petits poissons qui s'y réfugiaient pour fqir la poursuite de leurs ennemis. »

Pendant ce temps Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait macliinalement, et Tune après Tautre, les fleurs d*un magnifique oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa à un cactus; mais alors }e cactus , d'un caractère moins facile que l'oranger, le piqua outrageusement. Alors il tressaillit ,et se frotta les yeux comme s'il sortait d*un songe. « Monsieur, » lui dit Montecristo en souriant, «( vous qui êtes amateur de tableaux et qui avez de si magnifiques choses , je ne vous recommande pas les miens. Cependant voici deux Hobbema , un Paul Potter, un Mieris, deux Gérard Dow, un Raphaël , un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois M urillo qui sont dignes de vous être présentés. — Tiens ! » dit Debray , « voici un Hobbema que je reconnais. *— Ah! vraiment! -* Oui, on est venu le proposer au Musée. — Qui n'en a pâs , je crois? n hasarda Montecristo. » — Non^ et qui cep^dant a refusé de l'acheter. — Pourquoi cela?» demanda Ghâteau^Renaud» u — Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez riche. — Ah! pardon ! » dit Château-Renaud. » J'entends dire cependant de ces choses-là tous les jours depuis huit ans , et je ne puis pas encore m'y habituer. — Cela viendra , » dit Debray* « -^ Je ne crois pas , n répondit Château-^Renaud.

« M. le major Bartolomeo Cavalcantl, M. le comte Andréa Cavalcanti , » annonça Baptistîn» Un col de satin noir sor* tant des mains du fabricant , une barbe fraîche, des mous^ taches grises, l'œil assuré, un habit de major orné de trois plaques et de cinq croix , en somme une tenue irréprochébie de vieux Soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti , ce tendre père que nous connaissons.

Près de lui , couvert d'habits tout flambants neufs , s'avançait , le sourire sur les lèvres , le comte Andréa Cavalcanti , ce respectueux fils que nous connaissons encore.

Les trois jeunes gens causaient ensemble ; leurs regards se portèrent du père au fils , et s'arrêtèrent tout naturellement pins longtemps sur ce dernier, qu'ils détaillèrent. « Cavalcanti ! >» dit Debray. « — Un beau nom , » fit Morrel, <i peste! — Oui, >» dit Château-Renaud, « c'est vrai, ces Italiens se nomment bien , mais ils s'habillent mal. — Vous êtes difiicile, Château-Renaud , » reprit Debray, « ces habits sont d'un excellent faiseur et tout neufs. — Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de s'habiller aujourd'hui pour la première fois. — Qu'est-ce que ces messieurs? » demanda Danglars au comte de Montecristo. « — Vous avez entendu , des Cavalcanti. — Cela m'apprend leur nom , et voilà tout. — Ah ! c'est vrai , vous n'êtes pas au courant de nos noblesses d'Italie; qui dit Cavalcanti , dit race de princes. — Belle fortune? » demanda le banquier. « — Fabuleuse. — Que font-ils? — Ils essayent de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont d'ailleurs des crédits sur vous , à ce qu'ils m'ont dit en me venant voir avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les présenterai. — Mais il me semble qu'ils parlent très-purement le français, » dit Danglars. « — Le fils a été élevé dans un collège du midi , à Marseille ou dans les environs , je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme. — De quoi ? >» demanda la baronne, tt — Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris. — Une belle idée qu'il a là ! » dit Danglars en haussant les épaules. Madame Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre moment, eût présagé un orage; mais pour la seconde fois elle se tut.

» Le baron parait bien sombre aujourd'hui , n dit Montecrislo à madame Danglars; « est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard? — Non pas encore que je sache. Je

crois plutôt qu*il aura joue k la bourse, qu'il aura perdu ,' et qu'il ne sait à qui s'en prendre. — M* et madame de Vlllefort! » cria Baptistin.

Les deux personnes annoncées entrèrent ; M. de Villefort, malgré sa puissance sur lui-même, était visiblement émn. En touchant sa main , Montecristo sentit qu'elle tremblait* (c Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler, » se dit Montecristo à lui-même et en regardant madame Danglars qui souriait au procureur du roi et qui embrassait sa femme.

Après les premiers compliments , le comte vit Bertuccio qui , occupé jusque-là du càté de l'office, se glissait dans un petit salonattenant à celui dans lequel on se trouvait* Il alla à lui. « Que voulez-vous , M. Bertuccio? » lui ditrih « — Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives. — Ah ! c'est vrai. — Combien de couverts? — Comptez vous-même. — Tout le monde est-il arrivé. Excellence? — Oui. »

Bertuccio glissa son regarda travers la porte entre-bàillée. Montecristo le couvait des yeux. « Ah ! mon Dieu ! » s'écriat-il. «c — Quoi donc? » demanda le comte. « — Cette femme ! . . . Cette femme ! . . . — Laquelle ? — Celle qui a une robe blanche et tant de diamants !... la blonde!... — Madame Danglars? — Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle! monsieur, c'est elle! — Qui elle? — La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait en attendant... en attendant.. •» Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés. « — En attendant qui ? » Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt , à peu près du même geste dont Macbeth montra Banquo. « — Oh!... oh!... »> murmura-t-il enfin, M voyez- vous? — Quoi ? qui? — Lui ! — Lui !... H. le procureur du roi Villefort? Sans doute que je le vois. — Mais je ne l'ai donc pas tué? — Ah çà ! mais je crois que vous devenez fou , mon brave M. Bertuccio? » dit le comte. « — Mais il n'est donc pas mort? — Eh! non , il n'est pas

LES FANTOMES. 6f

mort , vous le voyez bien ; au lieu de le frapper entre la sixième et la septième côte gauche, comme c'est la coutume de vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas ; et ces gens de justice, ça vous a Tâme chevillée dans le corps ; ou bien plutôt rien de tout ce que vous m'avez raconté n'est vrai , c'est un rêve de votre imagination , une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi ayant mal digéré votre vengeance ; elle vous aura pesé sur l'estomac ; vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons , rappelez votre calme et comptez : M. et madame de Villefort, deux; M. et madame Danglars , quatre ; M. de Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo Cavalcanti, huit. — Huit, » répéta Bertuccio. « — Attendez donc ! attendez donc ! vous êtes bien pressé de vous en aller ! que diable ! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu à gauche... tenez... M. Andréa Cavalcanti , ce jeune homme en habit noir qui regarde la Viei^e de Murillo, qui se retourne. » Cette fois fiertuccio commença un cri que le regard de Montecristo éteignit sur ses lèyres. a — Benedetto ! » murmura-t-il tout bas, » fatalité! — Voilà six heures et demie qui sonnent, M. Bertuccio, » dit sévèrement le comte; a c'est l'heure où j'ai donné l'ordre qu'on se mit à table ; vous savez que je n'aime point à attendre. »

£t Montecristo rentra dans le salon où l'attendaient ses convives , tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s'appuyant contre les murailles.

Cinq minutes après, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio parut, et faisant comme Vatel à Chantilly un dernier et héroïque effort : u M. le comte est servi, » dit-il.

Montecristo offrit le bras à madame de Villefort. « M. de Villefort, » dit-il, u faites-vous le cavalier de madame la baronne Danglars, je vous prie. » Villefort obéit, et Ton passa dans la salle à manger.

es LE COMTE SE HONTECRISTO.

11 était évident qu'en passant dans la salle h manger un même sentiment animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence les avait amenés tous dans cette maison , et cependant tout étonnés , et même tout inquiets que quelques-uns étaient de s'y trouver, ils n'eussent point voulu ne pas y être.

Et cependant des relations d'une date récente , la position excentrique et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient un devoir aux hommes d'être circonspects, et aux femmes une loi de ne point entrer dans cette maison où il n'y avait point de femme pour les recevoir, et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les pressant de son irrésistible aiguillon, l'avait emporté sur le tout.

Il n'y avait point jusqu'à Gavalcanti père et fils qui , l'un malgré sa roideur, l'autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se trouver réunis , chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, à d'autres honmies qu'ils voyaient pour la première fois.

Madame Danglars avait fait un mouvement en voyant , sur l'invitation de Montecristo , M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.

Aucun de ces deux mouvements n'avait échappe au comte, et déjà , dans cette simple mise en contact des individus, il y avait pour Tobservateur de cette scène un fort grand intérêt.

M. de Villefort avait à sa droite madame Danglars et à sa gauche Morrel. Le comte était assis entre madame de Villefort et Danglars. Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud , assis entre madame de Villefort et Morrd.

Le repas fut magnifique ; Montecristo avait pris à tâche de renverser complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la curiosité qu'à l'appétit de ses convives Taliment qu'elle désirait. Ce fut un festin oriental qui leur fut offert , mais oriental à la manière dont pouvaient l'être les festins des fées arabes.

Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts et savoureux dans la corne d*abondance de l'Europe étaient amoncelés en pyramides dans des vases de Chine et dans des coupes du Japon. Les oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons monstrueux étendus sur des lames d'argent , tous les vins de rArchipel, de l'Asie Mineure et du Cap , enfermés dans des fioles aux formes bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces vins , défilèrent , comme une de ces revues qu'Apicius passait avec ses convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que Ton pût dépenser mille louis à un dîner de dix personnes , mais h la condition que , comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de Médicis, on boirait de l'or fondu .

Montecristo vit l'étonnement général , et se mit à rire et à se railler tout haut. « Messieurs, » dit-il, « vous admettez bien ceci, n'est-ce pas? c'est qu'arrivé à un certain degré de fortune, il n'y a plus de nécessaire que le superflu , comme ces dames admettront qu'arrivé à un certain degré d'exal-

tation , il n'y a plus de positif que Fidëal. Or, en poursui- Tant le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons pas. Qu'est-ce qu'un bien réritablement désirable? Un bien que nous ne pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre , me procurer des choses impossibles k avoir, telle est l'ëtude de toute ma vie. J'y arrive avec deux moyens : l'argent et la volonté. Je mets à poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous mettez, vous, M. Danglars, h créer une ligne de chemin de fer; vous, M. de Yillefort, k faire condamner un homme k mort ; vous, M. Debray, à pacifier un royaume ; vous, M. de Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel , à dompter un cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux poissons , nés , l'un a cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l'autre k cinq lieues de Naples. N'est-ce pas amusant de les réunir sur la même table? — Quels sont donc ces deux poissons? «demanda Danglars. u — Voici M. de Château-Renaud , qui a habité la Russie , qui vous dira le nom de l'un , » répondit Montecristo, « et voici M. le major Cavalcanti, qui est Italien, qui vous dira le nom de l'autre. — Celui-ci , » dit Château- Renaud , « est, je crois, un sterlet. — A merveille. — Et celui-là, » dit Cavalcanti, « est, si je ne me trompe, une lamproie. — C'est cela même. Maintenant, M. Danglars, demandez à ces deux messieurs où se pèchent ces deux poissons. — Mais , n dit Château- Renaud , » les sterlets se pèchent dans le Volga seulement. — Mais, » dit Cavalcanti, u je ne connais que le lac Fusaro qui fournisse des lamproies de cette taille. — Eh bien ! justement, l'un vient du Volga et l'autre du lac Fusaro. — Impossible! » s'écrièrent ensemble tous les convives. « — Eh bien ! voilà justement ce qui m'amuse, » dit Montecristo. u Je suis comme Néron ; cupitor impoêêi" bilium; et voilà, vous aussi , ce qui vous amuse en ce moment; voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche ou du saumon, va

TOUS sembler exquise tout à l'heure ; c'est que dans votre esprit il était impossible de se la procurer, et que cependant la voilà. — Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris? — Oh ! mon Dieu ! rien de plus sim^ pie : on a apporté ces deux poissons chacun dans un grand tonneau matelassé, Tun de roseaux et d'herbes du fleuve, Tautre de joncs et de plantes du lac : ils ont été mis dans un fourgon fait exprès ; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la lamproie huit ; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier s'en est emparé pour faire mourir l'un dans du lait et l'autre dans du vin. Vous ne le croyez pas , M. Danglars? — Je doute au moins, » répondit Danglars en souriant de son sourire épais. «< — Baptistin, )» dit Montecristo, « faites apporter l'autre sterlet et l'autre lamproie, vous savez , ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux et qui vivent encore. »

Danglars ouvrit des yeux effarés ; l'assemblée battit des mains. Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient servis sur la table.

« Mais pourquoi deux de chaque espèce? » demanda Danglars. (c — Parce que l'un pouvait mourir, » répondit simplement Montecristo. u — Vous êtes vraiment un homme prodigieux, n dit Danglars, « et les philosophes ont beau dire, c'est superbe d'être riche. — Et surtout d'avoir des idées, » dit madame Danglars. » — Oh ! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame, elle était fort en honneur chez les Ro* mains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie à Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tête , des poissons de l'espèce de celui qu'il appelle le mulmj et qui , d'après le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'était aussi un luxe de l'avoir vivant , et un spectacle fort amusant que de le voir mourir, car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et , comme un arc-en-ciel qui s'évapore , passait par toutes les nuances du prisme ,

après quoi on l'envoyait aux cuisines.^ Son agonie faisait partie de son niérile. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort. — Oui , » dit Debray ; « mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Oslie à Rome. — Ah ! ça, c'est vrai ! » dit Montecristo ; » mais où serait le mérite de venir dix-huit cents ans après Lucullus. si l'on ne faisait pas mieux que lui ? »

Les deux Gavalcanti ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon esprit de ne pas dire un mot.

« Tout cela est fort admirable, n dit Ghàteau-Renaud ; (( cependant ce que j'admire le plus, je l'avoue, c'est Fadmi* rable promptitude avec laquelle vous êtes servi. N'est-il pas vrai, M. le comte, que vous n'avez acheté cette maison qu'il y a cinq ou six jours? — Ma foi, tout au plus, » dit Montecristo. (( — £h bien ! je suis sûr qu'en huit jours elle a subi une transformation complète; si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que ceÛe-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour est un magnifique gazon bordé d'arbres qui paraissent avoir cent ans. — Que voulez-vous! j'aime la verdure et l'ombre , » dit Montecristo. « — En effet, n dit madame de Villefort, « autrefois on entrait par une porte donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, e'est par la route, je me le rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison. — Oui, madame, » dit Montecristo ; « mais depuis j'ai préféré une entrée qui me permettrait de voir le bois de Boulogne à travers ma grille. — En quatre jours, » dit Morrel, «c c'est un prodige! -^ En effet, » dit Château-Renaud, « d'une vieille maison faire une maison neuve, c'est une chose miraculeuse, car elle était fort vieille la maison, et même fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter quand M. de Saint-Méran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans. — M. de Saint-Méran! » dit madame de Villefort; « mais cette maison appartenait donc à M. de Saint*Méran avant que vous ne l'achetiez, M. le comte? — Il parait que

oui, » répondit Moo^risto. « — Comment, il parait ! Vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette maison ? — Ma foi, non, c'est mon intendant qui s^oecupe de tous ces détails. -- Il est Trai qu'il y a environ dix ans qu'elle n'avait été habitée, » dit Château-Renaud, u et c'était une grande tristesse que de la voir avec ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En vérité, si elle n'eût point appartenu au beau-père d'un procureur du roi, on eut pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque grand crime a été commis. »

Villefort^ qui jusque-là n'avait point touché aux trois ou quatre verres de vins extraordinaires placés devant lui, en prit un au hasard et le vida d'un seul trait.

Montecristo laissa s'écouler un instant ; puis, au milieu du silence qui avait suivi les paroles de Château-Renaud : « C'est bizarre, » dit-il, » M. le baron, mais même pensée m'est venue la première fois que j*y entrai ; et cette maison me parut si lugubre, que jamais je ne l'eusse achetée si mon intendant n'eût fait la chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire du tabellion. — C'est probable, >» balbutia Villefort en essayant de sourire, « mais croyez que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, fût vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabitée encore, elle fût tombée en ruine. » Ce fut Morrel qui pâlit à son tour. « — Il y avait surtout , >t continua Montecristo , une chambre, ah ! mon Dieu! bien simple en apparence, une chambre comme toutes les chambres, tendue de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au possible. — Pourquoi cela?» demanda Debray, «pourquoi dramatique? — Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? » dit Montecristo, n est-ce qu'il n'y a pas des endroits où il semble qu'on respire naturellement la tristesse? Pourquoi? on n'en sait rien; par un enchaînement de souvenirs, par un ca-

prîce de la pensée qui vous reporte à d'autres temps , à d'autres lieux qui n'ont peut-être aucun rapport avec les temps et les lieux ou nous nous trouvons; tant il y a que cette chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Gange ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de diner, il faut que je vous la montre, puis nous descendrons prendre le café au jardin ; après le dîner, le spectacle. »

Montecristo fit un signe pour interroger ses convives; madame de Villefortse leva, Montecristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.

Yillefort et madame Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur place ; ils s'interrogeaient des yeux, froids , muets et glacés. « Avez-vous entendu ? » dit madame Danglars. c — 11 faut y aller, » répondit Yillefort eu se levant et en lui offrant le bras.

Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité, car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre, et qu'en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont Montecristo avait fait un palais. Chacun s'éianea donc par les portes ouvertes. Montecristo attendit les deux retardataires ; puis, quand ils furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils eussent pu le comprendre, eut épouvanté les convives bien autrement que cette chambre dans laquelle on allait entrer.

On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres meublées à Forientaie avec des divans et des coussins pour tout lit, des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus beaux tableaux des vieux maîtres; les boudoirs en étoffe de Chine, aux couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux ; puis enfin on arriva dans la fameuse chambre. Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour tombât, elle n'était point éclairée, et qu'elle était de-

meurëe dans sa vétusté, quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve. Ces deux causes suffisaient en effet pour lui donner une teinte lugubre. « Hou! » s'écria madame de Villefort, u c'est effrayant en effet. » Madame Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas. Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu'en effet la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.

« N'est-ce pas ? » dit Montecrislo. « Voyez donc comme ce lit est bizarrement placé, quelle sombre et sanglante ten*» turc ! et ces deux portraits au pastel que l'humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire avec leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés : « J'ai vu? » Villefort devint livide, madame Danglars tomba sur une chaise longue placée près de la cheminée. « — Oh! » dit madame de Villefort en souriant, « avez-vous bien le courage de vous asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis? » Madame Danglars se leva vivement. «< — Et puis, » dit Montecristo, » ce n'est pas le tout. — Qu'y a-t-il donc encore? » demanda Debray, à qui l'émotion de madame Danglars n'échappait point. « — Ah! oui, qu'y a-t-il encore? >» demanda Danglars, « car jusqu'à présent j'avoue que je n'y vois pas grand'chose, et vous, M. Cavalcanti? — Ah ! » dit celui-ci, « nous avons à Pise la tour d'Ugolin, à Ferrare la prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Francesca et de Paolo. — Oui, mais vous n'avez pas ce petit escalier, » dit Montecristo en ouvrant une porte perdue dans la tenture; « regardezlo-moi, et dites ce que vous en pensez. — Quelle sinistre cambrure d'escalier ! » dit Château-Renaud en riant, u — Le fait est, » dit Debray, » que je ne sais si c'est le vin de Chio qui porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en noir. »

Quant à Morrel, depuis qu'il avait éti question de la dot de Valentine, il était demeuré triste et n'avait pas prononcé un mot.

il COMTE DX MOMBCaiSTO. 3. 7

rO LE COMTE DE MONTECRISTO.

<f Vous figurez-vous, » dit Montecristo, « un Othello ou un abbé de Ganges quelconque, descendant pas k pas, par une nuit sombre et orageuse, cet escalier avec qudque lugubre fardeau qu'il a hâte de dérober à la vue des hommes, sinon au regard de Dieu? » Madame Danglars s*évanouità moitié au bras de Yillefort, qui fut lui-même obligé de s'adosser à la muraille, u — Ah ! mon Dieu, madame, » s'écria Debray, « qu'avez-vous donc? comme vous pâlissez! — Ce qu'elle a, » dit madame de Yillefort, « c'est bien simple ; elle a que M. de Montecristo nous raconte des histoires épouvantables, dans l'intention sans doute de nous faire mourir de peur. — Mais oui, » dit Yillefort. «( En effet, comte, vous épouvantez ces dames. — Qu'avez-vous donc? >» répéta tout bas Debray à madame Danglars. u — Rien , rien, » dit celle-ci en fiusant un effort, «j'ai besoin d'air, voilà tout. — Youlez-vous descendre au jardin? » demanda Debray en offrant son bras à madame Danglars et en s'avançant vers Tescalier dérobé. «« — Non, » dit-elle, « non; j'aime encore mieux rester ici. — En vérité, madame, » dit Montecristo, « est-ce que cette terreur est sérieuse? — Non, monsieur, » dit madame Danglars ; « mais vous avez une façon de supposer les choses qui donne à l'illusion l'aspect de la réalité. — Oh ! mon Dieu, oui, » dit Montecristo en souriant, «< et tout cela est une affaire d'imagination ; car aussi bien pourquoi ne pas plutôt se représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit visité par la déesse Lucine? et cet escalier mystérieux, comme le passage par où, doucement, et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de l'accouchée, passe le médecin, ou la nourrice, ou le père lui-même, emportant l'enfant qui dort?... »

Cette fois madame Danglars, au lieu de se rassurer k cette douce peinture , poussa un gémissement et s'évanouit tout à fait, u Madame Danglars se trouve mal , » balbutia

Villefort ; «« peut-être faudrait-il la transporter à sa voiture* — Oh ! mon Dieu ! » dit Montecristo , » et moi qui ai oublié mon flacon ! — J'ai le mien, » dit madame de Villefort. Et elle passa à Montecristo un flacon plein d'une liqueur rouge pareille à celle dont le comte avait essayé sur Edouard la bienfaisante influence. » — Ah! » dit Montecristo en le prenant des mains de madame de Villefort. u — Oui, » murmura celle-ci, « sur vos indications j'ai essayé. — Et vous avez réussi? — Je le crois. »

On avait transporté madame Danglars dans la chambre à côté. Montecristo laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint à elle. « Oh ! » dit-elle , « quel rêve afireux ! » Villefort lui serra fortement le poignet, pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas rêvé.

On chercha M. Danglars ; mais, peu disposé aux impressions poétiques, il était descendu au jardin , et causait avec M. Cavalcanti père d'un projet de chemin de fer de Livourne i Florence.

Montecristo semblait désespéré : il prit le bras de madame Danglars et la conduisit au jardin , où l'on retrouva M. Danglars, prenant le café entre MM. Cavalcanti père et fils. « En vérité, madame, n lui dit-il, « est-ce que je vous ai fort effrayée ? — Non , monsieur , mais vous savez , les choses nous impressionnent selon la disposition d'esprit où nous nous trouvons. » Villefort s'efforça de rire, «t — Et alors vous comprenez, » dit-il, « il suffît d'une supposition, d'une chimère... — Eh bien ! » dit Montecristo, u vous m'en croirez si vous voulez , j'ai la conviction qu'un crime a été commis dans cette maison. — Prenez garde, » dit madame de Villefort, « nous avons ici le procureur du roi. — « Ma foi , » répondit Montecristo , « puisque cela se rencontre ainsi, j'en profiterai pour faire ma déclaration.* — Votre déclaration ? j» dit Villefort. « — Oui, et en face de témoins. — Tout cela est fort intéressant, » dit Debray , « et s'il y a réeflement crime, nous allons faire admirablement la diges-

n LE COMTE DE MONTECRISTO.

Uon. — Il y a crime, « dit Montecristo. « Venez par ici, messieurs; venez, M. de Villefort; pour que la déclaration soit valable, elle doit être faite aux autorités compétentes. »

Montecristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu'il serrait sous le sien celui de madame Danglars, il traîna le procureur du roi jusque sous le platane, où l'ombre était le plus épaisse. Tous les autres convives suivaient. « Tenez , » dit Montecristo , u ici , à cette place même, » et il frappait la terre du pied , <( ici , pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j'ai fait creuser et mettre du terreau ; eh bien ! mes travailleurs, en creusant, ont déterré un coffre, ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu desquelles était le squelette d'un enfant nouveau-né. Ce n'est pas de la fantasmagorie, cela, j'espère? » Montecristo sentit se roidir le bras de madame Danglars et frissonner le poignet de Villefort. 4t — Un enfant nouveau-né ! » répéta Debray ; « diable ! ceci devient sérieux , ce me semble. — Eh bien ! w dit Château-Renaud, «je ne me trompais donc pas quand je prétendais tout à l'heure que les maisons avaient une âme et un visage comme les hommes , et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet de leurs entrailles. La maison était triste parce qu'elle avait des remords, elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime. — Oh ! qui dit que c'est un crime? » reprit Villefort, tentant un dernier effort. « — Comment ! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n'est pas un crime? » s'écria Montecristo. « Comment appelez-vous donc cette action-là , M. le procureur du roi? — Mais qui dit qu'il a été enterré vivant ? — Pourquoi l'enterrer là, s'il était mort? Ce jardin n'a jamais été un cimetière. — Que fait-on aux infonticides dans ce pays-ci ? » demanda naïvement le major Cavalcanti. « — Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, » répondit Danglars. « — Ah ! on leur coupe le cou? » fit Cavalcanti. « — Je le crois... J4'est-ce pas, M. de Villefort? » demanda Montecristo»

LE DINER, 7t

«c— Oui, M. le comte , » répondit celui-ci avec un accent qui n'avait plus rien d'humain.

Montecrislo vit que c'était tout ce que pouvaient supporter les deux personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène, et ne voulant pas la pousser plus loin : « Mais le café, messieurs, » dit-il ; « il me semble que nous l'oublions. » Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse.

«En vérité, M. le comte, » dit madame Danglars, « j'ai lionte d'avouer ma faiblesse , mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleversée; laissez-moi m'asseoir, je vous prie. » Et elle tomba sur une chaise.

Montecristo la salua et s'approcha de madame de Villefort. u Je crois que madame Danglars a encore besoin de votre flacon, » dit-il. Mais avant que madame de Villefort se fut approchée de son amie, le procureur du roi avait déjà dit à l'oreille de madame Danglars : « — Il faut que je vous parle.

— Quand cela 7 — Demain. — Où? — A mon bureau, au parquet si vous voulez , c'est encore là l'endroit le plus sûr.

- J'irai. »

£a ce moment madame de Villefort s'approcha. « Merci, chère amie, » dit madame Danglars en essayant de sourire , « ce n'est plus rien et je me sens tout à fait mieux. »

7i LE COMTE DE MCffiTECRISTO.

La soirée s'avançait; madame de Vîllefort avait manifesté le désir de regagner Paris , ce que n'avaii point osé faire madame Danglars , malgré le malaise évident qu'elle éprouvait.

Sur la demande de sa femme, M. de Villefort donna donc le premier le signal du départ. Il offrit une place dans son landau à madame Danglars , afin qu'die eût les soins de sa femme. Quant à M. Danglars, absorbé dans une oonveraatioa industrielle des plus intéressantes avec M. GavalcanCi, il ne faisait aucune attention h tout ce qui se passait.

Montecristo, tout en demandant son flacon k madame de Villefort, avait remarqué que M. de Villefort s'était a{)proché de madame Danglars ; et, guidé par la situation, il avait deviné ce qu'il lui avait dit, quoiqu'il eût parlé si bas qu'à peine si madame Danglars elle-même l'avait entendu.

Il laissa, sans s'opposer à aucun arrangement, partir Morrel, Debray et Cbâteau-Renaud à cheval, et monter les deux dames dans le landau de M. de Villefort ; de son côté, Danglars, de plus en plus enchanté de Cavalcanti père, l'invita à monter avec lui dans son coupé.

Quant à Andréa Cavalcanti, il gagna son tilbury, qui l'attendait devant la porte, et dont un groom, qui exagérait les agréments de la fashion anglaise, lui tenait, en se hissant sur la pointe de ses bottes, l'énorme cheval gris de fer.

Andréa n'avait pas beaucoup parlé durant le diner , par cela même que c'était un garçon fort intelligent, et qu'il avait tout naturellement éprouvé la crainte de dire quelque sottise au milieu de ces convives riches et puissants, parmi lesquels son œil dilaté n'apercevait peut-être pas sans crainte un procureur du roi.

Ensuite il avait été accaparé par M. Danglars, qui, après un rapide coup d'œil sur le vieux major au col roide et sur son fils encore un peu timide , et en rapprochant tous C0S symptômes de l'hospitalité de Montecristo, avait pensé qu'il avait affaire à quelque nabab venu à Paris pour perfectionner son fils unique dans la vie mondaine.

Il avait donc contemplé avec une complaisance indicible rénorme diamant qui brillait au petit doigt du major , car le major, en homme prudent et expérimenté, de peur qu'il n'arrivât quelque accident à ses billets de banque, les avait convertis à l'instant même en un objet de valeur. Puis, après le diner, toujours sous prétexte d'industrie et de voyage , il avait questionné le p^e et le fils sur leur manière de vivre, et le père et le fils, prévenus que c'était chez Danglars que devait leur être ouvert, à l'un son crédit de quarante-huit iBiNe francs une fois donnés, à l'autre son crédit annuel de cinquante mille livres, avaient été charmants et pleins d'affabilité pour le banquier aux domestiques duquel , s'il né se fassent retenus , ils eussent serré la main , tant leur reconnaissance éprouvait le besoin de l'expansion .

Une chose surtout augmenta la considération, nous dirons presque la vénération de Danglars pour Gavalcanti. Celui-ci, fidèle au principe d'Horace, nil admirari, s'était contenté, comme on l'a vu , de faire preuve de science en disant de quel lac on tirait les meilleures lamproies. Puis il avait mangé sa part de celle-là sans dire un seul mot. Danglars en avait conclu que ces sortes de somptuosités étaient familières à l'illustre descendant des Gavalcanti, lequel se nourrissait probablement k Lucques de truites qu'il faisait venir

de Suisse et de langoustes qu'on lui envoyait de Bretagne par des procédés pareils à ceux dont le comte s'était servi pour faire venir des lamproies du lac Fusaro et des sterlets du fleuve Volga.

Aussi avait-il accueilli avec une bienveillance très-prononcée ces paroles de Cavalcanti : ai Demain , monsieur, j'aurai l'honneur de vous rendre visite pour affaires. — Et moi, monsieur, » avait répondu Danglars, «je serai heureux de vous recevoir. »

Sur quoi il avait proposé à Cavalcanti , si cependant cela ne le privait pas irop de le séparer de son fils, de le reconduire à l'hôtel des Princes.

Cavalcanti avait répondu que depuis longtemps son fils avait l'habitude de mener la vie de jeune homme ; qu'en conséquence il avait ses chevaux et ses équipages à lui , et que, n'étant pas venus ensemble , il ne voyait pas de difficulté à ce qu'ils s'en allassent séparément.

Le major était donc monté dans la voiture de Danglars, et le ban(}uier s'était assis à ses côtés, de plus en plus charmé des idées d'ordre et d'économie âe cet homme, qui cependant donnait h son fils cinquante mille francs par an, ce qui supposait une fortune de cinq ou six cent mille livres de rente.

Quant à Andréa, iL commença, pour se donner bon air, il gronder son groom de ce qu'au lieu de le venir prendre au perron , il l'attendait à la porte de sortie , ce qui lui avait donné la peine de faire trente pas pour aller chercher son tilbury.

Le groom reçut la semonce avec humilité, prit, pour retenir le cheval impatient et qui frappait du pied, le mors de la main gauche, tendit de la droite les rênes k Andréa, qui les prit et posa légèrement sa botte vernie sur le marchepied.

En ce moment une main s'appuya sur son épaule. Le jeune honune se retourna, pensant que Danglars ou Mon-

teeristo avait oublié quelque chose à lui dire et revenait k la charge au moment du départ.

Mais au lieu de Fun ou de l'autre , il n'aperçut qu'une figure étrange, hâlée par le soleil, encadrée dans une barbe de modèle , des yeux brillants comme des escarboucles , et un sourire railleur épanouissant une bouche où brillaient, rangées à leur place et sans qu'il en manquât une seule, trente-deux dents blanches, aiguës et affamées comme celles d'un loup ou d'un chacal*

Un mouchoir à carreaux rouges coiffait cette tète aux cheveux grisâtres et teri*eux , un bourgeron des plus crasseux et des plus déchirés couvrait ce grand corps maigre et osseux, dont il semblait que les os, comme ceux d'un squelette , dussent cliqueter en marchant ; enfin la main qui s'appuya sur l'épaule d'Andréa, et qui fut la première chose que vit le jeune homme, lui parut d'une dimension giganlesque.

Le jeune homme reconnut-il cette figure à la lueur de la lanterne de son tilbury, ou fut-il seulement frappé de l'horrible aspect de cet interlocuteur? Nous ne saurions le dire; mais le fait est qu'il tressaillit et se recula vivement, u Que me voulez-vous? » dit-il. « — Pardon ! notre bourgeois, » répondit l'homme en portant la main à son mouchoir rouge, « je vous dérange peut-être, mais c'est que j'ai à vous parler. — On ne mendie pas le soir, » dit le groom en faisant un mouvement pour débarrasser son maître de cet importun. 4( — Je ne mendie pas , mon joli garçon , » dit l'homme inconnu au domestique, avec un regard si ironique et un sourire si effrayant que celui-ci s'écarta ; « je désire seulement dire deux mots à votre bourgeois qui m'a chargé d'une commission il y a quinze jours à peu près. — Voyons, » dit à son tour Andréa avec assez de force pour que le domestique ne s'aperçût point de son trouble, « que voulez-vous? dîtes vite, mon ami. — Je voudrais... je voudrais..., » dit tout bas Thoâime au mouchoir rouge, u que

vous voulussiez bieo m'ëpargner la peine de retourner 1 Paris à pied. Je suis très-fatigué, et comme je n'ai pas si bien diné que toi , à peine si je puis me tenir. » Le jeune homme tressaillit à cette étrange familiarité. « — Mais enfin 4 » lui dit-il, « voyons, que voulez-vous? — £h bien! je veux que tu me laisses monter dans ta belle voiture et que tu me reconduises. » Andréa pâlit , mais ne répondit point. « Oh! mon Dieu, oui, » dit Thomme au mouchoir rouge en enfonçant ses mains dans ses poches et en regar* dant le jeune homme avec des yeux provocateurs, «c*est une idée que j'ai comme cela, entends-tu, mon petit Benedetto? n

A ce nom , le jeune homme réfléchit sans doute , car il s'approcha de son groom et lui dit : u Cet homme a effectivement été chargé par moi d'une commission dont il a i me rendre compte. Allez k pied jusqu'à la barri««; là, vous prendrez un cabriolet, afin de n'être point trop en retard. » Le valet surpris s'éloigna. « Laissez-moi au moins gagner l'ombre, » dit Andréa, u — Oh ! quant à cela, je vais moimême te conduire en belle place, attends, » dit l'homme an mouchoir rouge. Et il prit le cheval par le mors, et conduisit le tilbury dans un endroit où il était effectivement impossible à qui que ce fût au monde de voir l'honneur que lui accordait Andréa.

« Oh ! moi , » lui dit-il , « ce n'est pas pour la gloire de monter dans une belle voiture ; non , c'est seulement parce que je suis fatigué , et puis un petit peu parce que j'ai à causer d'affaires avec toi. — Voyons, montei, » dît le jeune homme.

Il était fâcheux qu'il ne fit pas jour, car c'eât été un spectacle curieux que celui de ce fueux, assis carrément sur les coussins brochés prés du jesne et élégant conducteur du tilbury.

Andréa poussa son cheval jusqu'à k dernière maison du village sans dire un seul mot à son compagnon, qui, de son

edié, fouriait et gardait le silence, comme s'il eàt été ravi de se promener dans une si bonne locomotive.

Une fois hors d'Auteuii , Andréa regarda autour de lui pour s'assurer sans doute que nul ne pouvait ni les voir ni les entendre, et alors, arrêtant son cheval et se croisant les bras devant l'homme au mouchoir rouge : « Ah çà , » lui dit-il , « pourquoi venez-vous me troubler dans ma tranquillité? — Mais toi-même, mon garçon, pourquoi te défies-tu de moi ? — Et en quoi me suis-je défié de vous? — En quoi? tu le demandes? Nous nous quittons au pont du Var, tu me dis que tu vas voyager en Piémont et en Toscane, et pas du tout, tu viens à Paris. — En quoi cela vous géne-t-il? — En rien; au contraire, j'espère même que cela va m'aider. — Ah ! ah ! » dit Andréa, u c'est-à-dire que vous spéculez sur moi. — Allons, voilà les gros mots qui arrivent ! — C'est que vous auriez tort , maitre Caderousse, je vous en préviens. — Eh ! mon Dieu, ne te fâche pas, le petit; tu dois pourtant savoir ce que c'est que le malheur ; eh bien 1 le malheur, ça rend jaloux. Je te crois courant le Piémont et la Toscane , obligé de te faire faC" ckino ou ekerone; je te plains du fond de mon cœur, eomme je plaindrais mon enfant. Tu sais que je t'ai toujours appelé mon enfant ? — Après ? après ? — Patience donc, salpêtre ! — J'en ai de la patience ; voyons, achevez. — Et je te vois tout d'un coup passer à la barrière des Bonshommes avec un groom , avec un tilbury, avec des habits tout flambants neufs. Ah çà ! mais tu as donc découvert une mine ou acheté une charge d'agent de change? — De sorte que, comme vous l'avouez, vous êtes jaloux? — Non, je suis content, si content que j'ai voulu te faire mes compliments, le petit; mais comme je n'étais pas vêtu régulièrement , j'ai pris mes précautions pour ne pas te compromettre. — Belles précautions ! » dit Andréa , « vous m'abordez devant mon domestique. — Eh ! que veux-tu , mon «afent? je t'aborde quand je puis te saisir. Tu as un

cheval très-vif, un tilbury très-léger; tu es naturetiement glissant comme une anguille ; si je t'avais manqué ce soir, je courais risque de ne pas te rejoindre. — Vous voyez bien que je ne me cache pas. — Tu es bien heureux, et j'en voudrais bien dire autant ; moi , je me cache ; sans compter que j'avais peur que tu ne me reconnusses pas; mais tu m'as reconnu , >» ajouta Gfiderousse avec son mauvais sourire, « allons, tu es bien gentil. — Voyons, » dit Andréa, u que vous faut-il? — Tu ne me tutoies plus, c*est mal, Benedetto, un ancien camarade ; prends garde, tu vas me rendre exigeant. »

Cette menace fit tomber la colère du jeune homme : le vent de la contrainte venait de souffler dessus. Il remit soo cheval au trot. «< C'est mal à toi-même, Caderousse, » ditril, «( de t'y prendre ainsi envers un ancien camarade , comme tu disais tout à l'heure; tu es Marseillais, je suis... — Tu le sais donc , ce que tu es maintenant ? — Non , mais j'ai été élevé en Corse ; tu es vieux et entêté, je suis jeune et têtu. Entre gens comme nous , la menace est mauvaise , et tout doit se faire à l'amiable. Est-ce ma faute, si la chance, qui continue d'être mauvaise pour toi , est bonne pour moi au contraire? — Elle est donc bonne, la chance? Ce n'est done pas un groom d'emprunt, ce n'est donc pas un tilbury d'emprunt , ce ne sont donc pas des habits d'emprunt que nous avons là? Bon, tant mieux ! » dit Caderousse avec des yeux brillants de convoitise. « — Oh ! tu le vois bien et tu le sais bien, puisque tu m'abordes, » dit Andréa s'animant de plus en plus. « Si j'avais eu un mouchoir comme le tien sur ma tête , un bourgeron crasseux sur les épaules et des souliers percés aux pieds , tu ne me reconnaîtrais pas. — Tu vois bien que tu me méprises, le petit, et tu as tort , maintenant que je t'ai retrouvé, rien ne m'empêche d'être vêtu d'dbeuf comme un autre, attendu que je te connais bon cœur : si tu as deux habits, tu m'en donneras bien un; je te donnais bien ma portion de soupe et de haricots, moi, quand tu avais

LE MENDIANT. gl

trop faim. — C'est vrai ! » dit Andréa. »< — Quel appétit tu avais ! est-ce que tu as toujours bon appétit? — Mais oui, » dit Andréa en riant. « — Comme tu as dû diner chez ce prince d*où tu sors ! — Ce n'est pas un prince , mais tout bonnement un comte. — Un comte, et un riche, hein! — Oui, mais ne t'y fie pas ; c'est un monsieur qui n'a pas l'air commode. — Oh! mon Dieu! sois donc tranquille! On n'a pas des projets sur ton comte, et on te le laissera pour toi tout seul. Mais, » ajouta Caderousse en reprenant ce mauvais sourire qui avait déjà effleuré ses lèvres, u il faut donner quelque chose pour cela, tu comprends. — Voyons, que te faut-il?

— Je crois qu'avec cent francs par mois... — Eh bien ! — Je vivrais.. . — Avec cent francs? — Mais mal, tu comprends bien ; mais avec... — Avec?... — Cent cinquante francs, je serais fort heureux. — En voilà deux cents, >» dit Andréa. Et il mit dans la main de Caderousse dix louis d'or. « — Bon , « fit Caderousse. « — Présente-toi chez le concierge tous les premiers du mois et tu en trouveras autant.

— Allons ! voilà encore que tu m'humilies ! -— Comment cela? — Tu me mets en rapport avec de la valetaille; non , vois-tu , je ne veux avoir affaire qu'à toi. — Eh bien ! soit , demande-moi, et tous les premiers du mois, du moins tant que je toucherai ma rente , toi tu toucheras la tienne. — Allons, allons ! je vois que je ne m'étais pas trompé, tu es un brave garçon, et c'est une bénédiction quand le bonheur arrive à des gens comme toi. Voyons, conte-moi ta bonne chance. — Qu'as-tu besoin de savoir cela? » demanda Cavalcanti. »t — Bon! encore de la défiance? — Non. Eh bien ! j'ai retrouvé mon père. — Un vrai père? — Dame ! tant qu'il payera... — Tu croiras et tu honoreras; c'est juste. Comment l'appelles-tu ton père? — Le major Cavalcanti. — Et il se contente de toi ? — Jusqu'à présent il paraît que je lui suffis. — Et qui t'a fait retrouver ce père-là ? — Le comte de Montecristo. — Celui de chez qui tu sors? — Oui. — Dis donc , tâche donc de me placer chez lui comme grand

parent, puisqu'il lient bureau. — Soit, je lui parlerai de toi ; mais, en attendant, que vas-tu faire? — Moi? — Oui, toi. — Tu es bien bon de t'occuper de cela, )» dit Gaderousse, « -^ Il me semble, puisque tu prends intérêt à moi, » reprit Andréa , a que je puis bien à mon tour prendre quelques informations. — C'est juste... Je vais louer une chambre dans une maison honnête, me couvrir d'un habit décent, me faire raser tous les jours , et aller lire les journaux au café. Le soir, j'entrerai dans quelque spectacle avec un chef de claque, j'aurai l'air d'un boulanger retiré, c'est mou rêve.

— Allons , c'est bon ! Si tu veux mettre ce projet h exécution et être sage, tout ira à merveille. — Voyez -vous M. Bossuet !... et toi, que vas-tu devenir?... pair de France?

— Eh ! eh ! » dit Andréa, « qui sait? —'M. le major Cavalcanti l'est peut-être... mais malheureusement l'hérédité est abolie. — Pas de politique, Caderousse ! . . . Et maintenant que tu as ce que tu veux et que nous sommes arrivés, saute en bas de ma voiture et disparais! — Non pas, cher ami!

— Comment, non pas? — Mais songes-y donc, le petit, un mouchoir rouge sur la tête, presque pas de souliers, pas de papiers du tout et dix napoléons enor dans ma poche , sans compter ce qu'il y avait déjà , ce qui fait juste deux cents francs; mais on m'arrêterait immanquablement a la barrière ! Alors je serais forcé , pour me justifier, de dire que c'est toi qui m'as donné ces dix napoléons : de là information, enquête; on apprend que j'ai quitté Toulon sans donner congé , et l'on me reconduit de brigade en brigade jusqu'au bord de la Méditerranée. Je redeviens purement et simplement le n** 106, et adieu mon rêve de ressembler à un boulanger retiré ! Non pas, mon fils ; je préfère rester honorablement dans la capitale. »

Andréa fronça le sourcil ; c'était, comme il s'en était vanté lui-même , une assez mauvaise tête que le fils putatif de M. le major Gavalcanti. Il s'arrêta un instant, jeta un coup d'œll rapide autour de lui, et comme son regard achevait de

LE MENDUNT. »

décrire le cercle investigateur, sa main descendit innocemment dans son gousset , où elle commença de caresser la sous-garde d'un pistolet dé poche.

Mais pendant ce temps Caderousse, qui ne perdait pas de vue son compagnon, passait ses mains derrière son dos, et ouvrait tout doucement un long couteau espagnol qu'il portait sur lui à tout événement. Les deux amis , comme on le voit, étaient dignes de se comprendre, et se comprirent; la main d* Andréa sortit inoffensive de sa poche , et remonta jusqu'à sa moustache rousse qu'elle caressa quelque temps. « Bon Caderousse , » dit-il , » tu vas donc élrc heureux ! — Je ferai tout mon possible , » répondit Taubergiste du Pont du Gard en renfonçant son couteau dans sa manche. h — Allons , voyons , rentrons donc dans Paris. Mais comment vas-tu faire pour passer la barrière sans éveiller les soupçons? Il me semble qu'avec ton costume tu risques encore plus en voiture qu'à pied. — Attends, » dit Caderousse, u tu vas voir. » Il prit la houppelande à grand collet que le groom exilé du tilbury avait laissée à sa place, et la mit sur son dos, jpuis le chapeau de Cavalcanli, et le mit sur sa tète; après quoi il prit la pose renfrognée d'un domestique de bonne maison dont le maître conduit luimême.

« Et moi, n dit Andréa, « je vais donc rester nu-téte? — Peuh !» dit Caderousse , « il fait tant de vent que la bise peut bien l'avoir enlevé ton chapeau. — Allons donc, » dit Andréa , u et finissons-en. — Qui est-ce qui t'arrête? » dit Caderousse , « ce nest pas moi , je l'espère? — Chut! » fit Cavalcanti.

On traversa la barrière sans accident. A la première rue transversale, Andréa arrêta son cheval, et Caderousse sauta à terre. <( £h bien ! » dit Andréa , u et le manteau de mon domestique, et mon chapeau? — Ah ! » répondit Caderousse, « tu ne voudrais pas que je risquasse de m'enrhumer. — Mais moi ? — Toi, tu es jeune, tandis que moi je commence

à me faire vieux ; au revoir, Beoedetto. ^y Et il s'enfonça dans la ruelle où il disparut.

u Hélas! » dit Andréa en poussant un soupir, « on ne peut donc pas être eomplétement heureux dans ce monde ! »

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