SCÈNE CONJUGALE. 8S
Une fois la porte fermée et la baronne et Debray dans la cour : u Qu'avez-vous donc , Hermine , » dit Debray, « et pourquoi donc vous étes-vous trouvée mal h cette histoire ou plutôt II cette fable qu'a racontée le comte? — Parce que j'étais horriblement disposée ce soir, mon ami , » répondit la baronne. « — Mais non, Hermine, « reprit Debray, « vous ne me ferez pas croire cela. Vous étiez au contraire dans d'excellentes dispositions quand vous êtes arrivée chez le comte. M. Danglars était bien quelque peu maussade, c'est vrai; mais je sais le cas que vous faites de sa mauvaise humeur. Quelqu'un vous a fait quelque chose. Racontez-moi cela; vous savez bien que je ne souffrirai jamais qu'une impertinence vous soit faite. — Vous vous trompez, Lucien, je vous assure, » reprit madame Danglars , u et les choses sont comme je vous les ai dites , plus la mauvaise humeur dont vous vous êtes aperçu, et dont je Déjugeais pas qu'il valut la peine de vous parler. »
Il était évident que madame Danglars était sous l'influence d'une de ces irritations nerveuses dont les femmes souvent ne peuvent se rendre compte à elles-mêmes, ou que, comme l'avait deviné Debray, elle avait éprouvé quelque commotion cachée qu'elle ne voulait avouer à personne. En homme habitué à reconnaître les vapeurs comme un des éléments de la vie féminine , il n'insista donc point davantage , attendant le moment opportun, soit d'une interrogation nouvelle , soit d'un aveu proprio motu.
A la porte de sa chambre , la baronne rencontra mademoiselle Gornélie. Mademoiselle Cornélie était la camériste de confiance de la baronne. » Que fait ma fille? » demanda madame Danglars. « — Elle a étudié toute la soirée, » répondit mademoiselle Cornélie, « et ensuite elle s'est couchée. — Il me semble cependant que j'entends son piano. --C'est mademoiselle Louise d'Armilly qui fait de la musique pendant que mademoiselle est au lit. — Bien , » dit madame Danglars , « venez me déshabiller. »
On entra dans la chambre à coucher. Debray s'étendit sur un grand canapé , et madame Danglars passa dans son cabinet de toilette avec mademoiselle Gornélie.
u Mon cher M. Lucien , » dit madame Danglars h travers la portière du cabinet , «< vous vous plaignez toujours qu'Eugénie ne vous fait pas Thonneur de vous adresser la parole?
— Madame, » dit Lucien jouant avec le petit chien de la baronne , qui , reconnaissant sa qualité d'ami de la maison, avait l'habitude de lui faire mille caresses, « je ne suis pas le seul à vous faire de pareilles récriminations, et je crois avoir entendu Morcerf se plaindre l'autre jour à vous-même de ne pouvoir tirer une seule parole de sa fiancée. — C'est vrai , » dit madame Danglars , « mais je crois qu'un de ces malins tout cela changera et que vous verrez entrer Eugénie dans votre cabinet. — Dans mon cabinet , à moi ? — C'est-àdire dans celui du ministre. — Et pourquoi cela? — Pour vous demander un engagement l\ l'Opéra. En vérité, je n'ai jamais vu un tel engouement pour la musique : c'est ridicule pour une personne du monde ! » Debray sourit.»— Eh bien ! » dit-il , « qu'elle vienne avec le consentement du baron et le vôtre , nous lui ferons cet engagement , et nous tâcherons qu'il soit selon son mérite, quoique nous soyons bien pauvres pour payer un aussi beau talent que le sien.
— Allez, Cornélie, » dit madame Danglars, «je n'ai plus besoin de vous. » Cornélie disparut , et un instant après madame Danglars sortit de son cabinet dans un charmant négligé et vint s'asseoir près de Lucien. Puis, rêveuse, elle se mit à caresser le petit épngneul.
Lucien la regarda un instant en silence. » Voyons, Hermine, » dit-il au bout d'un instant, «c répondez franche ment : quelque chose vous blesse, n'est-ce pas? — Rien, » reprit la baronne. Et cependant, comme elle étouffait , elle se leva , essaya de respirer et alla se regarder dans une glace. « Je suis h faire peur ce soir, » dit-elle.
Debray se levait en souriant pour aller rassurer la ba-