‹ Le comte de Montecristo (volume 2)Chapitre 8 sur 31 · SCÈNE CONJUGALE · texte numérisé non relu

SCÈNE CONJUGALE

ronne sur ce dernier point , quand tout k coup la porte s'ouTrit. M. Danglars parut; Debray se rassit. Au bruit de la porte madame Danglars se retourna, et regarda son mari avec un étonnement qu'elle ne se donna même pas la peine de dissimuler.

« Bonsoir, madame, » dit le banquier; «bonsoir, M. Debray. «( La baronne crut sans doute que cette visite imprévue signifiait quelque chose comme un désir de répurer les mots amers qui étaient échappés au baron dans la journée. Elle s'arma d'un air digne, et se retournant vers Lucien sans répondre à son mari : <c — Lisez-moi donc quelque chose , M. Debray, »lui dit-elle. Debray, que cette visite avait légèrement inquiété d'abord , se remit au calme de la baronne, et allongea la main vers un livre marqué au milieu par un couteau à lame de nacre incrustée d'or. « — Pardon , » dit le banquier, u mais vous allez bien vous fatiguer , baronne, en veillant si lard; il est onze heures, et M. Debray demeure bien loin. » Debray demeura saisi de stupeur, non point que le ton de Danglars ne fût parfaitement calme et poli , mais enfin , au travers de ce calme et de cette politesse , il perçait une certaine velléité inaccoutumée de faire autre chose ce soir-là que la volonté de sa femme. La baronne aussi fut surprise et témoigna son étonnement par un regard qui sans doute eut donné à réfléchir à son mari , si son mari n'avait pas eu les yeux fixés sur un journal , où il cherchait la fermeture de la rente. Il en résulta que ce regard si fier fut lancé en pure perte , et manqua complètement son effet.

uM. Lucien, » dit la baronne, uje vous déclare que je n'ai pas la moindre envie xle dormir, que j'ai mille choses à vous conter ce soir, et que vous allez passer la nuit à m'écouter, dussicz-vous dormir debout. — A vos ordres, madame, » répondit flegmatiquement Lucien. « — Mon cher M. Debray, » dit à son tour le banquier, « ne vous tuez pas, je vous prie, à écouter celte nuit les folies de madame

Danglars , car vous les écouterez aussi bien demain ; mais ce soir est k moi , je me le réserve , et je le consacrerai , si vous voulez bien le permettre , à causer de graves intérêts avec ma femme. » Cette fois le coup était tellement direct et tombait si bien d'aplomb qu*il étourdit Lucien et la baronne; tous deux s'interrogèrent des yeux comme pour puiser l'un dans l'autre un secours contre cette agression ; mais l'irrésistible pouvoir du maître de la maison triompha, et force resta au mari. » N'allez pas croire au moins que je vous chasse, mon cher Debray, » continua Danglars ; « non, pas le moins du monde : une circonstance imprévue me force à désirer d'avoir ce soir même une conversation avec la baronne ; cela m'arrive assez rarement pour qu'on ne me garde pas rancune. » Debray balbutia quelques mots, salua et sortit en se heurtant aux angles , comme Nathan dans Athalie. « — C'est incroyable , » dit-il quand la porte fut refermée derrière lui, «combien ces maris, que nous trouvons cependant si ridicules , prennent facilement l'avantage sur nous ! »

Lucien parti , Danglars s'installa à sa place sur le canapé, ferma le livre resté ouvert, et, prenant une pose horriblement prétentieuse, continua de jouer avec le chien. Mais comme le chien , qui n'avait pas pour lui la même sympathie que pour Debray, le voulait mordre, il le prit par la peau du cou et l'envoya de l'autre côté de la chambre sur une chaise longue. L'animal jeta un cri en traversant l'espace; mais , arrivé à sa destination , il se tapit derrière un coussin, et, stupéfait de ce traitement auquel il n'était point accoutumé , il se tint muet et sans mouvement. >• Savezvous, Monsieur, » dit la baronne sans sourciller, «cque vous faites des progrès? Ordinairement, vous n'étiez que grossier; ce soir, vous êtes brutal. — C'est que je suis ce soir de plus mauvaise humeur qu'ordinairement , » répondit Danglars.

Hermine regarda le banquier avec un suprême dédain.

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