‹ Le comte de MontecristoChapitre 12 sur 52 · LA HËRE ET LE FILS · texte numérisé non relu

LA HËRE ET LE FILS

plus explicite ; il renfermait tout un poème de colères contenues, de fiers dédains, de généreuse indignation.

Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture , il garda quelque temps sa pose immobile et mélancolique ; puis soudain , détachant son cheval du petit arbre autour duqud il avait noué le bridon , il sauta légèrement en selle, et reprit au galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait k l'hAtel de la rue du Helder. En descendant de cheval, if lui sembla, derrière le rideau do la chambre à coucher du comte , apercevoir le visage pâle de son père; Albert détournais tèleavec un soupir, et rentra dans son petit pavillou. Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son enfance ; il regarda encore une fois ces taUeaux, dont les figures semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de vivantes couleurs. Puis il «ileva avec son chAssis de chêne le portrait de sa mère , qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait. Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses bronzes artistiques , signés Feuchères ou Barye ; visita les armoires et plaça les clefe b chacune d'dles ; jeta dans un tiroir de son secrétaire, qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche qu'il avait sur lui ; y joignit les mille bijoux de fantaisie qui peuplaient ses coupes , ses écrins , ses étagères ; fit un inventaire exact et précis de tout, et plaça cet inveotaire k l'endroit le plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des livres et des papiers qui l'encombraient.

Au commencement de ce travail, son domestique, malgré l'ordre que lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa chambre. <> Que voulez-vous? « lui demanda Uorc^ d'nD accent {dus triste que courroucé. « — Pardon, roonueur, n répondit le valet de chambre; « monsieur m'avait bien défendu de le déranger, c'est vrai, mais H. te comte de Horcerf me fait appeler. — Eli bien 7 » demanda Albert. i. 4

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•• — it n'ai pae voulu me reudre chei M. le oonte sans prendre les ordres de monsieur. — Pourquoi cek 7 — Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai acoompagoë monsieur sur le terrain. — C'est probable, » dit Albert. " — Et s'il me feit demander, c'est sans doute pour m'iatoroger 8«r ce qui s'est pass^ li~bas. Que dois-je répondre? — La vérité. — Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu. — Vont direz que j'ai fait des excuses k M. le comte de Hontecristo ; allez, >i Le valet s'inclina et sortit.

Albert s'était alors remis s son inventaire. Comme il terminait ce travail, le bruit des chevaux piétinant daas la ooar et des roues d'une voiture ébranlant ses vitres attira son attention ; il s'approcha de la fenâtre, et vit son prâe monrtea* dans sa calèche et partir.

A peine la porte de l'hdtel fut-dle refennée deiri^ le comte, qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa tain, et comme personne n'était là pour l'aononoer, il pénétra jusqn'à la chambre à coucher de Mercedes, et, le cœur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il devinait , il s'arrêta sur le seuil. Comme si la même Ame eût animé ces deux coi^s, Mercedes faisait chei elle ee qu'Albert venait de faire ehez lui. Tout était mis «n ordre : les dentelles , les panirei , le* Ujoux, le linge, l'argent, allaieat se ranger au fond des tiroirs, dont la oomtesse assemblait soigneusement les de&. Albert vit tous ces préparatifs ; il les comprit , et s'éeiîant : « Ha mère! » il alla jet»- ees bru au cou de Hereédês. Le peintre qui eàt pu rendre l'expression de ces deux figures eAt fait certes un beau taUeau. En effet , tout cet «ppaKit d'une résolution énergique qin n'avwt point fait peur à Albert pour lui-même, l'effrayait pour sa mèire.

■ Que faites-vous donc? » demanda-t-il. <i — Que Eaîaiexvous?» répondit^lle. « — Mi! ma jnère, » s'éerla Albert , ému au point de ne pouvoir parler, ■ il n'e* est point de vous comme de moi ; non , vous ne pouvez pas avoir résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir *|m je dis^dtati

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& votre ntaiBOB, et... et b vous. — Moi aussi, Albert , » répondit Mereëdès ; « moi aussi je pars. J'avais compta , je l'avoue, que mon Ôls m'accompagnerait ; me suis-je trompa?

— Ma mère, » dît Albert avec fermeté , « je ne puis vous faire partager le sort que jo me destine ; il faut que je vive désormais sans nom et sbhs fortune ; il faut, pour eommeac^ l'apprentissage de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je mangerai d'ici su moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi , ma bonne mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite somme que j'ai calculé m'étre nécessaire. — Toi, mon pauvre enfant, ■ s'écria Mercedes ; « toi souffrir de la misère , soufb-ir de la faim I Oh i no dis pascela, tu briserais toutes mes résc^uti^ra.

— Hais )ion pas les miennes, ma mère, « répondit Albert. 1 Je suis jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas ! ma mère, il 3^ a des gens qui ont tant souffert, et qui nou-seuiement ne sont pas morts , mais qui encore ont édifié «ne nouvelle fortune sur la ruioe de toutes les promesses de bonheur ipie le dd leur avait faites, sur les débris de toutes les espérances que Sieu leur avait données.' J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes ; je sais que du fond de l'abime où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non : j'ai rompu, k partir d'aujourd'hui , avec le passé , et je n'en accepte plus rien, pas même mon nom, parce que, vous lo comprenez, vous, n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme qui doit rougir devant un autre homme. — Albert, mon enfant, » dit Mercedes , «. si j'avais eu un cœur plus fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné j ta conscience a parlé quand ma voix éteinte se taisait ; écoute ta conscience , mon fils. Tu avais des amis , Albert , romps loomentanément avec eux, mais ne désespère pas, au nom de ta mers ! La vie est bdle encore k ton âge, mon cher Al-

H) LE COHTE DE HOirTECRlSTO.

bert, car k peine as-tu vingt-deux ans -, et comme à un cceur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends celai de mon père : il s'appelait Herrera. Je te connais, mon Albert; quelque carrière que tu buitcs, tn rendras en peu de temps ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde, plus brillant encore du lustre de tes malbeurs passes ; et si cela ne doit pas être ainsi, malgré tontes mes prëvisions, iatsse-moi du moins cet espoir, k moi qui n'aurai plus que cette seule peosëe, h moi qui n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de eette maison. — le ferai sdon vos désirs, ma mère, ■ dit le jeune homme; ■ oui , je partage votre espoir : la colère du del ne noua poursuivra pas, vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus, agissons promptement. M, de Horcerf a quitté l'bdtel voilà une demi-beure h peu près ; l'occasion, comme vous le voyez , est favorable pour éviter le bruit et l'explication. — Je vous attends , mon fils , » dit Mercedes. Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard , d'où il ramena un fiacre qui devait les conduire hors de l'hAtel ; il se rappelait certaine petite maison garnie, dans la rue des Saints- Pères , où sa mère trouverait un logement modeste , mais décent; il revint donc chercher la comtesse. Au moment où le fiacre s'arrêtait devant la maison, et comme Albert en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre. Albert reconnut l'intendant. >i Du comte, » dit Bertuceio. Albert prit la lettre , l'ouvrit , la lut. Après l'avoir lue , il chercha des yeux Bertuccio ; mais pendant que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu. Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée d'émotion, rentra chez Mercedes , et sans prononcer une seule parole lui présenta ia lettre. Mercedes lut :

« Albert, ■ En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel « TOUS êtes sur le point de vous abandonner, je eroia vous

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LA HÈRE ET LE FILS. il

< moDtrer aussi que je comprendsIadélîcRtesse.Vous voiU n libre, vous quittei l'hAlel du comte , et vous allez retirer « chez vous votre mère , libre comme vous ; mais réflécbis- " sei-y, Albert ; vous lui devez plus que vous ne pouvez lui n payer, pauvre uoble «sur que vous êtes. Gardez pour vous " la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais ëpargnez- H lui cette première misère qui accompagnera inévitableu ment vos premiers efforts ; car elle ne mérite pas même " le reflet du malheur qui la frappe aujourd'hui, et la « Providence ne veut pas que l'innocent paye pour le cou- •I pable.

K te sais que vous allez quitter tous deux la maison de u la rue du Helder sans rien emporter. Comment je l'ai " appris , ne cberchez point k le découvrir. Je le sais : « voilà tout.

u Écoutez, Albert. Il y o vingt-quatre ans, je revenais Il bien joyeux et bien fier dans ma patrie. J'avais une San» u cée, Albert, une sainte jeune fille que j'adorais, etjerapi< portais à ma fiancée cent cinquante louis amassés pénible- « ment par un travail sans relâche. Cet aident était pour •' elle , je le lui destinais , et sachant combien la mer est u perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de

■ la maison que mon père habitait k Harseille sur les allées u de Meiilan. Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre

• chère maison. Dernièrement, en venant à Paris, j'ai « passé par Marseille. Je suis allé voir cette maison aux douu loureux souvenirs ; et le soir, une béclie k la main , j'ai

■ sondé le coin où j'avais enfoui mon trésor. La cassette de <i fer était encore à la même place , personne n'y avait " touché ; elle est dans l'angle qu'un beau figuier , planté « par mon père le jour de ma naissance , couvre de son <i ombre.

" Eh bien ! Albert , cet ai^nt qui autrefois devait aider

• il la vie et h la tranquillité de cette femme que j'adorais, « voilà qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et doulou-

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•I reux, il a retrouvé le même emploi. Oh ! comprenez bien

ma pensée , à moi qui pourrais offrir des millions à cetUs M pauvre femme, et qui lui rends seulement le morceau de

■ pain noir oublié sous mon panvre toit depuis le jour où

■ j'ai été séparé de celle que j'aimais.

■I Vous êtes un bomme généreux, Albert, mais peut-être

1 étes-vous néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressen-

■ timent ; si vous me refusez, si vous demandez bt un autre

■ ce que j'ai le droit de vous offrir, je dirai qu'il est peu u généreux à vous de refuser la vie de votre mère offerte < par un homme dont votre père a fait mourir le père dans K les horreurs de la faim et du désespoir. »

Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile, attendant ce que déciderait sa mère. Mercedes leva au cid un regard d'une ineffable expression. » J'accepte, » dit-elle, « il a le droit de payer la dot que j'apporterai dans un couvent ! « Et mettant la lettre sur son cœur, elle prit le bras de son fils , et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.

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