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sa pensée, après la retraite successive de Viilefort, de d'Avrigny et de Noirtier, tandis que onze heures sonnaient à SaÏDt-Philîpiie du Roule, et que )a garde, ayant placé sons la* main de la malade le breuvage préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait en frémissant, k l'office où elle s'était retirée, les commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres histoires qui depuis trois mois défrayaient les soirées de l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait dans cette ehambrc si soigneusement fermée.
Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était retirée. Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait chaque nuit, laissait sa tête, insoumise b sa volonté, continuer ce travail actif, monotone et implacable du cerveau qui s'épuise k reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les mêmes images. De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout i coup, k son reQet tremblant, Valenttne crut Toir sa bihUothèque, placée h c6té de )a cheminée dans un renfoncement du mur, s'ouvrir lentement , sans que les gonds sur lesquels elle semblait rouler produisissent le moindre bruit.
Dans un autre moment, Valentine eîlt saisi sa sonnette, et en eût tiré le cordonnet de soie en appelant au secours; mais rien ne l'étonnait plus dans la situation oiî elle se trouvait. Elle avait la conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce que le matin aucune trace n'était restée jamais de tous ces fantdmes de la nuit qui disparaissaient avec le jour. Derrière la porte parut une figure humaine. Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces sortes d'apparitions pour s'épouvanter ; elle ouvrit seulement de grands yeux, espérant reconnaître Horrel. La figure continua de s'avancer vers son lit, 4, i»
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vu LE COHTB DE MONTECRISTO.
pOH «Ue B'arrJla, et parut écouter avec une attealion profonde. Ed ce moment un reflet de la veilleuse se joua sur le visafe du nocturne visiteur. » Ce n'est pas lui ! " murmurât-elle. Et elle attendit, cooTsincue qu'elle rérait, que cet lumime, comme cela arrive dans les songes, disparût, ou se changeât en quelque autre personne. Seulement die toudia son pouls, et le sentant battre violemment, elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces visions importunes était de boire ; la fraîcheur de la boisson , composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont Valentine s'était plainte au doeteur, apportait, en faisant tomber la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau ; quand elle avait bu , pour un moment elle souffirail moins.
Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et fins vlv«nent que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la jeune fille qu'elle entendit son Bonffle et qu'elle crut sentir la pression de sa main.
Cette fois l'illusioa ou plutât la réalité dépassait tout ce que Valentine avait éprouvé jusque-là ; elle commença k se croire bien éveillée et bien vivante ; elle eut la conscience qu'elle jouissait de toute sa raison , et elle frémit. La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui arrêter le bras. Valentine le retira lentement à elle. Alors «tte figure, dont son regard ne pouvait se détacher, et qui d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette figure prit le veire, s'approcha de la veilleuse et regarda le breuvage, comme si elle eât voulu «i juger la transparence et la limpidité. Mais cette première épreuve ne suiBt pas. Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que le lapis étouffait le bruit de sed pas , cet homme puisa dans le verre une cuillerée du breuvage et l'avala.
Valentine regardait ce qui se passait devant ses feux uwt
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un profond sentiment de stupeur. Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître ponr faire place à un autre tableau; mais l'homme, bu lieu de s'éranouir comme une ombre, se rapprocba d'elle, et tendant le venre k Valentine, et d'une vois pleine d'émotion ; » Maintenant, » dit-il, « buvez!... n Valentine tressaillit. C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce timbre vivant. Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri. L'homme posa un do^t sur ses lèvres, u — M. le comte de IHontecristo ! nniurmnra-t-elle. A l'ef^oi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille , au tremblement de ses mains , au geite rapide qu'elle fit pour se blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte du doute contre ]a conviction ; cependant la présence de Hontecristo chez elle k une pareille heure , son entrée mystérieuse , fantastique , inexplicable, par un mur, semblaient des impossibilités à la raison ébranlée de ValentJnc. « — N'appelez pas, ne vous effivyez pas, « dit le comte; •< n'ayei pas même au fond du cœur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une inquiétude ; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois, vous avez raison , Valentine , et ce n'est point une illusion ) , l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le plus respectueux ami que vous puissiez rêver. »
Valentine ne trouva rien à répondre ; elle avait une si grande peur de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard effrayé voulait dire : Si vos intentions sont pures, pourquoi étes-vous ici?
Avec sa merveilleuse sagacité le comte comprit tout ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille. « Ècoutezmoi, H dit-il, •< ou plutdt regardez-moi : voyez mes yeux rougis et mon visage plus péle encore que d'habitude; c'est que depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'cail un seul instant; depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous conserve à notre ami Maximilien. > Un
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flot de sang joyeux moata rapidement aux joues de la malade -, car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste de déOance qu'il lui avait inspirée. ■ — Maximilien!.., •> répéta Vnlentine, tant ce nom lui paraissait doux à prononcer; « Hnximilien ! il vous a donc tout avoué ? — Tout. 11 m'a dit que votre vie était la sienne , et je lui ai promis que vous vivriez, — Vous lui avez promis que je vivrais? — Oui. — En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de protection. Étes-vous donc médecin? — Oui, elle meiUeur que le ciel puisse vous envoyer en ce moment, croyez-moi. — Vous dites que vous avez veillé ? » demanda Valenlice inquiète ; « où cda ? je ne vous ai pas vu. » Le comte étendit la main dans la direction de la bibitotfaèque. « — J'étais caché derrière cette porte, '• dit-il ; » cette porte donne dans la maison voisine que j'ai louée. » Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, et avec une souveraine ter* rcur : ■ — Monsieur, » dit-elle, « ce que vous avez fait est d'une démence sans exemple , et cette protection que vous m'avez accordée ressemble fort à une insulte. — Valentine, » dil-il, « pendant cette longue veille, voici les seules choses que j'ai vues , quelles gens venaient chez vous , quels ali- HKnts on vous préparait, quelles boissons on vous a servies; puis quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais comme je viens d'entrer, je vidais votre verre, et je substituais au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui vous était préparée , faisait circuler la vie dans vos veines. — Le poison ! la mort ! » s'écria Valentine, se croyant de nouveau sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination ; « que dites-vous donc là, monsieur?~Cbut! mon enfant! » dit Montecristo en portant de nouveau son doigt k ses lèvres; "j'ai dit le poison, oui, j'ai dit la mort, et je répète la mort ; mais buvez d'abord ceci. » Le comte tira de sa poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa qudques gouttes dans le verre. nEt quand vous aurez
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bu, ne prenez plus rien de la nnit. Volentine avança la main; mais A peine eut-elle toucbé le Terre, qu'elle la retira avec effroi. Montecrîsto prit le verre, en but la moitié, et le présenta à Valentine qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il contenait. « — Oh ! oui ! » diUelle , u je reconnais le goût de mes breuvages nocturnes , de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci. — Voilà comment vous avez vécu depuis quatre nuits , Valentîne, » dit le comte. « Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que vous m'avez fait passer ! oh ! les effroyables tortures que vous m'avez fait subir quand je Voyais verser dans votre verre le poison mortel , quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée ! — Vous dites, monsieur, » reprit Valentine au comble de la terreur, u que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre le poison mortel 7 Mais si vous avez vu verser le poison dans mon verre , vous avez dû voir la personne qui le versait? — Oui, » Valentîne se souleva sur son eéanl, en ramenant sur sa poitrine plus pâle que la neige la batiste brodée , encore moite de la sueur froide du délire, k laquelle commençait ji se mêler la sueur plus glacée encore de In terreur. «—Vous l'avez vue? « répéta la jeune fille. « — Oui, " redit une seconde fois le comte. « — Ce que vous me dites est horrible , monsieur, ce que vous voulez me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison de mon père , quoi ! dans ma chambre , quoi ! sur mon lit de souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous, monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté divine ; c'est impossible , cela ne se peut pas. — Ëtes-vous donc la première que cette main frappe , Valentine? N'avezvous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Héran, madame de Saint-Héran, Barrois? M'auriez-vous pas vu tomber M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près
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de trois ans ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du poison? — Oh ! mon Dieu ! » dît Valentîne, " c'est donc pour cela que depuis près d'un mois bon papa exige que je partage toutes ses boissons? — Et ces boissons, » s'écria Moiitecristo , •: odI un (;oùt amer comme celui d'une écorce d'orange à moitié sécliée , n'est-ce pas? — Oui , moo Dieu , oui ! — Oh ! cela m'explique tout , » dit Montecristo ; "lui aussi sait qu'on empoisonne ici, et peut-être qnl empoisonne. Il vous a prémunie, vous son eufant bienaimé , contre la substance mortelle , et la substance mortelle est venue s'émousser contre ce commencement d'habitude; voilA comment vous vivez encore, ce que je ne m'expliquais pas après avoir été empoisonnée il y a qoatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne pas. — Hais quel est donc l'assassin , le meurtrier ? — A votre tour je vous demanderai ; N'avez-vous donc jamais vu entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre? — Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître ; mais je les prenais pour des visions de ma fièvre , et tout i l'heure , quand vous êtes entré vous-même , eh bien ! j'ai cru longtemps ou que j'avais le délire ou que je révais . — Ainsi vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre vie? — Non, » dit Valentine. "Pourquoi quelqu'un désircrait-il ma mort? ^ Vous allez la connaître alors , » dit Montecristo en prêtant l'oreille. a — Comment cela? » demanda Valentine en regardant avec terreur autour d'elle.» — Parce que ce soir vous n'avei plus ni fièvre ni délire, parce que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui sonne et que c'est l'heure des assassins. — Mon Dieu ! mon Dieu ! " dit Valentine en essuyant avec sa main la sueur qui perlait 6 son front.
En effet , minuit sonnait lentement et tristement ; on eût dit que chaque coup du marteau de bronze frappait sur le cœar de la jeune fille, «i Valentîne , " continua le comte ,
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■* appdez toutes vos forées & votre secours; eomprimez votre cœur dans votre poitrine, arrêtez votre voix daos votre gorge , feignez le sommeil , et vous verrez , vous verrez. nValentiae saisit la main du comle.o — 11 me semble que j'entends du bruit , « dit-elie , « retirez-vous ! — Adieu, ou plutôt au revoir, <• répondit le comte.
Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le cœur de la jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la pointe du pied la porte de la bibliothèque. Mais se retournant avant que de la refermer sur lui : » Pas un geste , i> dit-il , « pas un mot ; qu'on vous croie endormie ; sans quoi, peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps d'accourir.» Et, sur cette effrayante injonction, le comte disparut derrière la porte, qui se referma sileadeusement sur lui.
Valentine resta seule ; deux autres pendules , en retard sur celle de Saint-Philippe du Roule , sonnèrent encore minuit h des distances différentes. Puis, à part le bruisse* ment de quelques voitures lointaines, tout retomba dans le silence.
Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule de sa chambre, dont le balaucier marquait les secondes. Elle se mit ii compter ces secondes , et remarqua
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qu'elles étaieat du double plus lentes que les battements de son cœur. Et cependant elle doutait encore; l'inoSiensive Vakntine ne pouvait se figurer que quelqu'un diSsirâl sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi? II n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormît. Une seule idét , une idëe terrible tenait son esprit tcudu : c'est qu'il existait une personne au monde qui avait tente de l'assassiner, et qui allait le tenter encore. Si cette fois cette personne , lasstie de voir l'inefficacité da poison , allait , comme l'avait dit Hontecristo , avoir recours au fer! si le comte n'allait pas avoir le tempe d'accourir! si elle touchait h son dernier moment ! si elle ne devait plus revoir Morrel ! A cette pensée qui k couvrait h la fois d'une pâleur livide et d'une sueur glacée , Valentîne ëlart prête h saisir le cordon de sa sonnette cl b appeler au secours. Mais il lui semblait, h travers la porte de la bibliothèque, voir ctinceler l'œil du comlc, cet œil qui pesait sur son souvenir, et qui, lorsqu'elle y songeait, l'écrasait d'une telle honte, qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à effacer ce pénible efTet de l'indiscrète amitié du comte.
Vingt minutes, vingt éternités s'écoulèrent ainsi, puis dix autres minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde h l'avance , finit par frapper un coup sur le timbre sonore. En ce moment même un grattement imperceptible de l'ongle contre le bois de la bibliothèque apprit k Valentîne que le comte veillait et lui recommandait de veiller. En effet, du côté opposé, c'est-à-<lire vers la chambre d'Edouard, il semblait à Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle prêta l'oreille, retenant sa respiration presque étouffée ; le boulon de la serrure grinça , et la porte tourna sur ses gonds. Valentîne s'était soulevée sur son coude, elle n'eut que le temps de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son bras. Puis , tremblante , agitée , le coeur serré d'un indicible effroi , elle attendit.
Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux. Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil tranquille. « Valentine! » dit tout bas une voix. La jeune fille frissonna jusqu'au fond du c(eur, mais ne répondit point. « Valentine ! « répéta la même voix. Même silence : Valentine avait promis de ne point se réveiller. Puis tout demeura immobile. Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider. Alors elle osa , sous le rempart de son bras étendu, entr'ouvrir sa paupière. Elle vît alors une femme en peignoir blanc qui vidait dans son verre unelîqueur préparée d'avance dans une fiole.
Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme, inquiète, s'arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si elle dormait réelleoicnt : c'était madame de Villefort.
Valentine , en reconnaissant sa belle-mére, tal saisie d'un frisson aigu qui imprima un mouvement k son lit. Madame de Villefort s'effaça aussitôt le long du mur, et lii, abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia jusqu'au moindre mouvement de Valentine. Celle-ci se rappela les terribles paroles de Montecristo; il lui avait semble, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir briller une espèce de couteau long et alTilé.
Alors Valentine, appelant toute la puissance de sa volonté à son secours , s'efforça de fermer les yeux ; mais cette fonction du plus craintif de nos sens , cette fonction si simple d'ordinaire , devenait en ce moment presque impossible k accomplir, tant l'âvide curiosité faisait d'efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.
Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à se Aire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine, que cetlen:! dormait, madame de Ville-
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la LE COMTE DE MONTECRISTO.
fort étendit de nouveau le bras, et en demeurant ii demi dissimulée par les rideaux rassemblés au chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le contenu de sa fiole. Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertit Valenline qu'elle était partie. Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout ; ce bras Trais et arrondi d'une femme de TÎDgt-cinq ans , jeune et belle , et qui versait la mort. Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait éprouvé pendant cette minute et demie que madame de Viltefort était restée dans sa chambre.
Le grattement de l'ongle sur ta bibliothèque tira la jeune fille de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui ressemblait k de l'engourdissement. Elle souleva la tête avec effort. La porte , toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses gonds , et le comte de Montecristo reparut. >' Eh bien ! i> demanda le comte, « doutei-vous encore?
— Ohl mon Dieul» murmura la jeune fille. « — Vous avez vu 7 — Hélas ! — Vous avez reconnu ? » Valentine poussa un gémissement. « — Oui , » dit-elle , « mais je n'y puis croire. — Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Haximilien?... — Mon Dieu! mon Dieu! » répéta la jeune fille presque égarée; « mais ne puis-je donc pas quitter la maison? me sauver?... — Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout : à force d'or on séduira vos domestiques , et la mort s'offrira à vous déguisée sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez à la source, dans le fruit que vous cueillerez a l'arbre.
— Mais n'avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa m'avait prémunie contre le poison? — Contre un poison , et encore non pas employé à forte dose ; on changera de poison ou l'on augmentera la dose. >i II prit le verre et y trempa ses lèvres. " Et, tenez , « dil-ii , « c'est déjà fait. Ce n'est plus avec de la brucino qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je reconnais le goût de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre. Si vous avies bu
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ce que madame de VilleforE vient de verser dsns ce verre, Valentiiie, Valentine, vous étiez perdue! — Hais, mon Dieu ! » s'écria la jeune fille, u pourquoi donc me poursuitelle ainsi? — Comment ! tous étea si douce , à bonne , si pea croyante au mal , que vous n'avez pas compris, Valentine? — Non , <i dit la jeune fille ; n je ne lui ai jamais fait de mal. — Mais vous êtes riche, Valentine , mais vous avez deux cent mille livres de rente ; et ces deux cent mille tivreg de rente, vous les enlevez à son fils. — Comment cela? Ma fortune n'est poipt la sienne et me vient de mes parents. — Sans doute, et voilà pourquoi M. et madame de Ssint-Héran sont morts : c'était pour que vous héritassiez de vos parents ; voilà pourquoi , du jour où il vous a faite son héritière, M. Noirtier avait été condamné; voilà pourquoi , à votre tour, vous devez mourir, Valentine; c'est afin que votre père hérite de vous, et que votre frère, devenu fils Hnique, hérite de votre père. — Edouard? Pauvre enfant! et c'est pour lui qu'on conmiet tous ces crimes ! — Afa 1 vous comprenez enfin. — Ah ! mon Dieu I pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui I — Vous êtes un ange, Valentine.
— Hais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, hii ?
— On aréfléchî que vous morte, à moins d'eihérédation , la fortune revenait naturellement à votre frère , et l'on a pensé que le crime, au bout du compte , étant inutile, il était doublement dangereux de le commettre, — Et c'est dans l'espFÎt d'une femme qu'une pareille combinaison a pris naissance ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! — Rappelez- TOus Pérouse, la treille de l'auberge de la poste, l'homme en manteau brun que votre belle-mère interrogeait sur l'aqua- U^na ; eh bien ! dès cette époque , tout cet infernal projet mûrissait dans son cerveau. — Oh I monsieur, » s'écria la douce jeune fille en fondant en larmes, u je vois bien , s'il en est ainsi, que je suis condamnée à mourir. — Non , Valentine, non, car j'ai prévu tous les complots; non, car notre eaaemie est Taîncue, puisqu'elle ut devinée ; non , TOiu
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tu LE COMTE DE HONTECRISTO.
Tivrei , Valentîne , vous vivrez pour aim^ r .et être aimée , vous vivrez pour être heureuse et rendre un noble cœur heureux; mais pour vivre, Valentine, il faut avoir toute confiance en moi. — Ordonnez, monâieur, que faut-il faire? — Il faut prendre aveuglement ce que je vous donnerai. — Oh I Dieu m'est témoin, » s'écria Valentine, n que si j'étais seule j'aimerais mieux me laisser mourir. — Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père. — Mon père n'est pas de cet affreux complot , n'est-ce pas , monsieur? ■ dit Valentine en joignant les mains. « — Non, et cependant votre père, l'homme habitué aux accusations juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père , c'est lui qui aurait dà veiller sur vous ; c'est lui qui devrait être k cette heure i la place que j'occupe ; c'est lui qui devrait avoir d^à vidé ce verre ; c'est lui qui devrait déjà s'être dressé contre l'assassin. Spectre contre spectre , » murmura-t-il en achevant tout bas sa phrase. " — Monsieur, » dit Valentine, u je ferai tout pour vivre, car il existe deux êtres au monde qui m'aiment à en mourir si je mourais : mon grand-père et Maximilien. — Je veillerai sur eux comme j'ai veillé sur TOUS. — Eh bien ! monsieur, disposez de moi , » dit Valentine. Puis, h voix basse : n Oh ! mon Dieu 1 mon Dieu ! » ditelle, " que va-t-il m'arriver ? — Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez point; si vous souS^z, si vous perdez la vue , l'ouïe , le tact, ne craignez rien ; si TOUS vous réveillez sans savoir où vous êtes, n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous réveillant, vous trouver dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière; rappelez soudain votre esprit , et dites-vous : '< £n ce moment , un «ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de H Maximilien, cet homme veille sur moi. » — Hélas! hélas! quelle terrible extrémité ! — Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère? — J'aimerais mieux mourir eentfois! oh I oui, mourir 1 — Non, vous ne mourrez pas,
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et quelque chose qui tous arrive, tous me le promettes, vous ne tous plaindrez pas, vous espérerez ? — Je penserai h Maximilien. — Vous êtes ma fiile bfen-aimée, Valentine ; seul je puis tous sauver, et je vous sauverai. »
Valentine, au comble de la terreur , joignît les mains (car ^e sentait que le momeot était venu de demander à Dieu du courage), et se dressa pour prier , murmurant des mots sans suite , et oubliant que ses blanches épaules n'avaient d'autre voile que sa longue cbcvdure , et que l'on voyait battre son cœur sous la fine dentelle de son peignoir de nuit.
Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille, ramena jusque sur son cou la courle-poiute de Telours, et aTec un sourire tout paternel : « Ha fille, » di^ il , « croyez en mon dévouement comme vous croyez en la bonté do Dieu et dans l'amour de Maximilien. » Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et demeura docile comme un enânt sous ses voiles.
Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en émeraude , soaleva son couverde d'or , et versa dans la main do Valentine une petite pastille ronde de la grosseur ' d'un pois.
Valentine la prit avec l'autre main , et regarda le comte attentivement : il y avait sur les traits de cet intrépide protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il était évident que Valentine l'interrogeait du regard. «Oui,» répondit celui-ci. Valentine porta la pastille à sa bouche et l'avala. « Et maintenant, au revoir, mon enfant, » dit-il, u je vais essayer de dormir, car vous êtes sauvée. — Allez, « dit Valentine, » quelque chose qui m'arrîve, je tous promets de n'avoir pas peur. »
Uontecriato tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune
fille qui s'endormait peu à peu, vaincue par la puissance. du
narcotique que le comte venait de lui donner. Alors il prit
le verre, Je vida aux trois quarts dans la cheminée, pour que
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(M LE COMTE DE HON*rECBISTO.
l'on pét cpoifC (pie Va)entiiie>T&itbu ceqa'il en itfanquait, le reposa sur la table de nuit ; puis , regagnant )« porte de la biblietli^ue, il itisparut, après avoir jeté un AetiAet regard vers Valentine, qui s'endormait aTCC la oenfimice et la candaar d'un a^e couche ans pieds do Snùgoeap.
La veâlleuBe coatiouait de brûler sur la dieminëe de Valenline, puisant les depnières gouttes ^uîltf qui aurnagwient encore mr' l'eau ; àéjh un cercle plus rougeâtre colordit l'albAtre du globe , dëjà la flamme plus vive laisMiC AAappeP ces derniers petîll»aents qui semblent , cheK les êtres inanjfn^, ces dernières convul^ons de f agonio, qu'on a si sonveitt comparées i oelles des pauvres créatures humaines ; un jour bas et sinistre venait teindre d'an reflet d'opale les rideaux blancs ei les drape de la jeune fille. Tous les bruits de la rue étaient étdutepour œtte fois, et le silence intérieur était effrayant.
La porte de la chancre d'Edouard' s'ouvrit alors, et une tête que nous avons déjà vue parut dans la glaee opposée h la porte : c'était madame de VilleftH't qnt rentrait pour voir ï'effetdn breuvage.
Bile s'arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de Ib lampe, seul brait perceptible dans cette chambre qu'oit eâtcrtie
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VALENTIIfE. ia
détcirte, puis elle s'avança doucement ven la taMe de nuit pour voir si le verre de Valentioe ^it vide. Il était encore plein au quart, comme nous l'arons dit. Madame d« Villefort le prit et alla le vider dans les cendres, qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle rinça soigneusement leicristal, l'essuya avec son propre mouchoir et le replaça sur la table de ntiit.
Qudqu'un dont te regard eût pu [Songer dans l'intérieur de la chambre eût pu voir alors rbésitalion de madame de Villefort A fixer ses yeux sur Valentine et à s'approcher d« lit. Cette lueur luguÏHV , ce silenoe, cette teirible poésie de la nuit venaient sans doute se combiner avee l'ëpouvstitable poésie de sa conscience ; l'empoisonneuse avait peur de son œuvre.
Enfin elle s'enhardit, écarta le rideau, s'appuya au cbevet du lit et se courba sur Valentine. La jeune fille ae respirait plus- ses dents, à demi desserrées, ne laissaient échapper aucuQ atome de ce souffle qui décèle la vie ; ses lèvres blancliissaotcs avaient cessé de fréniir ; ses yeus, noyés dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau , formaient une saillie plus blanche iiTendroit oii le globe enflait la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déji mate comme la cire. Madame de Villerort contempla ce vimge d'une espressioa si éloquente dans son immobilité; elle s'enhardit alors , et , soulevant la couverture , elle appuya sa main sur le cœur de la jeune fille. 11 était muet et glacé. Ce qui luttait sous sa main , c'était l'artère de ses doigts : elle retira sa maiu avec un frisson. Le bras de Valentine pendait hors du lit ; ce bras , dans toute la partie qui se rattachait k l'épaule et s'étendait jusqu'à la saignée , semblait moulé sur celui d'une des Grâces de Germain Pilou ; mais l'avant-bras était légèrement déforme par une crispation , et le poignet , d'une forme si pure, s'appuyait, un peu roidi et les doigts écartés, su> l'acajou. La naissance des ongles était bleuâtre.
Pour madara< de Villefort, il n'y avait pbu de dente, tout
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lis LE COMTE DE HONTECRISTO.
éuit fini ; l'œuvre lerrible , la dernière qu'elle eût k accomplir, était eufin consommée.
L'empoisoDueuse n'avait plus rien à faire dans cette chambre ; elle recula avec tant de précaution , qu'il était visible qu'elle redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis; mais tout eu reculant , elle tenait encore le rideau soulevé , absorbant ce spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction , tant que la mort n'est pas la décomposition mais seulement l'immobilité, tant qu'elle demeure le mystère , et n'est pas encore le dégoût.
Les minutes s'écoulaient , madame de Villefort semblait ne pouvoir lâcher ce rideau qu'elle tenait su^endu comme un linceul au-dessus de la tète de Valentioe. Elfe payait son tribut h la rêverie ; la rêverie du crime , ce doit être le remords.
En ce moment , les pétillements de la veilleuse redoublèrent. Madame de Villefort , à ce bruit , tressaillit et laissa retomber le rideau. Au raéme instant la veilleuse s'éteignit, et la chambre fut plongée dans une effrayante obscurité. Au milieu de cette obscurité, la pendules'éveilla et sonna quatre heures et demie. L'empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse au front.
L'obscurité continua deuK heures encore. Puis peu k peu un jour blafard envahit l'appartement, filtrant aux lames des Persiennes ; puis peu à peu encore il se fit plus grand et vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps. C'est h ce moment que la toux de la garde-malade retentit sur l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine , une tasse & la main. Pour un père , pour un amant, le premier regard eût été décisif, Valentine était morte ; pour cette mercenaire, Valentine n'était qu'endormie. « Bon , ■• dit-elle en s'approchant de la table de nuit , ■ elle a bu une partie de sa potion , le verre est aux deux tiers vide. <> Puis elle alla Jk la cheminée, raUuma le feu , s'installa dans son
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