‹ Le comte de MontecristoChapitre 27 sur 52 · VALENTINE · texte numérisé non relu

VALENTINE

fauteuil , et quoiqu'elle sortit de son lit, elle profita on sommeil de Valentine pour dormir eocore quelques insUuts.

La pendule l'éveilla en sonnant huit heures. Alors , ëlooaée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune fille, eflrayée de ce bras pendant hors du lit et que la dormeuse n'avait point ramené à elle , elle s'avança vers le lit , et ce fut alors seulement qu'elle remarqua ces lèvres froides et cette poitrine glacée. Elle voulut ramener le bras près du corps ; mais le bras n'obéit qu'avec cette roideur effrayante k laquelle ne pouvait pas se tromper une garde-malade. Elle poussa un horrible cri. Puis , courant à la porte : « Au secours! i> cria-t-elle, •• ausecours! —Comment! nu secours?» répondit du bas de l'escalier la voii de M. d'Avrigny. C'était l'heure où le docleur avait l'habitude de venir. ■ — Comment! au secours?» s'écria la voix de Villefort sortant précipitamment de son cabinet; » docteur, n'avez-vous pas entendu crier au secours ? — Oui, oui ; montons, » répondit M. d'Avrigny, <i montons vite; c'est chez Valentine. »

Mais avant que le médecin et le père ne fussent entrés , les domestiques qui se trouvaient au même étage dans les chambres ou dans les corridors étaient entrés, et, voyantValentine pèle et immobile sur son lit , levaient les mains au ciel et chancelaient comme frappés de vertige.

« Appelez madame de Villefort! réveillez madame de Villefort ! X cria le procureurdu roi, de la porte de la chambre, dans laquelle il semblait n'oser entrer. Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient M. d'Avrigny qui était entré , lui , qui avait couru h Valentine et qui la soulevait dans ses bras. « — Encore celie-ci!... " murmura-t-il en la laissant retomber, u Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! quand vous lasserez-vous? » Villefort s'élança dans l'appartement. u — Que dites-vous, mon Dieu ? » s'écria-t^il en levant les deux mains au ciel, «docteur!... docteur!.,, — Je disque Valentine est morle , « répondit M. d'Avrigny d'une voii solennelle et terrible dans sa soleanité. M. de Villefort s'a-

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battit comme eî ses jambes étaient brisées , et tomba la tête

sur lelitdeValentine.

Aux paroles du docteur, au cri du père , les domestiques terrifiés s'enfuirent avec de sourdes imprécations ; on entendit par les escaliers et les corridors leurs pas précipités, puis UD grand mouvement dans les cours , puis ce fut tout ; le bruit s'éteigoil : depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient déserté la maison maudite.

En ce moment madame de Villefort, le bras à demi passé dans son peignoir du matin, souleva la tapisserie ; un instant elle demeura sur le seuil , ayant l'air d'interroger les assistants et appelant à sou aide quelques larmes rebelles. Tout à coup elle fit un pas ou plutât un bond en avant , les bras étendus vers la table de nuit. Elle venait de voir d'Âvrigny se pencher curieusement sur cette table et y prendrele verre qu'elle était certaine d'avoir vidé pendant la nuit. Le verre se retrouvait au tiers plein , juste comme il était quand ^e en avait jeté le contenu dans les cendres.

Le spectre de Valentine dressé devant l'empoisonneuse eut produit moins d'effet sur elle.

En eSet , c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a versé dans le verre de Valentine et que Valentine a bu ; c'est bien ce poison qui ne peut tromper l'œil de H. d'Avrigny et que M . d'Avrigny regarde attentivement ; c'est bien un miracleque Dieu afailsansdoutepourqn'ilrestdt, malgré ces précautions del'assassin, une trace, une preuve, unedénonciationducrime.

Cependant, tandis que madame de Villefort était restée immobile comme la statue de la Terreur, tandis que Villefort, la tête cachée dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui , d'Âvrigny s'approchait de la fenêtre pour mieux examiner de l'œil le contenu du verre et en dégualait une goutte prise au bout du doigt. Il Âh ! » murmura-t-il, « ce n'est plus de la bruoine maintenaat; voyons oe que c'est!» Alors il courut ii une des annoires de la chambre de Valentine, armoire transformée

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en pharmacie, et tirant de sa petite ease d'sFgeot un flaoea d'acide nitrique , il ea laissa tomber quelques gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea ausaitâten un demi-Terre de sang vermeil. •! Ah ! » fit d'Avrigny avec l'horreur du juge k qui se révèle la vérité, mélëe à la joie du savant h qui «e dévoile un problème.

Madame de Villefort tourna an instant sur elle-même ; ses yeux lancèrent des flammes, puis s'éteignirent; elle chercha, chaocelante , la porte de la main , et disparut. Un instant après , on entendit le bruit éloigné d'un corps qui tombait sur le parquet. Hais personne n'y fit attention. La garde était occupée à regarder l'analyse chimique, Villefort était toujours anéanti. H. d'Avrigny seul avait suivi des yeux madame de Villefort et avait remarqué sa sortie précipitée. 11 souleva la tapisserie de la chambre de Valentine, et son regard , h travers celle d'Edouard , put plonger dans l'appartement de madame de Villefort , qu'il vit étendue sans mouvement sur le parquet. •> Allez secourir madame de Villefort, » dit-il à la garde; u madame de Villefort se trouve nal ! — Hais madcmois^e Valentine ? » balbutia celle-ci. h — Hademoiselie Valentine n'a plus besoin de secours, » dit d'Avrigny , « puisque mademoiselle Valentine est morte. — Morte ! morte! » soupira ViUeforl dans le paroxysme d'une douleur d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle , înconuue , inouïe pour ce eceur de bronie. « — Morte , ditesvous ? Il s'écria une troisième voix ; u qui a dit que Valentine était morte? » Lea deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel debout, pflle, bouleversé, terrible.

Voici ce qui était arrivé. A son heure habituelle et par )a petite porte qui conduisait chez Noirtier, Morrel s'était prësenl^. Contre la coutuoie, il trouva ta porte ouverte; il n'eut donc point besoin de sonner; il entra. Dans 1» vestibule, il attendit un instant, appelant un domestiqne quelcoEHjuequi l'intraduisit près du vieux Noirtier. Hais personne

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n'avait répondu ; les domestiques, on le sait, avaient dëserté la maison. Moirel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude : il avait la promesse de Montecristo que Valentine vivrait, et jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir le comte lui avait donné de bonnes nouvelles que confirmait ie lendemain Noirtier lui-même. Cependant cette solitude lui parut singulière ; il appela une seconde, une troisième fois ; même silence. Alors il se décida à monter. La porte de Noirtier était ouverle comme les autres portes. La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à sa place hahituclle; mais ses yeux dilatés semblaient exprimer un effroi intérieur que confirmait encore la pèleur étrange répandue sur ses traits. >' Comment allez-vous, monsieur?» demanda le jeune homme, non sans un certain serrement de cœur. <■ — Bien , « fit le vieillard avec son clignement d'yeux , " bien ! " Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude. <• — Vous êtes préoccupé , » continua Morrel , « vous avez besoin de quelque chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens? — Oui , i> fit Noirtier. Morrel se suspendit au cordon de la sonnette , mais il eut beau le tirer à le rompre , personne ne vint. Il se retonrna vers Noirtier ; la pâleur et l'angoisse allaient croissant sur le visage du vieillard. « —Mon Dieu ! mon Dieu ! » dit Morrel, « mais pourquoi ne vient-on pas? Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison ? « Les yeux de Noirtier parurent prêts à jailhr de leur orbite. « Mais qu'avez-vous donc? « continua Morrel, «vous m'effrayez. Valentine! Valentine !,.. — Oui! oui! xfit Noirtier. Haximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put articuler aucun son ; il chancela et se retint à la boiserie. Puis il étendit la main vers la porte. " Oui ! oui ! oui ! » continua le vieillard. Maximilien s'élança par le petit escalier qu'il franchit en deux bonds , tandis que Noirtier semblait lui crier des yeux : n Plus vite! plus vite! 11 Une minute suffit au jeune homme pour traverser plu-

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sieurs chambres solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver jusqu'à celle de Valentine. Il n'eut pas besoia de pousser la porte, elle était toute grande ouverte. Va sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans UD amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable crainte, le clouait sur le seuil. Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait : « Valentine est morte, n et une seconde voix qui, comme un ëcfao, répondait : u — Morte !

Viilefort se releva presque honleus d'avoir été surpris dans l'accès de cette douleur. Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé à en faire plus ou moins qu'un homme. Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel. « Qui êtes-vous, monsieur, » dit-il, « vous qui oubliez qu'on n'entre pas ainsi dans une maison qu'habite la mort? Sortez ! monsieur, sortez ! » Mais Morrel demeurait immobile ; il ne pouvait détacher ses yeux du spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pflle figure qui était couchée dessus. <• Sortez ! entendez-vous 7 " cria Viilefort, tandis que d'Avrigny s'avançait de son côté pour faire sortir Honel.

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Celui-ci regarda d'uo air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit 1b bouche, puis enfin, ne trouvant pas un mot k répondre, malgré l'innombrable essaim d'idées fatales qui envahissaient sou cerveau, iil rebroussa chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux, de telle sorte que Viilefort et d'Avrigny, un instant distraits de leur préoecupation, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un regard qui voulait dire : « Il est fou ! ><

Mais avant que cinq oiiuutes se fussent écoulées, oq enlendit gémir l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui, avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison. Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre cl le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine. Toute cette manœuvre s'exécuta avec une force décuplée par l'exaltation frénétique du jeune homme. Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de Noirtier s'avançant, poussé par Morrel, vers le lit de Valentine, la figure ^e Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour suppléer aux autres facultés. Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort une effrayante apparition. Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il s'était toujours pass^ quelque chose de terrible.

« Voyez ce qu'ils en ont fait ! » cria Morrel une main encore appuyée au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et l'autre étendue vers Valentine; u voyez! mon père, voyez ! ■> Viilefort recula d'un pas et regarda avec létonnemeut ce jeune homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son père.

En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux, qui d'abord s'injectèrent de sang ; puis les veines de son cou se gonflèrent ; une teinte bleuâtre, coiaiiie

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celle qui envsbit la peau de l'épileptique, couvrit son cou, ses jotKS et ses tempes ; il ne manquait à celte explosion intA-ienrc de tout l'être qu'un cri. Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son mutisme, dtScbirant dans son silence. D'Avrigny se précipita vers le vieillard et loi fit respirer un violent révulsif.

« Monsieur ! » s'écria alors Morrel en saisissant la main inerte du paralytique, •> on demande ce que je suis, et quel droit j'ai d'être ici. Oh ! vous qui le savez, dites-le, vous, dites-le ! >i Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots. Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait SB poitrine. On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent l'agonie. Enfin des larmes vinrent jaillir des yeux de Noîrlier, plus heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa léte ne pouvant se pencher, ses yeut se fermèrent. " Dites, » continua Morrel d'une voix étranglée, u dites que j'étais son fiancé ! Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour surlat«rre! Dites, dit«s, dites que ce cadavre m'appartient ! » Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande force' qui se brise, tomba lourdement îi genoux devant ce lit que ses doigts crispés étreignirent avec violence.

Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune homme. Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de Valentine, et, ne pouvant parvenir k pleurer, il moi-dait les draps en rugissant.

Pendant quelque temps on n'entendit dans cette chambr que le conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et cependant un bruit dominait tous ceux-lii : c'était l'asprralion nuque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, romi»e un des ressorts de la vie dans la poitrine de K<riPlier.-

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Enfin Villefort, le plus maître de lous, après avoir pour ainsi dire cëdé pendant quelque temps sa place h Masimilien, Villefort prit la parole. <• Monsieur, » dit-il à Maximilien, Il vous aimiez Valentine, dites-vous? vous étiez son fiancé? J'ignorais cet amour, j'ignorais cet engagement; et cependant moi, son père, je vous les pardonne ; car, je le Tois, votre douleur est grande, réelle et vraie. D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il reste en mon cœur place pour la colère. Mais, vous le voyez. Fange que vous espériez a quitté la terre ; elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, k cette heure, adore le Seigneur. Faites donc vos adieux, monsieur, à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à jamais; Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui doit la bénir. — Vous vous trompez, monsieur, X s'écria Horrel en se relevant sur un genou, le coeur traversé par une douleur plus aiguc qu'aucune de celles qu'il eût encore ressenties ; « vous vous trompez : Valentine, morte comme elle est morte, a non-seulement besoin d'un prêtre, mais encore d'un vengeur. M. de Villefort, envoyez chercher le prêtre, moi je serai le vengeur. — Que voulezvous dire, monsieur? » murmura Villefort, tremblant k cette nouvelle inspiration du délire de Horrel. >< — Je veux dire, " continua Morrel, « qu'il y a deux hommes en vous, monsieur ; le père a assez pleuré, que le procureur du roi commence son office, n Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha, u Monsieur, a continua le jeune homme en recueillant des yeux tous les sentiments qui so réveillaient sur les visages des assistants, <• je sais ce qus je dis, et vous savez tout aussi bien que moi ce que je vais dire : Valentine est morte assassinée ! » Villefort baissa la tétc ; d'Avrigny avança d'un pas encore ; Noirtier fit oui des yeux. « Or, monsieur, » continua Horrel, « au temps où nous vivons, une créature, ne fût-elle pas jeune, ne flît-eUe

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pas belle, ne fAt-e)le pas adorable comme était Valentine, une créature ne disparait pas violemment du monde sang que l'on demande compte de sn disparition. Allons ! M. le procureur du roi , » ajouta Morrel avec une Téhémence croissante, Il pas de pitié ! je vous dénonce le crime, cherchez l'assassin! i> Et son œil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny. Mais su lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur, Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que celui de Horrel. « — Oui ! » fit le vieillard. « — Certes! » dit d'Avrîgny. « — Monsieur, » répliqua Villefort, essayant de lutter encore contre cette triple volonté et contre sa propre émotion; >i monsieur, vous vous trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi ; la fatalité me frappe, Dieu m'éprouve, c'est horrible à penser, mais on n'assassine personne. » Les yeux de Noirtier flamboyé' rent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour parler. Morrel élendil le bras, en commandant le silence. « — Et moi je vous dis que l'on tue ici! >< s'écria Morrel dont la voix baissa sans rien perdre de sa vibration terrible. " Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre mois ! Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué, grdce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier ! Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du poison, et que cette fois on e réussi ! Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi enfin, puisque monsieur que voila vous en a prévenu et comme médecin et comme ami. — Oh ! vous êtes en délire, monsieur! >i dit Villefort essayant vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris. " — Je suis en délire ! « s'écria Morrel ; ■ eh bien! j'en appelle à M. d'Avrigny lui-même. Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le poir même de la mort de madame de Saint-Mérau, alors que

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tous deux, TOUS et lui, tous croyant seuls, tous tous entreteniez de cette mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont TODS parliez et Dieu que tous accusez injustement ne peuvent être eomptës que pour une chose, c'est-à-dire pour avoir créé l'assassin de Valentine ! » Villefort et d'Avrigny se regardèreut. u Oui, oui, rappelez-vous , >> dit Morrel, •> car ces paroles, que tous croyiez livrées au silence et Ji la solitude, sont tombées dans mon oreille. Certes, de ce soirlà, en voyant la coupable complaiftance de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à l'autorité ; je ne serais pas complice comme je le suis ea ce moment de ta mort, Valentine ! ma Valentine bien-aimée ! mais le complice deviendra le vengeur ; ce quatrième meurtre est flagrant et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne, Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai l'assassin. »

Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette vigoureuse organisation prête k se briser par sa propre forée, les dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa goi^e, sa poitrine éclata en sanglots, les larmes si longtemps rebelles jaillirent de ses yeux, il g'afiaissa sur luimême , et retomba k genoux et pleurant pris du lit de Valentine.

Alors ce fut le tour de d'Avrigny. > Et moi auss, ■ dît-il d'une voix forte, « moi aussi je me joins k M. Morrd pour demander justice du crime ; car mon cœur se soulève à l'id^ée que ma lâcbe complaisance a encouragé J'assassin ! — Oh ! mon Dieu I mon Dieu! » murmura Ville fort anéanti.

Morrel releva la tète, et, lisant dans les yeux du vieillard, qui lançaient une flamme surnaturelle : n Tenez, » dit-Il, « tenez, M. Noinier veut parler. — Oui, » fit Hoirtier avec une expression d'autant plus terrible que toutes les fecultés de ee pauvre vieillard impuissant étaient concentrées dans son regard. « — Vous connaissez l'assassin? » dit Horrel. a — Oui , B répliqua litùrtier, « — Et voua allez boqs gni-

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derT ■ s'écria le jeune homme. « Ëcantons, H. d'Anigoy, écoutons ! »

rîoirtier adressa au malheureux Moirel un sourire métancolîque , un de ces doux sourires des yeux qui tant de foia avaient rendu Valenline heureuse , et fixa ainsi son allention. Puis, ayant rivé pour ainsi dire ies yeui de son interlocuteur aux siens, il les détourna vers la porte. ■ Vous voulez que je sorte, monsieur? » s'^ria douloureusement Horrel. « — Oui! » fit Noirtier. « — Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi ! » Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la porte. « Pourrti-je jrevenir, au moins? >> demanda Horrel. « — Oui. — DoiS'je sortir seul? — Non. — Qui dois-je emmener avec moi ? M. le procureur du roi? — Non. — le docteur? — ■ Oui. — Vous voulez rester seul avec H. de VilleTort? — Oui. — Hais pourra-t-il vous comprendre, lui? — Oui. — Oh! » dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête aUait se faire en téte-i-téte, «oh! soyez tranquille, je comprends très-bien mon père. ■ Et tout en disant cela avec cette expresNon de jote que nous avons signalée, les dents du pro< cureur du roi s'en tre-choquaient avec violence.

D'Avrigny prit le bras de Horrel et enb-aina le jeune homme dans la chambre voisine. II se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond que celui de la mort. Enfin, nu bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit entendre , et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient d'Avrigny et Horrel , l'un absorbé , l'autre suffo' quant. ■ Venez , » dil-il. Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.

Horrel alors regarda attentivement Villefort. La figure du procureur du roi était livide ; de larges taches couleur de rouille sillonnaient son front ; entre ses doigts, une plume twdue do mille façons criait en se décliiquetant en lambeaux. Il Messieurs, » dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Horrel , « meuieurs , votre parole d'honneur que

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l'horrible secret demeurera enseTcii entre nous? « Les deux hommes firent un mouTement, « Je vous co conjure!... « continua Vlllefort. » — Hais..., « dit Morrel, a le coupable!... le meurtrier!... l'assassin!... — Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, » dit Villeforl. » Mon père m'a rëvélé le nom du coupable , mon père a soif de vengeance eomme vous , et cependant mon père vous conjure comme moi de garder le secret du crime. N'est-ce pas , mon père ? — Oui, » fit résoIAment Noirtier. Horrel laissa échapper un mouvement d'horreur e( d'incrédulité. « — Oh ! » s'écria Villefort en arrêtant Maxrmilien par le bras , <i oh ! monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez, vous fait cette demande , c'est qu'il sait, soyez tranquille, c'est qu'il sait que Valentine sera terriblement vengée. N'estce pas, mon père ? » Le vieillard fit signe que oui. Villefort continua : u II me connaît, lui, et c'est k lui que j'ai engagé ma parole. Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice , et dans trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur cœur les plus indifi'érents des hommes. N'estce pas, mon père? « Et en disant ces paroles il grinçait des dents et secouait la main engourdie du vieillard. " — Tout ce qui est promis sera-tril tenu, H. Noirtier? » demanda Horrel , tandis que d'Avrigny interrogeait du regard. u — Oui! i> fit Noirtier avec un regard de sinistre joie. « — Jurez donc , messieurs , i< dit Villefort en joignant les mains de d'Avrigny et de Horrel , « jurez que vous aurez pitié de l'honneur de ma maison et que vous me laisserez le soin de le venger? » D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible ; mais Morrel arracha sa main de celles du magistrat, se précipita vers le lit, imprima ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine et s'enfuit avec le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir.

Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.

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M. de Villefort fut donc force de prier d'Avrigoy de se charger des dëmarche§ si nombreuses et si délicates qu'entraîne la mort dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagaëe de circonstances aussi suspectes.

Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que cette douleur sans mouTement, que ce désespoir sans gestes, que ces larmes sans Toix.

ViileTort rentra dans son cabinet ; d'Âvrigny alla cbereher le médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après décès, et que l'on nomme assez énergiquement k médecin de» morts. Noirtier ne voulut point quitter sa fille.

Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère ; on avait fermé les portes de la rue , et comme le concierge avait disparu avec les autres serviteurs , ce fut Villefort lui-même qui alla ouvrir. Hais il s'arréla sur le palier , il n'avait plus le courage d'entrer dans la chambre mortuaire. ,

Les deux docteurs pénétrèrent donc seulsjusqu'ii Valentine. Noirtier était près du lit , pdlc comme la morte, immobile et muet comme elle. Le médecin des morts s'approcha avec rindjfféreuce de l'homme qui passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui recouvrait la jeune fille , et entr'ouvrit seulement les lèvres. » Oh ! ■ dit d'Avrigny en soupirant , « pauvre jeune fille ! elle est bien morte , allez. — Oui, « répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le drap qui couvrit le visage de Valeatine, Noirtier fit entendre un sourd râlement. D'Avrigny se retourna , les yeux du vieillard ëtincelaient ; le bon docteur comprit que Noirtier rédamait la vue de son en&nt ; il se rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui d'un ange endormi. Une larme qui reparut au coin de l'œil de Noirtier fut le remerciment que reçut le bon 4octe|ir,

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ta LE COUTE DE HONTEOUSTO.

La médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une table , dans la chambre même de ValentiDe , et , cette formalité suprême accomplie , sortit reconduit par le docteur.

Villefort les eutendit descendre et reparut ii la porte de son cabinet. En quelques roots il remercia le médecin , et , se tournant vers d'Avrigny : « Et maintenant , n dit-il , u le prêtre? — Avei-vous un ecclésiastique que vous désiriez plus particulièrement charger de prier prés de Valeotioe 7 » demanda d'Avrigny. n — Non , n dit Villefort , « ailes chez le plus proche. — Le plus pro<^e , » dit le médecin, « est un bon abbé italien qui est venu demeurer dans la maison voisine de la vdtre. Voulez-vous que je le prévienne en passant? — D'Avrigny, ■ dit Villefort, i< veuilles, je vous prie, accompagner monsieur. Voici la clef pour que vous puissiei entrer et sortir k volonté. Vous ramènerez le prêtre et vous vous chargerez de l'installer dans la chambre de ma pauvre enfiint. — Désirez-vous lui parler , mon ami ? — Je désire être seul. Vous m'excuserez , n'est-ce pas ? Un prêtre doit comprendre toutes les douleurs , même la douleur paternelle. » Et M. de Villefort, donnant un passe-partout 6 d'Avrigny , salua une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet , oii il se mit à travailler. Pour certaines organisations , le travail est le remède i toutes les douleurs.

Au Qoment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme vêtu d'une soutane qui se tenait sur le seuil de la porte voisine. « Voici celui dont je vous parlais , » dit le médecin des morts ii d'Avrigny. D'Avrigny aborda l'ecolésiastique. « — Monsieur, n lui dit-il, " seriez-vous disposé à rendre ua grand service h un malheureux père qui vient de perdre sa fille, fa M. le procureur du roi Villefort ? — Ah ! monsieur , » répondit le prébv avec un accent italien des plus praaoncés , ■ oui, je sais, la mortes! dans sa maison. — Alors, je n'ai pmnt ii vous apprendre quel gew* de Mf-.

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vice il ose attendre de vous? — J'allais aller m'olfrir , monsieur, » dit le prêtre; h c'est notre mission d'aller eu-dcTant de nos devoirs. — C'est une jeune fille. — Ouï, je sais cela , je l'ai appris des domestiques que j'ai vus fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine, et j'ai déJJi prié pour elle, — Merci, merci, monsieur, ^< dit d'Avrigny , « el puisque vous avez déjà commencé d'esercer votre saint ministère, daignez le continuer. Venez vous asseoir près de la morte , et toute une famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante. — J'y vais, monsieur, « répondit l'abbé, I' et j'ose dire que jamais prières ne seront plus ardentes que les miennes. »

D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort , enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à ]a chambre de Valentine , dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement 1b nuit suivante.

En entrant dans la chambre , le regard de Noirtier avait rencontré celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de particulier, car il ne le quitta plus. D'Avrigny recommanda su prêtre non-seulement la morte , mais le vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses priêree k Valentine et ses soins 6 Noirtier.

L'abbé s'y engagea solennellement , et sans doute , pour n'être pas dérangé dans ses prières , et pour que Noirtier nefât pas dérangé dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la chambre, former non-seulement les verrous de la porte par laquelle le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui conduisait chez madame de Villefort.

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LE COMTE DE HONTECtUSTO.

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