‹ Le comte de MontecristoChapitre 29 sur 52 · LE PARTAGE. IH · texte numérisé non relu

LE PARTAGE. IH

tendre jusque-là et de vivre? — Oh ! à m(m tour, « g'^îa Morrel, « je vous le jure ! » Hontecristo attira le jeune homme sur son cœur, et l'y retint loFigtemps. « — Et maintenant,» lui dit-il, <i h partir d'aujourd'hui tu vas venir demeurer chez moi ; tu prendras l'appartement d'Haydëc, et ma fille au moins sera remplacée par mon fils. — Haydëe ! » dît Morrel ; « qu'est donc devenue Haydéeî — Elle est partie celle nuit. — Pour te quilterî — Pour m'attendre... Tienstoi donc prêt h venir me rejoindre rue des Champs-Elysées, et Tais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie. »

Hasimilien baissa la télé et obéit comme un enfant ou comme un apâtrc.

Dans cet hbUi de la rue Saint-Germain- des -Prés qu'avait choisi pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage, compose d'un petit appartement complet, était loué à un personnage fort mystérieux. Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même n'avait pu voir le figure, soit qu'il entrât ou qu'il sortit ; car l'hiver il s'enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs maîtres à la sortie des spectacles, et l'été il se mouchait toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant devant la loge.

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Il faut dire que, contrairement à tous les usages reçus, cet habitant de l'bôtel D'ëtaît épié par personne, et que le bruit qui courait que son incognito cachait un individu trèshaut placé, et ayant le bras long, avait fait respecter ses mystérieuses apparitious.

Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles fussent avancées ou retardées; mais presque toujours, hiver ou été, c'était vers quatre heures qu'il prenait possession de son appartement dans lequel il ne passait jamais la nuit.

A trois heures et demie, l'hiver, le feu était allumé par la servante discrète qui avait l'intendance du petit appartement ; à trois beures et demie, l'été, des glaces étaient montées par la même servante. A quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystérieux arrivait. Vingt minutes après lui, une voiture s'arrêtait devant l'hôtel ; une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la loge, montait l'escalier, sans que l'on entendit craquer une seule marche sous son pied léger. Jamais il n'était arrivé qu'on lui demandât où elle allait. Son visage, comme celui de l'inconnu, él^it donc parfaitement étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles, les seuls peut-être, dans l'immense confrérie des portiers de la capitale, capables d'une pareille discrétion. Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier. Elle grattait k une porte d'une façon particulière ; la porte s'ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit.

Pour quitter l'hôtel, même manœuvre que pour y entrer. L'inconnue sortait la première, toujours Toilée, et remontait dans sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt par l'autre ; puis, vingt minutes après, l'inconnu sortait à son tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et disparaissait k son tour.

Le lendemain du jour où le eomte de Montecristo avait été

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LE PARTAGE. tffil

rendre visite à Daoglars, jour de l'entercement de Valentine, l'habitant mystérieux entra vers dix heures du matin, eu lieu d'entrer, comme d'habitude, vers quatre heures de l'après-midi. Presque aussitàt et sans garder ['intervalle ordinaire, une voiture de place arriva, et It^ dame voilée monta rapidement l'escalier. La porte s'ouvrit et se referma. Mais avant même que la porte ne fût refermée, la dame s'était éeriée : « Lucien 1 oh I mon ami ! " De sorte que le conciei^e, qui, sans le vouloir, avait entendu cette exclamation, sut alors pour la première fois que son locataire s'appelait Lucien ; mais comme c'était un portier modèle, il se promit de ne pas même le dire à sa femme, u — Eb bien I qu'y a-t-il, chère amie? » demanda celui dont le trouble ou l'empressement de la dame voilée avait révélé le nom , « paiv lez, dites. — Mon ami, puis-je compter sur vous? — Certainement, et vous le savez bien; mais qu'y a-til? votre billet de ce matin m'a jeté dans une perplexité terrible. Cette • précipitation, ce désordre de votre écriture ; voyons, rassurez-moi ou effrayez-moi tout li fait! — Lucien, un. grand événement! » dit la dame en attaehant sur Lucien un regard interrogateur ; <i M. Danglars est parti cette nuit. — Parti ! H. Danglars parti ! Et où est-il allé? — Je l'ignore. — Comment ! vous l'ignorez ? il est donc parti pour ne plus revenir ? — Sans doute [ A dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit k la barrière de Chnrenton ; li il a trouvé une berline de poste tout attelée ; il est monté dedans avec son valet de chambre, en disant ù son cocher qu'il allait à Fontainebleau. — £h bien ! que disiez-vous donc ? — Attendez, mon ami. Il m'avait laissé une lettre. — Une lettre? — Oui, lisez, n El la baronne tira de sa poehe une lettre décachetée qu'elle présenta Ji Debray.

Debray, avant de la lire, hésita un instant comme s'il eAt bberché à deviner ee qu'elle contenait, nu plutôt comme si, quelque chose qu'elle conUnt, il était décidé à prendre d'a- TBnee un parti. Au bout de quelques secondes , ses idées

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liaient snns doute arrêtées, car il lut. Voici ce qure contenait ce billet qui avait jeté un si grand trouble dans le cœur de madame Dauglars :

>i Madame et trâs-fidèle épouse. »

Sans y songer , Debrsy s'arrêta et regarda la baronne qui pougiljusqu'auï jeus. « — Lisez! •> dit-elle. Debraycontinua :

u Quand vous recevrez celte lettre, vous n'aurez plus de « mari ! Oh ! ne prenez pas trop chaudement l'alarnie ; vous • Apurez plus de mari comme vous n'aurez p!us de fille ; M o'est-ii-dire que je serai sur une des trente ou quarante « rout«s qui conduisent hors de France. Je vous dois dçs >> explications, et comme vous êtes femme à les comprendre ■1 parlaitement, je vous les donnerai. Écoutez donc : Un « remboursement de cinq millions m'est survenu ce malin,

■ jel'aî opéré; un autre do même somme l'a suivi presque im- E médiatement; je l'ajourne à demain, et aujourd'hui je pars « pour éviter ce demain , qui me serait trop désagréable u k BU{^orter. Vous comprenez cela, n'est-ce pas, ma-

■ dameet tr^-précîeuse épouse? Je dis : vous comprenez, « parce que vous savez aussi bien que moi mes affaires ;

■ vous les savez même mieux que moi, attendu que s'il s'a-

■ gissait de dire où a passé une bonne moitié de ma for- H tune, naguère encore assez belle, j'en serais incapable, H tandis que voua, au contraire, j'en suis certain, vous vous

■ en acquitteriez parfaitement. Car les femmes ont des îi»- K stiocts d'une sûreté infaiibble ; elles expliquent par une « algèbre qu'elles ont inventée le merveilleux lui-même; « BM>i qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus rien K su du jour où mes chiSres m'oat trompé.

H Avez- vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, H madame? Avez-vouâ été un peu éblouie de ceK« inean-

■ deuente fusion de mes liogota? Hoi, je l'avoue, ja n'y ai H \a que du feu ; espàMins que vous avez retrouvé ub pan « d'oE dans les eeadras, C'ett a«eo es eoBBslaal espa^^iM

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LE PAaTAGC. m

M je a'ëlajgnei madame et très -prudente épaase. sans qus u ma conscience me reproche le moins du monde^de vous n abandonner ; il vous reste des amis, les cendres en que*^ « tion, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m'era- H presse de vous rendre.

« Cependant, madame, le momeal est arrivé de plneer H dans ee paragraphe un mot d'explication intime. Tant Il que j'ai espéré que vous travailliez au bien-être de Dotra •> maison, à la fortune de notre fille, j'ai philosophiquement u fermé les yeux ; mais comme vous avez fuit de la maison

■ une vaste ruine, je ne veux pns servir de fondation k le •I fortune d'autrui. le vous ai prise riche, mais peu hono-

■ rée. Pardounez-moi de vous parler avec cette franchise, u mais comme je ne parle que pour nous deux probable- H meut, je ne v«is pu pourquoi je ferderais mes paroles. « J'ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quifiie u ans a été croissant, jusqu'au moment où des estntrophes •> inconnues et ininlelligiMcs encore pour moi sont venues

■ la prendre corps h oM'ps et la renverser, sans que, je puis •I le dire, il y ait auctniemenl de ma faute. Vous, «adame,

■ vous avez travaille seuleomit à accroilre la vAtre, chose à

■ laquelle vous avez p^ssi, j'en «vis moralement en»- K vaincu. Je vous laisse dtmc eomrac je tous ai prise, ridiei » mais peu honorable.

u Adieu. Hoi aussi je vais, à partir d'aiijourd'hui. Iravait * 1er pour mon compte. Croyec à iMite ma recenaaissanee K pour l'esemple que rmis m'avec donne, «t que je vai* « suivre.

« Votre mari hies dévDtië ,

« Baron Dànolahs. »

La twrenne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible lecture ; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le jeune honnie changer de eonlew une ou deux fcôs. Loraqu'il eut fini, il ferma lentfr-

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m LE COMTE DE HONTECBISTO.

meni le papier dans ses plis, et reprit son attitude pensive. <■ Eh bien ? « demanda madame Danglars avec une aosiëté facile à comprendre. « — Eh bien ! madame? » rë< pëta machinalement Debray. u — Quelle id<ie vous inspire celte lettre? — C'est bien simple, madame, elle m'inspire l'idée que M. Danglars est parti avec des soupçons. — Sans doute, mais est-ce tout ce que vous avez à me dire? — Je De comprends pas , ■ dit Debray avec un fW)id glacial. « — Il est parti! parti! tout à fait! parti pour ne plus revenir! — Obl« fit Debray, « ne croyei pas cela, baronne. — Non, TOUS dis-je , il ne reviendra pas ; je le connais , c'est un homme inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt. S'il m'eût jugée utile h quelque chose, il m'eût emmenée. Il me laisse à Paris, c'est que'notre sépa-' ration peut servir ses projets : elle est donc irrévocable, et je suis libre à jamais, n ajouta madame Danglars avec la même expression de prière. Mais Debray, au lieu de répondre , In laissa dans cette anxieuse interrogation du regard et de la pensée. « Quoi ! n dit-elle enfin, 'i vous ne me répondez pas, monsieur? — Mais je n'ai qu'une question h vous faire ; que comptez-vous devenir? — J'allais vous le demander, >i réponditla baronne ]e cœur palpitant. «— Ah! » fit Debray, >< c'est donc un conseil qoe vous me demandez? — Oui, c'est un conseil que je vous demande, » dit la baronne le cœur serré. <■ — Alors si c'est un conseil que vous me demandez, » répondit froidement le jeune homme, « je vous conseille de voyager. — De voyager ! » murmura madame Danglars. " — Certainement. Comme l'a dit M. Danglars , vous êtes riche et parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à cequejecroisdu moins, après le double éclat du mariage rompu de mademoiselle Eugénie et de la disparition de M. Danglars. Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous croie pauvre; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son opulence et son grand état de maison.

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