LA SIGNATURE
Le jour du lendemain se leva triste et nuageux. Les engevelisscurs avaient pendant la nuit accompli leur funàbre ofBce, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui drape lugubrement les trépassés en leur prêtant , quelque chose qu'on dise de l'cgalitë devant la mort, un dernier témoignage du luxe qu'ils aimaient pendant leur vie. Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant. Dans la soirée , des hommes appelés à cet effet avaient transporte Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre toute attente, le vieillard' n'avait fail aucune difiSculté de s'éloiguer du corps de son enrant. L'abbë Busoni avait veillé jusqu'au jour, et au jour il s'étail retiré chez lui sans appeler personne.
Vers huit heures du matin , d'Âvrîgny était revenu; il avait rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait accompagné pour savoir comment le vieillard avail passé la nuit. Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit, reposant d'un sommeil doux et presque souriant. Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil. n Voyez , '• dit d'Avrigny à Villefort qui regardait son père endormi ; a voyez , la nature sait calmer les plus vives douleurs ; certes on ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petile-fille, il dort cependant. — Oui, et vous avez raison,» répondit Villefort avec surprise; n il dort, et c'est bien
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LA SIGIfATVRE DANGLARS. 16S
étrange, caria moindre conlrariëtë le tient éveillé des nuits entières. — La douleur l'a terrassé, « répliqua d'Arrigay, Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.
« Tenez ! moi , je n'ai pas dormi, " dit Villefort en montrant h d'Avrigny son lit intact ; » la douleur ne me terrasse pas , moi ; il y a deux nuits que je ne me suis couché ; mais en échange, voyez mon bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux nuits! ai-je fouillé ce dossier ! ai-je annoté cet acte d'accusation de l'assassin Benedettoi... travail ! travail ! ma passion, ma joie, ma rage, c'est k toi de terrasser toutes mes douleurs ! » Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny. « ^- Âvez-vous besoin de moi? n demanda le docteur. » — Non, « dit Villefort; ■ seulement revenez à onze heures, je vous prie; c'est k midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu ! ma pauvre enfant! me pauvre enfant! » Et le procureur du roi, redevenant homme , leva les yeux au ciel et poussa un soupir. Il — Vous tieodrez-vous donc au salon de réception ? — Non ; j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Hoi, je travaillerai , docteur ; quand je travaille, tout disparait. « En effet, le docteur n'était point â la porte, que déjà le procureur du roi s'était remis au travail.
Sur le perron , d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé Villefort, personnage insignifiant dans cette bis- " toire comme dans la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle d'utilités dans le monde. Il éiait ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite, qu'il comptait garder tant que besoin serait et quitter ensuite.
A onze heures les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la cour , et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui court à un enterrement pompeux avec la même hAte qu'à un mariage de duchesse. Peu à peu le salon
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m LE COMTE DE MOKTECBISTO.
mortuaire s'eoqilit , et l'on vit arriver , d'abord une p»ti« de n«B anciennes connaissances , c'eBt-i-dire , Debray, {Râteau-Renaud , Beancbsmp ; puis toutes les illustrations du parquet, du barreau, de la littëmture et de THriaée; cor H. de Villefort occupait, moins encore par sa position sociale que par son mérite personnel, un des premiers raugs dans le monde parisien.
Le cousin se tenait k la porte et faisait entrer tout I« monde, et c'était pour les iudiilërenls un grand sonlag»m«it, il faut le dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point des convia une physionomie menteuse ou de feusses larmes, comme eussent fait un père, un frère oa un fiancé.
Ceux qui se connaissaient s'appelairait du regard et se réunissaient en groupes. Un de ces groupes était composé de Debray, de Cbàteau-Reuaud et de Seauchamp. « Pauvre jeuD« fille ! H dit Debray, payant, comnte chacun au reste le faisait presque malgré soi, un tribut k ce douloureux événement ; « pauvre jeune fille 1 si riche ! si belle ! Eussiez- Tous pensé cela, Château-Renaud, quand nous vînmes, il y a combien, trois semaines ou un mois tout au plus, pour dgner ce contrat qui ne fut pas signé? — Ha foi I non, » dit Château-Renaud. « — La conoaissiei-vousT — J'avais causé une ou deux fois avec elle, au bal de madame de Morcerf entre autres; elle m'avait paru charmante, quoique d'un esprit un peu mélanmliqne. Où est la belle-mère? saveivoUB? — Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne monsieur qui nous reçoit. — Qu'est-ce que c'est que ça? — Qui ça 7 — Le monsieur qui nous reçoit? Un député? — Non, » dit Beaucfaamp ; « je suis condamné i voir nos bonorablee tous les jours, et sa tèle m'est inconnue. — Ave&vous parié de celte mort dans votre journal 7 — L'ârtlde n'est pas de moi, mais on en a perlé; je doute même qu'il soit agréable h H. de Villefort. 11 y est dît, je croîs, que si quatre morts suecessives avaient lieu ainsi autre part que
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LA SKNATURE DANeUBS. ««7
dam la maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût certes plus ému. — Au reste, » dit CbAteau* ftenaud, h le docteur é'kvrigoy, qui est le médecia de ma mère, le prëteod fort désespéré. Mais qui cherchez-Tous donc, DebrayT — Je cherche M. de Montecriato, Hrépeadit le jeune homme, « — Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le erras sur son départ, il allait chesson banquier, ■• dit Beauchamp. « — Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? » demande Château- Benaud k Debray. ■ — Je crois que oui, » répondit le seerëlaire intime arec un I^er trouble; h mais M. de Montecrislo n'est pas le seul qui manque ici. Je dc vois pas HoiTcl. — Horrel? cet-ce qu'il les conusissait? « demanda Cbâleau-Reuaud . » — Je crois qu'il avait été présenté k madame de Villefort seulement. — N'importe, il aurtit dd venir, » dit Debrey; « de quoi .causerait-il ce soir? Cet enterremeat, c'est la nonvetle de k journée; mais chut! laissez-nous, voici H. le ministre de la justice et des cultes, il va se croire obligé de faire son petit tpeech au eoiuin larmoyant. » Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la - porte pour ent^dre le petit «peeeh de M. le ministre de la justice et des cultes.
Beauchamp avait dit nai ; en se rendant h l'invitation mortuaire, il avait rencoaEré Montecritte, qui de ion <Até se dirigeait vers l'hdtel de Danois, rue de la Cbausséed'Aotin.
Le banquier avait dc sa fbnétre aperçu la voiture du comte entrant dans la cour, et il était venu au-devut de Ini avec un visage attristé, mais i^ble. « Kh bien, comte,» dit-il en tendant la main à Montecnsto, ■< vous venez m« foire vos compliments de oondolëeoce. En vérité le malheur est dans ma maison ; c'est au point que lorsque je vous ai apCTÇu, je m'interrogeais moi^nâme pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur b ces pauvres Horoerf, ce qui eât ju»tnBé le prorert>e E m Qui nud vettt, sMlluianive. n^bim!
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sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal k Moroerf ; il était peut-être uu peu orgueilleux pour un homme parti de rien, comme moi, et devant tout à lui-même, comme moi; mais chacun a ses défauts. Ah! tenez-vous bien, comte; les gens de notre génération... Mais pardon, vous n'êtes pas de notre génération, voue, vous êtes un jeune homme... Les gêna de notre génération ne sont point heureux cette année : témoin notre puritain de procureur du roi, témoin saint Villefort qui vient encore de perdre sa fiUc. Ainsi récapitulez : Villefort, comme nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Horcerf, déshonoré et tué ; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce Benedetto, et puis... — Puis quoi? i> demanda le comte. « — Hélas ! vous l'ignorez donc 7 — Quelque nouveau malheur? — Ma fille... — Mademoiselle Dangïars? — Eugénie nous quitte. — Oh I mon Dieu ! que me dites- vous là ? — La vérité, mon cher comte. Mon Bîcu I que vous êtes heureux de n'avoir ai femme ni enfants, vousl — Vous trouvez ? — Ah ! mon Dieu I — Et vous dites que mademoiselle Eugénie... — Elle n'a pas pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable, et m'a demandé la permission de voyager. — Et elle est partie? — L'autre nuit, — Avec madame Dangïars? — Non, avec une parente... Mais nous ne la perdrons pas moins, cette chère Eugénie ; car je doute qu'avec te caractère que je lui connais, elle consente jamais à revenir en France ! — Que voulez-vous, mon cher baron?* dit Hontecrîste, << chagrins de famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un millionnaire. Les philosophes ont beau dire, et les hommes pratiques leur donneront toujours un démenti là-dessus, l'agent consoJe de bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain ; vous, le rot de la finance, le point d'intersection de tous les pouvoirs, a Dangïars lança un coup d'teil oblique au
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LA SIONATDRE DANGLARS.
comte pour voir s'il raillait ou s'il parlait t ■ — Oui, >• dit-il, « le fait est que si la fortune console, je dois être consolé ; je suis riche.— Si riche, mon cher baron, que votre forEune ressemble aux Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, l'on ne pourrait. « Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte. " — Cela me rappdle, » dit-il, ■ que lorsque vous êtes entré j'étais en train de faire cinq petits bons; j'en avais dëjji signé deux; Toulei-Tousmepentietlre de faire les trois autres? — Faites, mon cher baron, faites. »
il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier la plume du banquier, tandis que Montecristo regardait les moulures dorées du plafond.
■ Des bons d'Espagne? » dit Montecristo, « des bons d'Haïti? des bons de flapies? — Non, » dit Danglars en riant de son rire suffisant, * des bons au porteur, des bons sur la banque de France. Tenez, » ajouta-tril, « monsieur le comte, TOUS qui êtes l'empereur de la finance comme j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de cette grandeur-là valoir chacun on million? »
Montecristo prit dans sa main, comme pour les peser, les dnq chiffons de papiw que lui présentait oi^eilleusement Danglars, et lut :
•I Plaise i H. le régent de la banque de faire payer à « mon ordre, et sur les fonds déposés par moi, la somme • d'un million, valeur en compte.
H Baron DiNOLiss. »
M Un, deux, trois, quatre, cinq, » fit Montecristo; u cinq millions! peste! comme vous y allez, seigneur Crésua I — Voilb comme je fais les affaires, moi ! » dit Danglars. « — C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette somme est payée comptant. — EUe le sera, ■ dit Dangbrs. 4. IV
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m LE COMTE DE HONT8CRIST0.
« — C'est beau d'avoir un pareil o^it ; cb Tëril^, H iiy a qu'en Fronce qu'oa voit de ces cboses-IA , cinq chiff»D§ de papier valaat cinq millions, et il faut le voir pour le CToire. -!— Vous eo doutez 7 — Non. — Vous dites cela avec un wcent... Tenex, donncz-vous^n le plaisir : conduiies num juramis k la banque, et vous l'eu verrez «ortir avec des bons Bur le trësor pour la jaéaac somme. — Non, ■ dit iioaleeriito pliant les cinq billets, » ma foi, non, la chose dit trop curieuse, et j'en ferai l'exp^ience moi-mAme.Hoa 4»^it chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent miie tnaea, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me devoir. Je prends vos cinq chiffons de pépier que je tiens pour bons k seule vue de votie signabire, et voici un re^ général de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé d'avance ; car il faut vous dire que j'ai fort beaoin d'argent aujourd'hui, h Bt d'une mun Ibinl»cristo mit les cinq billets dans sa poche, tandie que .de J'aulre il tendait son reçu au banquier.
Itf foudre tombant aux pieds de Danglara ne l'eât^tas écrasé d'une tenreur plus grande. « Quoi ! <• baUtutia-^-il, ■ quoi! M. le conte, vous prenea oet argent? Mats pardon, pafdao, c'eat de l'ugeut que je dois aux bospioes, un dépAt, et j'avais promis de paj^er ce matin. — Ah ! * dit Honlecrîsto, <i c'est différent. Je ne tiens pas précisément à ces cinq billets, payez-rmoi en autres valeurs ; c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir dire de par Je monde que, sans avis aucun, sans me demander ciqqimjnutes de délai, la maison Dangkrs m'avait payé cinq millions comptant ! c'eût été remarquable ! Hais voici vos valeurs ; je vous le répète, donnez-m'en d'autres. » Et il tendait les dnq «ffats h Danglars, qui, Uride, allongea d'abord k main ainsi qu'un vautour allonge la griffe ipar las boireaux de sa cage pour jvtenir la obav qu'on lui eolive.
Tout i coup il se ravisa, fît no effort violent et se eontiid. Ms.<»i Vit lesaurire WMndir peu.i p«a l«.tfaila,deaaa
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LA SfGNATITBE DAffGLARS. m
vig ^ g e' boaleven^. « Au Ait , r dit-il , ■ Tob« reçq. c'est- <f8 l'argent. ~~ Oh ! moo Dieu , oui ! et si vous ^tiM k Rome, sur mon reçu , la maison Tbomson et French ne ferait pas plu de dîflùniltë de vous payw que vous n'en aves fait vousmteie. — Pardon, M. le comte, pardon! — Je puis donc gardcF cet argent? — Oui , » dit Danglars en essuyant la stwuTqui perlait à la racine de ses cheveux, u j;ardez, gardei. R Monteeristo remit les cinq billets dans sa poehe avec cal ifitra^rfuMe mouvement de physionomie qui veut dire : N — Dameiréfiëchtssez; si vous vous repentes, il est eoeore temps. — Non, ■ dit Danglers, - non , décidément, garda ne» sîgnatitres. Hais , vous le savez , rien n'crt fermaiisla comne on homme d'argent ; je destinais cet ai^st aux ho»pice*, et j'eusse cru les voler en ne leur donnant pas précisément cdui-Ià , comme si un écu n'en valait pas un autre, beusez ! » Et it se mil à rire bruyamment, mus des aarfs. •I — J'excuse , » répondit gracieusement Monteeristo , < et j'empoclie. » Et il plaçn les bons dans son port^enUle.
■ Hais, » dit Dangjars, » nous avons une somme de cent mille franes. — Ob! bagatelle, » dit Monteeristo. «L'agio doit monter k peu près à cette somme, gardez-ta, et doob serons qntles. — Comte , « dit Danglars, » parlez-vont »6ritmemml? ~ ie ne ris jamais avec les banquiers, » répliqua Monteeristo avec un sérieux qui frisait l'imper tioenca. fit S s'aebemina vers la porte, juste mi moment où lo valet do chaink^ anoonçsit ; <• — M. de Boville, receveur général des hospices. — Ma loi, » dit Monteeristo, •■ il parait qtw je Mm arrivé à temps pour jouir de vos signatures, on ae les dispute, n DangUrs pilit una senoode Ibift, et M bMa de prendre eongé du comte.
Le comto de Monteeristo échangea uxeérémonteux salut avec H. de Bovilie, qoi seteoaitdebout dans le salon d'M> taile, et quif H. de Monteeristo passé, fut kuBiéiHatomBot introduit dam le cabinet de M. Danglars.
On eAt pu voir le visage fi aérieus du comte ^UaniMT
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in LE COMTK DE MONTBCBISTO.
d'un éphémère sourire à l'aspect du portefeuille que tenait k la main H. le receveur des hospices. A la porte il retroura SB voiture, et se fit conduire sur-le-champ h la banque.
Pendant ce temps, DoDglars, comprimaat lout« émotion, venait b la rencontre du receveur général. Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient stéréotypés sur ses lèvres. « Bonjour, » dit-il, « mon cher créancier, car je gagerais que c'est le créancier qui ra'arrive. — Vous flvei deviné juste, M. le baron, i> dit M. de Boville, « les hospices se présentent ii vous dans ma personne; les veuves et les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumdne de cinq millions. — Et l'on dit que les orphelins sont à plaindre! i> dit Danglars en prolongeant la plaisanterie; « pauvres en&nts! — Me voici donc venu en leur nom, » dit H. de Boville; « vous avez dû recevoir ma lettre hier? ~ Oui. — Me voici avec mon reçu. — Mon cher M. de Boville, » dit Danglars, ■ vos veuves et vos orphelins auront, si vous le voulez bien , la bonté d'attendre vingt-quatre heures, attendu que H. de Montecristo, que vous venez de voir sortir d'ici... vous l'avez vu , n'est-ce pas? — Oui ; eh bien? — Eh bien ! M. de Montecristo emportait leurs cinq millions! — Comment cela? — Le comte avait un crédit illimité sur moi , crédit ouvert par la maison Thomson et Frencfa, de Rome; il est venu me demander une somme de cinq millions d'un seul coup, je lui ai donné un bon sur la banque : c'est là que sont déposés mes fonds, et vous comprenez, je craindrais, en retirant des mains de H. le régent dix millions le même jour, que cela ne lui parût bien étrange. En deux jours, » ajonta Danglars en souriant, «je ne dis pas. — Allons donc! » s'écria M. de Boville avec le ton de la plus complète incrédulité; " cinq millions h ce monsieur qui sortait tout à l'heure, et qui m'a salué en sortant comme si je le connaissais 7 — Peut-être vous connatt-il sans que vous le connaissiez, vous. M, de Montecristo connaît tout le monde. — Cinq millions ! — Voilà son reçu.
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LA SIGHATUBE DANGLARS. 173
Faites comme uint Thomas : voyez et touehex. ' M. de BoTille prit le papier que lui prësenUit Danglars et lut :
■ Reçu de M. le baron Daoglars la somme de cinq mil- * lions cent mille francs, dont il se remboursera à voloolé « sur la maison Thomson et French , de Rome. »
« C'est ma foi vrai ! » dit celui-ci. « — Connaisses-vous la maison Thomsoo et French? — Oui, » dit M. de Boville, ■j'ai faitautrefois une aBaire de deux ceotmille francs avec die; mais je n'en ai point entendu parler depuis. — C'est one des meilleures maisons d'Europe, i> dit Danglara en rej^ tant nëgligemment sur son bureau le reçu qu'il venait de prendre des mains de M. de Boville, •-. — Et il avait comme cela cinq millions rien que sur vous ; ah çà 1 mais c'est donc un nabab que ce comte de Moutecristo ? — Ma foi ! je ne sais pas ce que c'est ; mais il avait trois crédita illimités : un sur moi, un sur Rothschild, un surLaffilte, et, » ajouta négligemment Danglars, •• comme vous voyez, il m'adonne la préférence en me laissant cent mille francs pour l'agio. i> H. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration, I — Il faudra que je l'aille visiter, » dil-il , ■< et que j'obtienne quelque fondation pieuse pour nous. — Oh 1 c'est comme si vous la teniez, ses aumônes seules montaient à I^us de vingt mille francs par mois. — C'est magnifique ; d'ailleurs , je lui citerai l'exemple de madame de Norcerf et de son fils. — Quel exemple? — Ils ont donné toute leur ibrtune aux hospices. — Quelle fortune? — Leur fortune, celle du général deMorcerf, du défunt. — Et ii quel propos? — A propos qu'ils ne voulaient pas d'ua bien si misérablement acquis. — De quoi vont-ils vivre ? — La mère se retire en province , et le fils s'engage. — Tiens ! tiens ! ■ dit Danglars , u eo voiU , des scrupules I — J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier. — Et combien possédaient-ils? — Oh ! pas grand'chose , douze it treize cent mille francs. Hais
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iU LE eOKTE DE MDRTECRiSTO.
rtnenons il imb miltiom. — Volontiers , n fit Danglan' I« plus naturel te ment du monde ; « \tm% êtes donc bien pKsid de cet argent ? — Mais , oui , la vérification de nos caisses se fiiil denimn. — Demain ! qae ne disiea-vous cela toCt de suite t mais c'est un siècle , demain ! A quelle heure celte vërification 7 — A deux heures. — Envoyez à midi , » dU Danglars arec son sourire.
M . de BoTÎIIe ne répondait pas grsnd'ehose ; il faisait oui delà tête et remuait son porlefcuillc. « Eh! mais j'y songe, » dîlDanglars, » faîtes mieus. — Que voulez-vous queje fasse? — Le reçu de M. de Mootecristo vaut argent; ptôses ce rei;n c^z Bothsehild ou chez Laffilte ; ils vous le preadront ji rinstaot mime. — Quoique remboursable sur Rome? — CeTlainemeat ; il vous en coûtera seulement un escompte de daqà eix mille francs.» Le receveur fil un bond en arrière. « — Ma foi! non, j'atme mieux attendre à demain. Comme TOUS ysllei! — J'ai cru un instant, pardonnez-moi, >• dît DanglsTs avec une suprême impudence , » j'ai cru que vous oviee un petit déficit à combler. — Ah !» fit le receveur. •I — Ècoatez , cela s'est vu , et ^ daos ce cas , on fait un s«rerifiea. — Dfca merci ! non, >• dit M, de Boville. « — Alors, il dcitiain, n'est-ce pos, mon cher receveur? — Oui, îideauÏB ', mais sans faute? — Ah çà , mais vous jHes , à BÛdl envoyés , et la banque aa% prévenue. — Je viendrai bmî< même. — Mieux encore , puisque cela me procurera le plai-' sir de vous voir, n Ils se serrèrent la maiu.
■ A propos , » dit M. de fioville, « n'allez-vous donc point à l'enterrement de celte pauvre raadcmois^t de Villefért que j'ai rencontré sur le boulevard ? — Non , >• dit le banquier, « je suis encore un peu ridicule depuis l'a&ire de Be«edetto , et je fais un plongeon. — Bah ! vous avec tort ; estMse qu'il y a de votre faute dans tout cela? — Ecoutes , mon cher receveur, quand on porte un nom sans ta^Ml comme le »i«n , on est suseeptible. — Tout le monde vous pMll , soyez-^a perfuadé, et gortoat tout le monde pldîM
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LA SiGITATClE nUTOLASS. I7B
mademoiselle votre fille. — Pauvre Eugénie! « ûl Danglars avec un profond soupir, u Vous savez qu'elle entre en religion, monsieur? — Non. ^ — Hélas! ce n'est malheureusement que trop vrai. Le lenlâniBJn de révéncment, elle s'est décidée à partir avec une religieuse de ses amies ; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en Espagne. — Ofa ! c'est terrible ! » Et M . de fiovilie se retira sur cette exclamation en faisant au père raille compliments de condoléance.
Hais il ne fut pas plutôt dehors , que Danglars , avec une énei^e de geste que comprendront ceux-là seulemtat 4ui ont TU représenter Robert Mseaire par Frédéric , s'écria i >■■ Imbécile ! ! I i> Et serrant la quittance de Hontecristo dans un petit portefeuille : •> Viens à midi , '• sjouta-l-il -, <■ k nidi. Je serai loin. »
Puis il s'enferma à doubld tour, vida tous les tiroirs de sa caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en bilkU de banque , brûla différents papiers , en mit d'aMtra* ett évidence, et eomdiençB d'écrire une lettre qu'il cacheta , et sur laquelle il mit pour auscription : ■ A madamo ta batonne k Danglart. « — Ce soir, >• mumura-l-il , •> Je Ift porterai moi-même sur sa toilette. » Pni» tirant itn passe-|>orl de aon tiroir : ■ B)Hi , « dit-il* <■ il est encore val«Wfl pour deux
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LE aUETIËRE DD PÊHE-LàCHAISE.
H. de BoTJlie avait en eflfct rencontré le convoi funèbre qui conduisait Valenline k » dernière demeure.
Le temps était sombre et nuageux ; un vent tiède encore, mais déjà mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait anx branches peu h peu dépouillées et les faisait tourbillonnep sur la foule immense qui encombrait les boulevards.
M. de Villefort, Parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille parisienne ; les outres lui paraissaient des cimetières de campagne , des hdtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de bonne compagnie pouvait être logé chez luî.
Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession & perpétuité sur laquelle s'ëlerait le monument peuplé si promptement par tous les membres de sa première famille. On lisait sur le fronton du mausolée : faiilles sAinr-MâRAH ET VILLEFORT , Car tel avait été le dernier vœu de la pauvre Renée, mère de Valentine.
C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux cortège parti du faubourg Sainl-Honoré. On traversa tout Paris , on prit le faubourg du Temple, puis les boulevards ex 1er leurs jusqu'au cimetière. Plus de cinquanle voitures de maître suivaient vingt voilures de deuil, et derrière ces cinquante voitures , plus de cinq cents f encore marchaient h pied.
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LE CIHETIERE DU PERE-LACHAISE. f77
C'étaient presque tous des jeunes gens que cette niort de Valentine avait frappés d'un coup de foudre, et qui , malgré la vapeur glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque , subissaient l'influence poétique de cette bdie, de cette chaste, de cette adorable jeune fille enlevée en sa fleur.
A la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre chevnus qui s'arrËtérent soudain en roîdissant leurs jarrets nerveux comme des ressorts d'acier : c'était M, de Hoatecristo. Le comte descendit de sa calèche , et vînt se mêler k la foule qui suivait h pied le char funéraire. Château- Renaud l'aperçut ; il descendit aussitôt de son coupé et vint Rejoindre k lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de remise dans lequel il se trouvait.
Le comte regardait attentivement par tous les interstices que laissait la foule ; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin il n'y tint pas. « Ouest Horrelîi-demanda-t^L «Qudqu'an de vous , messieurs , sait-il où il est? — Nous nous sommes d<yà fait cette quesUon i la maison mortuaire, n dit ChAteau-Renaud, >< car personne de nous ne l'a aperçu. » Le comte se tut , mais continua de regarder autour de lui.
Enfin on arriva au cimetière. L'œil perçant de Uontecristo sonda tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins , et bientôt il perdit toute inquiétude : une ombre avait glissé sous les noires charmilles , et Hontecrislo venait sans doute de reconnaître ce qu'il cherchait.
On sait ce qu'est un enterrement dans cette magnifique nécropole ; des groupes noirs disséntinés dans les blanches allées, un silence du ciel et de la terre troublé par l'éclat de quelques branches rompues , de quelque haie enfoncée tuteur d'une tombe ; puis le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et lii un sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit quelque femme, abîmée et les mains jointes.
L'ombre qu'avait remarquée Hontecristo traversa rapidement le quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abai-
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m LE COMTE DE M0NTBCR18TO.
lard, vint se placer, avec les valets de la mort, k la «te des cbeVaux qui traînaient le corps, et du même pas parvint à* l'endroit «faoisi pour la sépulture. Chacun regardait quelque cboae. Moutecristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de ceux qui ravotsinaient. Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet homme ne cherehaient pas quelque arme cachée sous ses habits. Cette mnbre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnoe pour é^ Morï^, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'ea haut, sonfrontlivîde, ses joues creusées, son chapeau froissé' par ses mains convulsives, s'était adossé h un arbre situé sur UB tertre dominant le mausolée, de manière b ne pcïdre aucun des détails de la funèbre cérémonie qui allait s'ac-: oomplir.
Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et, eommetoujours, c'étaient les moins impressionnés , quelques hommes prononcèrent des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée ; les autres s'étendaient sur la doi^eur de son père; il y en eut d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille tVait plus d'une fois sollieité M. de ViHeforC pour les coupables sur la léte desquel» tt tenait suspendu le glaive de la justice ; enfin on épuisa les métaphores fleuriesel les périodes douloureuses, en commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupërier.
Montecristo n'écoutait rien , ne voyait rien , ou plutdt il ne voyait que Morrel, dont le cafane et l'immobiltt^i rornuieflt u» spectade effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se passait sru fond du cœnr du jeune oSicier.
« Tien», i dit tout à coup Beanohamp k Debrny, ■ voilà ' Mo]*rel ! OA diable s'est-il fonrré ]k? » Et ils le firent remarquer h Chiteau-Henaud. « — Comme il est pèle ! » dit g&loi-cl en bvssaillant. » — il a froid, » répliqua Debray. •■ — Ffon pas , " dit lentement Château-RcnBud; » je croiv, nnri, qu'il est ému. C'est un homme très-impreiaionnable que UaximUen. — Bsh ! ■ dit Dcbray , « à peioe s'il obd*
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LE CIMETIÈBE SU PËRE-LACRAISE. 179
iniasait mademoiselle de ViJIefort. Vous l'aTec dit voutméme. — C'est vrai. Cependant je me rappelle qn'ii ce bal i^iex madame de Morcerf ii n dansé trois fois avec aie ; tous SBYOi, comte , à ce bal où vous produisîtes Unt d'effrt? — Non , je ne sais pas , » répondit Montecristo , sans ■evok' même à quoi ni & qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel dont les joues s'animaient , comme il afrtve à cens qui eompriment et retiennent leur respiration, k Les diseours sont finis ; adieu , messieurs , » dit brusquenmit le -comte. Et il donna le signal du départ en disparaissant uns que Ton sût par oi^ il était passé.
La fête mortuaire ét^it terminée, les assistants reprirent le oliemin de Paris, Château -Renaud seul cbercba an instant Morrel des yeus ; mais tandis qu'il avait suivi du regard le -mmte qui s'éloignait , Morrel avoit quitté sa plaee , et €hâbwu-Henaud, après l'avoir oberohé vainement, avait inivi Debrey et Beeucbamp.
Montecristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une krge tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement •de Morrel, qui peu h peu s'était approché du mmsolée abandonne des euriemt, puis des ouvriers.
Morrel regarda aatour de lui lentement et vaguement , •mais au moment où son regard embrassait la portion du cerde opposée b la sienne, Montecristo se rapprodia encore d'-une dizaine de pas sans avoir été vu. Le jeune homme s'agenouilla. Le comte , le cou tendu , l'inil Dxe et dilaté, les jarrets plies comme pour s'ëisncer au preimer signal, contînusit à se rapprocher de Morrel.
Merrel courba son front jusque sur la pieire, embrasse la grille de ses deux mains, et murmura : « Ohl Valentine! d Le cœur^u comte fut brisé par l'explosion de sos deux mets; "H 'fit un pas encore , et frappant sur l'épaule de H«are) : H — C'est votts, cher ami , <• dit-il , « je voos cherchais. ■• 'HoBteeristo s'alteodait à un éclat, à dea repBochas, à .des t^criauaatiow t il m tavmpajt. lUmA se mIoukui dé md
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tm ut COUTE DE MONTECRISTO.
gAi^, et avec l'apparence du calme : •> — Vous voyez, n ditil, N je priais ! »
Le regard scrutateur du comte parcourut le jeune homme des pieds Jl la tête. Après cet examen il parut plus Iranquille. « Voal^TOUs que je vous ramène à Paris? n dit-il. « — Non, merci. — Enfin désirez-vous quelque chose? — Laissez-moi prier. <■
Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce Ait pour prendre un nouveau poste d'où il ue perdait pas un seul geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis parla pierre, et reprit le chemin de Péris sans tourner une seule fois la tête. li descendit lentement la rue de la Roquette. Le comte, renvoyant sa voilure qui statioonaît k la porte du Père-Lachaise, le suivit h cent pas.
Haximilien traversa le canal, et rentra rue Heslay par les boulevards. Cinq minutes après que la porte se fiit refermée pour Morrel, elle se rouvrit pour Hontecristo. Julie était à l'entrée du jardin où elle regardait avec la plus profonde attention maître Penelon qui, prenant sa profession de jar< dinier au sérieux, fiiisait des boutures de rosiers du Bengale. K Ah! M. le comte de Hontecristo !» s'ëcria-telle avec cette joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille quand Hontecristo faisait sa visite à la rue Heslay. ■ — HaxîmiUen vient de rentrer, n'est-ce pas, madame? n demanda le comte, u — Je crois l'avoir vu passer, oui, » reprît la jeune femme ; « mais, je vous prie, appelez Emmanuel. — Pardon, madame, mais il faut que je monte à l'instant même chez Maiimilien , » répliqua Hontecristo, ■ j'ai à lui dire quelque chose de la plus hante importance. — ■ Allez donc , n fit-elle en l'accompagnant de son charmaat sourire jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.
Hontecristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le rez-de-chaussée de l'appartement de Masimilien; parvenu sur le palier, il écouta : nul bruit ne se faisait entendre. Comme dans la plupart des ancieqnes maisons b^-
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billes par un seul maître, le palier n'était fermé que pir une porte vitrée. Sealement k cette porte vitrée il n'y avait point de clef. Haximilien s'était enfermé en dedans, mais il était impossible de voir au delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les vitres. L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur , symptôme d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible. « Que faire? » murmuml-il. £t il réfléchit un instant, u Sonner ? » reprit-il ; u oh ! non ! souvent le bruit d'une sonnette , c'est-b-dire d'uoe visite, accélère la résolution de ceux qui se trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment, et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit. » Moutccristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coap de coude dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats, puis il souleva le rideau et vit Horrel qui, devant son bureau, une plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la vitre brisée. •> Ce n'est rien , n dit le comte , « mille pardons ! mon cher ami, j'ai glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau ; puisqu'il est cassé , je vais en profiter pour entrer chez tous ; ne vous dérangez pas , ne vous dérangez pas. i> Etpassantlebraspar la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.
Horrel se leva évidemment contrarié et vint au-devant de Montecristo, moins pour le recevoir que ponr lui barrer le passage. « Ha foi , c'est hi faute de vos domestiques, » dît Montecristo en se frottant te coude, u vos parquets sont reluisants comme des miroirs. — Voua étes-vous blessé, monsieur ? » demanda froidement Horrel. u — Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriTiex? — Moi? — Vous avez les doigts tachés d'encre. — C'est vrai, » répondit Horrel, «j'écrivais; cela m'arrive quelquefois, tout militaire que je suis. »
Montecristo fil quelques pas dans l'appartement, force fut k Maximilien de le laisser passer , mais il le suivit. » Vous i. 16
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182 I^ COMTI! DE HONTBCBISTO.
écririez? » pefirit Monteorislo avec ud regard fatigant de fixité. ■ — J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui , » lit Horrel. Le comte jeta un regard autour de lai. « — Vos pistolets k cAt4 de l'écritoire ? •> dit-il en montrant du doigt h Morrel les armes posées sur son bureau, u — Je pars pour un voyage, » répondit avec dépit Ifaiimilien. « — Mon ami 1 II dit Monlecristo avec une voix d'une douceur infinie. i> — Monsieur? — Mon ami, mon cher flaximilien, pas de rëeolutioBs extrénies, je vous en supplie! — Moi, des résolutions extrêmes! » 4it Morrel en haussant les épaules ; •> et en quoi , je vous prie , un voyage est-il une résolution extrême? — Haximilien, » dit Monlecrîsto , " posons chacun de noire côté le masque que nous portons. Maximilien, vous ne m'ahusez pas avec ce calme de commande plus qae je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude. Vous comprenez biea, n'est-ce pas? que, pour avoir fait ce que j'ai fait, n'est-ee pas? pour avoir enfonce des vitres , violé le secret delà chambre d'un ami, vous compi>enez, dis-je, que, pour avoir fait tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude rédle, ou plutôt une convictiou terrible? Morrel, voue voulez vous tuer. — Bon ! » dit HfHrel tressaillant. « Oà prenez-vous de ces idées-là , H. le comte ? — Je vous dis que vous voulez vous tuer, » continua le comte du mène son de voix, ic et en voici la [U'euvc. » Et, a'approchant du bureau, il souleva la feuille blandie que le jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la lettre.
Mwrel s'élança pour la lui arracher des mains. Hais Hontemsto prévoyait le mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d^acier arrête le ressort au milieu de son évolution. « Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer, Morrel, « dit le comte, I' c'est écrit ! — Eh bien ! » s'écria Morrel , passant sans transition de l'apparence du calme à l'expression de ia vif^nce ; « éh bien ! quand cela serait, quand j'aurais décidé 4e loomer sur moi ie csBon de ce pistolet, qui «n'en «mipé-
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LE dHETIERE DU PBRB-LACHAISE. 183
cheraît 7 qui aurait le courage de m'en empMier ? Quand je dirai : " Toutes mes e§përances sont ruinées, mon coeur •lest brisé, ma vie est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût
■ autourdemoi.iaterreest devenue delà cendre, toute voix •■humaine me déchire, ]> quand je dirai : u C'est pitié que de
■ roelaissermourir, carsi voua ne me laisses mourir, je périt drai la raison, je deviendrai fou: Il voyons, dites, monsieur; quand je dirai cela , quand on verra que je le dis tvee les angoisses et les larmes de mon cœur, me répondra-t-on : u Vous avez tort? » m'empêchera- l-on de n'être pas le plus malheureux ? Dites, moasieur , diles ; e«t-ce vous qui aures ce courage? — Oui , Morrel, » fit Hontecristo d'une- vois dont le calme contrastait étrangement avee l'exaltation du jeune homme ; « oui, ce sera raoi. — Voua ! » s'écria Horrel avec une expression croissanle de colère et de reproches; H vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde ; vous qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous qui affectez toutes les ressources de l'intelligence , toutes les puissances de la matière ; vous qui jouez ou plutôt qui faites semblant déjouer sur la terre le rdte de la Providenix, et qui n'aves pas même eu le pouvoir de donner du contre-poison i une jeune fille empoisonnée 1 Ab ! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié, si vous ne me faisiez horreur! — Morrel... — Oui , vous m'avez dit de poser le masque, eh bien ! soyez satisfait, je le pose. Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore répondu , car mon cœur est bon ; quand vous êtes entré ici , je voua ai laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez , puisque vons venez me braver jusque dans cette chambre on je m'éuis retiré comme dans ma tombe ; puisque vous m'apportez une nouvelle torture, à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Hontecrislo, mon prétendu bieafaiteur ; eointe de Honteeristo, le sauveur universel, soyex satisfait ,
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tu r.E COHTB DE HONTECRISTO.
TOUS allez roir mourir votre ami!... " Et Horrel, le rire de ]a folie sur les lèvres, s'ëlaltça uoe seconde fois vers les pistolets.
Hontecrislo , pAle comme un speclre, mais l'œil éblouissant d'éclairs , étendit la main sur les armes , et dit à l'insensé : <i Et moi , je tous répète que vous ne vous tuerez pas! — Empécbez-m'eo donc! » répliqua Morrel avec un dernier élan qui) comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte. « — Je vous en empêcherai 1 — Haig qui étes-vous donc, à la fin, pour tous arroger ce droit tyrsnnique sur des créatures libres et pensantes? » s'écria Maximilien. « — Qui je suis? » répéta Hontecristo. u ÉcoutcE : je suis te seul homme au monde qui ait le droit de vous drre ; « Horrel , je ne veux pas que le fils de ton père meure «aujourd'hui! n Et Montecristo, majestueux, transfiguré, sublime , s'avança les deux brns croisés vers le jeune bonimc palpitant qni, vaincu malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.
u Pourquoi parlez-vous de mon père? » balbutia-t-il ; ■ pourquoi mêler le souvenir de mon père h ce qui m'arrive aiyourd'faui? — Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie h ton père, un jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui ; parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse 4 ta jeune sœur et le Pharaon au vieux Morrel ; parce que je suis Edmond Dantès qui le fit jouer , enfant , sur ses genoux! »
Morrel fil encore un pasen arrière, chancelant, suffoqué, haletant, écrasé ; puis tout à coup ses forces l'abandonnèrent, et avec un grand cri il tomba prosterné aux pieds de Hontecristo. Puis tout b coup dans cette admirable nature il se fit un mouvement de régénération soudaine et complète : il se releva, bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en criant de toute la puissance de sa voix : •I Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel ! » MontecHsto voulut s'élancer h son tour : mais Maximilieo se fût fait tuer
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plutôt que de quitter les gonds de Is porte qu'il repoussait sur le comte.
Aux cris de Maximitien , Julie, EmmsDuel, Penelon et quelques domestiques accoururent épouvantés. Morrel les .prit par les mains, et rouvrant In porte : •• A genoux ! « s'écriR-t-il d'une voix étranglée parles sanglots; «à genoux! c'est le bienfiiiteur, c'est le sauveur de notre père ! c'est. . . » Il allait dire : « C'est Edmond Danlès ! " Le comte l'ajTéta en lui saisissant le bras.
Julie s'élança sur la main du comte, Emmanuel l'embrassa comme un dieu tutélaire, Morrel tomba pour la seconde fois b genoux , et (rappa le parquet de son front. Alors l'bomme de bronze sentit son cœur se dilater dans sa poitrine , un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorgo à ses yeux , il inclina la tête et pleural Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître barmonieux ans anges même les plus chéris du Seigneur !
Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait d'éprouver, qu'elle s'élança bors de la chambre, descendit un étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des allées de Heillan.
Pendant ce temps, Emmanuel, d'une voix entrecoupée^ disait au comte : «Obi M. lecomte, comment, nous voyant si souvent perler de notre bienfaiteur inconnu , comment , nous voyant entourer un souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Obi c'est de la cruauté envers nous, et j'oserai presque le dire, M. le comte, envers vous-même. — Écoutez , mon ami , » dit le comte, « et je puis vous appeler ainsi , car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans : la découverte de ce seeret a été amenée par un grand événement que vous devez ignorer. Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma
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vie su fODd de mon âme ; votre frère Haximilîen me l'a arraché par des violences dont il se repent , j'en aiiis sâr. « Puis, voyant que Uasimilien s'était rejeté de cAté but un fauteuil, tout co demeurant néanmoins à genoux : u Veilles sur lui, » ajouta tout bas Monlecristo en pressant d'une façon significative la main d'Emmanuel. >i -r- Pourquoi cela? H demanda le jeune homme étonné, u — Je ne puis vous le dire j mais veillez sur lui. )i
Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les pistolets de Morrel. Ses yeux se fixèrent effrayés sur ces armes , qu'il désigna k Hontecristo en levant lentement le doigt k leur hauteur. Montecristo inclina la télé. Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets. « Laissez , i> dit le comte. Puis , allant à Morrel , il lui prit la majn ; les mouvements tumultueux qui avaient un instailt secoué le cœur du jeune homme avaient fait place ii une stupeur profonde.
iulie remonta , elle tenait h la main la bourse de soie , et deux larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux gouttes de matinale rusée. » Voici la relique,» dit-elle; « ne croyez pas qu'elle me soit moins chère depuis que le sauveur nous a été révélé. — IHon enfant , <• répondit Montecristo en rougissant, u permettez-moi de reprendre cette bourse ; depuis que vous connaisses les traits de mon visage , je ne veux être rappelé ï votre souvenir que par l'affection que je vous prie de m'aecorder. — Oh ! » dit Julie en pressant la bourse sur son eceur , •> non , non , je vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter, cai' un jour raalheureuseiaenl vous nous quitterez, n'eslrce pos ? — Vous avez deviné juste, madame, » répondit Monleeritto en souriant ; « dans huit jours , j'aurai quitté ce pays , où lent de gens qui avaient mérité la vengeance du ciel vivaiait heureux , tandis que mon père expirait de faim et de douleur. <>
En annonçant son ffirocbain d^>art, Moatecristo tenait
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les yeux fixés sur Morrel, et il renutrqaa que ces mots, j'aurai quitté ee pays , avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie \ il comprit ulors que c'était une deruière hilte qu'il lui fallait soutenir avec la douleur de bmi ami; et prenant les iBsinade Julie et d'Emmanuel qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit avec la douce autorité d'un père: « Mes bons amis , laissei-uioi seul , je vous prie , avec Maximilien. » C'était un moyen pour Julie d'emporter celte relique précieuse dont ouUiait de reparler Montecristo. Elle entraîna vivement son mari. « — Laissons-les-, « dit-elle.
Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une statue. » Voyons , » dit le comte en lui toucbant l'épaule avec son doigt de flamme , i redeviens-tu enfin un homme, Maximilien? — Oui, car je recommence ii souffrir.» Le front du comte se plissa , livré qu'il paraissait être à une sombre hésitation. « — Masimilien! Masimilien! » dit-il, » ces idées où tu te plonges sont indignes d'un chrétien ! — Oh ! tranquillisez-vous , ami , " dit Morrel en relevant la létc et en moutranl an comte un sourire empreint d'une îno^ble tristesse , » ce n'est plus moi qui i^icrcherai ta mort. — Ainsi, « dit Montecristo, <• plus d'armes, plusde dése^ir? — Non , car j'ai mieux , pour me guérir de ma douleur, quelecanon d'un pistolet ou la pointed'un couteau. — Pauvre fou!... qu'avez-vous donc? — J'ai ma douleur elle-même qui me tuera. — Ami,» dit Montecristo avec une mélancolie égale à la sienne, « écoute-moi. Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien , puisqu'il amenait une résolution semblable , j'ai, comme toi, voulu me tuer; un jour ton père , également désespéré , a voulu se tuer aussi. Si l'on avait dit ^ ton père , au moment où il dirigeait le canon du pistolet vers son front; si l'on m'avait dîtà moi ,' au moment où j'écarlajs de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais pas touché depuis trois jours; si l'on nous avait dit enfin à tous deut , en ce moment suprême : « Vivei ! un jour H viendra où vous sera heureux et oà voua béniret la vie ; ■
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de quelque part que vint la Toii , nous l'eussions accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse derincrédutité-, et cependant combien de fois , en l'embrassant , ton père a-t-îl béni In vie ! combiendefois moi-même... — Ah!» s'é< eria Morrel interrompant te comte , « vous n'aviez perdu que votre liberté , vous; mon père n'avait perdu que sa fortune, lui; et moi, j'ai perdu Valentine. — ïtcgarde-moi, Norrel , n dit Montccristo avec cette solennité qui dans certaines occasions le faisait si grand et si persuasif; « regardemoi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les veines, ni battements funèbres dans le cœur ; cependant je te vois souffrir, toi , Maximiiicn , toi que j'aime comme j'aimerais mon fils ; ch bien ! cela ne te dit-il pas , Morrel, que la douleur est comme la vie , et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au delà ? Or, si je te prie , si je t'ordonne de vivre, Morrel , c'est dans la conviction qu'un jour tu me remercierasde l'avoir conserve la vie. ^Mon Dieu! » s'écria le jeune homme, u mon Dieu ! que me dites-vous là, comte? Prenez-y garde ! peut^tre n'avei-vous jamais aimé, vous? — Enfant!» réponditledbinte. " — D'amour,» reprit Morrel , >• je m'entends. Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuisque je suis un homme; je suis arrivé jusqu'à Tin);t- neuf ans sans aimer, car aucun des sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour : eh bien ! à vingt-neuf ans- j'ai vu Valentine; doncdepuisprcsde deux ans jel'aime ; depuis près dedeuxans.j'aipuliretouteslesvertusdelofiileetdelafemme écrites par la main même du Seigneur dans ce cœur ouvert pour moi comme un livre. Comte, il y avait pour moi , avec Vatenline , un bonheur infini , immense , inconnu , un bonheur trop grand, trop complet, trop divin pour ce monde, puisque ce monde ne me l'a pas donné ; comte , c'est vous dire que sans Valentine il n'y o pour moi sur la terre que désespoir et désolation. — Je vous ai dit d'espérer, Morrel , » répéta le comte. « — Prenez garde alors , répéterai-je aussi , ■ dit Morrel , « car vous cherchez à me per-
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LE CIMETIÈRE DU PËRE-LAGHAISE. 189
8u»der, et si vous me persuadez vous me ferez perdre la raisoD , car tous me ferez croire que je puis revoir Valentiae. i> Le comte sourit. » Mon ami, mon père, « s'écria Norrel exalté , « prenez garde , vous redirai-je pour la troisième fois , car l'asceodant que vous prenez sur moi m'épouvante ; prenez garde au seos de vos paroles, car voilà mes yeux qui se raniment , voilà mon cœur qui se rallume et qui renaît ; prenez garde , car vous me feriez croire à des choses surnaturelles. J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre qui recouvre la fille de Jatre ; je marcherais sur les flots comme l'apôtre , si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les flots ; prenez garde , j'obéirais. — Espère , ami , » répéta le comte. « — Ah ! >. dit Horrel en retombant de toute la hauteur de son exaltation dans l'ahlme de sa tristesse , » ah ! vous vous jouez de moi ; vous faites comme ces bonnesmères, ou plutôt comme ces mères égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de l'enfant , parce que ses cris les fatiguent. Non, monami, non, j'avais tortde vous dire deprendregardc; non, ne craignez rien , j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le plus profond de ma poitrine , je la rendrai si obscure, si secrète , que vous u'aurez plus même le souci d'y compatir. Adieu! mon ami; adieu! — Au contraire, « dit le comte; « k partir de cette heure, Maxîmilien, tu vivras près de moi et avec moi , tu ne me quitteras plus , et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la France. — Et vous me dites toujours d'espérer? — Je te dis d'espért^r, parce que je sais un moyen de te guérir. — Comte, vous m'attristez davantage encore, s'il est possible. Vous ne voyez comme résultat du coup qui me frappe qu'une douleur banale , et vous croyez me consoler par un moyen banal , le voyage. » Et Uorrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité. « — Que veux-tu que je le dise? " reprit Montecrislo. u J'ai foi dans mes promesses ; laisse-moi faire l'expérience. — Comte , vous prolongez moD agonie , voilà tout.
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40a LE COMTE DE HONTECRISTO.
— Ainsi , » dit le comte , » faible cœur que tu es , tu n'as pas la force de donner k Ion ami quelques jours pour l'épreuve qu'il tente! Voyons, sais-tu de quoi le comte de Moutecristo est capable 7 Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres? Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une montagne? Eh bien ! ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien... — Ou bien?... » répéta Morrel. « — Ou bien prends-y garde , Morrd , je t'appellerai ingrat. — Ayez pitié de moi , comte. — J'ai tellement pitié de toi , Maximilien , écoule-moi , tellement pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour, heure pour heure , retiens bien mes paroles , Morrel , je te placerai moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du plus sûr poison d'Italie , d'un poison plus sûr et plus prompt, crois-moi, que celui qui a tué Valeutine. — Vous me le promettez ? — Oui , car je suis homme , car moi aussi j'ai souffert , car moi aussi , comme je te l'ai dit , j'ai voulu mourir, et souvent , même depuis que le malheur s'est éloigné de mot , j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil, — Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte?" s'écria Maximilien enivré. « — Je ne te le promets pas , je te le jure , » dit Montccristo en étendant la main. •• -~ Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé, vous me laissez libre de ma vie , et quelque chose que j'en fasse , vous ne m'appellerez pas ingrat? — Dans un mois, jour pour jour, Maximilien ; dans un mois , heure pour heure, et la date est sacrée , Maximilien , je ne sais pas si tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le S septembre : il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait mourir," Morrel saisit les mains du comte et les baisa; Iccomtelc laissa faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due.
•I Dans un mois, » continua Uonlecristo, >i tu auras, sur la table où nous serons assis l'un et l'autre. Je bonnes armes et une douce mort; mais en revanche tu me promets d'at-
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