‹ Le comte de MontecristoChapitre 35 sur 52 · LA FOSSE-AUX-LIONS · texte numérisé non relu

LA FOSSE-AUX-LIONS

qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être le père A'un miHérable tel que vous. — Oh! de grands rooU...— Et de grands effets si vous n'y prenez garde ! — Des menaces!... je ne les crains pas... je dirai... — Croyez-vous avoir affaire à des pygcnées de votre espèce? » dit Bertuccio d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andréa en fut remué jusqu'au fond des entrailles ; " croyez-vous avoir affaire à vos scélérats routiniers du bagne , ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto , vous êtes dans une main terrible ; cette main veut bien s'ouvrir pour vous : profitezen. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant, maïs qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son libre mouvement. — Mon père... je veux savoir qui est mon père!... » dit l'entêté; « j'y périrai s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? Du bien... de la réputation... des réclames... comme dit H. Beauchamp le journaliste. Hais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours quelque chose k perdre au scandale , malgré vos millions et vos armoiries... Ç&! qui est mon père? — Je suis venu pour te le dire... — Ah ! >• s'écria Benedetto les yeux étincelauts de joie.

A ce moment la porte s'ouvrit et le guichetier s'adressant à Bertuccio : » Pardon , monsieur, n dit-il , » mais le juge d'instruction attend le prisonnier. — C'est la clôture de mon interrogatoire..., » dit Andréa bu digne intendant. H Au diable l'importun ! — Je reviendrai demain , » dit Bertuccio. » — Bon ! >> fit Andréa, u HH. les gendarmes , je suis tout à vous... Ab! cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me donne ici ce dont j'aurai besoin. — Ce sera fait, » répliqua Bertucxio. Andréa lui tendit la main ; Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y fit seulement sonner quelques pièces d'argent. « — C'est ce que je voulais dire, » fit Andréa grimaçant un sourire, mais tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio. H He serais-je trompé? n se dit-il en montant dani t. 19

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la vDiUir» oblongue et gnIMe qu'on «ppril* le ptatitr 4 ialtuU. xNoug verrons! AÏDsi, fademain! > ajouU-t4) en ae ntonniant ytn Bertaceio. " — A-dvinain ! •■ répandit l'ia-

&i H rappdla «fw l'abb4 Biuoni ^tait resté sml avec Noirtîer dani la dianibrc mortuaire, et que c'étaient le Tieiflard et le prêtre qui l'étaieiit constitués les gardiens du corps de la jeuae filk.

Peiit^de les eihortatioos f^rétieoaes de l'abbé, pmtêtre « douce charité, peut^tse ea parole persuasive avaieotellea rendu le courage an vieillwd ; car depoit le momenl oà il avait pu conférer avec le prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout dans Noîrtier annonçait oae grande résigoation, un calme bim surprenant pour tout ceux qui se raf^daioit l'affection profonde potlée par lui b Valcatine.

M. de Viilefort n'avait pomt revu le vieillard dopuis le malin de e^te mort. Toute la maison avait été renouvelée : un aubw valet de cbambre avait été engagé pour lui, un autre sariteitr pour Noirtîer ; deux femmes étaient entrées au aem'ce de madame de ViUcftHl ; toiu, jusqu'au coodergest au eodwr, offreieiit it nouveai^t Ttngfs qui l'étaient drea^

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«^s pAur niam dire entre les diffëreiHs isiitt^ de ceClc HMJEon maudite et avaient intercepta Ic§ rdatiom d^ assez froides qui existaient entre eux. D'arllears les assises s'ouvraient dans deux ou trois jours, et Villefort, enferme dans son cabinet, poursuivait avec une fidvreuse activité Is procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme toutes celles auxquelles le comte de Monteoiisto se trouvait mêlé, avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaÏMit pas convaincantes i pui»qu'elles reposaient sur quelques mots éorjts par un forçat mourant, ancien eempagoon de bapie de celui qa'ii accusait , et qui pouvait accuser son compagnon par baine ou par vengeance : la conscience seule du magistrat s'était formée ; le procureur du roi avait fiai par se doaner k luimême cette terrible conviction que Beoedetlo était coupable , et il devait tirer de celte victoire difficile une de ces jouissaaees d'amoui^propre qui seules réveillaient uo peu les libtes de son e«eur glacé.

Le proc^ s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort qui voulait en faire le début des prochaines assises. Aussi avait-il été forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'eSet d'obtenir des billets d'audience.

Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine avait été déposée dans la tombe , la douleur de la nuison était encore si récente , que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement absorbé dans son devoir, c'est'à-dire dans l'unîquo distraction qu'il pouvait trouver li son chagrin.

Une seule fois, c'était le lendemain du jour où fienedettu avait reçu celte seconde visite de Bertuccio , dans laquelle celui-ci lui avait dû nommer son père ; le lendemain de ce jour, qui était un dimanche , une seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père : c'était dans un moment où le magistrat, baraisé de fatigue, était descendu dans le jor-

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dinde son hâtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée , pareil Ji Tarquîn abattant avec sa badine les têtes des parots les plus élevés , M, de Villerort abattait avec sa canne les longues et mourantes tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de s'écouler.

Déjb plus d'une fois il avait touché le fond du jardin , c'est-à-dire cette fameuse grille donnant sur le clos abandonne , revenant toujours par la même allée , reprenant sa proracuade du même pas et avec le même geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de sa pension pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.

Dans ce mouTcment, il vit h Tune des fenêtres ouvertes M. NoirCier qui s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre pour jouir des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougiesdes vignes viciées qui tapissaient le balcon.

L'œil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que Villcfort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi, habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle chose ou sur quelle personne tombait ce pesant regard.

Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque dégarnies, madame de Viilefort qui, assise, un livre à la main , interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire h son fils ou lui renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le jardin.

Viilefort pâlit, car il comprenait ee que voulait le vieillard.

IVoirtier r^ardait toujours le même objet; mais soudain

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son regard se porta de la femme au mari, et ce fut Vîllefurt lui-méine qui eut à subir l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante expression.

Madame de Villefort, étrangère k toutes ces passions dont les feus croisés passaient flu-dessus Je sa télé, retenait en ce moment la balle de son fils , lui faisant sigue de la venir chercher avec un baiser j mais Edouard se fit prier longtemps, la caresse malemelle ne lui paraissait probablement pas une récompense suOisante au dérangement qu'il allait prendre : enfin il se décida , sauta de la fenêtre au milieu d'un massif d'héliotropes et de reines-marguerites , et accourut à madame de Villefort le front couvert de sueur. Madame de Villefort essuya son front, posa ses lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'cnj^nt avec sa balle dans une main et une poignée de bonbons dans l'autre.

Villefort, attiré par une invincible attraction, comme l'oiseau est attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison ; à mesure qu'il s'ajiprochait, le regard de Nuirtier s'abaissait en le suivant, et le feu de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que Villefort.se sentait dévore par lui jusqu'au fond du cœur. £n effet, on lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible menace. Alors les paupières et les yeuï de Koirtier se levèrent au ciel comme s'il rappelait ii son fils un serment oublié.

« C'est bon ! monsieur, » répliqua Villefort du bas de la cour, • c'est bon ! prenez patience un jour encore ; ce que - j'ai dit est dit. ••

Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec indifférence d'un autre câté.

Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une main livide sur son front et rentra dans son cabinet. '

La nuit se passa froide et tranquille ; tout le monde sa

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coucfaa et dormît comme à l'ordiasire dans cette otiaon. Seul, eomme 1 rordioaire aussi, Villeforl ne ae coudta point eu même temps que les autres et travailla jusqu'il cinq heures du matin k reroir les derniers iuterrofalwres faits la Teille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions des témoins et à jeter de la netteté dons son acte d'accusation , l'un des plus énergiques et des plus habllcment conçus qu'il eât encore dressés.

C'était le lendemain lundi que devait avoir lïcu la première séance des assises. Ce jour-lè, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa lueur bleuâtre vint fairerduire sur le papier les lignes tracées i l'encre muge. Le magistrot s'élait endormi un instant tandis que sa kmpe rendait les derniers soupirs : il se réveilla à ses pétillements, les doigts humides et empourprés eomme s'il les eût trempes dans le sang.

Il ouvrit sa Tenétre i une grande bande orangée traver- Mit au loin le ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir sur l'horîion. Dans le cliam|) de luzerne, au delà de la grille des marronniers, une alouette moRtaii au ciel , en faisant entendre son chant clair et matinal.

L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa mémoire. « Ce sera pour aujourd'hui, ■ dît-il avec efiiort ; n aujourd'hui l'homme qui va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les coupables. » Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Hoirtier qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la veille. Le rideau en était tiré. Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par cette ouvflrture II vit encore le vieillard menaçant. fi Oui, u murmura-l-il, x oui, sois tranquille. » Sa tête retomba sur sa poitrine, et la tête ainsi iDclinde, il fit quelques bnira dans son cabinet, puis «nfin il •« jeta tout babillé sur

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unxampi, m«iDs pour dormir que pour assouplir ses merabrea roidis par la fatigue et le froid du travail qui péoilre jusque dans la moelle des os.

Peu à peu tout le inoude se nJvellIa : Villefort, de son cabinet, entendit les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la maison, les portes mises eu mouvement, le tintcmentde la sonnette de madame de Villefort qui appelait sa femme du chambre, Icspremierscrisdel'enfanl qui se levait joyeux comme on se lève d'babitude à cet âge. Villefort sonna k son tour. Son nouveau valet de chambre eulra ehei loi et lui apporta les journaux. En même temps que les journaux, it apportait une tasse de chocolat, k Que m'apportec-Tous IJi 7 » demanda Villefort. h — Une tasse de choeolat. — Je ne l'ai point demandëe. Qui prend donc ce soin de moi 7 — Madame ; elle a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup aujourd'hui daus cette affaire d'assassinat, et qu'il avait besoin de prendre des forces. ■ Et le valet déposa sur la table dressée pria du canapé, table, comme toute* les antres, chargée de papiers, la tasse de vermeil. Le valet sortit.

Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre , puis tout k coup il la prit avec un mouvement nerveui, et avala d'un seul trait le breuvage qu'elle cunlenait. On eut dit qu'il espérait que ce breuvage était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui lui commandait une chose plus difficile que de mourir. Puis il se leva et se promena dans son eabinet avec une espèce de sourire qui eîlt été terrible à voir si quelqu'un l'eut regardé. Le ehoeolat était inoffenstf, et H. de Villefort n'éprouva rien.

L'heure du déjeuner airivée, H. de Villefort ne parut point à table. Le valet de ebambre rentra dans le cabluet. ■ Madame fuit prévenir monsieur , » dit-il , h que onie heures viennent de sonner et que l'audience est pour midi. — Ëb bien! <• fit ViUelÏH-t, > après? — Hadaroo a fait sa

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nt LE COMTE DE HONTBCRISTO.

toilette : elle est toute prête, et demande si elle accompagaero mansieur? — Où cela? — Au Palais. — Pour quoi faire? — Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance. — Ah! » fit Villefort avec un acceat presque e{frayant, « elle dësire cela ? » Le domestique recula d'un pas et dit : I' — Si moosieur désire sortir seul , je vais le dire & madame. « Villefort resta un instant muet, il creusaitavec ses ongles sa joue pâle sur laquelle tranchait sa harbe d'un noir d'ëbène. « — Dites h madame, >< répondit-il enfin, u que je désire lui parler, et que je la prie de m'attendre cheu elle. — Oui, monsieur. — Puis revenez pour mo raser etm'habiUer. -~ A l'instant.»

Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et l'habilla solennellement de noir. Puis lorsqu'il eut fini : u Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitdt sa toilette achevée, ■- dit-il. " ~ J'y vais. ■• El Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se dirigea vers l'appartement de sa femme. A la porte, il s'nrréta un instant, et essuya avec son mouchoir la sueur qui coulait sur son front livide. Puis il poussa la porte.

. Madame de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec impatience des journaux et des brochures que le jeune Edouard s'amusait a mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son obapeau l'attendait posé sur un fauteuil ; elle avait mis ses gants. » Ah ! vous voici, monsieur, » dit-elle de sa voix naturelle et calme ; » mon Dieu ! éles-vous assez pâle, monsieur ! Vous avez donc encore travaillé toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes- vous pas venu déjeuner avec nous? Eh bien ! m'emmenez-vous? ou iraî-je seule avec Edouard? » Madame de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était resté froid et muet comme une statue. Il r- Edouard, n dit Villefort en fixant suc l'enfiint un re-

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