‹ Le comte de MontecristoChapitre 46 sur 52 · LA CASTE DE LUIGI VAMPA · texte numérisé non relu

LA CASTE DE LUIGI VAMPA

gnons et du fromage , qu'il se mit incontinent k dévorer. <i Le diable m'emporte ! » dit Danginrs eu jetant à travers les fentes de sa porte un coup d'œil sur le dîner dn lundit, ■ le diable m'emporte si je comprends comment on peu^ mangerde pareilles ordures I ■ Et il alla s'asseoirmr ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur de l'eau-de-vie de 1« première senUiielle.

Mais Danglars avait beau faire, el les secrets de la nature sont incompréhensibles, il y a bien de l'éloquence danscer* taines invitjitions matérielles qu'adressent les plus grossières substances aux estomacs à jeun. Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fond en ce moment; il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais. Enfin CCS oignons enn, affreuse alimcntatiou du sauvage, lui rappelèrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son cuisinier exécuUil d'une façon supérieure, lorsque Dan glars lui disait : " M. Deoiscau , faites-moi pour aujourd'hui un bon petit plat canaille. »

Il se leva et alla frapper à ta porte. Le bandit leva la tète. Danglars vit qu'il était, entendu, et redoubla, u Cheeosa?» d^nanda le bandit, n — Dites donc ! dites donc, l'ami, » fit Danglars en tambourinant avec ses doigts contre sa porte, V il me semble qu'il serait temps que l'on songeât k me nourrir aussi, moi! » Mais soit qu'il ne comprit pas, soit qu'il n'eût pas d'ordre à l'endroit de la nourriture de Dan^ glars, le géant se remit à son dîner. Danglars sentit sa fierté humiliée, et, ne voulant pas davantage se commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne souffla plus le mot.

Quatre heures s'écoulèrent ; le géant fut remplacé par un •utpc bandit. Danglars, qui éprouvait d'affreux tiraillement* d'eetomac, se leva doucement, appliqua derechef son œil au fente* de la porte , et reconnut la figure intelligente de son guide. C'était en effet Peppino qui se préparait k monter la garde Is plus douce possible en s'asscysat eo face de la porte,

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et en posant entre ses deux jambes une cssserole de terre, laquelle contenait, chauds et parfumés, des pois chiches fricassës au lard. Près de ces pois chiches Peppino posa encore un joli petit panier de raisins de Velietri et nn fiasco de via d'Orvieto. Décidément Peppino était un gourmet.

£n voyant ces préparatifs gastronomiques, l'eau vint h la bouche de Dangisrs. u Ah ! ah ! * dit le prisonnier, « voyons un peu si celui-ci sera plus traîtable que l'autre. << iEt il frappa gentiment li sa porte. " — On y vo , » dit le bandit, qui, en fréquentant la maison de maitre Pastrini, avait fini par apprendre le français jusque dans ses idiotismcs. Et en effet il vint ouvrir.

Denglars le reconnut pour celui qui lui avait crié d'une si furieuse manière : * Rentrez la l4te. » Mais ce n'était pas l'heure des récriminations , il prit au contraire sa figure la plus agréable, et, avec un sourire gracieux : >> Pardon, monsieur, » dît-il, « mais est-ce que l'on ne me donnera pas k dîner, à moi aussi? — Comment donci » s'éma Peppino, u Votre Excellence aurait-elle faim, par hasard 7 — Par hagard est charmant, >• murmura Danglars, «il y a juste vingtquatre heures que je n'ai mangé. Hais oui , monsieur, n ajouta-t-il en haussant la voix , « j'ai faim , et même assez faim. — Et Votre Excellence veut manger? — A l'instant même, si c'est possible. — Bien de plus aisé, « dit Peppino, u ici l'on se procure tout ce que l'on désire, en payant, bien entendu , comme cela se fait chez tous les honnêtes chrétiens. — Cela va sans dire ! » s'écria Danglars, « quoiqu'cn vérité les gens qui vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs prisonniers. — Ah ! Excellence, Il reprit Peppino, <' ce n'est pas l'usage. — C'est une assez mauvaise raison, » reprit Danglars , qui comptait amadouer son gardien par son amabilité , ■ et cependant je m'en contente. Voyons, qu'on me serve à manger. — A l'instant même, Excellence; que désirez- vous? n Et Peppino

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LA CARTE DE LUIGI VAHPA. SOt

posa son écuelle h terre, de telle façoD que la fumée en monta directement aux narines de Danglars. « Commandez, » dit-il. " — Vous avez donc des cuisines ici? » demanda le banquier. « — Comment ! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites ! — Et des cuisiniers? — Excellents! — Eh bien! un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que je mange. ~ Comme il plaira ii Votre Excellence ; nous disons un poulet, n'est-ce pas? -— Oui, un poulet. » Peppino , se redressant , cria de tous ses poumons i << — Un poulet pour Son Excellence ! »

La voix de Peppino vibrait encoi-e sous les voûtes , que d^k paraissait un jeune homme , beau , svelte , et Ji moitié nu comme les porteurs de poissons antiques ; il Apportait le poulet sur un plat d'argent , et le poulet tenait seul sur sa tête, u On se croirait au Café de Paris, « murmura Dan. glars.

u Voilii ! Excellence, » dit Peppino en prenant le poulet des mains du jeune bandit, et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec un escabeau et le lit de peau de bouc, la totalité de l'ameublement de la cellule. Dangtars demanda un couteau et une fourchette. <' Voilà ! Excellence, » dit Peppino en offrant un petit couteau h la pointe émoussée et une fourchette de buis. Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit en devoir de découper la TOlaille. « Pardon, Excellence, '■ dit Peppino en posant une main sur l'épaule du banquier ; « ici on paye avant de manger ; on pourrait n'être pas content en sortant... — Ah ! ah ! » fît Danglars, " ce n'est plus comme k Paris, sans compter qu'ils vont m'ëcorchcr probablement; mais faisons les choses grandement. Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon marché de la vie en Italie; un poulet doit valoir douze sous à Rome. Voilà, n dit-il. Et il jeta un louis à Feppino.

Peppino ramassa le louis , Danglars approcha le couteau du poulet. ■ Un moment, Excellence, • dit Peppino en se

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relevant ; * un moment , Votre Excellence me redoit encore quelque chose. — Quand je disais qu'ils ni'écorcheraieat! » murmura Danglars.

Puis, résolu de prendre son parti de cette extorsion : « Voyons, combien vous redoitKtn pour cetl« volaille étàque?Kdemanda-t-il. » — Votre Excellence a donné ud louis d'i-compte. — Un louis d'i-compte sur un poulet? — Sans doute, d'ii-corapte. — Bien... Allez! allez! — Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis que Votre Excellence me redoit. >>

Danglars ouvrit des yeux énormes à l'énoncé de cette gigantesque plaisanterie. « Ah! très-dr61e! h murmurat-il, « en vérité, très-drAle ! » Et il voulut se remettre à découper le poulet ; mais Peppiuo lui arrêta la main droite avec la main gauche, et tendit son autre mntn. « — Allons, ■ dit-il. II — Quoi ! vous ne riez point ? » dit Danglars. « — Nous ne rions jamais, Excellence, "reprit Peppiuo, sérieux comme un quaker. « — Comment ! cent mille francs ce poulet? — Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine b élever la volaille dansées maudites grottes. — Allons! allons! ndit Danglars, n je trouve cela tr^s-bouffon, très-divertisssant, en v^té; mais comme j'ai faiio, laissez-moi manger. Tenez, voilà un autre louis pour vous, mon ami. — Alors cela oe fera plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, '• dit Peppiuo conservant le même sang-froid ; u avec delà patience, nous y viendrons. — Oh! quant à cela, »dit Danglars, révolté de cette persévérance à le railler, « quant à cela, jamais. Allez au diable ! vous ne savez pas à qui vous avez affaire. » Peppiuo fit un signe, le jeune garçon allongea les deux mains et enleva prestement le poulet, Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc, Peppiuo referma la porte et se remit k manger ses poids au lard.

Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppiuo, mais le claquement des dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur l'exercice auquel il se tivrait. 11

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