‹ Le comte de MontecristoChapitre 47 sur 52 · LA CARTE DE LUIGI VAHPA. SOS · texte numérisé non relu

LA CARTE DE LUIGI VAHPA. SOS

^tait clair qu'il mniigeait, et même qu'il mangeait bruyamment et comme un homme mal élevé. uBuUir ! » dit Dooglars. Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans même tourner la tête, continua de manger avec une sage lenteur. L'estomec de Danglars lui semblait à lui-même percé comme le tonneau des Danaïdes, il ne pouvait croire qu'il parviendrait à le remplir jamais. Cependant il prit patience une demi-heure encore, mais il est juste de dire que cette demi-heure lui parut un siècle. Il se leva et alla de nouveau à la porte, n Voyons, monsieur, » dit-il, « ne me faites pas languir plus longtemps, et dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi. — Mais, Excellence, dites plutàt ce que vous voulez de nous... Donnez vos ordres et nous les exécuterons. — Alors, ouvrez-moi d'abord. ■> Peppino ouvrit. <i Je veux, » dit Danglars, « pardieu! je veux manger. — Vous avez faim ? — Eh ! vous le savez de reste. — Que désire manger Votre Excellence? — Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces maudites eavcs. — Du pain I soit, i< dit Peppino. u Holà ! du pain ! » cria-t-il. Le jeune garçon apporta un petit pain. « \ollh ! » dit Peppino, « — Combien? n demanda Danglars. « — Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis. Il y h deux louis payés d'avance. — Comment! un pain cent mille francs! — Cent miiie francs ! « dit Peppino. « — Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet? — Nous ne servons pas à la carte, mais à prix fixe. Qu'on mange peu, qu'on mange beaucoup, qu'on demande dis plats ou un seul, c'est toujours le même chiffre. — Encore cette plaisanterie ! Mon cher ami , je vous déclare que c'est absurde, que c'est stupide ! Dites-moi tout de suite que tous voules que je meure de faim, ce sera plus têt fait. — Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et mangez. — Avec quoi payer, triple animal? « dit Danglars exaspéré. « Estrce que tu crois qu'on a cent mille francs dans sa poche? — Vous avez cinq millions cinquante mille

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su LE COMTE DE HONTECRISTO.

francs dans la T6tre, Excellence, » dit Peppino; u cela bit pinquante poulets b cent mille francs et un demi-poulet ji cinquante mille. <•

Danglars frissonna ; le bandeau lui tomba des yeux ; c'ëteitbien toujours une plaisanterie, mais il la comprenaiteufin. U est même juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que l'instant d'avant. « Voyons, i. dît-il ; « voyons : en donnant ces cent mille francs,' me tiendrez-vons quitteau moins, etpourrai-je manger tout à mon aise? — Sans doute, >• dit Peppino. « — Hais comment les donner? » fit Danglars en TespÎFAnt plus librement. « — Rien de plus facile; vous avez UD crédit ouvert chez HH. Thomson et French, via deîBanchi, à Rome^ donnez-moi un bon de quatre mille neuf cent quatre-vingt-dis-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous le prendra. »

Danglars voulut au moins se donner le mérite de la bonne volonté ; il prit la plume et le papier que lui psésentait Peppino, écrivit la cédule et signa. » Tenez, » dit-il, " voiUi votre bon au porteur. — Et vous, voici votre poulet.»

Danglars découpa la volaille en soupirant : elle lui paraissait bien maigre pour une si grosse somme. Quant k Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche, et continua de manger ses pois chiches.

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LE PlRtMn.

Le lendemaiD DoDglars eut encore faim ; l'air de eetle caverne était OD ne peut plus apéritif: le prisonnier crut que, pour ce jour-là, il n'aurait aucune dépense à faire ; en bomme économe il avait caché la moitié de son poulet et un morceau de son pain dans uu coin de sa cellule. Mais il n'eut pas plutôt mangé qu'il eut soif : il n'avait pas compté là-dessus. 11 lutta contre la soif jusqu'au moment où il sentit sa langue desséchée s'attacher à son palais. Alors, no pouvant plus résister au l'eu qui le dévorait, il appela. La sentinelle ouvrit la porte ; c'était un nouveau visage.

Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire à une ancienne connaissance. Il appela Peppino. « Me voici, Excellence, • dit le bandit en se présentant avec un empressement qui parut de bon augure k Danglars, que dé^reivoUB? — Aboire,ndit le prisonnier. « — Excellence, » dit Peppino, « vous savez que le vin est hors de prix dans les environs de Rome. — Donnez-moi de l'eaU alors, i>dit Daaglars cherchant à parer la botte. « — Oh 1 Excellence, l'eau est plus rare que le ifn; il fait une si grande sécheresse ! — Allons, A dit Danglars, " nous allons recommencer, h ce qu'il parait 1 » El, tout en souritmt pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux sentait la sueur mouiller ses tempes.

" Voyons, mon ami, » dit Danglars voyant que Peppino demeurait impassible, « je vous demande un verre de vin ;

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BH LE COBITB DE HONTECRISTO.

mêle refiiserez-vous 7 — Je tous ai déjà dit, Excellence, ■ répondit gravement Peppino, « que nous ne vendions pas au détail. — Eh bien ! voyons alors, donnez-moi une bouteille. — Duquel î — Du moins cher. — Ils sont tous du même pris. — Et quel est ce prix? — Vingt-inuq mille francs la bouteille. — Dites, » s'écria Danglars avec une amerlume qu'Hnrpagon seul eût pu noter dans le diapason de la voix humaine, ■ dites que vous voulez me dépouiller, ce sera plus tât fait que de me dévorer ainsi lambeau par lambeau . — Il est possible , >> dît Peppino, « que ce soit là le projet du maître. — Le maître, qui est-il donc?

— Celui auquel on vous a conduit avant-hier. — Et oA estil? — Ici. — Faites que je le voie. — C'est focîle. »

L'instant d'après, Luigi Vampa était devant Danglars. ■ Vous m'appelez? » demanda-Ml au prisonnier. « — C'est vous, monsieur, qui êtes le chef des personnes qui m'ont amené ici? — Oui, Excellence; «près? — Que dësii«z-vous de moi pour rançon ? parlez. ~ Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur tous. » Danglan sentit un effroyable spasme lui broy^ le cœur. ■ — Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense fbrtune ; si vous me r6tes, 4tez-moi la vie. — Il nous est défendu de verser votre sang. Excellence. — Et par qui cela vous est-il défendu ? — Par celui auquel nous obéissons. — Vous obéissez donc k quelqu'un ? — ' Oui, à un chef. — Je croyais que vous-même étiez le chef 7 — Je guis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef à mol.

— Et ce chef obéit-il à quelqu'un 7 — Oui. — A qui ? — A Dieu. »

Dai^ars resta un instant pensif. ■ Je ne tous compren ds pas, » dit-il. u — C'est possible. — Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter aîusi? — Oui. — Quel est son but? — Je n'en sais rien. — Mais ma bourse s'épuisera. — C'est probable. — Voyons, >• dit Danglars, ■ voulez-vous un million ? -" Non. — Doux millions? — Non. — Trois millions?...

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LE PARDON. Wr

quatre?... Voyons, quatre? je tous les donne à la condition que TOUS me laisserez aller. — Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en Tant cinq?» ditVampa; » c'est de l'usure cela , seigneur banquier, ou je ne m'y connais pas. — Prenez tout! prenez tout! voua dis-je , » s'ëcria Oanglars, •■ et tuez-moi! — Allons, allons, calmez-TOUs, Excellence, tous allez tous fouetter le sang, ce qui tous donnera un appétit k manger un million par jour; soyez donc plus économe, morbleu ! — Haisquand je n'aurai plus d'argent pour tous payer? » s'écria Danglars exaspéré. II ~ Alors TOUS aurez faim. — J'aurai faim ! « dit Danglars blêmissant. * — C'est probable, ■ répondit flegmatiqnement Vampa. v — Mais tous dites que tous ne Toulez pas me tuer? — Non. — Et tous Toulez me laisser mourir de fiaim? — Ce n'est pas la même chose. — Eh bien! misérables, Il s'écria Danglars, " je déjouerai tos infâmes calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite ; faites-moi souffrir, torturez- moi, tuez-moi, mais tous n'aurez plus ma signature. — Comme il tous plaira. Excellence,» dit Vampa. Et il sortit de la cellule.

Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc. Quels étaient ces hommes? quel était ce chef Tîsible? quel était ce chef iOTisible? quels projets poursuivsient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouTait se racheter, pourquoi lut seul ne le pouvaiMl pas? Oh! certes, la mort, une mort prompte et Tîolente , était un bon moyen de tromper ces ennemis acharnés qui semblaient poursuiTre sur iui une incompréhensible Tengeance. Oui, mais mourir ! Pour la première fois peut-être de sa carrière si longue, Danglars songeait k la mort avec le désir et la crainte tout à la fois de mourir; mais le moment était Tenu pour lui d'arrêter sa vue sur le spectre implacable qui Tit au dedans de toute créature et qui, ii chaque pulsation du c«eur, dit & lui-même : Tu mourras ! Danglars ressemblait k ces bétes fauTes que la chasse anime, puis qu'elle désespère, et qui, à force de dés-

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SfM LE COMTE I» HOHTECRISTO.

espoir, réussissent parfois à se sauver. Danglars songea h une évasion. Mais les murs étaient te roc lui-même, mais à la seule issue qui conduisait hors de la cellule un homme lisait ; derrière cet homme, on voyait passer et repasser des ombres armées de fusils.

Sa résolution de ne pas signer dura deux jours , après quoi il demanda des aliments et offrit un miUion. On lui servit un magnifique souper, et on prit son million. Dès lors la vie du malheureux prisonnier fut une divagation perpétuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer il souffrir, et subissait toutes les exigences ; au bout de douze jours , une après-midi qu'il avait dîné comme en ses beaux temps de fortune, il fit ses comptes et s'aperçut qu'il avait tantdonnéde traites au porteur, qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs. Alors il se fit en lui une réaction étrange ; lui qui venait d'abandonner cinq millions , il essaya de sauver les dnquant« mille francs qui lui restaient; plutàt que de donner ces cinquante raille francs, il se résolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir qui touchaient à la folie; lui qui depuis si longtemps avait oublié Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des misacles, que la caverne pouvait s'abîmer, que les corabiniers pontificaux pouvaient découvrir cette retraite maudite et venir à son secours, qu'alors il lui resterait cinquante mille francs, que cinquante mille francs étaient une somme suffisante pour empêcher uo homme de mourir de faim ; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante jnille francs, et en priant il pleura.

Trois joui^ se passèrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut constamment, sinon dans son cœur, du moins sur ses lèvres ; par intervalles il avait des instants de délire pendant lesquels il croyait, h travers les fenêtres, voir dans une pauvre chambre un vieillard agonisant sur un grabat. Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim. Le quatrième jour, ce ■n'était plus un homme, c'était un cadavre vivant; il avait

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LE PARDON. SOa

ramassé k terre jusqn'aux dernières miettes de ses aneiens repas et commeacé à dévorer la natte dont le sol était couvert.

Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui donner quelque nourriture; il lui offrit mille francs d'une boncbée de pain. Peppino ne répondit pas. Le cinquième jour, il se traîna à l'entrée de la cellQie. * Hais vous n'êtes donc pas un chrétien ? » dit-il en se dressant sur fies genoux ; « vous voulez assassiner un bomme qui est votre frère devant Dieu? Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois ! » marmura-t-il. £t il tomba la face contre terre. Puis, se relevant avec une espèce de désespoir : « Le chef! h crift-t<il, « le chef! — Me voilà ! » dit Vampa, paraissant tout à coup ; K que désirez-vous encore? — Prenez mon der^ nier or. « balbutia Danglars en tendant son portefeuille, « et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne ; je ne demande plus la liberté, je ne demande qn'i vivre. — Vous souffret donc bien? » demanda Vampa. u ^ Oh ! oui, je souffre, et cruellement ! — 11 y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous. — Je ne crois pas. — Si fait ! ceux qui sont morts de faim. » Danglars songea k ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination, il voyait ï travo^ les fenêtres de sa pauvre chambre , gémir sur son lit. U frappa du front la terre en poussant un gémissement. •' — Oui, » dit-it , « c'est vrai ; il y en a qui ont plus souffert encore que moi , mais au moins eeux-Ià c'étaient des martyrs. — Vous repentez-vous , au moins ? » dit une voix ■ombre et solennelle , qui fit dresser les cheveux sur la tète de Danglars. Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrièr&Ie bandit un homme enveloppé d'un niftnteau et perdu dans l'ombre d'un pilastre de pierre. H — Dequoifant-ilqueja me repente?» balbutia Danglars. « — Du mat que voua avez fait, » dit la même voix. « — Ob ! oui ,' je me repens , je me repens ! >• s'écria Danglars. Et il frappa sa poitrine de son puing amaigri, u — Alors je vous

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ne LE COMTE m hontbcristo.

pardonne, » dit l'homme en jetant aon manteau et en faisant un pas ponr se placer dans la lumière. •■ — Le comte de Honlecristo ! » dît Danglars , plus pAle de terreur qu^l ne rëtait, un instant auparavant, de &im et de misère. H — Vous TOUS trompei ; je ne suis pas le comte de Hontecristo. — Et qui étes-vousdonc? — Je suis celui que tous avet vendu , livré , déshonoré; je guis celui dont vous avei prostitué la fiancée ; je suis celui sur lequel vous avez marché pour vous hausser jusqu'à la fortune ; je suis celui dont vous avez fait mourir le père de faim, qui vous avait condamné k mourir de bîm, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-même d'être pardonné ; je suis Edmond Danlès ! » Dai^lars ne poussa qu'un cri , et tomba prosterné.

■ Relevez-vous, » dit le comte, « vous avez la vie sauve ; pareille fortune n'est pas arrivée k vos deux autres complices : l'un est fou, l'autre est mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent , je vous en fais don ; quant à vos cinq millions volés aux hospices, ils leur sont déjà restitués par une main inconnue. Et maiotensnt, mangez ^ buvez ; ce soir je vous fais mon hôte. Vamps, quand cet homme sera rassasié, il sera libre. »

Danglars demeura prosterné tandis que le comte s'éloignait; lorsqu'il releva la télé, il ne vit plus qu'une espèce d'ombre qui disparaissait dans le corridor, et devant laqudle s'ioelinaient les bandits.

Comme l'avait ordonné le comte, Dangltrs fut servi par Vampa qui lui fit apporter te meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie , et qui , l'ayant fiiit monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la route , adossé à Un arbro. Il y rerta jusqu'au jour, ignorant où il était. Au jour il s'aperçut qu'il était près d'un ruisseau ; il avait soif, il se traîna jusqu'à lui, Eo se baissant pour y boire , il s'aperçut que ses dieveux étaient devenus blanc».

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