‹ Le comte de MontgomeryChapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

PIC\RD, LIDRAIRE-EDITEtlB

8a, RUE BOHAPARTK. 82

dlfll

le présage de la disparition de cette race vigoureuse de notre »ol. Le premier quart du treizième siècle vit s'éteindre, à quelques années de distance, ses deux derniers rejetons et la seigneurie patronymique passer aux mains d'un collatéral...

Pendant ce temps, les puinés de Roger de Montgomery, établis de Tautre côté du détroit, y acquéraient crédit et honneurs et fondaient plusieurs branches, dont une émigra par la suite ep Ecosse et contracta différentes alliances avec la dvnastie régnante des Stuarts. L'un des petits-fils d'Alexandre, lord d'Ardrossan et d'Eglinton, son représentant au commencement du quinzième siècle, résolut do regagner le berceau primitif de sa famille, afin d'y chercher fortune. On était au :nomont où nos rois formaient pour leur garde particulière une compagnie de cent archers exclusivement choisis parmi les gentilshommes que les rigueurs du droit d'aînesse chassait des A/yA/nW^\ Robert de Montgomery s'engagea dans ce corps d'élile. De sa femme, Lyonne de Lodes, qui lui avait apporté la seigneurie de Lorgesen-Beauce (l),il eut trois fils. Aupuiué, Jacques, il était réservé de continuer la lignée des nouveaux Montgomery de France (2). De la jeunesse de Jacques de Montgomery nous ne citerons qu'un épisode, dont il fut le héros malencontreux, et qui eut alors un grand retentissement.

C'était le 5 janvier 4^521. La Cour se trouvait a Romorantin et célébrait joyeusement les fêtes de TEpiphanie. Apprenant que le comte de Saint-Pol avait coupé la galette traditionnelle en nombreuse société et, suivant la coutume, salué roi celui des convives qui avait trouvé la fève dans sa portion, François I*'

(1) Larges, auj. c. du cant. de Murchenoir, arr. de Blois (Loir-et-Cher).

(2) Sur cette esquisse généalogique, voy. les arhns conservés à la Bibl. Nationale, !Ass., Cab. des litres, v" MontgonierN : la préface du IKnomhrcmenl du romté Je Montijomrvij [Ibid., fonds français, vol. .iisoi.— Cf. La Chesnaye Des Bois, Dirtùmn. de In jSobkssa, art. Montgomery.

L'aîné di's (ils de Uobert de Montgomery, dont on ignore le nom, périt sous Tp'vise en mai 1500. iLe loyal serviteur, Hist. du (/cntil seigneur de Bayart, éd. Konian, p. 150 et 240 ; Brantôme, (iLUvres comphHes, éd. Lalanne, t. v, p. 312). Le cadet s'appelait Louis et mourut jeune laissant un fils du même noin, qui prit part à lexpédition de Jacques de MontgoiiM'.y en Kcosse (B. N., Cab. des titres, v* Montgomery, n'' 54; cf. infrà).

LE

l/aiinéo suivante, nous le voyons, à la tête de 6,000 hommes il«i |»umI, combattre dans le Boulonnais, de concert avec les «'(Uiitt)H d«) Saint-Pol et de Guise, les forces anglaises alliées des liih{iano-Allemands. La prise du château de Contes (1), son (iMJvn* propre, ouvre une série de petites victoires qui épuisent TeniUMni et le contraignent de se rembarquer (2).

Il vu ensuite partager en Italie les épreuves de Vandenesse, //' pt'tit lion, et de Bayart, le chevalier sœis peur et sans rep roch. Il l'Ht de tous les combats. A la journée de Biagrasso, il sauve iioH Iroupes imprudemment engagées. Resté, parla mort de ses d<Mix illustres compagnons d*armes, seul chef des débris de Tarmée française, il parvient à les ramener sans désastre derrière la Sesia(3).

Le 24 février 1525, jour de deuil, il est pris aux côtés de François I" (4). — Deux ans plus tard, il a la bonne fortune do venger nos armes. Il plante de sa main Tétendard fleurdelisé sur ces mêmes murs de Pavie, qui ont été les témoins de la déroute des siens et de sa propre captivité (5).

Jaciiues de Montgomer}' approchait alors de la cinquantaine. Il atteignait Tâge où les cheveux blancs viennent encadrer les rides, où Ton aspire au repos. Le traité de Cambrai, signé le 7 août 4529, lui permit enfm de déposer le hamois de bataille et de goûter les paisibles joies du foyer domestique, après lesquelles il soupirait tout bas depuis longtemps. Marié au printemps de 1521, peu de semaines avant le début des hostilités (6), il H*était bientôt vu arraché des bras de sa femme. Depuis, il ne Tavait revue qu'à de rares intervalles, entre deux campagnes. Ka rentrée définitive, — on pouvait du moins Tespérer — au ch/iteau de Ducey, qu'elle lui avait apporté en dot, fut suivie à bref délai d*un grand événement intime. 11 avait le bonheur de voir une tAte blonde

{f ) Confui, uijj. c. du c. d'Hesdin, arr. de Monlreuil -sur- inep( Pas-de-Calais). (2) Ou lli'Uay, p. 166-iGK.

(ï) ////'/., p. no-IH3. — Le loyul seniteur, p. 407-409. (4) Vojr . ChaiiipoUion-Kigoac, La captivitf^ tiv François /•', p. 85-86. (ÎJj !lu Kelky, p. 221. — Paradin, llist. de nostre Ums (Lyon, 1550. in ^). ^^Jê U gâiiéiilogio précitée des Moiitgoinery.

Mystérieux tiécrets de la Providence! A l'heure qi'i François I"' ouvrait l'ère desperséculioiis contre les hérétitjues, chaque jour plus nombreux depuis que Martin Luther B'Htalt séparé de l'Kglise romaine, naissait l'on des futurs défenseurs de la cause (le la Réforme (2); et k ce nouveau-né sonnaient deux autres uouveau-nés, de sang royal, qui devaient avoir sur son existence une intluence considérable : Jeanne d'Alhret, reine de Navarre, et Louis de Bourbon-VendAme, prince de Coudé.

Des premières années de llabriel de Moutgomery noua ne savons rien. Tout au plus, delà nuit qui se fait pendant dou/e ans sur M. de Lorges, de ce fait qu'il ne prit nulle part à latroisiftme guerre entre François r' etCharles-Quinl, peut-ou inférer que celui-ci se donna tout entier à l'éducation de son fils. Il ne reparut aux urmées qu'en If!i2, lorsqu'une odieuse violation du droit des gens par le marquis dei Vasto, lieutenant-général de rHiupcrcur dans le Milanais, amena la reprise de la guerre. Cette fois, il étaitînvesti d'une charge importanlu el digne de sa vieille renommée. Dos sept légions. camplar>l chacune 6.0ÛO bomities do pied, créées par le Roi " à l'exempte des Romains » (3), aHn de «e soustraire aux exigences des auxiliaires allemands et suisses, deux — celles de Normandie et de Picardie — étaient réunies sous son commandement.

(1) Victor Bugo, U-a (Mmlah», Fantômes,

(2) L'abb*^ nearoches, ii la p. '.Mi de sas Antiair» dt l'A>-ninchin(CA^tt. (8K7), cile un .tcle dali' dp tSiiO (alors cnnservé uu chaitrier du diAli^au de Duce* cl qui MU n ilUpuru depuis ain^i qii<^ nous uvoiis pu nous en augurer. gricc a une bienveiUiinlo auturisnlion de son proprii^liire, M. d<> Boishuc], pur lequel Jiicques de Montgomery, 8cig[ieur de Larges, opère la remise ù •oit fila alué. Cabriol, des biens provenant de la succession de Claude de La Boiv^i^rc, M mère. Ilone. en laSO, le jeune homme éliiil majeur, el sans (Inule depuis peu de lemps. Or, en verlu do lart. XLIII du Grawi Voutumier de ttormandie tinipr, au l. IV du X«w>r.au Coulumi'''' général de Buurdol de Hldhebour^; I72t;. reaiè en vigueur dans U province jus<]u'ttu^ lettres jwlentefl t pour la ri'farmalio" des coutumes d'icelles, « rendues le 23 mars !5Tï pur Henri III [cii*es Ibvl., p. S» , .- ceuU soiU en noii-aage lmini<riUi, qui n'ont uccompUii vinjtt ans ■> : ce qui place la naissance de Cabriel d* MonlgomcrT vers 1330.

' (Ut Du llellay, p.-lU.

Ét^

Il ne joua qu'un rôle effacé duranl les deux premières campagnes (1). Mais le souvenir de ses anciens exploits ne s'était pas eiïacé de la mémoire de François V\ qui lui décerna le collier de Saint-Michel <2 et le nomma capitaine-général du ban et de Tarrière-ban -S). Peu après, l'acquisition du comté de Montgomer}', sorti depuis trois siècles de sa famille, satisfit un de ses plus cbers désirs. Il reçut encore à cette occasion une précieuse marque de sympathie : Marguerite d'Angoulème, sœur du roi, lui fit remise des redevances féodales, auxquelles elle avait droit en qualité de duchesse d'Alençon (4).

Avec Tannée {54i, recommence pour le seigneur de Lorges une période de grande activité.

Les Impériaux ont pris Saint-Dizier. Ils ont occupé sans coup férir Chalons. Épernay, Château-Thierry. Déjà leurs éclaireurs remontent la vallée de la Marne et menacent les abords de Paris. — Bientôt cependant tout danger est conjuré. 7 ou 8.000 hommes de pied et 4.000 gens d'armes sont confiés à Jacques do Montgomery. Il les concentre à Lagny, occupe Meaux solidement et pousse jusqu'à La Ferté-sous-Jouarre. Cet audacieux retour offensif inquiète Charles-Quint qui se décide à traiter (5).

Mais son allié le roi d'Angleterre refuse d'accéder aux clauses de la convention de Crospy. De Calais ses gens de guerre portent le fer et la tlammo «laas l'Arlois et la Picardie. François I" a recours à une diversion. Ordre est donné à M. do Lorges d'aller secourir la régente d'Ecosse, alliée de la France, qui luttait péniblement contre les forces de Qenri VIII. A la place

(0 Du Bellay, p. 505. — MoiilucCowm-.iif'iirt*, rd. de Ruble, 1. 1, p. 137.

fj) En r'»4rt, dit le Bfntdl hi.<f"ri'fU'' ii-> rhrvniôr> de S^tint-Michel, par J.-F. d'Hozier: .fl'UM*' n filitireet h^r'il'lî'pt', 1 *<7'.>- Si ; ol avant le 5 aoùl, où il en prend le litrt» Quittance de cette date, W, N., Cab. des titres, v^ Monljonierv. n^ 44 .

;3 Voir le conimandeinent d'a\oir à s'acquitter df sa charge, tO janvier 1544 huinberl. Ro\ fh^> -iu*\ hi.< ^,wnw;>..s, t. XII. p. s:v2-8->4^.

= 4 K\trail du livre de dopcuses de Marguerite, iinpr. par le comte H. de La Ferrière dans le J»urwil »/' bt '• mf' <>■ •/' S'IMZ'I»/ IS.S'.» , p. 91, noU. — Depuis l^tV2 , M. dt* La 1 errière a lire du ntènie registre une chiirmante clude : M'ir'jft.rit' d'Angoulàn'' rt s^^n Inn 'h'Uptm^ts.

[6) Du Bellay, p. o4S.

qu'occupe dans In rorrettpondance do rc. princo avec sos lieutenants le nom ilu vioiix eu)i)t«itie. on pi'ul mesurer l'habile parti qu'il sut lirtT df su petite iirmée, durant un si-jnur dfi près d'une année dans U patrie de sonpérofl), Son intcii-Teulion hAta la ADiielusioQ éf la paix.

De retour en Franef . il reçut coup sur coup (2) l'officfl de g«nlîlhununn ordinairo do k rhamhro du Iloi, k» commandcmom dd soixante lances fournies d<is ordonnances, enfin relui do la célébra compagnie des ari-hors érossai». qui, dans la hiérarchie militaire, venait première aprf-s les 20» genlilshummos de la Maison

dv Roi f 3V

A dater de ce jour, il ne quitta plus la I lonr. Il fut ainsi associé aux douleurs qui accahlitrenl (i) François I" dau9 la dernière année de son règne. Quand, le 31 murs 1K47. son maître rendît le dernier soupir, il fut de ceux qui reçurent la pMiihle mission de conduire sa dépouille mortelle au monastère, où elle devait reposer jusqu'à l'heure des funérailles solennelles (Si. (îel t-vf;nement décida de sa retraite, II résigna successivement entre les auûos de son fils fitné (6) lo comté patrimonial et l'oftice de ^n- Lilhomme de la chambre. Il obtînt en outre, au profil de Gahriol, la survivance do sa charge île capitaine de la garde écossaise. mais an prix du sacrifice de sa compagnie d'ordonnance, dont on avait hoKoin pour gratifier quelque favori (7). Du reste, lîonri 11

(!) Kinfl's Ucnra Vi/I */'(/'■ jwpcrs (Londres, IS3l-3->. M vnl. iii-4-.},l.v.— Cf. du Bella», p. 3.")l : et lliichniian. Rmim Svotlearun' hitttrLv ici. de IBSï,r" no.— Il quilla lEeoBBe .-nlro |p SO février et lo 4 mai I5*8{giiil1an- Cesde CM d.ncs, U. .\., Cab. des tilres, \" Monlgomcrï. ir* 4" rt 4S).

(î) Tou» ces tlIreB lui sr.nl donni's siiiiidtanémeat pour U promièn' fols iaos «a quittanco prâdUo du k mai ISM

(3) HeurangM. llist. iks thaïes aiivenvei âû«« Louii Xtl et Frant^oi» i". ch. V.

{i) Cf. la tiC'>ne racontée par V. Carloixf.tfi^/i.ffelDtitV lu mitrichnl de Vieil- Inllk.lh. l.ehap.XXVj.scôiie qutl placp on 1518. et à laquelle Mtchalel (MbI. A- Frctiic-, Jt&rorme, cU. XXI) u restltiH- sa vraie daie, IjI? 1 - Le Roy... prit /<• f'ïpitaijit d^ sm (cini:* el trente ou quarimte archers... "

{SiCequiaitéraM-ilapHmpefiin^bre d^b'/ani^oisl" {U.H.. Mn:'t:!r':-.*m).

(ï) D'un second niarfage. cuniracié en i'-iW avec Suiunne de Sull)-. I! avait eu un autre IIIh, lacqncs, qui M cék^bre dan» lu suite sou» le litre de W^eur<leConrb'-ii;^ur) (i:^ni<itlogie pr6cili*o des Monlgomery).

£T) Tout ce qui pn-ui^de est di'duil de 1» comparaison des iniilulés des différentes quillancee de Jacques de Montgomerj |ll, S., Cnb. des Tllre«, ?• Montgomery, n" iH-30).

sot remplir envers lui les volonlés suprêmes de son père expirant à regard de ses anciens serviteurs : il lui confia le gouvernement de la Bastille I .

La carrière du jeune comte Gabriel de Montgomery s*ouvrait sons de brillants auspices : et pourtant la haute position qu'il occupait fut. on n'en saurait douter, la fatalité de sa vie. Rivé à la personne du Roi par ses devoirs de chef effectif d'une partie de sa garde, il dut rester à peu pri'S étranger aux grandes luttes qui. en 1551 . se rallumèrent entre dharles-Quint et le successeur de Fran«j^ois I''.

Deux fois seulement pendant cette période. — car on ne peut compter comme campagne sérieuse la promenade militaire de nos troupes à travers les pays Rhénans et le Luxembourg, où il accompagnait Henri II 2 — deux fois seulement, il lui fut donné de revêtir le harnois de b;itaille.

Lors au siège de Metz, où le duc de Guise se couvrit de gloire, il put prendre rang co^^ne volontaire parmi les défenseurs de la place ^3 .

De même, après le desastre de Saint-Quentin, lorsque le Roi envova le ^'ieux seianieur de Lorires à Novon «^ pour v iissembler les gentilshommes de sa Uais^n et les archers de ses gardes, et pourvoir en ces quartiers là à ce qu'il estimeroil devoir être exécuté selon les affaires de la guerre *> . nul doute que Gabriel de Monbiromery n*ait été placé sous les ordres de son père .4 .

Là se t>oma le r«île militaire du comte . Contraint d*étouffer les impérieux besoins d'acii\'ité qu^il sentait sourdre au-dedans de lui-même, rien dVlonnantà ce qu'il apportât dans Pexercice monotone de ses fonctions certaines façons qui lui ont attiré le

I Liiri G>bh.àm au lord-ppjtecteur dAnarletom». IS a^ril OifcH'/*iw of siat^ p^iyrri, forei^-i «r-**, I .»7-«3. rj' !î~ .

i Vm f- « rii» r-û n j'iilît: \'y't. — L^ Roy jKirt.i... a\Ov Ie> :î«<» cenïilshomme< de i^M-iis^jn. îe?*"*» irvher* de sji vArd-?.Krir:.":< e: tî<'\>>*oi*...

M<t^ donn'^ m ia.v«.v.. p.ir B. •;- vi.i^:id,. -..lornoiir li'^ [.a Mv'.^^Kenflon, ii la suite de sa KliLon -it -^i-îi-? d. Mi.:h-.:.:û . l*-»rir>î. • ■ it/,». .•■ .* ù

[4» BabatÎR. '>f». ^t.. ii^ . If .

blftme voilé d'un contemporain (i). Du moins trouva-t-il au foyer domestique un dédommagement à Ténervante vie de Cour, à laquelle le condamnait son rang. Sa femme, Isabelle de la Touche (2), nous apparaît comme l'émule des Charlotte de Laval, des Ëléonore de Roye, des Jacqueline d*Entremonts, comme une de ces nobles créatures, Tornement d'un siècle, qui par leurs vertus en rachètent les vices.

Le 3 avril 1S59,. le traité de Càteau-Cambrésis terminait la longue rivalité des maisons de France et d'Autriche. « Paix glorieuse aux Espagnols, désavantageuse aus Français, redoutables aux Réformés ! )> s'écrie Agrippa d'Aubigné (3). Et en effet trois mois ne s'étaient pas écoulés que le Roi faisait arrêter en pleine séance, au mépris de leur inviolabilité, cinq membres du Parlement, convaincus d'attachement aux nouvelles doctrines. Par une étrange coïncidence, que les protestants s'empressèrent de transformer en intervention providentielle, l'homme qui avait exécuté cette mesure inique était celui-là même t|ui, à deux semaines de là, allait inconsciemment venger les victimes (4).

Dans Paris, tout n'était déjà que préparatifs des fêtes ordonnées par Henri II pour solenniser le double mariage — l'une des conditions du récent traité — de sa fille Elisabeth avec le roi Philippe II d'Espagne et de sa sœur Marguerite avec le duc Emmanuel-Philibert de Savoie. Le 20 juin, bals, mascarades, festins d'apparat commencèrent. Mais la partie la plus intéres-

(1) Brantôme, t. IV, p. 359.

(2) 11 Tavait épousée le 12 janvier 1551 (1550 vieux style). — Par le même contrat son père s*unit à Charlotte de Maillé, mère de la fiancée ; de ces troisièmes noces sortit Louis de Montgomery, futur abbé de Saint-Jcan-lès- Falaise (Généologic ms. précitée des Montgomery).

Six mois après son mariage, Gabriel fit partie de la suite du maréchal de Saint-André, portant le collier de Saint-Michel à Edouard VI d'Angleterre, (V. Carloix, Mém. de VieillevUle, liv. III, ch. XWIl-XXIX.— Cf une lettre de sir John Mason au Conseil privé d'Angleterre; Calendars, 1547-53, n^* 380).

.'3) Hisloir*i universelle, i" partie, liv. I, ch. XVIII.

(4) Pierre de la Place, Commentaires de l* estai de la ri lùjion et de la réjmblique en France^ édit. Huchon, p. 14. — Recueil des choses mémorables faites pour le fait fie la religion di-puisln mort de Henri II jusqu'aux troubles (imp. dans les MHnoires de Condé; éd. de 1743; t. I, p. 215.) — La Pupelinière, Histoire de France de 1550 à ces temps (La Rochelle, 1581, t. I, liv. V, ï» 134). — Beauraire. Hisiorin Galiicn.,., p. 921.

santé des cérémonies, celle qui tenait le pins an cœnr de leur royal organisateur, c'étaient les joutes et pas d*armes marqués pour les trois derniers jours du mois (1).

Nulle de nos fêtes modernes, si brillante soit-elle, ne saurait nous donner Tidée de ce qu*était un tournoi. Au temps de la féodalité, quand l'existence des seigneurs se traînait, languissante et maussade, derrière les sombres murs de leurs donjons, Tannonce d*un tel « esbattement » faisait renaître la \ie dans le castel. Et le chevalier préparait sa meilleure armure. Et la dame sortait de ses coflPres ses plus riches ajustements, ses plus pré* cieux joyaux. Puis, le grand jour venu, durant de longues et pourtant trop courtes heures, les coups de lance s'échangeaient dans l'arène sous Tœil des juges du camp qui, à la fin, proclamaient le vainqueur aux applaudissements de la foule.

Les pas d'armes survécurent à la ruine du régime féodal. La voix puissante de Froissart cessait à peine de célébrer les prouesses des chevaliers joutant pour l'amour des dames qu'Olivier de la Marche le remplaçait comme chantre de ces magnifiques assemblées, mais aussi prolixe, aussi froid que son prédécesseur s'y était montré coloré et facile (2).

Le vieux moyen âge en légua la tradition à la Renaissance. Prospères sous François I", ces jeux acquirent l'apogée de leur éclat avec l'avènement de flenri II. Et pourtant quels dangers n'offraîent-ils pas? Sans sortir du seizième siècle et butinant çà et là dans la chronique des pas d'armes, ne voyons-nous pas le comte d'Ângouléme atteint a entre les deux premières jointes du petit doigt », tandis qu'il joutait au cours des réjouissances données par Louis XII en l'honneur de son remariage (3) ? Contusion légère, objectera-t-on, parlant indigne de provoquer la suppression de ces passionnants exercices. — Soit ; mais la blessure du comte de Saint-Pol (4). mais la blessure de M. de Tavan-

(t) P. Matthieu, Hifitoiro fU' Franrr, de 1515 à \629, 6d.de 163J ;t. I,p. 203.

(2) Voy. sa biographie par notre «xcollont ami M. H. Sleîn ( Paris, Picarl, 1888, in-4o; notamment p. 18).

(3) Journal de Louise do. Savoie, à la date du 29 novembre 1514.

(4) Du Bellay, p. 128.

IJ^rôiîa l» blessure du jeune Saitil-Joan (2), ioî^iroÎB frappés (1 dedans la vue » ; ne conlenuient-elles pas un redou- Iftble onseif^ncmcnt ?

Pour l'ordonnancemonl du louruoi i\a\ nous occupe, Henri II avait déplny6 une magni licence sans égale. Dès le 22 mai, il avait fait crier h son de trompe que lui le Roi Très Cbrèticn, lo prince de I-'errare, lus ducs de liuise et do Nenmurs combattraient en champ clos, contre tout venant, prince on simple gentilbomme, chevalier ou éciiyer, u pour inciter les jeunes à vertu ut ajoutait la patente du défi (3), pour recommander la pronessc de» espérimealés. ■> La lice partait du palais des Tournelles, résidence de la Conr, traversait la rue Saint-An loino, dépavée pour la circonstance et aboutissait aux écuries royales qui occupaient les dépendani^es de l'ancien bAtal Saint Pol. D'un bout i l'autre ses lianes étaient garnis d'échafaudages réservés aux spectateurs, coupés d'espace en espace par dos arcs de triomphe. Tootes les charpentes étaient masquées par de riches tentures, relevées d'écussons aux couleurs de France, de Savoie et il'Ee[)a^iie. Des colonnades, des frises ouvragées, dos groupes do (Culplure, symbolisant la guerre qui venait de finir et la paii où l'on venait d'entrer, complétaient cette décoration, dans laquelle r&rl de la Renaissance avait déployé ses trésors d'élégance, sévère et raffinée à la fois (4). Et maintenant qu'on peuple par la pensée ces gait'rÎHs de fouîmes et de courtisans aux somptueux costumes, cette arène de cavaliers couverts d'acier poli, réfléchissant les rayons ilu soleil; et l'on se représentera l'indescriptible tableau qu'offrirent à Paris les 28, 2!» et 30 juin I.Sr,9.

1 1 ) Jf nn de Tnvnnncs, Mnn. du mar. Gaa^Ard'k Tavimnei, ti. Hichaud, p. 100.

(J) Branti'-nie. t. HI, p. Tt.

(3) 01e rimi* a été consorvéo pur îlnlthiPii(Hw(. de Fromt, I. I, p. 20:i-MI5).

(*) Source!» : CMmonial dr l'HAtei * VUtt. h cellu ilulc (Copie du XVll» 8. 8.N.. r.fr,. 18ôï«. r» tVï');-Ce qu'il fmlt fuirt; à ParUà rorr.ashin...{Q.X, t. fr., tS8TÏ, r- 8H)l — Claude tliitori, Memnim de <5.'ia à IS83, ëd. ItoiU-- ' fOdàt, p. Uf : — J.-A. de Tboii, llulnirt de inn Irmp», Irnd. tnnç. de <7H, 1,111. p. m-.— Chronique im-mmr ik i^h^ à ifl23(li. N., f. fr., 127US, ^462; — plus, et surloiit, unu eslsnipc reprisse ni» ni ve tiiuriini dans lei Grarvies Metnet histuritacs rfu seisii'me tUnlf. ropmdiicLion du rccueU de Tortorel et "" 'MO, publ. sou$ la direclion de M. A. ffunkliinlHSâ, In-f*).

Des deux premières journées de cette fête au dénouement si tragique, Thistoire n'a gardé qu'un vague souvenir. A plus d'une reprise, les fanfares, les acclamations saluèrent la dextérité, la grâce de Gabriel de Montgomery (1). Eloigné du tumulte des batailles, il aimait ces jeux chevaleresques qui en étaient le reflet eflacé et s y était acquis une réputation précoce.

Adroit de corps et membre, Bien jouer je savois De lance et de long bois.

Piques et hallebardes, Aux joutes et tournois ;

lui fait dire son panégyriste (2). Si Olivier de la Marche, cet énumérateur infatigable des « toumoyans », de leurs devises et de leurs passes dont nous évoquions tout à l'heure la mémoire, eût vécu alors, le nom de notre héros se serait souvent trouvé sous sa plume.

Le matin du troisième jour qui devait clore les joutes, Henri II le fit appeler. Il lui commanda de partir « incontinent le tournoi fini » pour le pays de Caux, où on lui signalait les progrès de la Réforme. — C'était la seconde mission de ce genre que recevait le comte : une fois déjà, en avril 1358, il avait été envoyé dans le même but à Saint-Lô (3). — Elles étaient rigoureuses, les mesures par lesquelles Sa Majesté prescrivait d'extirper Vhéreste : « Mettre au fil de Tépée tous ceux qui feroient résistance ; ceux qui seroient convaincus ou confessans, leur faire donner la question extraordinaire, couper la langue et brûler à petit feu ; à ceux qui seroient soupçonnés faire crever les yeux ! (4) ».

Cet ordre donné, le Roi ne songea plus qu'à ses plaisirs. Après avoir dîné, il demanda ses armes (5). Il pouvait être deux

(1) Haton, lor.. cit,

(2) Chanson de Montgomery, 3* couplet. — Nous reviendrons avec quelque détail sur ce curieux document à la fin de la présente étude.

(3) Le ministre Mucar à Calvin, T' mai 1558 [Opéra Calviniy éd. Baum, Reuss et Cunilz, 18 3-87, t. XVII, p. 54).

(4) Recueil des choses mémorables . . ., hc. cit. — Il convient de remarquer que le faible Henri II (^tait très poussé dans la voie des rigueurs contre les calvinistes par Diane de Poitiers, qui espérait faire oublier le scandale de sa liaison publique avec lui, en affectant une grande orthodoxie.

(5) V. CarloiT, Mém. de Vieilleville, liv. VII, ch. XXVII etXXVIII.

— 13 " heures i|uand les tjuatre tenants: France, portant puiir « livrée » blanc ol noir, couleurs de Diane de Poitiers; Ferrare, portant jaune et rouge; Guise, blanc et incaroiit ; Nemours, jaune et nuir, comparurent en lice. « T/étoient. dit Brantdme, quatre princes des meilleurs hommes d'armes qu'on eût su trouver uon pas seulement en France, mais en autres contrées. >■

■< Tous ce jour là firent merveille ». Les heures fuyaient rapidement sans qu'on piït dire à qui apparliendniit l'honneur du tournoi (I). Henri II, enfiévré, envoie un de ses gentilshommes remercier le duc de Savoie du desti-ier qu'il lui a ptvlf :

>( — C'est ce bon cheval qui me fait donner ces beaux coups de lance, lui crie-I -il joyeusement.

— Jo suis aise que ma monture {'2j vous fusse si bon service, Sire,» répond le duc de sa tribune. Kt il se joint à la Reine, aux dames pour le prier de d ne plus se travailler " par cotte température écrasante. D'ailleurs, les courses annoncées étaient terminées. U se faisait tard (3). Les moment était venu de se séparer.

Le Koi n'en jugea pas ainsi. Le^ louanges des courtisans avaient surexcité son amour-propre. Il déclara qu'il ne quitterait pas l'arène avanld'avoir subi de nouveau le triple assaut que l'étiquette des pas d'armes réservait à chaque tenant. Entré le premier dans la lice, il voulait en sortir le dernier.

Il fallut tlécbir devant cette volonté souveraine. Le duc'de Nemours, après lui le duc de Guise font la partie du Roi, qui a l'avantage. Le troisième qui se présente, et dont l'écu étincelle de lleurs de lis (4), symbole d'une ancienne alliance de sa famille avec le sang de nos rois (5), est le comte Gabriel do

(I) Hraiilômu, t. III, p. 'ili.

isioii remurquu di'puis que ce cheval tt'appeJuît Malheurrux, cl od eu tira aprËs coup ua lalal présage (Branlâme, l. IX, p. 340).

(3) " (Juatre ou cinq heures du soir >• [Rtx. 'les ch. mémorables. . . ) — Cf. une lettre àc Carncdulî, évfque du Troyes, (témoin oculaire], à l'évéque de Bitoulo, du (4 juillet I.'iâ9, impr. aux t" 3Ua-396 des Epitres de- princa reauiltirs par H. Ruscelli et nùses en françois par Belleforest (Paris, 1574, in-6'),

{4} L(!» Mmitgumery portaîenl : écarlulé, au < el 4 de gueules Ji Irois coquilles d'orgenl ; ou â el 3 de mfime à trois fleurs de lis d'argi-nl.

(0) Guillaume de Moulgomery, comle de Ponthieu, avuil épouse Alix de Fnucc. dont U avait eu un fils, qui périt k Bouvines.

Montgomery. Cette fois la victoire reste indécise. Déjà dans les amphithéâtres tous se levaient pour partir, lorsque le Roi réclame une seconde passe de son dernier antagoniste. On lui objecte que ce serait violer les lois établies.

« — Je veux ma revanche, s'écrie-t-il d'un ton qui n'admet pas de réplique. Il vtid fait branler sur ma selle et quasi quitter les étriers. »

Cependant on sentait dans Tair coomie un mystérieux effiroi.

Le non jeune le Tieux surmontera En champ bellique en singulier duel ; Dans cage d'or les yeux lui crèvera ; Deux plaies une, puis mourir, mort craelle ;

portaient les centuries de Nostradamus (1) ; présage redoutable, qui fortifiait l'orgueil national, froissé par les clauses déshonorantes (2) de la paix de Cùteau-Cambrésis, dans la conviction que le Ciel ne manquerait pas de punir celui qui avait si mal profité de ses bienfaits. « La nuit propre que lendemain fut le tournoy, raconte Biaise de Monluc (3), je songeai que je voyois le roi assis sur une chaire, ayant le visage couvert de sang. . . A mon réveil, je me trouvai la face en larmes. »

Consterné de son demi-triomphe, craignant de s'attirer bien des inimitiés s'il profite de la dangereuse faveur qui lui est imposée, Gabriel de Montgomery affirme au royal jouteur que la victoire est sienne et qu' « il n'y avoit moyen de faire mieux ». — « Tant plus on lo prie, tant plus il s'obstine ». — En vain Catherine de Médicis l'envoie-t-elle conjurer de ne plus courir pour l'amour d'elle.

« — Pour l'amour de la Heine, réplique Henri avec irritation, foi de gentilhomme, je conrrai celte lance sans plus. » — Et il ordonne à M. de Vieilleville de lui poser son casque en tête.

(1) Nostradamus, Prophéties, quatrain XXXV de la \^^ centurie; il occupe le v"^ du f" 10 dans l'édition de IGG8 i^Lyon, in-8"]. — On en tr uvora une explication dans Guynaud, la Cowor'lancc des prophi^tics 'fe Mostra^iumua avec l'Histoire -Paris, 1093, in-8°), p. 80-88.

(2) Telle était, du moins, l'opinion alors. Depuis, et tout récemment, M. le baron de lUible s'ost inscrit en faux contre ce jugement traditionnel (Le traW} de Cdteau-Cambrésis, Paris, Labitte, 1889, in-8°).

(3) Commentaires, éd. de Huble, t. 1, p. 325-320.

Cela seul indiquait une sorte d'égarement : car Thonneur d'armer le Roi appartenait au grand-écuyer, M. de Boisy. Pourtant Vieilleville obéit, répétant d'une voix pleine de soupirs :

« — Hélas ! je ne fis de ma vie chose plus à contre-cœur que celle-là. »

Sur le point d'abaisser la visière sur la face de son maître, il tente un suprême effort :

« — Sire, lui murmure-t-il à Toreille, je jure le Dieu vivant qu'il y a plus de trois nuits que je ne fais que songer qu'il vous doit arriver malheur aujourd'hui et que ce dernier juin vous sera fatal. »

Sourd à toutes les instances, le Roi prend du champ et fond bride abattue sur son adversaire. La stupeur était générale. Les trompettes, qui, d'ordinaire, faisaient entendre leurs fanfares étourdissantes , voix joyeuse du tournoi , se taisaient ellesmêmes, accroissant par ce silence inusité les terreurs instinctives des spectateurs. Soudain, les deux piques se brisent avec fracas, les chevaux des jouteurs sont renversés sur la croupe. Prompt comme l'éclair, le comte de Montgomery saisit l'arçon do la selle et reprend Taplomb. Quant à Henri H, lui, si rompu à tous les exercices du corps, il se cramponne en chancelant à l'encolure de son dextrier.

Le connétable de Montmorency et le maréchal de Tavannes, juges du camp^ le reçoivent, défaillant, dans leurs bras.

Un éclat de lance sortait de la visière entr'ouverte (1).

(1) « Un des esclats lève la visière... L'un accuse l'armurier; Tautre, Timpatience du Roy, qui n'attendit que l'on mit le crochet à la visière. » (Tavannes, p. 2*^.5). — Cf.: Aubigné, l"^*^ p"'°, l. il, ch.ii ; Haton, Carloix, Caraccioli.

Il nous faur renoncer à décrire Teffarement qui suivit celte nouvelle : « Le Roi est blessé » ; volant de proche en proche jusqu'à Textrémité des galeries avec Tinstantanéité de Téclair.

La lice est envahie. On s'empresse autour de Henri II ; on s'efforce de le ranimer en lui jetant à la face de Teau fraîche, du vinaigre, de l'essence de rose. Il recouvre enfin le sentiment.

En ce moment, égaré, « aussi atteint en son àme que le Roy en son corps », Fauteur de l'accident perce la foule. Il se précipite aux pieds de son maître. Il le supplie de lui faire couper la main 9 de lui faire trancher la tète.

« — Ne vous souciez, répondit Henri d'une voix faible. Vous n'avez besoin de pardon, ayant obéi à votre roy et fait acte de bon chevalier et vaillant homme d'armes (1). »

Que devint-il, ce régicide involontaire, après qu'on eût transporté le souverain en sa chambre desTournelles? On se le figure s'enfuyant, comnie frappé de vertige, à travers le Ilot tumultueux qui l'enveloppe, le poursuit des mille dards d'une curiosité farouche, mais n*ose l'inquiéter par respect pour les paroles tombées des lèvres du monarque expirant. On se peint l'anxiété fiévreuse qui lui serre le cœur pendant que la vie s'échappe

(\) Lettre précitée de Caraccioli. — Brantôme, t. m, p. 275.

u Le Roy, par testament.

Prononça à voix haute

Que n'avois nullement *

Vers luy commis la faute. »

(Chanson de Montgomery, 4<' couplet.)

goutte à (goutte par la plaie béante et puis sou désespoir quand, dans l'après-midi du iO juillet, les cloches des cent églises de Paris sonn^rent le glas funèbre du malheureux prince.

Le voilà stigmatisé pour toujours : cbluy qui tua a jocstbr

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