PREFACE
Il s'opère sous nos yeux une Iransformation si rapide et si profonde des mœurs et des idées; la démocratie prend si fortement possession du temps où nous vivons, qu'il faut se hâter, avant qu'on ne puisse plus les reconnaître, de remettre dans leur cadre les images de certains personnages, qui, il y a cinquante ans à peine, représentaient un des côtés les plus originaux de la France.
Ces caractères et ces esprits-là, anciens gallicans, jansénistes attardés, aristocrates égarés dans un monde qui n'en voulait plus, servent aujourd'hui à comprendre les phases diverses
qu'a traversées la conscience religieuse, et expliqiieiil relTacemenl politique auquel s'était condamné l'aristocratie.
Qu'on rêve un homme de qualité né trentecinq ans avant 89, ayant pu voir de près cette fm du xviir siècle qui ne prenait des plus grosses questions que ce qu'elles avaient d'agréable; un homme s'étant mêlé à tous les plaisirs de cette société d'une incomparable élégance, qui croyait se rajeunir à mesure qu'elle se raffinait; — ayant fréquenté les coteries philosophiques à la veille de périr dans les ruines de l'édifice qu'elles démolissaient; — ayant assisté aux derniers soupers, à ceux de madame Trudaine, de la maréchale de Beauvau, de madame Neckcr; — ayant enfin connu les derniers salons, avec les dernières giandcs dames et les derniers causeurs.
Cet homme est envoyé par la jioblesse aux états généraux; il assiste, témoin et acteur, à l'ellondrement total de ce qu'on appelait Tancien lé.^ime. Il est lié avec cette portion de l'Assem-
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blée qui voulait la monarchie conslilulionnelle, avec ce parti d'honnêtes gens dont les idées avaient ouvert la Révolution, mais étaient insuffisantes à l'accomplir. Il proteste avec une éclatante éloquence, au nom de ses croyances, celles de l'ancienne Eglise de France, contre la constitution civile du clergé; il émigré, après avoir courageusement bravé les fureurs qui grandissaient, s'enrôle dans l'armée de Condé, exécré de ses camarades de l'émigration, qui ne lui pardonnent pas son penchant pour la constitution anglaise et son affection pour Malouet et Mallet du Pan ; il s'enfuit à Londres, supporte, avec la même vaillance, la pauvreté et l'exil, fonde un journal, rentre à Paris dès les premières semaines du Consulat, est attaché, comme correspondant au ministère des aff'aires étrangères. Il peut examiner alors ces générations nouvelles qui s'étaient violemment emparées de la scène, et qui étaient déjà séparées du passé par un abîme, ces générations brusques, raides, ne souriant pas, dévorées par l'action et portant
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sui" leui" Iruiil les soucis des événeinciils lonibles et des tragédies suiliuinaines qui venaient de s'accomplir. Il s'apercoil vile que les traditions du vieux siècle, rél'ugiées chez madame d'IIoudelot et chez M. Suard, n'ont plus d'héritiers, que la portion de raristocralie (|ui a survécu a perdu l'ouverture d'esprit, le goùl pour les progrès intellectuels, et qu'elle retombe fatalement sous le joug des préjugés. Il rentre alors dans la solitude; il écrit; il déhnche ses landes, écoutant au loin les coups de canon qui annonçaient les victoires, inquiet des péripéties de la guerre, signalant les périls, et présageant, dans des notes qui sont à consulter, la fin de cette éblouissante épopée impériale. Il accourt à Paris dès les i)remières défaites, retrouve ses amis, les Chateaubriand, les Benjamin Constant, les Barante, se jette dans les négociations qui amènent la première Restauration, reprend sa place naturelle dans ce milieu (pii cLail le sien, et entreprend dans ses livres, en face de la démocratie (|ui monte, de reconstituer rinfluencc
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puliliqucdcrarislocraliedérjuilivcmeiil abaUiic. Surpris par les événements du 20 mars, il étudie, à côté de Benjamin Constant, sans partager ses espérances, les tentatives quasi- libérales du Champ de Mai. Poursuivi, pendant la seconde restauration, par les préventions de l'esprit de parti, il essaie cependant de faire partager aux hommes d'État ses idées sociales; n'y réussissant pas, il retourne à ses reboisements et à ses travaux d'agriculteur.
C'est alors que l'action grandissante d'une congrégation célèbre, l'éclat des doctrines religieuses nouvelles, réveillent dans le compatriote de Pascal et d'Arnaud les ardentes convictions gallicanes mêlées au levain janséniste.
Favorisé cette fois par l'opinion, il occupe pendant trois ans l'attention publique et porte dans celte lutte si grave autant de bonne foi que d'intrépidité. La révolution de juillet le fait pair de France, sans calmer son ardeur, et sa mort elle-même est encore une protestation religieuse contre le formalisme.
VI i'i;i:iACt.
Tel est le personnage intéressant dont nons désirons faire connaître la vie et les œuvres.
Grâce à d'obligeanles communications, nous apportons des faits nouveaux, nous donnons des documents inédits et nous rectifions des détails historiques erronés.
Nous n'avons cependant pas songé à écrire un livre de polémique ou de prosélytisme. A quoi bon?
Les deux choses pour lesquelles Montlosier combattait n'existaient déjà plus ; sa passion ne put que soulever la pierre du tombeau qui couviait la déclaration de 168'2; mais le sépulcre était vide. On a trop souvent confondu les habitudes de notre pays avec ses idées, ne sachant pas qu'elles sont opposées.
Nos traditions françaises, qui avaient produit cette combinaison de christianisme et de nationalité appelée l'Église gallicane, la Révolution les avait brisées. Elle était allée bien au delà, et elle devait ainsi amener dans le catholicisme lu plus énergique conronlralion de l'aulorilé. Silos
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protestalions d'une intelligence de hi valeur de Bordas-Dumoulin ne purent rien arrêter, quelle influence décisiv^e, une fois les fumées de la bataille dissipées, pouvaient exercer sur les âmes religieuses les écrits de Montlosier? Son honnêteté suffisait-elle pour en faire un Luther sans hérésie ?
Quant à ses opinions aristocratiques, il serait puéril de les discuter. Même en 1815, la transformation du rôle de la noblesse française était impossible. Il eût fallu nous rajeunirde plusieurs siècles. Au lieu de droits et de pouvoirs politiques, elle n'avait recherché que des privilèges. Le passé ne pouvait se refaire. Aussi, les esprits distingués de la Restauration, pour ne parler que de M. de Serre, n'accueillirent-ils jamais ces projets de reconstitution sociale.
Il n'en est pas moins un objet curieux d'études, cet Auvergnat vigoureux, bizarre, qui montra jusqu'à la dernière heure la qualité que la France apprécie d'abord, parce qu'elle la possède souverainement, nous voulons dire
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la passion. Mais il avail quelques traits de plus.
M. Cliailcs de Rémusat raconte, avec le charme qui lui est })ropn', que, sous la monarchie de Juillet, à la Chambre des députés, ou discutait un jour les mesures à prendre contre la corruption électorale. Impatienté de certains arguments et de certaines résistances, il alla jusqu'à dire à l'un de ses plus honorés collègues : « En vérité, je crois que la dignité personnelle a disparu de ce pays-ci. — Oui, monsieur, depuis Louis XIII, » lui répondit froidement M. Lepelletier d'Aulnay.
Le comte de ^lontlosier était de ce mondelà.
LE
COMTE DE \[ONTLOSIER
>ljntlosier député delà noblesse d'Auvergne aux ét;its généraux — Sa jeunesse. — Son éducation. — Le.; théories conslilutionnelles à la Constituante.
C'est le propre de la Révolution française depuis nuatre-vinots ans d'être sans cesse interrogée. Les uns lui demandent raison de leurs mécomptes; d'autres y puisent d'indomptables espérances, tous reconnaissent qu'elle porte encore dans ses flancs l'avenir de notre pays. Les controverses qu'elle inspire ne sont pas moins passionnées aujourd'hui qu'au lendemain même de 93. Il est surtout un problème que plus d'un honnête esprit se pose encore : Quel changement se lut produit dans nos destinées, si, au moment môme de l'on-
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voilure des rlats iiéiiéraux, le roi avait apporté une consliliilioii libérale, sMI avait eonsenli à ces concessions inévitables, telles que la peinianence du corps législatif divisé en deux chambres, la responsabilité des ministres, la suppression des privilèges en matière d'impôts, et surtout l'abolition des derniers vestiges du régime féodal? Ce plan de constitution que Necker, malgré ses aspirations, n'avait ni précisé ni même exposé, — quelques hommes, mûrs pour la vie publique, à la fois supérieurs et inférieurs à leur temps, le formulèrent, le définirent à la tribune. Leur histoire a été racontée avec une sympathique éloquence. Qui ne connaît leurs noms? Ils n'eurent ni l'ardeur que communique la certitude du succès, ni la ilexibilité que devrait donner la modération. Leurs contemporains les appelèrent les monarchien^: eux se donnèrent le titre d'impartiaux, beau litre que Ton ne peut guère porter en plfinelempôtecivile. Lorsque, leSseptembie 1780, -499 voix conlie 89 eurent rejeté leur projet de constitution ; lorsque, après eux, Mirabeau eut emporté dans son cercueil les combinaisons à l'aide desquelles il entendait unir la royauté et la démocratie, un dernier .groupe, ((.'lui des conslilution-
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nels, Barnave, Lamelh, Lafayette,Diiport,Le Chapelier, tenlèrenl à leur tour, comme l'a dit le plus éloquent (reulie eux, de terminer la révolulion.
Mais combien, à celle heure-là, au moment du départ de Yarennes, en juin 1791, y avait-il d'esprits disposés à rechercher les côtés impolitiques de la nouvelle constitution et à les faire disparaître? L'Assemblée était usée et avait perdu tout crédit; la nation n'était plus divisée qu'en deux camps, ceux qui, à aucun prix, ne voulaient de l'ancien régime, et ceux qui le rêvaient encore. Le terrain de la révision, sur lequel Barnave et ses amis tendirent la main à Malouet et à Clermont- Tonnerre, s'affaissa brusquement. Les constitutionnels s'aperçurent qu'ils ne représentaient cju'une opinion, et qu'ils n'avaient pas derrière eux un parti. Les instincts inaltérables de la race française s'étaient fait jour peu à peu; ils étaient montés à la surface, comme une source qui s'est infiltrée dans tout le sol et qui finit par le recouvrir.
La royauté absolue, ])ar la direction qu'elle avait imposée à notre histoire; les légistes, par l'ébranlement qu'ils avaient donné aux dioits
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féoiiaiix; les lellrés et les pliilûsoplies, par la hardiesse qu'ils avaient inspirée à l'esprit public; les pliysiorrates, jtar le nn-pris du passé qu'ils avaient encouragé; tous, eu uu mot. à des degrés divers, avaient lormé ou préciiiilé l'irrésistible courant démocrali(iui'. Aux yeux de Mirabeau cl de ceux qui prirent une part active aux événements dans ces mois de juin, juillet, août 1789, si décisifs et si instructifs, le plus difficile était l'abolition des privilèges et rétablissement de l'égalité. Le système politique qui devait protéger le nouvel ordre de choses ne venait qu'après et paraissait plus facile à organiser; c'est en cela que de nobles esprits se trompèrent.
Dans cet échec des idées constitutio;iuel!es, elles que les entendaient alors les partisans des deux chaudji-es. à (jui revieni la plus lourde paît de re>ponsaliilitc'? — Il n'y a |tas d'hésitation jiojsible. D(? l'aveu des témoins les phis modérés, de l'aveu de Toulongeon, du marquis de Ferrières, de Mme «le Slaël, ce sont les classes privilégiées qui, augmriiiant les antipathies avouées (le la cour pour toute modification aux formes de gouvernement, furent les plus opposées à toute pensée libéi'ale. Ci-oyanl icrmement que le nouve
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ordre de choses ne subsisterait pas, elles hâtaient et la ruine de la monarchie et leur propre ruine. A celte conduite insensée, elles joignaient, dit Mme de Staël, une certaine fatuité aristocratique dont on ne peut avoir l'idée nulle part ailleurs qu'en France, un mélange de frivolité dans les manières et de pédanterie dans les opinions, le tout réuni au plus complet dédain pour les lumières et pour le travail.
Un autre témoin aussi véridique peut être consulté avec intérêt; nous voulons parler du comie de Monilosier, membre du côté droit, royaliste ardent, amené un jour par la raison à s'associer aux pensées et aux espérances de Malouet et de Mallet Du Pan. Devenu pair de France, Montlosier publia, en 183?, deux volumes de ses Mémoires ; mais il a laissé, prêts à être ubliés, deux autres volumes inédits, dans lesquels, grâce à l'obligeante communication de son petit-fils, nous avons pu abondamment puiser.
Montlosier ne fut envoyé à l'Assemblée nationale qu'au mois de septembre 1780. MM. de Laqueuille, de la Rouzière et de Maçon, députés de la noblesse d'Auvergne, avaient donné leur démission après la prise de la Bastille; il fallait les remplacer.
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Leurs électeurs étaient irrités de cette déleclion; sur li-ois cents gentilshommes que la convocation précédente avait réunis, il en était arrivéàpeinc(|iialrc-vingts. G'étaientlesplusardenls , Montlosier parla avec autorité dans cette réunion, raconta en termes émouvants les derniers événements de Paris, et parvint à ne point faire accepter les démissions offertes ; mais, comme des suppléan Is étaient à nommer, il fut élu le premier. A la fin d'août, le marquis de la Rouzière le prévint de sa retraite et l'invitaà venir le remplacer immédiatement.
Il élail déjà connu au sein de la grande Assemblée dans laquelle il entrait. Vers la fin d'avril 1789, il avait quitté l'Auvergne, afin d'assister à l'ouverture des états généraux. Lancé dans le plus grand monde par ses relations, il avait fréquenté les hommes du jour; il avait causé longuement avec Sicyès et dîné chez Necker. C'est là qu'il vit [)our la première l'ois un étrange solliciteur, (pii ne lui eût peut-être pas pardonné ce souvenir.
Montlosier était accoudé à la cheminée quand un homme maigre, qu'on prit pour un prêtre, s'approcha humblement de Mme Necker et lui demanda une i)lace d'économe dans un des hôpitaux qu'elle dirigeait; ce solliciteur n'était rien moins
qu'un membre du tiers, député d'Airas, appelé Maximilien de Robespierre.
En rentrant dans ses montai^nes irAuvergno, après trois mois de séjour soit à Paris, soit à Versailles, Montlosier emportait des idées très nettes de la situation. 11 pensait, dès le mois de juillet, que le tiers état ne voulait de la liberté que pour établir l'égalité, et que son unique souci était la suppression des classes privilégiées. Il s'était aperçu que la majeure partie du clergé ne songeait qu'à échapper aux événements, et que la noblesse ne s'intéressait au fond qu'à sa conservation; enfin la cour semblait à Montlosier ne savoir plus où se diriger. On ne cessait, autour du roi et de la reine, de déplorer la faute que l'on avait commise en convoquant les états; à chaque moment, on s'occupait de s'en débarrasser pour revenir au régime des parlements, combiné avec celui des lettres de cachet. Le retour à la royauté absolue, d'après la majeure partie de la haute société française, pouvait seul la préserver et la sauver. Quant à l'armée, Montlosier put aisément apprécier les dispositions qui régnaient parmi ses chefs. Lors du rassemblenumt des troupes par la cour en juin, il logeait à coié du mare-
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(.liai (le !{io<^lii'; il I'' voyail ('ludier avec ses aides de caiii]! le plau des environs de Paris. Passant un jour stii" la terrasse du château de Versailles, le comte d'Espinclial, son compatriote, qui gesticulait au milieu d'un groupe d'ofiiciers, Taperçoil cl l'appelle. Ces messieurs s'entretenaient du plaisir qu'ils auraient bientôt à jeter par la lenètre toute la jireliiiliuUc des riais généraux ; ils ajoutaient : Ih nous eu ont bien fait, mais cette fois nous arons a igu isé nos cou Ica u.c.
Telles riaient les observations qui s'étaient gmvres (irjà dans l'esprit de Monllosier quand il vint s'asseoir sur les bancs du côté droit comme député de la sénéchaussée de Riom. Il avait trente-cinq ans. C'était une des natures les plus originales et les plus bigarrées qu'on pût rencontrer. Chateaubriand, son ami, a Iracr de lui un port rail à demi bienveillant ((iii r>l dans Ions les souvenirs. Ils s'élairnl houvi's à Londies, émigrés Ions les deux, dans leurs jours de misère et de lêverie ardente. Mme Lindsay, la dernière des Ninon, l'EUénore d'Adoliihc, réunissait chez elle quelques Français de mérite. C'est là que commença la liaison de René et de Montlosier. L'esquisse que le grand artiste nous a laissée, quelque étincelante qu'elle
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soit, ne donne cependant jias tous li^s tiails de cette singulière et énergique ligure.
Né le 16 avril 1755, à Clermont en Auvergne, il était le douzième enfant de sa famille; mais ses frères et sœurs, qui l'avaient précédé, avaient peu vécu. Un seul frère, dont l'âge se rapprochait du sien, avait été élevé presque avec lui; il l'aima passionnément. Nous n'avons plus l'idée de l'indépendance d'éducation qui existait dans certaines familles de province au dix-huilième siècle. A qiiatorzeans, Montlosier avait fini ses études classiques chez les moines augustins, qui avaient succédé aux jésuites dans la direction du collège de Clermont. Sa mère, qui -surveillait avec soin son instruction, l'avait ensuite placé chez les sulpiciens pour faire sa théologie; il y resta deux ans. Dévoré par la fièvre du savoir, il suivait à dix-huit ans des leçons d'anatomie à l'Hôtel-Dieu. Ces études ne lui suffisant pas encore, il se faisait enseigner le droit public par un moine irlandais, confesseur de sa famille. La journée n'étant pas assez longue pour ses travaux, il se levait à trois heures du matin. Quelque multipliées que fussent
ses occupations, il cherchait toujours à y ajouter. Pendant un hiver d'une de ces années d'incuba-
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lion, deux de ses oueles, l'un sorti récemment de Sorbonne, grand théologien, l'autre appartenant aux jésuites, se trouvaient dans la maison paternelle; on disputait à table avec acharnemeni sur la grâce, le concile de Trente et rinfaillibililé du pape. Quand le débat s'échauffait, c'était le jeune éiudianl dr' dix-huit ans qui était appelé en aibiliaiic; il se faisait répéter les textes et rendait ensuite ses décisions, do vive voix ou par écrit, aussi gravement, dit-il, (juun synode. Le souffle du siècle traversant toutes ces discussions, il se jeta à corps perdu dans Voltaire, dans Rousseau, dans Diderot, apprenant VExamen iinpartinl de Tîibbé Morellet,et ajoutant à ces lectures celle de Bayle <'l du Système de la nature. Ces connaissances un peu confuses donnaient cependant du mouvement à son esprit.
L<\< instances du frère (ju'd (•li(''rissail le d('cidèrent à allei- dans le monde; on lui avait d(»nné un mailri' d"armcs et un maîlie di,' danse; aiii>i prépai/', on le présenla à .M. rinh-iidant cl à Mme rinicndaiilc. Il cul de buunc licuii' son pre- MiicM' duel. Ilien donc ik; lui man(|Mait; mais, durant cette vie mondaine, cha(piesoir, avani de <nrlir, il lisait à sa mère une page de son livre fa-
vori, les Sermons de Bourdaloue. C'est ainsi que s'éleva Montlosier. A viniil ans, il ('lait, investi de la confiance de toute sa famille, et allait de temps à autre à Paris. Il courait alors les théâtres et recherchait les célébrités ; il rendait visite à Franklin, qui lui donnait envie de passer en Amérique ; il voyait d'Alembert, il causait avec Lavoisier, il assistait à l'apothéose de Voltaire le soir de la première représentation d'Irène.
Un moment vint où le jeune mondain voulut vivre dans ses montagnes et y mourir. C'était à la suite des prerîiiers troubles du cœur. Le voilà avec la même opiniâtreté apprenant l'agriculture, tout entier aux soins des prairies, à la culture des terres, à l'administration d'une grande ferme. Il se marie à vingt-cinq ans, pour ne point déranger ses goûts, avec une veuve plus âgée que lui, mais propriétaire d'un domaine voisin. Alors s'écoulèrent plusieurs années dans une solitude presque complète; c'est durant ces hivers, où les neiges l'emprisonnaient, qu'il réunit tous les matériaux qui servirent plus tard à ses diverses publications. II composa un Essai sur rorigine des fiefs, livre qu'il fondit dans son autre ouvrage de la Monarchie française. Sa femme étant morte après sept