LK COMÏK l)K MONTLOSIEK
prise que de douleur que j'ai lu dans le Monileur de samedi la nomination de M.Gapelle à la préfecture du Léman. Toute cette matinée, je fus en tiain pour rechercher si ce n'était }>as l'effet de quelque nouvelle étourderie de madame de Staël... Quelqu'un qui vitM. Maret me dit positivement hier matin que le ministre n'accusait en rien le préfet du Léman... »
4 26 décembre. — J'ai su que votre père avait reçu l'ordre de mettre les scellés sur les papiers de madame de Staël. Au lieu de cela, il avait envoyé une déclaration déjà faite. On a été mécontent. Mais on voile ce mécontentement, car le ministre de la police persiste à dire que madame de Staël n'est pour rien dans cela, que sa correspondance n'a aucun trait avec M. de Barante.. . Tirez-vous-en, car pour moi l'énigme passe mon intelligence... Tandis que votre père occupait toute ma pensée, la place de recteur de l'académie de Clermont est venue à vaquer. J'ai pensé aussitôt à votre père. M. de Fontanes, à qui j'en ai l'ail parler, en serait charmé, si cela lui élail agréable. Je lui ai écrit par le dernier courriei pour savoir ses instructions. »
« 29 décembre 1810. — J'ai fait de nouvelles
ET LE G VLLIC.AMS.ME. 163
recherches; j'en fais sans cesse. On m'a parlé d'une lettre de compliments écrite à Ghaumont par votre père au sujet de la suppression de l'ouvrage, lettre ouverte, dit-on, et dont on a été irrité. »
Madame de Staël, inquiète et plus troublée que jamais, voulait aussi savoir la vérité. Elle la demandait à madame Récamier.
« Genève, 1811. — Mandez-moi, je vous prie, si vous avez vu M. de Barante, et s'il s'est laissé aller à vous dire ce qu'il a appris à Paris de la cause de sa destitution. Je me sens partout un être redoutable, et je voudrais souvent me dépouiller de moi-mê.:ie. »
Madame Récamier ne pouvait pas répondre avec plus de précision que Montlosier. Avoir une admiration respectueuse pour madame de Staël était un crime suffisant. A quoi bon chercher d'autres motifs?
M. de Barante père n'accepta pas d'entrer dans l'Université. 11 se retira dans ses terres de Thiers. Prosper, son fils, devenait préfet de Nantes. Montlosier, très occupé de ses procès et de la création de son domaine de Kandanne, s'éloigna de Paris. Il n'y revint qu'en 1812.
Les événements qui s'accomplissaient don-
ICI LE COMTE DE MONTLOSlEl;
liaient raison à ses fâcheux pronoslirs. Allcnlir aux péripéties de la fortune de l'empereur, il remettait courageusement sur la nécessité de la paix des mémoires très étudiés. Pressentant les désastres, il osait dire que la politique suivie était des plus folles. Il ne croyait à aucun bien, pas même en espérance. Du dehors et du dedans, à ses yeux, il ne viendrait que tourments cl misères. Il n'y avait déjà plus de ressorts ni de ressources. Heureux, pensait Montlosier, si en perdant jusqu'au souvenir de nos prospérités, nous pouvions maintenir la défensive sur la liirne du Rhin !
Toutes ses lettres, à partir de la campagne de 1841, sont inspirées par les mêmes inquiétudes. Elles ne nous apprennent rien de nouveau, mais elles constatent jour par jour un certain réveil de l'opinion. A son ictourde Russie, l'empeieui, irrité, avait prononcé devant les corps de l'Etat deux discours qui firent sensation. Le ^2 décembre 1812, Montlosier, de passage à Paris, écrit à Prosper de Barante :
a Avez-vous lu les discours? Les deux allusions à la fermeté des magistrats, à Mole cl à llarlay, se rapportent à l-ioiliut. .le ne vous ai pas dit son
histoire, la voici : Le jour de la conspiration Malet, il revenait de la eampajinc. Quelqu'un lui jeta dans sa voiture un billet où il y avait ces seuls mots : Fait imperator ! En arrivant, en apprenant le trouble de Paris, il crut facilement à la nouvelle. On le fit prévenir par un niessane qu'il allait l'ecevoirune députation des sections. 11 songea aussilùf à les recevoir dans la salle du Trône; mais il commença par faireenlever le trône, tant il croyait la république établie. Samedi dernier, jour du discours, il fut prévenu par l'archichancelier de ne pas se rendre au' Conseil d'P^tat. Le message ne le trouva point. Il se rendit au conseil trop tard, de manière qu'il ne put entendre que par le trou de la serrure, portes étant fermées, le discours de l'empereur. Dès qu'il entendit parler de la fermeté du magistrat et de Mathieu Mole, il dit : « Cela me re- » garde, » et il décampa. Sa destitution est sûre. On parle du préfet de Versailles pour le remplacer. — L'allusion du grand trait sur l'idéologie m'a paru d'abord se rapporter à ce pauvre Malouet, que l'empereur poursuivait depuis longtemps en lui disant : « Eh bien, monsieur l'idéologue, comment » va l'idéologie? » Mais on m'assure que cela se rapporte à un certain parli supposé républicain
Ififi LE COMTK I)K M o N T LOS I K i;
dans lo Sénal cl signnlr dans la eonspiralion Malel coiiiiiio (lovant ronnor le gouvernonienl provisoire. — J'ai eu beaucoup de peine, samedi matin, à vous annoncer l'arrivée de l'empereur. Philijipe m'arrive à sept heures : « Monsieur! monsieur! » — Qu'ya-t-il ? — L'empereur est arrivé. — Ouelle » folie! — C'est sur : une femme de la cour vient » de le dire h la portière. Il est arrivé entre onze » heures et minuit dans une mauvaise voiture, » avec un seul domestique en veste. Ce domestique » avait sur lui une chemise de douze jours : le facï tionnaireaété longtemps sans le laisser entrer. » — Tout cela était vrai. Le carrosse de l'empereur avait cassé à Meaux. Il avait pris la voiture du maître de poste et il était venu avec le duc de Vicenceet un domestique de celui-ci. Son premier pas a été chez le roi do Rome, (pi'il a n'-vcilli' et pris dans ses bras. Il a fait appeler ensuite le duc de Rovif^o. Il a été extrêmement aimable pour toutes les dames. Tous les pages ont été mis en campagne pour leur apporter de sa part des nouvelles de leurs maris. »
Nous avons voulu citer en entier cette lettre intéressante pour faire apprécier la manière large et abondante de cette correspondance, chaque fois
qu'elle ne touche pas à des intérêts personnels. Une confidence à M. Prosper de Barante nous apprend qu'à la fin de 1812, la franchise de Montlosiei' ne fut pas appréciée au ministère des affaires étrangères. Il dut interrompre ses rapports politiques. Il songea alors à visiter l'Italie. Déjà les préparatifs de départ étaient terminés. Il avait acheté une charrette découverte et un mauvais cheval, et il se disposait à quitter la France, lorsque le duc de Bassano obtint de l'empereur tout ce qui devait remplacer d'une façon convenable le bizarre équipage du voyageur.
Ses goûts de géologue, plus vifs que ses goûts d'artiste, se donnèrent libre satisfaction dans l'année 1813. Il prépara un mémoire sur les éruptions du Vésuve.
A Rome, il rencontra madame Récamier. Il la connaissait de longue date et fut toujours du petit nombre de ceux qui résistèrent à la fascination qu'elle exerçait. Malgré le mot que Sainte- Beuve prête à Montlosier, il fallait être bien peu ensorcelé pour écrire, le 20 juillet 1813 :
« J'aurais dû beaucoup vous parler de madame Récamier. Elle croit avoir une passion à Lyon. C'est ce qui fait qu'elle est venue à Borne. Elle
168 I. E r.OMTF, DK MONTI.nSIKH
croit quclquelois en avoir une pour Dieu; elle se Irompe. Elle ne sera jamais dévoie, car il faudrait qn'cllt' adoi'àt Dieu, et elle voudrait (jue l;ieu l'ado rà t. »
Quand Monllosicr rontra à Paris, en novcmbie,
on n'avait |>liis d'illusions sur la {^ravit(' df la situation. L'Kiiipire en était arrivé à ce point (n'i la [dus liaiilf lialiilclé politique eût été indispensable. On devait l'aire de larges concessions au dehors, si l'on voulait la paix, et de très lar^^es concession au de<lans, si l'on voulait s'assurer des moyens durables de continuer la guerre. Sans doute, il y avait encore beaucoup de courage el d'honneur individuels. Ce qui manquai!, c'était la part d'espril |»nl)lic indispensable pour donner à ces sentiments isolés du concert d d(.' la consistance
Nous citerons des exemples puisés dans les papiers inédits que nous avons dépouillés.
Kn février 1814, on avait voulu transformer les étudiants en médecine en élèves canonniers. Le sénateur Lespinasse se lransj)orla à l'école. On lit. l'appel; mais au picmicr nom, (jui était Goujon, les jeunes gens de n'pnndrc : Il csl /)il ! Tout le reste de l'appid fut j)0iu"suivi de lazzis. Le set ré-
ET LE OALLFCANFSME. 160
taire do la faculté se leva pour réprimander. Il iul accueilli par des sifllcts. Le sénateur alors leva le siège; mais il fut poursuivi jusque dans sa voilure par de la boue et des huées.
On avait voulu aussi, dans ce triste hiver, exciter le paliiotisme en Taisant jouer le Siège de Calais, Celte reprise mit en évidence une partie de la scène ti'oisièine du quatrième acte, que la police fit supprimer. Le parterre s'emporta. La tragédie de Burette de Belloy fut retirée.
L'agonie du grand empire commençait. Il était tué par le principe de mort qu'il portait en luimême, la guerre.
La monarchie renaissante portait aussi en elle sa maladie. Dans les premiers jours d'avril 1814-, Montlosier signalait le germe avec une rare sagacité.
A Ciermont, en beaucoup d'autres villes, les gentilshommes avaient tellement affecté de faire des derniers événements leur affaire propre, ils avaient tellement l'air de se les approprier exclusivement, qu'il en était résulté déjà un peu de séparation et de refroidissement. Comme le bon ton était de ne pas vouloir de gouvernement représentatif et ce qu'on appellait les idées libé-
17(1 LE COMTE DK M(tNTLOSlKK
raies, et que ce bon ton n'élfiit nullement partagé par ceux qui avaieiU de rexpérience el du bon sens, les deux partis étaient en présence.
Prosper de Baranlenc redoutait rien tant, pour le nouveau gouvernement conslilutionnel, que le réveil des passions d'ancien régime. Il s'en exprimait ouvertement. Montlosier lui répliquait :
« Je partage tous vos sentiments sur les suites fâcheuses, mais extrêmement probables, de l'attitude des anciens nobles et des émigrés... On ne s'irrite pas tant de la supériorité issue de la différence des places ou des talents, que de celle qu'on veut faire sortir d'une différence dans la nature môme et dans le sang. Cette distinction qu'on veut établir, comme d'espèce à espèce, voilà, je crois, ce qui paraît insupportable. y>
Le conflit avec les intérêts de la société ci'éée par la Révolution ('tait déjà né.
Ce fut dans les premiers mois delà Restauration que Montlosier publia le plus célèbre de ses livres, la Monarchie française depiii^^ !>on oriçiine jusqu'à non jours. L'empereur, qui le lui avait commandé, lorsqu'il constituai! son j)ouvoir et une noblesse militaii-e, s'était fait, à diverses reprises, rendre compte de cet important travail.
ET LE GALLICAN ISiME. 171
Quand rouvragc fui terminé, une copie lui fui adressée pour décider Timpression. Après plusieurs mois d'attente, la copie ne fut pas rendue et sans doute ne put même pas être lue.
Ce livre devait faire connaître l'ancien état de la France et de ses institutions, la manière dont la Révolution était sortie de cet ensemble de choses, et les moyens employés par Bonaparte pour clore avec succès la période révolutionnaire.
Dès sa jeunesse, Montlosier s'était occupé des origines nationales. Il avait sur cette matière accumulé de nombreux matériaux. Destiné d'abord à se renfermer en deux volumes, l'ouvrage s'accrut successivement, et les événements contemporains de 1815 à 1822 inspirèrent à la verve de Montlosier plus de pages que, la race franque et la féodalité. Peu de curieux lisent aujourd'hui les sept volumes réunis sous un même titre. Nous avons dû les consulter. De la première et de la seconde partie, qui traitent de notre ancien état social avant 1789, nous n'avons que peu de mots à dire. Le même sujet a été traité avec une largeur, une méthode et un sens critique de premier ordre dans VHistoire de la civilisation en France.
Toutes ces qualités supérieures manquent à Montlosier. Il a du savoir, une forte imagination; mais est-ce suffisant pour donner la vie à une œuvre et pour classer son auteur au nombre des historiens?
Montlosier n'était, du reste, que le continuateur des idées de Boulainvilliers. On sait par quelle variété de système les érudils ont essayé d'expliquer los origines de la société française. Pour l'abbé Dubos, c'est la royauté qui joua le premier rôle. Les rois germains n'aiiraienl fail (ju'liérilcr des droits des empereurs romains. D'ai)rès l'abbé de Mably, ce sont les institutions libres qui ont été la vraie source. D'après M. de Boulainvilliers, nous devons à l'organisation aristocratique les fondements du monde moderne.
Montlosier appartient à l'école des publicistes féodaux. Il est convaincu (pic la noblesse représcnlc la nation conquérante; qu'elle avait possédé originairement tous les pouvoirs et lous les di'oits, et qu'elle a été dépouillée injuslement par la- royauté.
Quelle que soit la valeur scient ilicjuc de ce système, dont l'exclusivisme a été définitivement écailé par la critique, il lut l'inspirateur de toutes les convictions politiques de Montlosier.
Ce qu'il détesta le plus, bizarre assemblage, ce fut la démocratie et les émigrés. Il n'accepta jamais la prépondérance croissante de la bourgeoisie. Il ne voulut jamais subir l'ascendant que lui donnaient chaque jour lumières, richesses, aptitude aux alïaires. La verve de Montlosier ne tarissait pas quand il s'attaquait à ceux qu'il appelait dédaigneusement les gros banquiers et les gros notaires. N'y avait-il pas chez l'ancien représentant de la noblesse d'Auvergne aux étals généraux une secrète envie? Malgré la Révolution, malgré ce changement rapide des fortunes, il voyait toujours ceux qu'il appelait les parvenus, tels qu'ils étaient dans leur costume noir, quand, au 5 mai 4789, ils furent une dernière fois le tiers état.
La première Restauration laissa le parti royaliste à la fois si étonné et si enivré de sa victoire, que l'attitude de Montlosier lui-même durant cette courte période ne mérite pas d'être signalée.
M. de Montesquiou, qui, avec M. Beugnot et M.Ferrand, joua le plus grand rôle dans la première élaboration des projets constitutionnels, ne lui inspirait })as de confiance. 11 ne le tenait que
174 LK COMiK DE MON ï L 0 S 1 ER
pour un bel esprit, el il raconluit volontiers, pour donner raison à son amie madame de Montaleinbert, que, dînant chez elle avec M. de Monlesquiou, ce dernier s'était permis de dire, à table, que le 20 mars n'était arrivé que parce qu'on avait employé trop de royalistes: « Oui, avait-elle répondu, vous avez raison, monsieur l'abbé : il fallait vous de moins à l'intérieur. »
« Cette pauvre Constitution, écrivait, à M. de Barante, Montlosier le 11 décembre 1814, on lui donne le maréchal Soult pour la bercer dans son berceau! Elle a été au moment ces jours passés d'être jetée par la fenêtre. Pendant plusieurs jours, on conseillait à Louis XVIII de suspendre les libertés individuelles. Chateaubriand allait partout, colportant la nécessité de remettre à la police la faculté des arrestations arbitraires. On pourrait, selon moi, tout ce qu'on voudrai! oser. »
On ne comprenait pas, en elfct, au châleau qu'après de profondes commotions sociales, un souverain ne peut reprendre les rênes du gouvernement qu'autant qu'il adopte sincèrement l'opinion dominante dans le pays, tout en cherchant à rendre moins pénibles les sacrifices de la mino-
lité. Il fallait résolument prendre pour modèle la maison de Hanovre.
C'était le conseil que donnait dans ses conversations madame de Staël. Montlosier, dans un court voyage à Londres, lui avait rendu visite et était revenu avec elle. Il avait eu Id bonheur de lui entendre lire les premiers chapitres des Considérations qu'elle écrivait alors, et il avait essuyé le feu de ses critiques à propos des théories historiques du livre De la monarchie.
Très arrêté dans ses desseins, il avait écrit au comte d'Artois pour lui offrir ses services. N'ayant reçu aucune réponse, il se rendait un matin aux Tuileries pour voir M. de Maillé, lorsque Chateaubriand qu'il rencontra lui annonça la nouvelle du débarquement de Bonaparte.
« Nous vivons dans un singulier temps, écrivaitil le 20 février à son correspondant habituel ; voilà l'empereur qui s'avance... Que Dieu vienne à notre secours!.. M. de Vioménil a passé la revue à Vincennes des 1800 volontaires. Il leur a dit : « Le y> plus beau jour de ma vie est celui où le roi mon » maître m'a choisi. » — Mon maître ! comment se fait-il que le roi soit plus spécialement le maître de M. de Vioménil que de tous les autres qui
176 LK C.OMTi: DK MONTLOSIEK
claient là? C'esl une pitié, mais en mènielenips une désolation. »
Montlosier, tout en étant royaliste et entiché des prétentions nobiliaires les plus surannées, ne manquait jamais l'occasion de protester contre la servilité.
Pendant les Cent-jours, il resta un spectateur désintéressé mais clairvoyant. Le décret relatif à l'assemblée extraordinaire du champ de mai avait produit sur son imagination une vive impression. Le champ de mai était un nom qui lui convenait.
Benjamin Constant, qu'il vit beaucoup alors, s'efforçait, malgré son scepticisme, de le rattacher aux idées nouvelles. Montlosier, un moment attiré })ar ce séduisant esprit qui n'avait qu'une confiance fragile dans les systèmes qu'il patronnait le plu»^ chaleureusement, avait été bientôt guéri de son entrain passager. Il le comparait aux émotions que donne un joyeux festin.
Le décret du 22 février 1815, qui mettait les collèges électoraux sous la férule des préfets, avait absolument déconcerté Montlosier.
Une série de billets envoyés jour par jour à Prosper de Daianle nous lenseigne exactement
sur des fiiils que la coiiespondance de Sismondi vient aussi éclairer.
« 20 avi'il. — .Pal vu Benjamin, il a vu trois ou quatre lois l'empereur, dont il est content. Il lui a trouvé une sagacité infinie. Nous faisons aujourd'hui un dîner au cabaret. La guerre me paraît certaine à moi ; Benjamin n'y croit pas encore. »
« 21 avril. — J'ai dîné avec Benjamin au cabaret. H sortait de chez l'empereur, qui lui paraît le mieux disposé du monde en faveur d'une constitution et qui est tout libéral... La souveraineté du peuple, toutes les autres doctrines, il croit maintenant à cela comme Donald à l'immaculée conception. »
« 22 avril. — On attaque Benjamin pour la constitution, qu'on appelle le benjamisme. Il connaît assez bien les formes des cadres ; le fond, il ne s'en doute pas plus que les autres. »
« 24- avril. — Le benjamisme a pour lui M. de Sismondi, et même Auguste de Staël, qui est revenu de Goppet;Suard, qui ne voulait plus voir Benjamin, hier priait en f^ràce Panât de l'y mener. Celui-ci a refusé. »
« 6 mai. — Je ne sais si je vous ai dit que madame de Staë' est dans l'admiration de la consti-
178 LÏL C.OMTK I>K M 0 N i I. <> S I K I!
Iiilioii (le Heiijamin. li e<l venu iin' voir cl m'a montré une lettre de M. de la Fayette, qui est tout entier pour la constitution avec les Tracy cl les Latour-Maubourg. Il m'a dit que la constitution faisait des progrès tous les jours dans l'opinion, et que, moi-même, j'en serais dans l'admiration avant huit jours. »
Telle ne paraît pas avoir été l'opinion définitive de Montlosier, et nous lisons dans une lettre du P' juin un post-scriptum ainsi conçu : « Benjamin m'a répété que l'empereur lui avait parlé de moi. c( Pourquoi s'est-il mis contre nous? » a-t-il dit, « pourquoi soutient-il que ma constitution n'est » qu'un plan de campagne?»
H faut reconnaître que les nouveaux procédés parlementaires justifiaient ces méfiances. Les théories libérales n'entraient i)as facilement dans la pratique. A la Chambre des représentants, Regnault,qui n'était pas membre de la commission de l'adresse, avait des amendements à proposer. N'ayant pas eu le temps de parler à l'assemblée, il saisit la commission. Prenant la plume d'autorité, il se mit alors à faire, sur le projet d'adresse adopté, les coircctions, additions et mutilations ([ui lui convinrent. Al. d(.' la Fayette s'y opposa vainement.
KT l.E GALLICANISME. 179
Le Icndem.'iin de ce succès, nous apprend xMontlosier, on crut pouvoir être plus hardi au sénat. Le gouvernement y envoya une adresse toute préparée. M. de Latour-xMaubourg s'éleva rortement contre cette irrévérence. A la fin, l'adresse envoyée fut adoptée de lassitude. Parmi toutes les rédactions, il paraît que celle de Garât était la plus servile. Ce n'était pas ambition ou cupidité, c'était abaissement de la peur.
Pour tout homme raisonnable, les paroles de madame de Staël à M. de Lavalette, le 6 mars, étaient prophétiques. C'en était fait de la liberté, si Bonaparte triomphait, et de l'indépendance nationale, s'il était battu.
Les armées étrangères, en ramenant pour la seconde fois Louis XVI II, ramenaient avec lui toutes les pa.ssions de représailles. Montlosier, dégoûté des hommes, ne voulait plus être acteur dans ce drame. On ne l'écoutait pas : il se retira dans la solitude de ses montagnes, et c'est en suivant de loin la lutte cuire les modérés et les ultras qu'il écrivit les volumes supplémentaires de la Monarchie française.
La Restauration. — Système politique de Montlosier. — La lutte entre la Restauration et. l'ancien régime.
Montlosier rêvait une i^econsliliilion sociale en même temps qu'une restauration politique. A ses yeux, la dissolution était arrivée à son dernier terme sous le Directoire. La propension à la vie de tous les éléments dissous avait amené divers essais de recomposition ; la domination, qui ne pouvait plus appartenir aux masses, avait alors passé entre les mains des hommes de loi. « 11 était beau, s'écrie Montlosier, de voir ces misérables qui n'avaient rien dans la tête, rien dans le cœur, mais beaucoup de formules prises dans la Révolution, essayer de refaire avec ces lormules un ordre social. Pour y parvenir, ils tourmentèrent