Discours de Royer-Collard
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Knonliant dans le syslèmo (>onslitiili(inn(^l. la Fiaiico so trouvait donc, sans le vouloir, engagée dans une situation quasi révolutionnaire. Une sociélé avait été faite parla Révolution. Celte société ne savait peut-être pas, en ])olilique, ce qu'elle voulait; mais elle savait très nettement, alors comme aujourd'luii, co qu'elle ne voulait pas. KUe n'était établie, il est vrai, que dans des coustru(Uions encore incomplètes, mais les fondements étaient de granit.
Ce n'est pas seulement dans les lois civiles que l'Assemblée constituante et la Convention avaient creusé un moule dans lequel avaient été jetées les jeunes générations; les pratiques de l'administration, les relations sociales, le tour même des esprits, avaient reçu les mêmes empreintes. Ajoutons-y les intérêts nouveaux et considérables créés par les lois agraires, et (rauiani plus faciles à s'alarmer qu'ils avaient été l'objet des plus ardentes compétitions. On jugera aloi-s de la force de la résistance.
Plus d'un, parmi ceux qui jioussaienl le gouvernement à ressaisir quelques lambeaux d'ancien régime, avaient sans doute rêvé une contifrévdlulion désintéressée. Des âmes élevées se ren-
contraient qui ne cherchaient dans le retour d'anciens piivih'îgf's que la reconstitution de ce qu'on appelait les forces sociales. «Mais bien fous, disait le cardinal de Retz, sont les chefs de parti qui s'en croient les maîtres et se flattent de les gouverner! •) N'était-ce pas se jouer d'eux que de leur oiïrir les seules joies intellectuelles de la victoire? L'influence, le pouvoir, les avantages sociaux, avaient changé de mains. 11 fallait donc les reprendre à leurs nouveaux possesseurs.
Les écrivains les plus perspicaces virent bien alors la nature de cette lutte décisive; et ce sont les incident.» de cette dernière bataille qui donnent un caractère si dramatique à certaines journées parlementaires. L'intérêt aurait été moins poignant, la passion moins surexcitée, s'il ne se fût agi que d'un débat éloquent. Croit-on quu la jeunesse eût applaudi avec autant d'enthousiasme Chauvelin, se faisant porter malade au Palaisliourbon pour prendre part à un vote?croit-onque l'expulsion de Manuel eût autant remué la bourgeoisie française, s'il n'eût été question que d'une infraction au Règlement ou d'un amendement plus ou moins libéral? Croit-on que, lorsque le discours du trône annonçait la présentation d'un projet de
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loi pour met Ire un terme au morccllemenl de la propriété foncière, l'opinion n'y voyait qu'une thèse économique? On considéra ce projet comme une tentative nouvelle de retour à l'ancien ordre social, comme une attaque directe contre la France moderne.
Lorsque fut apportée à la Chambre des pairs la célèbre proposition relative au droit d'aînesse, la majorité du pays ne s'occupa point de savoir si elle était menaçante pour le régime constitutionnel. Ombrageux devant une atteinte au }>rincipe d'égalité, le parti libéral voua une implacable haine aux imprudents qui méconnaissaient le tempérament national.
Sans doute l'ancienne aristocratie n'était dépourvue ni d'esprits élevés ni de caractères généreux; maisellc s'était brouillée avec la France, et, si elle avait voulu chercher des points d'appui contre l'autorité royale, en faveur de sa propre indépendance, le vide se serait fait autour de ses prétentions, alors même qu'elle aurait eu de son côté toutes les fiertés. C'était la démocratie entière, et à sa tète la bourgeoisie, qui repoussait un assaut dont rimpuissancen'étaitpas un seul instant douteuse.
« Loin de vous montrer si inquiets de l'intluencc
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de la classe moyenne, écrivait le plus autorisé de ses chefs, adoptez celte influence !Aidcz-Ia à s'étendre, à se constituer; c'est ce qu'elle cherche; qui la servira en ceci sera son maître. Elle est assez haut pour ne plus descendre, pas encore assez pour fournir à la société cette véritable, cette légitime aristocratie dont l'une et l'autre ont besoin. Voyez l'ardeur avec laquelle les jeunes gens de cette classe se précipitent vers les études sérieuses, vers les professions qui procurent la considération, les nombreuses clientèles, et placent les hommes à la tête de l'ordre social! Emparez-vous de cette ardeur, élevez seulement le but où elle aspire ! »
On n'écouta pas celle voix ; et cependant le changement qui s'était opéré dans les esprits s'accentuait chaque jour. Il était si éclatant, qu'il arrachait à M. Royer-Gollard ces paroles, qui eurent un si profond retentissement:
<( On ne viole pas impunément les mœurs publiques. Quand l'état d'une société est fixé et qu'il est manifeste, il est la conduite de la Providence sur cette société, et la soumission lui est due comme à tout ordre établi. »
Les hommes distingués qui représentaient les
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idées de la classe moyenno ne repoussaiciU pas les supériorités, les iiilluonces de naissance; ils voulaient que les lois leur oiïrissenl les moyens de les exercer librement ; mais ils voulaient aussi que les lois leur imposassent la nécessité constanle de se léi>itimer, sans usurper le droit d'aulrui et sans déshériter l'avenir. Le beau monde n'avait à présenter, comme théories politiques, que le pouvoir absolu de M. de Bonald, ou le dogmatisme hautain de M. de Maistre.
La réconciliation ne fut pas dès lors possible. Le parti ultra-royaliste commit, on outre, la faute de s'épurer constamment. Il repoussa jilus d'une fois les neutres dans les ranas ennemis. Celte manie avait commencé avec la Révolution. Depuis Coblenlz, où ceux qui étaient arrivés le lundi se réunissaient à l'hôtel des Trois-Coiironnes pour siffler ceux qui arrivaient le mardi, lesquels sifflaient à leur tour ceux qui n'arrivaient qm; le mercredi, jusqu'au retour à Paris, où ces mômes émigrés calculaienl le dévouement par le plus ou moins de retard qu'ils avaient mis à rentrer, ils s'isolaient dans une pureté rigoureuse.
Ils semblaient ignorer que, après vingt-six ans d'événements extraordinaires, s'il n'v avait eu
que les purs, dil Fiévûc, ({ui cussenl le droit de lever la main, il eûl été trop facile de les conipler.
On aurait compris que la pensée de substituer le gouvernemenl anglais à la Charte eut passionné les familles nobles.
La publication posthume des Considérations sur les principaux événements de la Révolution avait été un événement. Avec sa large culture intellectuelle, avec son esprit philosophique, madame de Staël avait bien vite jugé les difficultés qui compliquaient l'existence du gouvernement de la Restauration. Dans ses conversations avec une des l'emmes éminentes qui avaient ouvert un salon politique, dans ses épanchements avec SCS amis, B. Constant, Chateaubriand, elle donnait les conseils les plus clairvoyants. A mesure que l'ombre descendait sur sa vie, sa raison s'illuminait comme une haute cime. Le souvenir de son père, sa plus sincère passion, avec Dieu et la liberté, les pensées qu'elle lui avait entendu exprimer, lui revenaient avec la vivacité des impressions de sa jeunesse. L'exemple des insslilulions de l'Angleterre et de son opiniâtre résistance au génie de Bonaparte, lui avait inspiré une adoration qui s'ajoutait au culte pour la
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mémoire paternelle. Son livre fut traversé par ce double courant.
Madame de Slaél pensait que l'essai de la constitution anglaise valait la peine d'être tenté. Le système étant admis, il importait d'y conformer les institutions et les usages ; car il en est, pensait-elle, de la liberté comme de la reliai ion, toute hypocrisie révolte plus qu'une abjuration complète. Le gouvernement représentatif, ainsi compris, lui paraissait inconciliable avec le droit divin. Toutes les disputes des Anglais avec les Stuarts étaient provenues de cette inconséquence. C'était une combinaison politique et non un mouvement populaii-e qui avait rétabli les Bourbons. Pourquoi dès lors un appel à la nation n'aurait-il pas sanctionné l'œuvre de la force? Telle était l'opinion de madame de Staël.
Quant aux émigrés qui attendaient des dédommagements de l'ancienne dynastie, poui les biens qu'ils avaient perdus en lui restant fidèles, tout en reconnaissant que leurs plaintes étaient naturelles, l'auteur des Cousidcrations croyait avec sagesse qu'il fallait venir à leur secours sans porter atteinte à la vente des biens nationaux. 11 fallait leur faire comprendre ce que les protestants
avaioni compris sous Henri IV. Ils devaient consenti f, i)Our le bien de l'État, à ce que le monarque adoptât les intérêts dominants dans le pays.
L'iniluence de ces idées sur la jeunesse fut vive, et nous nous souvenons d'avoir entendu raconter par un grand magistrat que, étant étudiant et lisant tout haut à un groupe d'amis quelques pages de ce beau livre, des larmes montèrent aux yeux, lorsqu'il arriva à ces lignes : « La liberté ! répétons son nom avec d'autant plus de force que les hommes qui devraient au moins le prononcer comme excuse l'éloigncnt par flatterie ! Répétonsle, car tout ce que nous aimons, tout ce que nous honorons y est compris... Sans doute, il faut des lumières pour s'élever au-dessus des préjugés, mais c'est dans l'Ame aussi que les principes de la liberté sont fondés ; ils font battre le cœur comme l'amour et l'amitié; ils ennoblissent le caractère. »
C'était un noble temps que celui-là! Tous les hommes qui avaient grandi dans ce milieu enthousiaste, désintéressé, plein de foi à l'idéal, gardèrent jusque dans leur extrême vieillesse je ne sais quelle flamme qui préservait en toute chose de la vulgarité!
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Pour juger de rimportancc de la polémique engagée à propos des Considéralions, il faut se niellre sous les yeux les Observations que crut devoir publier M. de Donald. Plaçant sur la sellette la Révolution, l'attaquant violemment dans son origine, dans son but, niant ses causes, allant jusqu'à justifier les droits féodaux, l'auteur de la Législation primitive rend bien exactement dans ce pamphlet les pensées et les sentiments du parti de l'ancien régime. Critiquant amèrement l'Angleterre et ses institutions, attribuani à l'invasion des doctrines étrangères la ruine de ce qu'on appelai! les principes politiques et religieux, M. de Donald ne voyait pas la liberté dans le jugement par le jury, dans le vote de l'impôt, dans la liberté de la presse, dans la participation des députés au pouvoir législatif; il la faisait consister uniquement dans l'admissibililé aux fonctions publiques. L'égalité devant la loi lui jtaraissait avoir existé avant la Révolution, et le peuple français était plus heureux alors qu'il ne l'avait jamais été.
Tout est à lire dans cette apologie passionnée du passé.
L'aversion du château pour la constitution anglaise n'avait-elle pas inspiré au comte d'Artois ce
mol connu : J'aimerais mieux scier du bois que d'être roi aux conditions du roi d'Angleterre? cl cetaulre mot, plus tard, au moment de donnera la Charte une interprétation funeste: En Angleterre, les ministres gouvernent ; en France^ c'est le roi.
La condition qui faisait le plus défaut pour l'acceptation complète du système qui fut la force de l'Angleterre, c'était toujours une aristocratie. Notre seconde Chambre ne pouvaitêtrelaChambre des lords. L'aristocratie française avait été non point une puissance politique, mais une prééminence sociale. Il y a longtemps que ces vérités presque banales ne sont plus discutées.
La formation d'un corps électoral dont tous les membres seraient, en vertu d'un droit, appelés à nommer directement les députés, fut le champ clos où la classe moyenne et ceux qui combattaient son avènement se rencontrèrent. Les lois électorales sont des lois essentiellement politiques, celles qui caractérisent le mieux la nature du gouvernement.
La doctrine de la révolution avait été celle de la souveraineté du peuple. Elle avait, en fait, pris naissance lors de l'élection des députés du tiers en 1789. Chaque Français concourut par déléga-
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lion à rexpression des vœux transmis par les cahiers. C'est au nom de la nation que les députés parlèrent; c'est en elle que fut placée la source (le tous les pouvoirs, à la Constituante comme à la Convention.
Qu'entendirent par les mots « souveraineté du peuple » les publicistes ou les orateurs qui s'en portèrent les défenseurs sous la Ilestauration? était-ce l'exercice constant et direct du pouvoir par les citoyens? Les plus chauds partisans du principe n'y songeaient pas. Le peuple, à leurs yeux, était incapable d'exercer par lui-même la souveraineté. Ils lui réservaient seulement le droit (le la déléguer.
En donnant la Charte à la France, Louis XVIIl avait accepté la révolution; mais la Charte avait placé la France dans une situation autre qu'en 80. On ne prenait pas les électeurs dans la nation entière; on les prenait dans une classe de citoyens réunissant des conditions déterminées. Ce fut dans la classe moyenne que le corps électoral chercha sa représentation ual nielle, la présom- ])linn de capacité ayant été attachée à une certaine conlrihulion.
Les lh('oriciens firent reposer la base de cette
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présomption de capticilé dans la distinction entre la représentation des personnes et celle des intérêts. Deux éléments existaient dans la société; l'un, matériel, était l'individu; l'autre, moral, était le droit résultant des intérêts légitimes. Avec le premier, c'était la majorité des individus qui était le souverain; avec le second, c'était la représentation des intérêts. La capacité d'élire les députés résultait du fait que l'électeur possédait les intérêts généraux. La capacité n'était pas le droit, qui était antérieur, mais elle était la condition sous laquelle s'exerçait le droit.
Tels étaient, dans leur forme philosophique et abstraite, les principes que l'orateur le plus autoi'isé opposait à la doctrine de la souveraineté du peuple.
Ces idées furent adoptées par la majorité de la classe moyenne. C'est par l'élection à la Chambre des députés qu'elle intervenait régulièrement dans les affaires publiques et qu'elle y faisait sentir son influence. On peut juger alors de l'importance que prirent les discussions sur la loi électorale et la septennalilé.
Un point fondamental créa un dissentiment absolu entre les royalistes libéraux et la phalange