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qui le presse; il se relouiiie : c'élail un porteur de lait qui lui avait mis un penny dans la main et continuait son chemin sans vouloir être reconnu.
11 n'y a que madame de Montagut qui, à Bruxelles, en août 1793, ait donné de pareils exemples de charité.
La confiance dans l'avenir était sans bornes. Si par hasard on doutait d'une restauration immédiate, on était déclaré jacobin. C'était toujours l'histoire de ces deux vieux évoques qui se promenaient au printemps dans le parc Saint-James : « Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin? — Mais, monseigneur, répondait l'autre après avoir mûrement rélléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. »
Les événements, avec leur allure précipitée, modihèrent rapidement l'opinion anglaise. L'appui que prêtait aux principes de la Révolution l'éloquence de P'ox ne suffisait jilus. La joie (ju'il avait témoignée à lord Ilolland au lendemain des échecs de l'armée prussienne, en septembre 1792, joie supérieure à celle que lui avaient apportée Saratoga et York-Town, n'avait plus autant d'échos. La perle de la bataille de Jemmapes, la reddition (le Mayence, l'invasion de la Belgique, avaient
alarmé au plus haut point les intérêts commerciaux. Le 1" décembre 1792, une proclamation de George III annonçait le danger que courait la constitution, et, malgré les observations de Fox, le Parlement s'identifiait au discours de la couronne.
Le défi que, le 21 janvier, la Convention jeta à l'Europe fut l'occasion décisive de la rupture. Ghauvelin, envoyé en ambassade par dô Lessart, recevait l'ordre de quitter Londres dans les vingtquatre heures. Huit jours après, sur le rapport de Brissot, la déclaration de guerre au roi George et au stalhouder de Hollande était adoptée à l'unanimité. Dès ce moment, la guerre prenait en Angleterre un caractère national, et le cabinet de Saint-James marchait résolument à son but, la prépondérance maritime.
C'est dans ces circonstances que Montlosier arriva à Londres.
Sa première visite fut pour Burke. L'ancien ami de Fox était devenu l'idole des émigrés. Malheusement le parti violent l'avait accaparé. Son fils Richard avait été envoyé en mission à Coblentz, auprès de Monsieur et du comte d'Artois. Ses instructions avaient été inspirées par des intrigants,
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qui firent commettre au ministère anglais les plus graves erreurs dans le jugement des affaires de France. Ainsi le jeune négociateur avait conseillé de ne rien céder, de ne pas même négocier; surtout pas de rapprochement avec la Fayette : tel était le dernier mot. Son père cependant avait jeté un regard perspicace sur l'avenir, bien avant la guerre.
On lit dans les Réminiscences de Charles Butler qu'un jour, avant cette mission, Burke s'exprimant, en présence de quelques émigrés, sur les effets de la Révolution, un d'eux lui dit : *i Mais enfin, monsieur, quand retournerons-nous en France?
— Jamais, répondit-il, messieurs ; de fausses espérances ne sont pas une monnaie que j'ai dans mon tiroir. — Mais, dit Charles Butler, qui était présent, le duc de Brunswick arrangera tout cela.
— Le duc de Brunswik! le duc de Brunswik! pour soumettre la France ! »
Burke avait annoncé sa retraite prochaine de la Chambre des communes et aUait s'appeler lord Beaconsfield. La mort prématurée de Richard son fils unique, qu'il adorait, vint l'abattre jusqu'à terre. Ce n'était plus le môme homme lorsque Montlosier le vit.
Ils se connaissaient depuis longtemps. Quand Montlosier lui avait adressé un exemplaire de son Essai sur Vart de constituer les peuples, Burke lui avait écrit une lettre de félicitations. Leur conversation eut lieu en français. Burke se plaignit de ne pas trouver dans l'émigration un homme de gouvernement à la hauteur des circonstances. Il distinguait entre la révolution et la France, et ne voulait qu'une guerre de partis.
Quant à Pitt, que Montlosier désirait entretenir au nom de Malle t Du Pan, il était plus difficile à aborder; il le vit entin et le trouva très en garde, vivant en dehors des émigrés et subissant plus qu'il ne le croyait leur inlluence. Pitt lui laissa comprendre qu'il se sentait engagé à mort dans la lutte du continent européen. C'était bien, du reste, le personnage qu'a dépeint Chateaubriand: grand, maigre, avec un air triste et moqueur, la face pâle, laissant tomber un reurard dédaigneux sur les émigrés désœuvrés qu'il rencontrait en allant à pied, chapeau sous le bras, à travers le parc de Saint-James.
Montlosier avait épuisé toutes ses ressources lorsqu'il arriva à Lorclres.il fallait trouver de quoi vivre. L'Angleterre venait de s'emparer de Saint-
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Doiningue; les négociants de la Cilé se pressaient autour des créoles français afin d'obtenir d'eux la vente de leurs produits.
Un des mieux liés, M. de Chaumilly, imagina de donner une fètc au duc de Bourbon. Tous les Français un peu considérables y furent invités ; un M. Texier, attaché à la margrave d'Anspacli, joua un proverbe intitulé : // n y a pas de douleurs éternelles. Malheureusement, c'était hîl\ janvier que cette fête avait lieu : personne n'y avait fait attention. Montlosier, à qui nous devons cette anecdote, assure qne le duc de Bourbon en fit tout à coup la remarque. Le choix du proverbe, celui du jour, la présence d'un prince du sang, tout n'était-il pas extraordinaire? Heureusement les papiers anglais ne mentionnèrent pas cet événement.
Montlosier avait espéiv que ses liaisons avec notie ancienne colonie de Saint-Domingue pourraient lui assurer une posiliou. Ses espérances furent déçues. Il avait reirouvé son ami Malouet, qui était depuis longtemps en Angleterre ainsi que Lally-Tollendal etCazalès. Malouet reçut Montlosier à bras ouverts et le mit en relation avec M. de Leiilre, qui se proposait d'établir à Londres une
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maison d'agence. (>etle entreprise avait paiu à Malouet devoir être une fortune; il désirait s'y associer et essayait d'entraîner Mallet Du Pan, dégoûté de son séjour en Suisse.
Montlosier devint on ofTf-t le premier commis de M. de Lentre. Pendant un an, il fut un véritable agent d'affaires, dressant des contrats, des testaments; il rédigea même le contrat de mariage du duc de Duras et de mademoiselle de Kersaint. Quand les affaires n'allaient pas, il s'occupait à écrire un livre bizarre qu'il devait publier plus tard sous le titre de Mystères de la vie humaine. Les litiges d'émigrés pauvres contre des émigrés qui n'étaient pas riches ne pouvaient guère alimenter une agence. On se sépara sans avoir fait fortune.
Montlosier ne fut pas, du reste, le plus malheureux. Il n'eut pas faim, comme tant d'autres. Le xviir siècle avait laissé dans toutes ces âmes je ne sais quelle gaieté et quelle insouciance qui tenait lieu de force. La plupart de ces grands seigneurs, comme dit Chateaubriand, étaient des artistes en misère. Le soir, on allait danser chez les parentes et les cousines, après les modes enrubannées et les chapeaux faits.
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Que (le Iraits à ajouter à ceux que nous lisons dans les Mémoires du marquis de Tilly !
Montlosier n'avaitplus qu'un mois de ressources, lorsque deux amies qu'il avait connues en Allemagne, madame de Montrcgard et madame de Médavi, arrivèrent de Hollande. Elles avaient avec elles leurs deux petites filles, trois domestiques, plus l'abbé qui les avait suivies en exil. Après avoir payé leurs frais de route, il ne leur restait plus un schelling. Elles n'en louèrent pas moins un hôtel dans Green-street. Jamais on ne nargua si prestement l'infortune. Le lendemain, déjeuners et dîners excellents. On avait trouvé à emprunter dixhuit louis. L'abbé faisait des épigrammes; les petites filles jouaient au volant; chacun se démenait de son mieux. Tous avaient un air de prospérité. « Que faites-vous si loin de nous? dit madame de Montregard à Montlosier ; venez ici, nous avons un appailement à vous donner. — Mais je n'ai pas de quoi le payer, répondit-il.— Bah! ni nous non plus; venez toujours. »
Le secours volé par le Parlement pour les émigrés n'était que d'un schelling par jour et par tête. Dès le soir môme de leur arrivée à Londres,
mesdames de Montregard et de Médavi s'étaient enquises, comme à Paris, des spectacles, des modes, des beaux magasins. Heureusement plusieurs grandes familles anglaises qu'elles avaient connues à la cour leur vinrent en aide.
Comment aurait-on pu parler raison à cette société ! Le cabinet de Londres, bien que plus éclairé que les autres, en subissait de plus en plus les préventions.
Montlosier, Malouet, le chevalier de Panât, Lally et quelques autres se réunissaient, mais ils ne jouissaient d'aucun crédit. Les censures, les déclamations, les malveillances du parti royaliste ne leur en imposaient pas. Ils ne voyaient pas de fin possible à la Révolution par la guerre extérieure, ils pensaient que les anciennes idées constitutionnelles n'avaient d'avenir que dans le mauvais gouvernement de la Convention. Ils s'efforcèrent dès lors dans les conversations qu'ils pouvaient avoir avec les amis des princes, de leur persuader qu'il fallait bien se garder de laisser apercevoir ou craindre une autre tyrannie, après un changement de gouvernement.
« Toutes les prétentions de l'ancienne aristocratie, écrivait Malouet, toutes les menaces, tous
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les projets de vengeance el les lioùls passionnés poui' l'ancien régime, étaient autant d'absurdités qui nous ôlaient tout espoir de retour. Nous étions trop pénétrés, mes ainis et moi, de tontes ces inconséquences, pour ne pas les combattre Iiautement. »
Que de persistances dans les haines contre ces honnêtes et libéraux esprits! Lally-Tollendal fut une des victimes les plus éprouvées par les humiliations.
il avait, un des premiers, émigré en Angleterre. Dès 1792, Burke l'avait personnellement attaqué. Ce fut comme un signal. Après les revers de la coalition en Champagne, l'abbé d'Andrefel, vicaire général de l'archevêque de Bordeaux, fit, pour employer les expressions de Montlosier, le vœu, comme Jephté, d'immoler le premier monarchien dont le nom se présenterait à sa vue. Ce fut le nom de Lally. Aussitol, dans le ))amphlel le plus violent, il est accusé de tous les malheurs de la France et, comme tel, voué à l'opprobre public.
Après l'abbé d'Andrefel, ce fui lelourd<3 M. Ferrand; aj)rès M. Fcrraiid, Tablx'' Tallx'it ; a]»rrs l'abbé Talberl, le clievalier de (îuer; ciilin Pelletier. LmIIv se défendait de toutes ses foi'ccs
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C'était surtout du côté de lîuikc (ju'il cherchait à repousser les traits. « Telle est ma destinée, lui disait-il, que plus je sais vous respecter, plus je dois vous combattre, et qu'il me l'aut voir un adversaire dans un homme que ses principes et ses vertus m'eussent fait regarder comme mon défenseur naturel, si un autre que lui m'eût attaqué. »
Burke avait vanté, comme le seul mérite de Lally, le mérite du repentir. — « Je n'en ai aucun, répondil-il, car je ne me repens pas du tout. » — 11 ajoutait : « Vous avez été, monsieur, trompé cruellement. Vous vous êtes trouvé placé entre deux partis extrêmes, non seulement se détestant l'un l'autre, mais encore détestant tout ce qui n'était pas eux. »
Quoique cette réponse fût écrite d'un style un peu larmoyant et déclamatoire, elle n'en eut pas moins du retentissement. Pendant longtemps, Lally avait été réputé neveu, par sa femme, de lord Lougborough, le grand chancelier; ils étaient unis, et, dans les premiers jours de l'émigration, se voyaient fréquemment. Au moment où Montlosier débarqua, Lally n'était plus qu'un parent éloigné. Quelques mois s'écoulèrent encore; ils ne
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se virent plus. Lally apprit même que, dans. un salon, un soir qu'on prononçait son nom, on avait, dit La lie du peuple! 11 en eut presque des convulsions. « Je n'ai jamais pu comprendre l'acharnement dont il était l'objet, » écrit Montlosier. — L'explication était tout entière dans la conduite loyale de Lally en 4789.11 faisait partie de la minorité libérale de la noblesse, et il avait passé avec elle à la chambre du tiers.
On en voulait aussi à Malouet. Très bien accueilli d'abord en Angleterre, il avait, de 1792 à 1794, reçu les hommages dus à son caractère et à sa haute intelligence. 11 y avait encore peu d'émigrés à Londres. A la fin de 1794, après les revers des Autrichiens, une véritable invasion de gentilshommes de l'armée de Condé eut lieu. Alors l'attaquo générale contre les constitutionnels n'épargna même plus Malouet.
A cette époque, les distributeurs des fonds de secours accordés par le gouvernement anglais, étaient l'évêque de Saint-Pol de Léon et le baron de Nanthia; M. du Theil était le receveur. Ces trois personnages avaient ainsi un accès personnel auprès des ministres. Dieu sait l'usage qu'ils en faisaient! Le baron de Nanthia, plus indiscret
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que les deux autres, disait confidentiellement : « Malouet cherche à s'accrocher, mais je viens de lui donner un coup d'épaule en dehors. D'.après les opinions et la conduite de Malouet, les royalistes ne pourront jamais avoir confiance en lui. Les ministres m'ont demandé ce que je pensais des constitutionnels; j'ai répondu : « Ce sont des » hommes parjures envers leurs commettants et » filous envers le roi. » Hier, heureusement, Rivière a reçu l'ordre de partir d'Angleterre; je crois pouvoir assurer que Bertrand de Molleville va le suivre; bientôt après lui, Malouet s'en ira; voilà donc le parti constitutionnel mis à bas. Il m'a fallu beaucoup d'adresse. »
Par sa haute situation, par ses services rendus, Malouet résistait aux attaques. De plus, grand propriétaire à Saint-Domingue, personne n'était plus à même que lui de donner, sur la valeur de cette nouvelle colonie anglaise, des renseignements utiles.
Quoi qu'on pût faire, Bertrand de Molleville et Malouet furent épargnés. Quelques autres émigrés de marque, connus par leurs tendances libérales, tels que le prince de Poix, le marquis de Montciel, le comte de Croix et un petit nombre d'au-