‹ Le comte de Morcerf, drame encinq actes et dix tableaux, de MM. Alex. Dumas et Aug. Maquet. 5e partie de Monte-Cristo. [Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théatre de l'Ambigu-Comique, le 1er avril 1851]Chapitre 70 sur 82 · MERCEDES, ALBERT · texte numérisé non relu

MERCEDES, ALBERT

ALBERT

Lisons, ma mère, (Jlercédès s'approche, Albert lit tout hau') : <. Albert, En vous montrant » que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes ). sur le point de vous abandonner, je crois » vous montrer ainsi que je comprends la dé • » licatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hô- » tel du comte, et vous allez retirer chez vous » votre mère libre comme vous; mais réflé- » chis.sez, Albert, vous lui devez plus que vous » ne pouvez lui payer, pauvre noble cœur que » vous êtes, gardez pour vous la lutte, récla- )) mez pour vous la souffrance, mais épargnez- » lui cette première misère qui accompagnera 11 nécessairement vos premiers efforts, car » elle ne mérite pas même le reflet du mal- » heur qui la frappe aujourd'hui, et U provi- » dence ne veut pas que l'innocent paie pour » le coupable. Je sais que vous allez quitter » tous deux la maison de la rue du Helder 1) sans rien emporter. Comment je l'ai appris, » ne cherchez point à le découvrir : je le sais, » voilà fout. Ecoutez, Albert: il y a vingt- » quatre ans, je revenais bien joyeux et bien » lier dans ma patrie; j'avais une fiancée, Al- » bert, une sainte jeune fille que j'adorais, » et je rapportais à ma fiancée cent-cinquante

LK COMTE DE MORCERl-.

11 louis que j'avais amassés péniblement, par M un travail satis relâche. Cet argent HiM pour » elle ; je le lui destinais, et, sachant conilii n 1) la mer est perfide, j'avais enterré notre trésor » dans le jardin do la maison que mon père » habitait à Marseille, sur les allées de Meil- » lan. Votre mère, Albert,, connaît bien cette » pauvre chère maison. DerniL'rement, en ve- « nanl à Paris, j'ai passé par Marseille, je suis » allé voir celte maison aux douloureux sou- » venirs, et le soir, une brclie à la main, j'iii » sondé le coin où j'avais enroui mon trésor. » La cassette de 1er était encore à la même » place, personne n'y avait touché. Elle es-t » dans l'angle qu'un beau (iguier, planté par » mon père le jour de ma naissance, couvre 1) de son ombre. Eh bien! Albert, cet argent » qui autrefois devait aider à la vie et à la » tranquillité de cette femme que j'adorais, » voilà qu'aujourd'hui, par un hasard étrange » et douloureux, il a retrouvé le même em- » ploi, voilà que cette petite maison que nous » devions habiter à nous deux, voilà qu'elle va » l'habiter seule. Oh 1 comprenez bien ma pen- « sée, à moi qui pourrais offrir des millions à « cette pauvre femme, et qui lui rends seule- » ment le morceau de pain noir oublié sous » notre pauvre toit, depuis le jour où j'ai été » séparé de celle que j'aimais.

» Edmond Dantès. »

JIEIiCÉDÈS.

Oh ! j'accepte. 11 a le droit de payer la dot que j'apporterai dans un couvent.

ALBERT

Oh! ma mère! ma mère ! je vous dirai comme Hamelet, quelle différence !...

MEKCÈDÈs, .se laissant glisser à genoux.

Albert !

ALBERT, l'embrassant.

Eh bien, voyons, ma mère, calculons toutes nos richesses; j'ai besoin d'un total pour échafauder mes plans : d'abord, trois mille six cents francs. Avec ces trois mille six cents francs et ce dont je puis disposer dem.oncôté, l'ai la prétention de faire face à toutes nos dépenses.

MERCEDES

Pauvre enfant!

ALBERT

Oh! je vous ai dépensé asse? d'argent, ma mère, pour en connaître le prix; soyez Irani|uille, sur ces trois mille six cents francs, je viens donc de bâtir un avenir d'éternelle sécurité.

MERCEDES

Eh bien! voyons, qu'avez-vous décidé, Albert l

ALBERT

D'abord, avec deux cents francs, nous allons tous les deux à Marseille.

MEHCÉUÈS.

Mais les avez-vous même, ces deux cents francs';'

ALBERT

Je viens d'un emprunter cinq cents à Beauchamp, donc ces deux cents francs, les voici, et trois cents autres encore; puis tenez...

.llERCiiUÉS.

Qu'est-ce que ceui?

ALBERT

Mille francs, ma mère !

.MERCÈUÈS.

Mais, d'où te viennent ces mille francsï

ALBERT

Ecoulez, et ne vous émotionnez pas trop. (Il l'embrasse.) Vous n'avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle sous ce costume.

MERCÉDÈj.

Cher enfant!

En vérité, il ne vous manquait que d'être malheureuse pour changer mon amour en adoration.

;MEUCÉI>ÉS.

Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils; je ne serai pas malheureuse tantque je l'aurai.

ALBERT

Ah ! justement, voilà où commence l'épreuve. Ma mère, vous savez ce qui est ronvenu''

MERCEDES

.Sjmmes-nous convenus de quelque chose?

ALBERT

Oui. Nous sommes convenus que vous habiteriez Marseille, et que moi. . et que moi... ,ie partirai pour l'Afrique.

MERCEDES

Oh!

ALBERT

Depuis ce matin, je me suis engagé dans les spahij, ou plulàt, croyant que mon corps était bien à moi et que je pouvais le vendre, depuis ce matin, je remplace quelqu'un.

JIERCiDÈS.

Mon Dieu!

ALBERT

Je me suis vendu, comme ou dit, plu.= cher, ma foi, que je m croyais valoir : deux mille francs!

MERCEDES

Et ces mille francs?

ALBERT

Ce sont les arrhes, la moitié de la somme, car le marché était conditionnel ; si vous ne partiez pas, si vous restiez à Paris, je m'engageais seulement.

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